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CHAPITRE VII

Le roi et les royalistes,

Derniers débats de la session de 1815. — Discussion sur les pensions ecclésiastiques et la dotation du clergé. — La commission, par l'organe de son rapporteur, M. de Kergorlay, repousse les propositions ministérielles, et présente un projet, qui constitue au clergé devenu propriétaire un domaine formé de rentes et des anciens biens ecclésiastiques non vendus. — Inconvénients et dangers de ce projet.— Discours prononcé par de Serre. — Son rappel à Tordre. — La Chambre adopte le projet ministériel, mais en y ajoutant un article qui stipule la restitution des biens ecclésiastiques non vendus. — Le roi refuse d'admettre cet article. — Clôture de la session de 1815. — Etat des partis. — La droite sort de ces débats à la fois victorieuse et affaiblie. — Politique que lui commandaient les événements et l'intérêt véritable de la royauté. — Services rendus à cette époque par les royalistes constitutionnels. — Mérites et fautes de chaque parti. — M. de laBourdonnaye. — M. de Yiilèle. — M. de Chateaubriand. — Louis XVIII. — Caractère de ce prince. — Sagesse de sa politique.

La session devait s'achever par une discussion fort grave sur les pensions ecclésiastiques, discussion à laquelle de Serre prit une part éclatante.

Le gouvernement avait présenté à la Chambre, dans la séance du 2 janvier 1816, un projet de loi destiné à augmenter la dotation du clergé. Il affectait à cette

dotation le produit de l'extinction des rentes viagères et des pensions ecclésiastiques. Il ajoutait en outre cinq millions aux dépenses du culte inscrites au budget. Ces dépenses, qui en 1815 étaient de plus de vingt-six millions , se trouvaient ainsi portées en 1816 à trente-deux millions, et graduellement, au fur et à mesure de l'extinction des pensions, elles devaient atteindre quarante millions.

La situation du clergé en France rendait ce projet de loi nécessaire, et, si Ja pénurie du Trésor n'avait dû se faire sentir à tous les services, il n'aurait pas été suffisant. Le gouvernement le reconnaissait; il invoquait les circonstances, et ne donnai! son projet que comme réalisant ce qu'il avait été possible de faire, dans le malheur du pays. L'avenir devait développer ces commencements.

Le projet ministériel avait d'abord été laissé de côté, lorsque diverses propositions, émanées de l'initiative parlementaire et touchant aux questions religieuses, amenèrent la Chambre à former une commission chargée du soin de les examiner. Cette commission fit entrer dans ses études le projet du gouvernement, mais pour l'écarter bientôt et lui substituer une proposition plus générale. '

M. de Kergorlay, rapporteur de la commission, déposa son travail dans la séance du 19 avril.

Le projet de la commission n'admettait pas la dotation annuelle proposée par le gouvernement. Il constituait, en principe, le clergé propriétaire, et lui attribuait un domaine formé de rentes et de fonds; d'une part, quarante-deux millions de rentes perpé-

tuelles dans lesquelles devait entrer le produit de l'extinction des rentes viagères; d'autre part, tous ceux des anciens biens ecclésiastiques, qui se trouvaient encore aux mains de l'État, et dont on évaluait le revenu à dix millions.

Ce projet n'était pas d'une réalisation immédiate. Les rentes viagères ne devaient s'éteindre que peu à peu ; la restitution des biens non vendus était prescrite, sans que la date en fût fixée. On laissait au roi le soin de la déterminer, à la condition qu'une rente, égale au revenu de ces biens, serait, en attendant, servie au clergé. Encore la commission avait décidé que, pour l'année courante, on ne dépasserait pas le chiffre de cinq millions fixé par le gouvernement. Aucun moyen d'exécution n'avoit d'ailleurs été prévu. Comment seraient répartis les biens? A qui seraient-ils remis? Qui les administrerait? Qui représenterait le clergé? Toutes ces questions, et bien d'autres que le débat fit surgir, demeuraient pendantes.

En réalité, on annonçait des changements énormes, sans les accomplir. On posait des principes, sans en régler l'application. Comme le disait M. de Marcellus, « le principe doit être proclamé; le roi, dans sa sagesse et sa prévoyance, fera le reste ».

Mais ce qui était immédiat, c'était l'effet produit par la proposition. Effet d'autant plus grave que celte proposition n'était pas isolée; les commentaires dont on l'accompagnait, les projets de loi qui se multipliaient autour d'elle et qui, sans être adoptés, trouvaient faveur dans la majorité, apparaissaient

comme autant de menaces coutre les innovations introduites par la révolution, comme autant d'essais pour reconstruire un ordre de choses aboli.

