CHAPITRE VIII
L'ordonnance du 5 septembre
Modifications dans le ministère. — M. Laine remplace M. de Vaublanc au ministère de l'intérieur, et M. Dambray succède à M. Rarbé-Marbois au ministère de la justice. — De Serre part pour l'Alsace. — Accueil qu'il reçoit de ses électeurs. — Installation solennelle de la cour royale de Colmar. — Le baron d'Eckstein et de Serre. — Discours prononcé par de Serre à la distribution des prix du collège de Colmar. — Il adresse à M. Laine une note sur la politique générale, — Ses inquiétudes à l'approche de la nouvelle session. — Ordonnance du 5 septembre 1816. — Dissolution de la Chambre des députés. — De Serre est nommé président du collège électoral du Haut-Rhin. — Origines et caractère de l'ordonnance du 5 septembre. — Mobiles divers qui inspirèrent M. Decazes, M. Laine et le duc de Richelieu. — Effets immédiats et conséquences prochaines. — Scission dans le parti royaliste.
De Serre avait hâte de retourner dans sa province après la clôture de la session. Uno modification dans le ministère retarda son départ. M. de Vaublanc avait quitté le département de l'intérieur. Il y était remplacé par M. Laine, et, comme pour dédommager la droite de la perte d'un ministre qui lui était cher, on avait retiré les sceaux à M. Barbé- Marbois, qu'elle avait en antipathie, pour les
rendre à M. Dambray. « Au total, écrivait de Serre, il y a à gagner dans ces changements pour la chose publique ».
Mais de Serre avait préparé avec l'ancien garde des sceaux le travail de réorganisation des tribunaux d'Alsace. Il dut s'entendre de nouveau avec son successeur, et ne quitta Paris qu'à la fin du mois de mai.
Il alla d'abord à la Sauvage où l'attendaient sa femme et ce fils qu'il était impatient de revoir, le connaissant à peine. Il se rendit ensuite à Metz et à Colmar.
Le changement des lieux, le charme, vivement senti, de la vie de famille, F activité tranquille des occupations judiciaires substituée aux luttes passionnées de la politique, auraient suffi pour exercer sur un esprit moins élevé que celui d'Hercule de Serre leur influence pacificatrice.
La distance est comme le temps : elle adoucit les impressions et calme les transports de l'âme. On envisage d'un regard moins troublé les agitations dont on a fui le théâtre ; on donne plus volontiers aux appréciations, si facilement exagérées dans J'emportement du combat, leur véritable mesure. On observe comme des hauteurs l'ensemble des événements, et l'on se rend mieux compte, faisant à chacun sa part, des mobiles qui dirigent les hommes et souvent les excusent. De Serre se laissait d'autant plus aller à cette équitable indulgence qu'elle répondait aux tendances de sa nature. Il en trouvait un autre motif dans le caractère de la population au milieu de laquelle il reparaissait. Elle ne lui offrait que de rares exemples des passions qu'il avait combattues ;
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lespwrs de l'Alsace, comme il les appelait, auraient presque été des modérés pour les exaltés de la Chambre : « Par tout ce qui m'est revenu dans ce pays, écrivait-il à M. Roy er-Collard, notre opinion y a le suffrage presque universel, et, par suite, celle que nous avons combattue est regardée comme souverainement désastreuse ». A Metz et à Colmar, il était bien accueilli, et dans la bonne intelligence qui existait entre les divers partis il constatait l'effet qu'aurait pu produire, si on l'avait partout appliquée, une politique de modération. « C'est sûrement le pays de France et peut-être d'une partie de l'Europe, dit-il en parlant de l'Alsace, où en ce moment on parle le moins politique, on soit le moins divisé. Ceux mêmes qui appartiennent au parti vaincu font bonne contenance, et, comme il n'y a dans le parti vainqueur aucune exagération, on se voit sur un bon pied f. »
Il se louait en particulier des dispositions du clergé.