Un des membres les plus modérés de la Chambre, l'ancien chef judiciaire et le vieil ami de de Serre, M. de Gartempe, avait proposé de supprimer dans la loi le mot restitution : « Ne rappelons rien, disait-il, qui puisse empêcher le retour de cette union, de cette concorde dont nous avons besoin après tant de tourments et de malheurs. » M. de Puymaurin lui répondit : « Il est possible qu'il y ait des gens intéressés à faire oublier beaucoup de choses ; il en est d'autres qui pensent qu'il ne faut rien oublier. J'insiste sur le mot restitution, parce que, quand on a volé, il faut restituer. »

Les deux politiques, on le voit, se retrouvaient toujours en présence. Il ne s'agissait pas d'absoudre les spoliations révolutionnaires. Mais fallait-il ranimer les distinctions que la Charte, après le Concordat, avait voulu éteindre, inquiéter les acquéreurs, quand on avait déclaré leurs droits incommutables, les flétrir en les respectant, et jeter ainsi dans leur âme le ressentiment des mesures qu2on ne prenait pas? Là était, dans le moment, toute la question. Le clergé lui-même ne recueillait rien de ces propositions, car, en lui promettant beaucoup, elles ne lui assuraient, dans le présent, aucun avantage, et elles ne servaient qu'à l'envelopper dans les préventions qu'elles faisaient naître.

La discussion présenta ce caractère que pas une parole ne fut dite qui ne respirât le respect de la

religion cl le désir cle réparer ses maux ; mais, d'accord sur le but, on ne l'était pas sur les moyens.

De tous les orateurs qui attaquèrent le projet de la commission, de Serre fut le plus véhément, el cependant ses lettres intimes attestent combien ses croyances étaient fermes. Il y avait dans son accent une sorte de tristesse impatiente ; il s'effrayait de l'impression que pourraient produire sur l'esprit public des propositions irréfléchies; il s'irritait surtout lorsque, sous cette invocation auguste de la religion, et derrière les hommes profondément respectables qui, comme M, de Kergorlay, ne cherchaient qu'à la servir, il apercevait d'autres personnages, experts en intrigues, habiles à pousser leur fortune sous les masques les plus divers, et mettant dans leurs formules oratoires une exaltation pieuse dont leur vagabonde existence n'avait pas jusque-là fourni l'exemple. C'était à eux sans doute que s'appliquait ce passage de son discours :

« Pourrions-nous un instant soupçonner qu'une intrigue inaperçue a séduit le zèle de la commission? Alors nous concevrions que tous ces plans pussent avoir pour objet de tirer de l'ombre quelques individus, de leur créer de l'importance, de l'autorité, une fortune. Mais, quand le vœu de ces individus serait rempli, le clergé ni l'État n'y gagneraient rien. »

Avant d'entrer dans le fond du débat, de Serre avait commencé par contester à la Chambre ce droit, tant de fois revendiqué par elle, de substituer à la proposition royale un projet absolument nouveau.

LE ROI ET LES ROYALISTES. 2li5

a Je ne sais, dit-il, si la théorie des amendements qui s'est établie a fait encore de nouveaux progrès ; si les actes, les discours ou le silence des minisires ont formé une jurisprudence favorable à celte théorie; quant à nous, Messieurs, qui avons défendu jusqu'ici la prérogative royale... »

A ces mots, des cris: « A Tordre! à l'ordre! » interrompent l'orateur. Chacun se défend, et les membres les plus ardents plus vivement que tous les autres, d'avoir attaqué la prérogative royale.

« J'ai le droit, continue de Serre, de combattre à cette tribune des doctrines qui me paraissent dangereuses.. Or, telle est celle de l'amendement par lequel le projet le plus simple du gouvernement devient une loi immense dans son objet et d'une importance incalculable dans ses résultats; loi qu'on veut vous forcer de discuter au terme de votre session... (des murmures s'élèvent). Messieurs, je suis dans la question. Vous devez m'écouter; je réclame la liberté de la discussion, cette liberté qui a été souvent violée et détruite dans cette enceinte... »

Cette fois, l'accusation est aggravée. La majorité se persuade que c'est contre elle qu'est faite cette évocation de temps sinistres. On demande de nouveau le rappel à l'ordre. M. Blanquart deBailleul,M. Bel lart qui, ce jour-là, présidait la séance, s'efforcent de calmer l'Assemblée. De Serre renouvelle ses explications, et comme on le presse de dire dans quelles circonstances la liberté de discussion a été violée, il cite les interruptions mêmes dont il est l'objet; il rappelle les débats précédents sur les élections, sur

le budget; puis, devant le tumulte croissant: « J'aime mieux, dit-il, être rappelé à Tordre que d'être contraint, violenté dans le développement de mon opinion, que de me rétracter contre ma conscience. »

Le président, espérant encore écarter la mesure disciplinaire dont l'orateur est menacé, met aux voix Tordre du jour, qui est écarté, et, sur le vote formel de l'Assemblée, de Serre est rappelé à Tordre.