Ne recevant pas d'ordre de la chancellerie qui, depuis cinq années, sommeillait souvent, il avait pris sur lui de fixer la date de l'installation de la cour de Colmar.
La cérémonie s'accomplit le 29 juin avec une grande pompe. De Serre la décrivait ainsi à sa mère : « Une messe rouge à laquelle se sont rendues en cortège toutes les autorités ; le curé nous a fait tous les honneurs dont jouissaient jadis les parlements : l'eau bénite, la patène, l'encens ; plus un discours où
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il y en avait pas mal. Vous vous douiez que j'en ai eu ma part. Quel scandale pour les purs, s'ils l'avaient entendu me proclamer, du pied des autels, le défenseur de la prérogative royale et des intérêts véritables du clergé l ! » Les purs eux-mêmes avaient fêté leur député. Le bâtonnier, qui en était, l'avait publiquement comblé d'éloges, célébrant en lui « cet assemblage des qualités de l'homme d'État dont le prince et la nation se sont à la fois emparés. » « Aurez-vous deviné au discours du bâtonnier que c'est un pur? Il en est le chef ici, où cependant ils ne marquent pas assez pour rompre l'harmonie. Je suis bien avec tous1. »
C'était là une bonne situation pour entendre les observations, supporter les critiques et répondre sans humeur à toutes les attaques. Car, malgré ces témoignages de sympathie venus de côtés divers, les attaques et les critiques n'étaient pas épargnées au royaliste constitutionnel. Les amis de de Serre, sa famille elle-même, ne les lui laissaient pas ignorer.
Au premier rang de ces amis, sincères autant que dévoués, nous trouvons, dès ce moment, un homme dont il nous plaît d'écrire ici le nom, et que n'ont pas oublié ceux qui l'on connu, le baron d'Eckstein : vaste et puissant esprit, d'un savoir immense, d'une verve inépuisable, original dans ses vues, prodigieux de travail, homme de tous les temps et de tous les pays, étudiant avec une égale
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2 ld., ibicl, p. 140,
passion les monuments de l'Inde, les institutions et les luîtes du moyen âge, le mouvement des sociétés modernes, catholique fidèle et novateur hardi, roulant des blocs d'idées dans le torrent de sa parole, ayant vu passer de sa modeste retraite bien des existences illustres dont ses inspirations, obscurément recueillies, avaient préparé le succès et l'éclat, destiné lui-même à une renom -née immortelle, s'il avait mis dans ses œuvres, trop empreintes de formes étrangères, autant de méthode et de lucidité qu'il avait dans l'intelligence de vigueur, de richesse et d'étendue.
« Vous n'êtes pas encore, lui écrivait de Serre, ou vous n'avez pas encore rencontré un assez bon traducteur de vous-même. »
Le baron en convenait : ce bon traducteur, il le chercha toujours, et, même au déclin de l'âge, il ne se flattait pas de l'avoir découvert : « Hélas ! nous écrivait-il avec sa franchise gracieuse et pittoresque, je ne sais que trop ce qui me manque. J'ai manqué une première éducation littéraire qui a son prix ; je lance mes coursiers à toute bride et je suis obligé à chaque instant de me jeter à leur tête pour qu'ils ne s'emportent pas, de créer une barrière artificielle pour les arrêter et de travailler à la roue, au harnais ou à toute autre partie du char et de la monture. Parfois il m'arrive aussi de faire entrer dans mes bagages ce qui ne devrait pas s'y trouver et de déranger des paquets, ne sachant plus bien les remettre à leur place. Que voulez-vous? Je comprends parfaitement ce à quoi j'aspire, mais il me manque quelque chose
par ci, quelque chose par là, pour parvenir à la pleine expression de ma pensée. » (30 juillet 1855.)
Ce qui caractérisait le baron d'Eckstein, ce qui faisait le charme de son commerce, c'était la flamme, l'enthousiasme, le trait, l'éternelle jeunesse des impressions. Ce grand savant, ce rude travailleur, était l'esprit le plus alerte, l'imagination la plus aimable, le cœur le plus généreux, et ni les années ni la science n'altérèrent jamais en lui ces heureux dons.