Il reprend son discours, comme si Tincident ne s'était pas produit, et, redoublant de vigueur dans l'expression de sa pensée, il s'impose, par la force de l'éloquence et de la conviction, à l'attention de cette Chambre dont il combat les actes et les idées.

Revenant d'abord sur l'usurpation de la prérogative royale, il se demande avec une grave ironie comment la commission, ayant déjà su tirer « de la proposition d'une simple assignation de fonds la création d'un nouveau corps du clergé, » n'a pas poussé plus loin ses entreprises.

« Nous nous étonnons qu'armée de la théorie de l'amendement, votre commission n'ait pas fait davantage, ne se soit pas emparée d'autres propositions faites dans les mêmes vues par quelques membres de la Chambre. M. de la Chèze-Murel a proposé de rendre aux ministres du culte les actes de l'état civil, ce qui entraîne à la vérité la refonte de notre législation sur le mariage; M. de Saint-Romain a proposé de confier exclusivement aux ecclésiastiques l'instruction publique, de convertir nos pensions, nos collèges, en petits et grands séminaires. Tout cela pouvait se rattacher à la constitution du clergé , la

théorie de l'amendement se prêtait à tout cela. Enfin un honorable membre nous a, il y a deux jours, pieusement démontré que Y État était dans l'Eglise; rien n'empêchait, en refaisant la constitution de l'Église, de refaire aussi la constitution de l'État. »

Il s'attache, en dépit des murmures, à démontrer le danger des empiétements de la Chambre; il révèle à ces députés qu'aveugle sur les conséquences de leurs propres actes leur dévouement à la royauté, les extrémités que pourraient entraîner, dans une Assemblée hostile à la couronne, l'application de leurs théories et l'imitation de leur exemple.

« II est une loi nécessaire, le budget; dans le système delà Charte nul inconvénient; aucune Chambre ne refusera tout le budget ; renfermée dans le cercle de la proposition royale, elle en perfectionne seulement, d'accord avec les ministres, les diverses parties... Mais dans le système de la proposition usurpée de vos commissaires, il en est bien autrement. Du sein du budget la commission fait irruption sur toutes les parties de la législation et les modifie à son gré; plus l'État est embarrassé, plus la commission acquiert de puissance. Enracinée sur le budget, elle peut tout exiger... Le ministère tentera de résister; mais, le besoin, le danger pressant, le ministère effrayé cède et, une fois vaincu, il marche de défaite en défaite. La garantie de l'avenir, la prérogative royale est sacrifiée au péril du moment. La Chambre des pairs est entraînée, et la sanction royale enchaînée n'est plus que le veto de l'infortuné Louis XVI. »

De Serre aborde ensuite la proposition elle-même; il s'excuse à l'avance des erreurs qu'il pourra commettre, il s'élève contre cette précipitation téméraire qui, par voie incidente, à propos d'un chapitre détaché du budget, soulève tout à coup sur la constitution du clergé et sur les rapports de l'Église et de l'État les questions les plus délicates.

« On interpelle nos consciences; on nous provoque à restitution ; on soutient que la propriété de l'État est illégitime.

« Ce n'est pas moi qui ai élevé ces questions. Je sens trop combien elles sont intempestives, imprudentes. Elles le sont d'autant plus qu'elles sont inutiles : quelque opinion privée qu'on pût avoir, on pouvait se dire que, si l'on évalue le revenu de ces biens à dix millions, l'État qui, cette année, en paye plus de trente au clergé, qui par la suite et par la proposition du roi en payera annuellement près de quarante, l'État qui ne peut être responsable des dissipations de tous les gouvernements révolutionnaires, l'État n'était point débiteur. Ces questions étaient inutiles; car, si Ton voulait absolument que l'État dotât le clergé en immeubles, on pouvait le demander à simple titre de dotation. Mais, puisque le rapport affecte de parler de restitution, puisqu'il met sans nécessité en question la propriété légitime de l'État..., nous, qui sommes au moins désintéressés dans la question, ou plutôt animés du seul intérêt du pays, nous l'abordons franchement.

« Mais, je le dis, si, pressé d'une aussi étrange manière, i! m'échappe quelques erreurs, je les impute

au procédé illégal de la commission, à vous-mêmes, Messieurs, qui l'autorisez. »

De Serre avait raison de se défendre contre les erreurs ; il était difficile de les éviter dans un débat de ce genre, soudainement provoqué. L'exagération que l'orateur voulait combattre l'exposait lui-même à dépasser la mesure. Contre son intention, on aurait pu chercher dans son discours des arguments pour couvrir des actes dont la Charte avait sagement commandé l'oubli, mais qu'elle ne justifiait pas. Pour établir les droits de l'État sur les biens ecclésiastiques, de Serre s'inspirait d'ailleurs des précédents contestables d'une législation disparue. L'Église ayant perdu les garanties que lui reconnaissait l'ancien régime, l'État ne pouvait plus invoquer les prérogatives dont la royauté n'avait reçu ou usurpé l'exercice qu'en échange de ces garanties.

Mais de Serre était dans le vrai lorsqu'il insistait sur les dangers d'un projet qui paraissait tout remettre en question, sans changer rien au fond des choses.

Selon lui, le projet de la commission faisait de l'Église catholique de France un corps moral, un être collectif, apte à posséder, capable d'exercer des droits civils dans l'État; innovation qu'il déclarait monstrueuse, contraire aux lois de l'Église comme aux lois de l'État, car les canons et l'usage de l'Église n'admettaient la faculté de propriété que dans les établissements ecclésiastiques individuels : chaque titre avait sa dotation ; un ôveché, une care, avaient

un patrimoine spécial dont le titulaire était l'usufruitier.

«Cette innovation, continuait-il, monstrueuse dans l'Église, ne le serait pas moins dans l'État.

« La commission Ta senti. Tout en proposant de déclarer le clergé, dès à présent, propriétaire, elle laisse au roi l'administration de la prétendue propriété du clergé.

«Mais, s'il en est ainsi, si c'est le roi qui perçoit d'une main les revenus, et qui de l'autre distribue les traitements, rien n'est changé à l'état des choses, et la propriété du clergé est illusoire. »

Rien n'était changé et tout paraissait l'être. Rien n'était ajouté, dans l'état présent, aux ressources du clergé, mais on avait l'air de les augmenter, et cette trompeuse apparence n'avait d'autre résultat que de le montrer seul, au milieu de la détresse universelle, enrichi des sacrifices d'un trésor appauvri.

Dernier péril que l'orateur signalait, au terme de son discours, en invoquant avec une confiance éloquente le témoignage du clergé lui-même.

« Et dans quelles circonstances présente-t-on de pareilles demandes?

« Lorsqu'à la suite dotant de guerres étrangères, des ravages de deux invasions, les peuples écrasés ploient sous le faix des impôts ; lorsque nous avons la douleur de reconnaître que ces impôts sont insuffisants et d'ajouter qu'il faudra y ajouter encore; lorsque tous les services sont plus ou moins en souffrance, que la dette exigible est sans gage, la dette perpétuelle croissante; lorsque le budget de la guerre, chargé de la dette sacrée des retraites et des traitement provisoires, ne suffit pas avec 180 millions à

l'entretien de quarante mille hommes effectifs; lorsqu'en regard avec les autres puissances nous sommes sans armée, sans marine, sans commerce ; lorsque les clefs de la France, son territoire, sont engagés à l'étranger, qu'il nous faut payer sa rançon... et que pour sauver l'État ses domaines sont évidemment son unique ressource!...

« Non, Messieurs, non, ce n'est point le clergé qui a fait de pareilles demandes. Le clergé de la France a des sentiments plus nobles, plus désintéressés, et surtout plus français, plus patriotiques; se voix s'est fait entendre par ses plus nobles organes, par ses plus vertueux prélats; il attend tout du roi, du temps et de la prospérité de la France; comme la France et comme nous, il acceptera avec reconnaissance la proposition royale; il rejettera la proposition intempestive, exorbitante, mais surtout inconstitutionnelle et dangereuse, au fond comme dans la forme, de votre commission. »

En prononçant son discours, de Serre, comme il l'écrivait à sa femme, avait cru ne s'inspirer « que de l'intérêt du clergé. » Son intention en effet n'était pas douteuse, et les témoignages qu'il recueillit, de retour dans sa province, des dignitaires ecclésiastiques , lui prouvèrent que justice lui était rendue.

Les ministres, prévoyant l'inutilité de leurs tentatives, n'avaient pas pris part au débat. La commission était assurée de la majorité ; elle l'avait obtenue sur tous les articles. Elle devait l'emporter sur l'ensemble, lorsque les membres du parti modéré, par une réso-

lution que de Serre avait laissé entrevoir, s'abstinrent en masse.

On ne trouva dans l'urne que 152 boules blanches contre 17 boules noires. Il aurait fallu un nombre de 185 votants pour que le scrutin fût valable.