Danois et luthérien, il était à Rome, tout jeune alors, en 1809, quand le Pape fut enlevé du Vatican et transporté captif à Savone : « C'est fini de l'Eglise romaine, lui dit un des prophètes du jour; la papauté est perdue. — Ah ! vraiment, vous la croyez perdue ! répliqua le jeune homme. Eh bien ! je me fais catholique. » Ce fut lorsque l'Église paraissait humainement ruinée qu'il entra dans ses temples. Chargé, par le gouvernement autrichien, d'une mission dans les provinces belges, pendant les Cent-Jours, le baron d'Eckstein eut occasion de voir à Gand le roi Louis XV1I1 et de s'en faire apprécier. Il entra en France à sa suite, et s'y établit sous sa protection. Vivant au milieu d'une société royaliste, plus près des ardents que des modérés, il fut frappé par l'accent intrépide, le caractère résolu, la loyale éloquence d'Hercule de Serre. Il ne l'avait jamais vu, mais il l'aimait déjà et avait hâte de le lui prouver. De Serre, bien que prévenu en sa faveur, s'étonnait un peu de cet empressement : « Je suis bien sensible, écrivait-il, à l'intérêt que M. d'Eckstein met à faire ma connaissance, sans trop imaginer à quoi nous pourrons nous être bons mu-
tucllement. » Avec ce cœur d élite, il ne devait pas longtemps se poser la question. Quelques semaines après, il citait de lui un trait touchant. Toujours bien accueilli de Louis XVIII, le baron d'Eckstein avait profité d'une audience pour parler de son nouvel ami, et lui obtenir des témoignages de royale approbation, qu'il s'était empressé de lui transmettre : « Vous avez raison, écrit de Serre à sa mère, le suffrage du roi est une des plus grandes récompenses. Je me sens particulièrement obligé au baron de me l'avoir procuré; bien d'autres, en même occasion, ne parlent que d'eux-mêmes. »
Mais le baron ne se contentait pas de reproduire les éloges ; avec une conscience toute germanique, il avait soigneusement colligô les dires favorables et contraires à de Serre pour les lui envoyer.
c( J'aurais eu, lui répond de Serre, bien des choses à vous dire sur le bien et le mal que vous avez ouïs de moi. Il est des éloges plus fâcheux, soit par leur nature, soit par la bouche dont ils sortent, que ne le seraient d'amères critiques. Mais c'est un inconvénient de position, et les hommes éclairés et de bonne foi ne me le reprocheront pas. Est-ce ma faute à moi, s'il y a, en France, tant à redire à toutes les existences, et si, pour les protéger contre des bouleversements nouveaux, il faut couvrir avec elles toutes leurs défectuosités... Vous me dites que mes adversaires se proposent de me combattre avec calme et modération. Je doute, entre nous, qu'ils tiennent cette résolution. N'est pas modéré et calme qui veut; cette altitude n'appartient qu'à une grande
force de conviction, à l'amour pur et désintéressé du bien. Je désirerais, au surplus, qu'ils fussent assez maîtres d'eux-mêmes pour être modérés dans les formes. Ils le seraient bientôt aussi dans le fond des choses, et alors nous serions d'accord1. »
Plus près de lui, dans son intimité, dans sa famille, de Serre recueillait, exprimés dans le plus affectueux langage, des doutes, des inquiétudes, sur sa ligne politique. Il y répondait avec bonne humeur : « Venons à la causette des deux mamans. Vous vous en êtes bien donné. Vous avez parlé d'or, la meilleure intention, beaucoup d'esprit. Mais, pardon! vous ne vous êtes arrêtées, Mesdames, qu'à l'écorce des choses. Au fond il ne s'agit pas de tel qui plaît ou déplaît, qui est ambitieux ou ne l'est pas. Ce n'est guère par les affections qu'on se détermine en ce pays, et l'ambition est si naturelle qu'on ne s'avise pas d'en faire un crime. Tel qui déplaît plairait demain, s'il voulait se rendre instrument, mais de quoi? de projets destructeurs pour ceux mêmes qui les poursuivent. Voilà le fond des choses. Le oui ou le non, y at-il là à transiger? * — N'appartenir à aucun parti ? — c'est bien ce que je fais, chère amie ; car, je puis le dire devant vous et devant Dieu, j'aime avec désintéressement mon pays et mon roi; et les gens de cette trempe ne sont pas assez nombreux pour faire un parti. — Rompre avec tous amis, toutes réunions. — Mais je ne le dois pas, si c'est un moyen de résister là où le devoir, l'honneur, les serments, me com-