Le vote fut remis au lendemain 25 avril. La droite, pour en finir, consentit à voter le projet du gouvernement, mais en y ajoutant un article qui stipulait la restitution des biens ecclésiastiques non vendus.

Le roi n'admit pas cet article. La restitution des biens du clergé répondait à l'inclination personnelle de Louis XVIII, mais la Chambre avait pris une initiative que la Charte réservait à la couronne; il n'entendait pas souffrir ce nouvel empiétement sur sa prérogative. Dans la séance du 29 avril, le président donna lecture à l'Assemblée d'une lettre du ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc, l'informant que le roi avait considéré que l'article, ajouté au projet du gouvernement, en changeait entièrement la nature, et que dès lors cet amendement ne pourrait être envoyé à la Chambre des Pairs que sous forme de résolution, sans être joint à la loi.

Dans la même séance, M. Dubouchage, ministre de la marine, déclara close, au nom du roi, la session de 1815.

L'ouverture de la session de 1816 était fixée au 1er octobre.

La droite était sortie de ces dernières discussions à la fois victorieuse et affaiblie. Elle avait eu la majorité dans la Chambre, mais elle ne la retrouvait pas dans le pays. Elle avait gâié le présent par impatience de l'avenir, compromis son influence en cherchant la domination, rendu son pouvoir précaire en le voulant exclusif. Ses ennemis s'étaient fortifiés par ses fautes; ses appuis les plus naturels commençaient à lui manquer. Elle avait blessé M. Laine, découragé le duc de Richelieu, offensé le roi, et préparé ainsi, dans le cœur de ceux qui lui étaient jusque-là le plus favorables, des chances de succès aux conseils qui lui étaient hostiles.

M. de Vaublanc avait raison de le dire, sans être lui-même à l'abri du reproche : ce qui avait le plus fait défaut à cette Chambre, c'était l'esprit de conduite.

Tous les partis ont un côté par où ils donnent prise aux préventions, fondées ou non, de l'opinion publique, et sur lequel leur premier devoir est dès lors de la rassurer. Ce que l'on contestait à la droite, ce n'était pas la sincérité de sa foi politique et religieuse : c'était son respect de l'ordre de choses créé par les événements et reconnu par la Charte. Il lui importait d'autant plus de n'y pas toucher inconsidérément, et surtout de ne pas provoquer les inquiétudes par des déclamations injurieuses ou menaçantes,

et finalement stériles, « Veut-on sérieusement agir sur nous, écrivait de Serre; veut-on nous inoculer ce que les autres peuples ou les temps passés ont de meilleur, il faut nous faire passer du connu à l'inconnu ; il faut d'abord avouer ce que nous pouvons avoir de bon, et il serait trop injuste de tout contester au temps présent ou à la France1. »

La droite ne se pénétra point assez de cette vérité. Elle confirma par ses imprudences les accusations dont elle s'indignait. On ne citerait d'elle, en définitive, aucune mesure qui ait justifié ces accusations, aucune loi qui ait mis en danger les intérêts nouveaux. Mais elle se donna l'apparence des intentions qu'elle n'avait pas, et ses détracteurs, pour appuyer leurs attaques, n'eurent souvent qu'à invoquer les discours , trop complaisamment applaudis, ou les propositions, trop facilement accueillies , même quand elles n'étaient pas adoptées, de ses orateurs les plus retentissants.

La grande masse du pays s'élait ralliée à la royauté ; elle n'avait point embrassé, pour cela, les idées des royalistes. Ce n'est pas que sur beaucoup de points ces idées ne fussent justes, mais la disposition des esprits réclamait d'infinis ménagements. Les meilleures lois ne se peuvent établir qu'autant qu'on y a préparé les mœurs ; il ne sert de rien de les proclamer nécessaires, si, par les défiances qu'on ad'abord soulevées contre elles, on les rend impossibles. Toutes les réformes devaient partir de la Charte. Elle était pour l'opinion publique comme pour le roi lui-même

1 Corresp., t. II, p. 198, au baron d'Ecksteia.

un traité de paix entre les vieilles traditions de la monarchie et les intérêts ou les droits nés de Tordre nouveau. Laisser croire à la nation que ce traité de paix pouvait être déchiré, l'amener à confondre dans une même pensée la contre-révolution et la royauté, c'était ébranler la royauté, sans atteindre la révolution.

Le danger de cette confusion frappa les royalistes constitutionnels; leur œuvre fut de la prévenir. Ils eurent à cœur de dégager des passions de parti la cause royale, de démentir les imputations, de dissiper les inquiétudes que ces passions faisaient naître, en montrant au pays des hommes qui, au nom du roi et hautement approuvés par lui, unissaient dans le même dévouement le trône et la Charte, le vieux droit et la société nouvelle.

Cette politique répondait tellement aux besoins du moment, que l'esprit public acceptait des constitutionnels, les sachant attachés aux principes de la Charte, des propositions qui, dans la bouche des membres de la droite, l'eussent inquiété ou irrité. Ceux-ci défendaient les droits des Chambres; ils soutenaient jusqu'à l'excès, et avec une hardiesse qu'aucune assemblée n'a dépassée, les maximes du gouvernement parlementaire, sans devenir populaires. Ceux-là ne cessaient pas de l'être, en restreignant les attributions du Parlement, en invoquant, jusqu'à l'abus, l'autorité du roi.

Nous constatons les fautes de la Chambre de 1815, sans nous associer à la réaction qu'elles ont soulevée contre cette assemblée.

On n'est que trop enclin, dans les questions politiques, à porter sur les hommes ou sur les choses des jugements absolus. 11 semble que les individus ou les partis soient tout d'une pièce, violents ou modérés, insensés ou sages, éclairés ou aveugles, et, selon qu'ils se rapprochent ou s'éloignent de l'opinion qu'on a soi-même embrasser, on leur prête ou on leur refuse ces qualités ou ces défauts.

La vérité est que chacun a sa part de ces défauts ou de ces qualités. Nul n'est complètement exempt des misères qu'il reproche à d'autres, ni entièrement dépourvu des mérites que d'autres lui contestent.

C'est bien assez que ces injustices mutuelles aient divisé ies pères. Il serait déplorable que les descendants en recueillissent l'héritage, et que l'histoire s'en fit l'interprète.

Quelque usage qu'elle ait prétendu faire de la liberté, dans quelque vue qu'elle en ait revendiqué l'exercice, la droite a eu l'honneur de poser les principes du gouvernement représentatif. Si elle les a parfois poussés à l'excès, ce n'est pas seulement pour un intérêt de parti, dans l'ambition téméraire de s'emparer de l'avenir, c'est aussi, il faut le reconnaître, dans le souci généreux de se distinguer des abaissements du passé. 11 déplaisait à ces hommes, encore indignés des exemples que leur avaient donnés les jacobins devenus courtisans, de reproduire la moindre apparence de ces pratiques, et ils rendaient hommage à la royauté, en offrant aux contemporains le spectacle nouveau de sujets indépendants autant que fidèles.

La droite avait en outre, nous l'ayons indiqué, sur la loi électorale, sur les réformes administratives, sur les garanties nécessaires à la durée du régime représentatif, des idées, des intuitions, une initiative vigoureuse et honnête , dont il faut garder souvenir.

De Serre disait aux royalistes : « Vous n'êtes pas appelés à réparer toutes les injustices passées », et, parla, il combattait cette passion de tout redresser qui emportait la droite et tuait les réformes sous les réactions. M. de Villèle n'était pas moins dans le vrai lorsqu'il disait aux constitutionnels : « C'est par des exemples et non par des théories qu'on s'instruit à faire des lois. » La théorie était recueil du groupe dont M. Royer-Collard personnifiait les tendances. Comme les philosophes du dix-huitième siècle, ces esprits élevés avaient le goût des abstractions ; la simplicité de leurs combinaisons leur faisait méconnaître les leçons complexes de l'expérience. 11 ne suffisait pas de maintenir au centre du pays le régime consacré par la Charte, il fallait l'enraciner dans le cœur des populations en intéressant à sa défense les influenses sociales et les institutions locales, sagement développées. Il y avait sur ce point, dans les revendications de la droite, bien des données utiles et des vues applicables. La forme était quelquefois agressive ou surannée : il appartenait aux constitutionnels d'en dégager le fond. Justement préoccupés d'écarter tout soupçon de retour à l'ancien régime, ils ne songeaient pas assez à d'autres périls. La crainte de la réaction ne devait pas faire oublier les menaces

encore obscures, mais prochaines, de l'esprit révolutionnaire.

La modération et le savoir des royalistes constitutionnels, l'expérience des anciens fonctionnaires de l'Empire, l'activité réformatrice des royalistes de droite, c'étaient là autant de forces' qu'on aurait voulu voir s'associer les unes aux autres pour se prêter mutuellement contrôle et appui. Leur accord, fermement maintenu sous la puissante garantie du principe héréditaire, eût assuré à la France un glorieux avenir,

Cette distinction que nous faisons entre les idées de la droite, il faut la faire entre les personnes. La lutte réunissait tous les membres du parti, mais des différences profondes les séparaient, et déjà commençaient à se révéler.