1 Corresp., t. II, p. 155, 137.
mandent de résister. — Mais ce qui blesse en moi, c'est celte résistance. . . — En voilà assez pour mettre sur la voie. Sans doute, il m'est pénible de lutter contre ceux vers lesquels me porte l'inclination, auxquels me rattache toule ma vie passée. Il m'est encore plus pénible d'être prôné par des hommes dont je déteste et la conduite et les principes ; mais je vous l'ai souvent dit, c'est un inconvénient de position. Je n'ai jamais compté que la route du devoir serait semée de fleurs; mais j'y suis. Priez seulement Dieu, chère maman, qu'il me donne la force de m'y maintenir '. »
De Serre ne négligeait rien d'ailleurs pour faciliter dans sa province le rapprochement des esprits ; ses conversations, ses discours, étaient pénétrés à la fois d'un zèle ardent pour la royauté et du désir passionné de rattacher aux vieilles traditions les intérêts de la société nouvelle. Appelé par le préfet du Haut- Rhin à présider la distribution des prix du collège de Colmar, il conjurait les parents, au nom de leurs enfants, « d'abjurer toutes haines, tous germes de discordes», s'ils ne voulaient « leur léguer les erreurs, les désordres, les scandales qui depuis vingtcinq ans les avaient affligés eux-mêmes. »
Sa pensée se manifesta surtout dans le discours prononcé pour la reins! alla tion de la Cour de Col-
1 Corresp., t. II, p. 140. — À sa mère.
DE SEMIE. 15
mar. Ce n'était plus cette impétueuse éloquence avec laquelle le patriote indigné avait protesté, l'année précédente, contre l'invasion de la France. Retrouvant, après le rétablissement de l'ordre, la magistrature réorganisée, de Serre posait, dans un style élevé et grave, les antiques lois de la monarchie, et le plus fervent royaliste n'aurait pu qu'admirer cette belle définition du principe héréditaire :
« C'est pour le salut même de TÉtat, c'est pour que la France reste France, qu'a été établie dans les temps les plus reculés cette loi fondamentale, cette loi immuable : Le roi ne meurt jamais en France. Ce n'est donc pas seulement un prince digne de tout hommage, ce n'est pas seulement Louis que nous aimons, que nous vénérons dans notre monarque, c'est le roi. Le respect, l'obéissance, la fidélité que nousJui devons, nous etnos pèresles ontdusà ses prédécesseurs et à ses aïeux ; nous et nos derniers neveux les devront au môme titre et avec la môme intensité à ses successeurs et à leurs derniers descendants.
« Ces vérités sont simples et élémentaires sans doute; mais c'est pour cela qu'il les faut répéter, qu'il les faut méditer, parce que ce sont les idées simples et vraies auxquelles les peuples s'attachent fortement, parce que leur attachement à ces idées les sauve dans les grandes crises, et qu'ils sont inévitablement perdus, dès qu'ils les abandonnent... Les époques les plus malheureuses de notre histoire sont celles où la succession légitime au trône a été mise en ques* tion : lors des guerres civiles sous Charles VI et Charles VII; lors des guerres de religion. À ces deux
époques, la France, mise à deux doigts de sa ruine, ne dut son salut qu'à son attachement à ses rois, qu'au triomphe définitif du prince légitime. Cette grande et terrible révolution qui, de nos jours, a semblé devoir engloutir avec nous tous les États de l'Europe et a ébranlé les deux mondes, quelle digue lui ont opposée les peuples éperdus, subjugués, dépouillés en partie de leurs institutions? Une seule : l'amour de leurs princes, la fidélité à leurs rois héréditaires. Et comment a pu se fermer enfin cet abîme toujours ouvert? Par le retour de la France au gounement de ses anciens rois. »
Il était difficile de contester la foi monarchique de celui qui tenait un tel langage. De Serre n'avait que plus d'autorité pour combattre les exagérations jusque dans le camp royaliste, et pour montrer aux deux sociélés, qui trop souvent se combattaient, les garanties communes et les leçons de conciliation que leur offrait la Charte donnée par le roi.