Au premier rang des membres les plus ardents, et résumant avec talent leurs passions, paraissait M. de la Bourdonnaye, esprit fier et âpre, impétueux, provocant, soupçonneux, mécontent de ses amis aussi bien que de ses adversaires, étant de ceux, comme disait plus tard Charles X, « qui se plaignent toujours » ; nullement dépourvu d'ambition et de calculs personnels, quoique en apparence dominé par les principes ; ayant préludé aux professions de foi exclusives, dont il faisait étalage sous la Restauration, par une disposition fort résignée aux exigences du régime impérial, libéral de pro-

testations avec les allures de J 'intolérance, plus vindicatif dans ses paroles que dans ses actes, plus menaçant que dominateur, trop emporté pour être ferme, mieux fait, en dépit de sa haine contre les révolutionnaires, pour les irriter que pour les vaincre, pour leur fournir des prétextes que pour leur opposer des freins.

Près de lui se tenaitM. Dubotderu, M. de Salaberry, M. Brenet, M. Clausel de Coussergues, M. de Bouville, M. de Castelbajac, possédés d'un transport de réaction, prenant la modération pour la défaillance, et l'excès pour le dévouement, et, après avoir attaqué les constitutionnels comme trop révolutionnaires, destinés à faire eux-mêmes alliance avec les révolutionnaires non seulement contre le duc de Richelieu, mais contre M. de Villèle.

M. de Villèle marchait alors, dans les rangs de la droite, avec les hommes que nous venons de rappeler. Il n'y avait point de caractère qui leur fût plus opposé. Nul, moins que lui, ne se payait de mots ; nul ne visait moins à l'effet. Entoutes choses, il cherchaitla conséquence pratique, et, s'il s'associait parfois à des motions que désavouait sa nature, ce n'était pas sans calcul. Il méditait de conduire un jour ceux qu'il paraissait suivre ; son influence profitait des gages qu'il donnait à leurs entraînements. A l'ouverture de la session, les royalistes, réunis dans des conférences préparatoires, s'étaient demandé quels seraient leurs chefs. L'idée avaient été émise et semblait acceptée de les élire au scrutin. M. de Villèle fit observer que les chefs ne se créaient pas dans un

vote, mais se désignaient eux-mêmes à la tribune. Il avait conscience du rôle qui l'atlendail, mais il se fût gardé de le revendiquer prématurément, et c'était avec une attitude modeste qu'il s'acheminait au premier rang. Les questions de finance et d'administration lui étaient familières ; il portait dans leur examen une lucidité simple qui faisait contraste avec les déclamations habituelles ; sa supériorité avait été reconnue dans les commissions, avant de se montrer au grand jour des séances publiques. Il avait, on se le rappelle, soutenu dans une conférence avec le duc de Richçlieu les tendances exclusives de la commission des catégories, mais il s'était sagement tenu à l'écart dans la discussion de la loi, et n'y avait un instant paru que pour combattre l'article 5 que le ministère avait eu le tort de maintenir. Se livrant peu, observant beaucoup, ne se décourageant pas des défaites, mais cherchant, quand il avait été vaincu sur les principes, à se relever sur les détails, n'estimant trop petit aucun avantage, s'a dressant plus aux intérêts qu'aux passions, et, s'il cédait aux passions, leur prêtant le langage des affaires, M. de Villèle se rattachait, par le fond de ses idées et de son tempérament, au parti modéré. Les circonstances l'avaient mis en lutte avec les royalistes constitutionnels ; l'histoire, qui ne voit des hommes que les grandes lignes, ne le distinguera pas de leur groupe.

On en pourrait dire autant de M. Corbière, de M. Benoist, de M. Ilyde de Neuville, de bien d'autres membres de la droite, et, si nous sortons de la

Chambre des députés, on peut le dire surtout de M. de Chateaubriand. Interprète des colères de parti et des vues nationales, enrôlé parmi les détracteurs de la Charte et pénétré de ses principes, s'efforçant, avec un éclat incomparable, d'ouvrir les royalistes aux nécessités des temps nouveaux, et luttant avec ardeur contre les constitutionnels qui les défendaient, aucun nom ne résume dans un plus illustre exemple ce que les divisions politiques ont de contradictoire, d'artificiel et d'injuste. Il en avait, lui aussi, le sentiment lorsqu'il écrivait, à quelques années delà, ces lignes si vraies : «En examinant le fond des principes, on s'aperçoit que ce qui nous divise réellement est peu de chose. On cherche moins, pour se combattre, à agir sur la raison que sur les passions *. »

Pour dominer les divisions, pour éteindre les rivalilés, pour entraîner dans une émulation patriotique les vues individuelles, il eût fallu l'initiative, la dextérité, l'élan d'un Henri IV. Ces qualités manquaient à Louis XVIII. Mais il avait de son aïeul la modération, cette modération sans laquelle l'impétueuse nalure du grand roi eût elle-même dissipé ses plus beaux dons.