« Ce dont les peuples ont surtout besoin aujourd'hui, continuait-il, c'est d'un esprit commun, c'est de doctrines certaines, de principes invariables. Les uns, poursuivant toujours dans l'avenir une perfectibilité chimérique, persistent à dédaigner l'expérience et à tout sacrifier à quelques idées abstraites et mal comprises, dont ils font un voile spécieux à toutes les passions désorganisatrices. Les autres, poussés par l'indignation vers l'extrême opposé, aigris par le malheur, méconnaissant la marche irrésistible du temps, ne veulent voir aucun abus dans le passé, aucun avantage dans le présent, oublient que les
nalions ne remontent pas plus vers leur origine que les fleuves vers leur source; ignorant ce passé qu'ils rejettent, ils rêvent une perfection des temps anciens qui n'exista jamais; ils négligent et méconnaissent ainsi ce bien qu'une sage Providence met à la portée de chaque génération, à l'époque à laquelle elle la fait naître. D'autres enfin, et le plus grand nombre peut-être, désabusés des prestiges qui les avaient momentanément éblouis, dégoûtés des spéculations politiques par l'amertume de leurs résultats, soupçonnant à peine les vrais principes que depuis leur jeunesse ils ont entendu calomnier, végètent dans la tiédeur et l'indifférence et ne demandent que du repos, sans penser que les peuples ne reposent avec sécurité que sur la ferme conviction de vérités fondamentales qui président à la constitution même de la société humaine. C'est à tous les corps de l'État, mais surtout au corps de la magistrature, nous le répétons, à recueillir ces vérités; c'est à eux de rattacher, à l'exemple du monarque, h .s temps, anciens aux présents; à montrer ces maximes éternelles d'ordre public dans la loi positive, dans la Charte qu'il nous a donnée... Nos lois positives, notre Charte, peuvent être perfectionnées sans doute, et nous n'entendons interdire ni tout respect du passé ni toute espérance pour l'avenir. Mais commençons d'abord par nous soumettre de cœur et sans réserve à la loi exislante; mettons ce premier frein à celte mobili'é impatiente qui nous entraîne depuis vingt-cinq années; donnons-nous à nous-mêmes cette première confiance que nous
savons tenir à quelque chose. Laissons au temps le resle1. »
En même temps qu'il travaillait à réorganiser en Alsace, comme autrefois à Hambourg, les corps judiciaires, remontant tous les services, rendant vigueur aux règlements, rehaussant par sa grande parole les audiences de sa Cour, de Serre s'occupait du pays qui l'avait élu. Il en étudiait les vœux, les besoins, les tendances, visitait les fonclionnaires, l'armée, le clergé, se tenait au courant de tout, causait avec chacun de ses intérêts, menant ainsi, au lieu des loisirs espérés, tout un mouvement d'affaires que venait, par intervalles, traverser, comme une gracieuse vision, le frais sourire de l'enfance. Car, si le magistrat et le député avaient leurs devoirs, le père avait aussi les siens : « Gaston, écrit de Serre, veut toujours me faire jouer avec lui. Ce petit me vole une partie de mon temps2. »
Que devenait-on cependant à Pam? Que serait la session prochaine? Que méditait le gouvernement?
De Serre se posait fréquemment ces questions. 11 suivait avec anxiété la marche du ministère, et gourmandait de loin ses indécisions, sans se rendre toujours compte des difficultés.
11 avait vu finir la session sans se flatter qu'elle fût la dernière. La dissolution de la Chambre l'aurait satisfait; mais il n'y croyait pas, et ne comptait, en arrivant peut-être à le préférer, que sur le renou-
1 Corresp., t. Vf, p. 175.
8 ld., t. II, p. 153. — A sa mère.
vellement d'un cinquième. Celte espérance même commençait à lui échapper ; il redoutait la timidité du ministère. M. Laine, qu'attirait vers lui une grande sympathie, l'avait prié de lui envoyer ses avis. De Serre hésitait à lui écrire, pénétré, tantôt de l'inutilité de ses conseils, tantôt du devoir de les faire entendre. Ce dernier sentiment l'emporta, et une note partit pour le ministère de l'intérieur, dans laquelle la précision des idées et la vigueur des termes révélaient l'homme d'État.
Ce que de Serre demandait au gouvernement, c'était d'avoir un plan. A défaut de l'unité dans les personnes, il devait avoir l'unité de conduite, et, pour cela, un plan était nécessaire. Il appartenait à M. Laine de le faire prévaloir.
En lui indiquant son devoir, de Serre définissait d'avance son propre rôle dans le ministère dont il devait faire partie.
« 11 manquait au dernier ministère une tête assez vaste pour adopter un plan, une volonté assez ferme pour en suivre l'exécution. V homme d'un ministère, doué de cette tête et de cette volonté, en est le chef, quel que soit son titre. C'est dire à M. Laine, ce qu'il sait sans doute, que ce n'est pas du département de l'intérieur seulement, mais du gouvernement de la France, qu'il s'est chargé. Plein de cetle vérité, M. Laine craindra peut-être cette candeur d'une âme élevée, cette indulgence dans ses jugements, que ne comporte plus sa position, ajoutons que n'excuse plus le passé. Tout est à découvert, et, pour sauver la France, tout doit être sincèrement jugé. »
L'objet principal du plan, que de Serre recommandait, devait être la conduite à tenir envers la Chambre des députés. De Serre n'admettait de choix qu'entre une dissolution et le renouvellement d'un cinquième.
« Mais, ajoutait-il aussitôt, la crainte a tant d'empire de nos jours et la loi en a si peu qu'on s'occupe d'une troisième et illégale alternative, le rappel en entier de la dernière Chambre. Je ne puis croire que le ministre qui en était le chef, et qui en observa si souvent avec douleur la tendance ouverte et les actes prononcés, assume jamais sur lui la responsabilité terrible de ce rappel intégral. »
11 insistait avec énergie sur ce péril qu'il appréhendait, tout en affectant de n'y pas croire. Appuyé sur le texte formel de la Charte qui prescrivait, en l'année 1816 au plus tard, le premier renouvellement d'un cinquième, il voyait, il montrait dans le rappel intégral, non-seulement une violation flagrante de la loi constitutionnelle, mais encore, mais surtout, la chute définitive de la politique modérée, « le signal généralement entendu de la faiblesse désespérée du gouvernement1. »
A mesure que les jours s'écoulaient, il sentait diminuer sa confiance. M. Becquey lui donna it de fâcheuses nouvelles sur les perplexités des ministres, et, bien que M. Royer-Collard commençât à témoigner des
1 Corrcsp., t II, p. 103. M. Gaston de Serre place dubitativement cette lettre au mois de mai(?). Il nous semble qu'elle a dû être écrite plus tard. Car dans ses lettres à M. Royer-Collard, et jusqu'au 10 juillet (p. 134), de Serre parle de l'invitation qu'on lui a faite d'écrire, en ajoutant qu'il n'en a pas encore eu le courage.
espérances qui ne lui étaient pas ordinaires, de Serre s'accoutumait à la pensée de voir revenir la Chambre en son entier. 11 appelait de ses vœux un retour de sagesse, qui lui permît de se retrouver d'accord avec ses anciens amis, décidé à reprendre la lutte et formant déjà dos plans de combat, si, comme il le craignait, les passions ne s'étaient pas calmées.