« Le système général, écrivait de Serre en 1816, paraît être à la modération ; c'est le caractère de tout ce qui émane du roi 2. »

Les infirmités de l'homme se joignaient à l'orgueil du roi pour entretenir Louis XVIII dans cette dispo-

1 Mémoires touchant la vie et la mort de S. A. R. Mgr le duc de Berry, par le vicomte de Chateaubriand, 1820, p. 293. - Corrcsp., t. II, p. 143. -— A sa mèrCc

sition. Les emportements des partis eussent troublé le repos de sa vie et blessé la majesté de son rang. Il leur demeurait supérieur. Jamais prince ne fut à ce point pénétré de l'idée de son droit. Il-concentrait dans ce droit la gloire de ses ancêtres et la. grandeur de la France. Il en portait dans la fierté de sa contenance, dans l'expression superbe de son regard, l'impression souveraine. Il l'imposait, lui vaincu, aux monarques étrangers, et, honorant, par la hauteur de son attitude, le deuil de la patrie, il paraissait, au milieu des triomphateurs de l'Europe, tel que Louis XIV dans tout l'éclat de ses victoires : le roi.

La royauté se montrait dans la personne de ce prince, avec le caractère que dans les temps troublés elle doit plus que jamais avoir, comme une médiatrice : médiatçice entre les nations de l'Europe qui, sans son intervention tutélaire, eussent démembré la France, médiatrice entre les partis qui, sans son inviolable modération, se seraient dévorés.

La première pensée de Louis XVIII, après les Cent* Jours, avait été de prévenir les vengeances qu'il pressentait : « Partez vite, disait-il au nouveau préfet de Marseille, depuis ministre de l'intérieur, M. de Vaublanc. Sept ou huit cents personnes sont renfermées dans les prisons ; elles passent toutes pour être jacobins. Vous connaissez les cruautés que ce parti a exercées en 1792 dans ce pays ; des vengeances pourraient en être la suite aujourd'hui. J'en serais au désespoir 1. »

l<Mémoires sur la Révolution de France, par le comte de VauManc^ t . III, p. 235.

Inflexible sur le principe de son autorité, n'admettant pas qu'il fût à aucun degré mis en question, il estimait, une fois ce principe respecté, les concessions faciles. Il datait ses ordonnances de la vingtième année de son règne, mais il acceptait sans peine les changements accomplis sous ces gouvernements dont il tenait pour non avenue l'existence. « Partons du point où nous sommes, » écrivait-il lui-même à M. Decazes. «Moins effarouché qu'aucun autre monarque que nous ayons eu par le spectacle des assemblées libres1, » a dit M. Thiers, Louis XVIII se prêtait loyalement aux conditions du régime constitutionnel, soutenant ses ministres quand ils avaient la majorité, les jugeant avec finesse, les aidant avec clairvoyance, écartant avec fermeté les plaintes que sa modération, comme autrefois la clémence de Henri IV, provoquait aulour de lui, résolu, parmi toutes les vicissitudes, à faire prévaloir l'esprit de la Charte, à ne connaître en France, sans distinction d'origine, de classe ou de parti, que des Français : « Roi d'un autre pays, disait-il à la Chambre de 1815, j'aurais pu perdre l'espérance, mais le roi de France ne désespère jamais avec des Français. Qiïils se forment en faisceau, et nos malheurs se répareront. »

Deux années plus tard, il écrivait au comte d'Artois : «Le système que j'ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance est fondé sur cette maxime qu'il ne faut pas être le roi de deux peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent

1 Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIX, p. 12G.

à faire que ces deux peuples, qui n'existent que trop, finissent par en former un seul. »

Paroles mémorables et qui demeurèrent, sous les variations des partis et les changements des cabinets, l'inspiration permanente de Louis XVIII. Bien des ministres devaient se succéder pendant son règne, mais, à travers les oppositions de leur politique, il semblait que la même pensée, comme un royal mot d'ordre, les attendît au pied du Irône. Tous, à des degrés divers et sous des formes différentes, s'en montrèrent pénétrés : M. de Villèle qui, en 1815, dans sa conversation avec le duc de Richelieu, avait paru répudier ce programme de conciliation, en fut à son tour le défenseur, au moins dans la première moitié de son ministère, comme l'avaient été, avant lui, le duc de Richelieu et de Serre.

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