Le 6 septembre 1816, il écrivait encore à sa mère : « On parle diversement de la réunion des Chambres; assez généralement on croit qu'elle sera retardée jusqu'au 15 octobre, môme jusqu'au 5 novembre. »
A la date de cette lettre, la dissolution de la Chambre était prononcée. L'ordonnance, signée du roi, paraissait au Moniteur du 7, et, le jour même, M. Royer-Collard en adressait la nouvelle à de Serre, en lui annonçant qu'il était nommé président du collège électoral du Haut-Rhin.
Ce n'était pas sans de grands efforts et de longues perplexités que le roi et son gouvernement s'étaient arrêtés à cette grave résolution. Louis XVIII n'y songeait point, lorsqu'il signa l'ordonnance qui fermait la session. Il n'admettait même pas, à cette époque, le renouvellement d'un cinquième, et ayant appris que le duc de Richelieu l'estimait nécessaire, il avait donné mission à M. Decazes de l'en détourner.
Le ministre qui s'était chargé de ce message au-
près du duc de Richelieu était précisément celui qui devait attacher son nom à l'ordonnance du 5 septembre. M. Decazes ne combattait le renouvellement parliel que pour préparer le renouvellement intégral; mais il gardait son dessein secret, ne voulant le découvrir qu'après en avoir assuré l'exécution. Connaissant les oppositions que la seule annonce d'un tel projet ne manquerait pas de soulever, prévoyant les difficultés que rencontrerait son accomplissement, sachant ses collègues tourmentés de scrupules dont il se sentait libre, il travailla, avec une rare persévérance, avec un mélange singulier de dextérité et de réserve, d'ardeur et de patience, à jeter d'abord dans l'àme du duc de Richelieu, qui devait à son tour convaincre M. Laine, puis dons l'esprit du roi lui-même, les raisons d'une détermination que ceux-ci jugeaient primitivement impossible, et qu'ils furent amenés peu à peu à croire indispensable.
Dans cette entreprise délicate, M. Decazes reçut, il faut le dire, le secours involontaire, mais puissant, du parti dont il méditait la chute.
Il en est des grandes mesures politiques comme des révolutions ; elles sont presque toujours l'œuvre de ceux qui les subissent autant que de ceux qui les décident.
Au moment où le ministre de la police s'efforçait de montrer au roi que le respect de sa prérogative et la dignité de sa couronne exigeaient le renvoi de la Chambre, les journaux retentissaient des ovations provocatrices faites dans les départements aux dé-
pûtes les pius ardents de la droite. Ceux-ci, aggravant d'avance les griefs du monarque contre eux, s'excusaient de n'avoir pas déployé plus d'énergie dans la dernière session, et promettaient^ pour la rentrée des actes décisifs. Les attaques se multipliaient contre la Charte, contre le Concordat, conlre les intérêts garantis par le pacte constitutionnel. Les préfets, intimidés par les députés, livraient l'administration à leurs exigences.
C'étaient là des symptômes que le ministre de la police s'empressait d'accumuler sous les yeux du roi, et l'on peut croire qu'il ne cherchait pas à les atténuer. Mais il ne les inventait pas, et les appréhensions des juges les plus modérés ne confirmaient que trop les prévisions de M. Decazes. « Vous me demandez si nous reviendrons plus sages que nous sommes partis, écrivait un député de la Dordogne, le grave Maine de Birnn. Je vous réponds sans hésiter que nous reviendrons plus exaltés et plus fous. Je vois ici des membres de notre majorité... Vous ne vous faites aucune idée de leurs prétentions, de leur ton de supériorité, des assurances qu'ils donnent aux belles dames pour la session prochaine. » Sur un autre point de la France, dans le déparlement du Gers, un grand seigneur ecclésiastique, que sa naissance, ses convictions, ses habitudes, ses préjugés, atlachaient au parti royaliste, l'abbé de Montesquiou, exprimait les mêmes craintes : « Que ceux qui croient avoir bien servi l'État en compromettant l'autorité royale, écrivait-il, viennent voir ces départements éloignés. Tout ce qui est honnête et raisonnable est
royaliste ; mais, grâce à nos discussions, ils ne savent plus comment il faut l'être... Les ennemis de notre repos en profitent. On fait courir dans le peuple les bruits les plus absurdes, et tout est peuple à une si grande distance... Messieurs les députés viennent brochant sur le tout, se donnant pour de petits proconsuls, disposant de toutes les places, annulant les préfets, et vous voyez ce qui peut rester d'autorité au roi, dont les agents ont des maîtres, et dont rien ne se fait en son nom. »
Ce qui inquiétait M. de Montesquiou, et avec lui beaucoup de royalistes, c'étaient moins les prétentions du parti extrême que la réaction qu'elles devaient provoquer. Pour appuyer leurs accusations, pour confirmer les alarmes et les soupçons dont ils s'efforçaient de pénétrer les masses, les officiers à demi-solde, répandus dans les provinces, n'avaient qu'à signaler ces intempérances; l'exaltation du zèle monarchique devenait ainsi complice de la haine contre les Bourbons.
Une autre préoccupation dominait l'âme du duc de Richelieu et de M. Laine : c'était le désir de hâter la fin de l'occupation étrangère.
Si la France eût été délivrée des troupes de la coalition, ils auraient affronté les difficultés dîme lutte avec la droite, et les périls de son triomphe exclusif. Tout les rapprochait d'elle. M. Laine avait élé sans doute offensé par la Chambre, mais, si sa nature impressionnable sentait vivement l'outrage, elle était trop haute pour ne pas l'oublier devant l'intérêt public. 11 avait pour les princes de la famille
royale une vénération émue, et la crainte de consister la duchesse d'Angoulême eût suffi pour l'empêcher de signer la dissolution. Le duc de Richelieu n'avait aucun des préjugés de l'émigration ; il détestait, et ne s'en cachait pas, les passions des cours ; mais sa vie était liée à la monarchie. Il aimait les royalistes, tout en les blâmant; la Chambre, comme il le disait, lui faisait l'effet d'une tête de Méduse, glaçant d'effroi les plus hardis, mais il ne se résignait pas à rompre avec le parti qui la dominait : « après tout, écrivait-il, ils sont royalistes, il faut gouverner pour eux et malgré eux, si c'est nécessaire; il faut les sauver malgré eux. »
Il ne se rendit que devant la crainte du danger qui menaçait la France. Le duc de Richelieu ambitionnait d'obtenir, dès celte année, une réduction de 30,000 hommes sur l'effectif de l'armée d'occupation. Il avait tenté déjà plusieurs ouvertures auprès des puissances; elles échouaient toujours contre cette réponse que, tant que la Chambre des députés n'aurait pas assuré par un changement de politique le vote du budget et la fixité du crédit, une réduction du corps d'occupation était impossible. Le ministre ne se servait pas, autant qu'il l'aurait pu, de cet argument auprès des royalistes ; l'idée de faire intervenir l'étranger dans les querelles intérieures lui était odieuse. Il ne supportait pas qu'on pût soupçon- „ ner le ministère de demander sa force à un pareil appui : « Plutôt mourir de la main des Français, s'écriait-il, que d'exister sous la protection étrangère ! »
Muis ce n'était pas le ministère, c'était la France
qui se trouvait en cause, et, si cruel qu'il fût d'interroger la pensée de l'étranger, on était bien obligé de reconnaître que les puissances, créancières de la France, avaient intérêt, passagèrement du moins, à lui vouloir une prospérité qui pour elles était un gage. C'est dans cette vue qu'elles favorisaient la politique modérée, et qu'elles subordonnaient à son triomphe la libération du territoire : « Si je pouvais être sûr de l'union de la Chambre et du ministère, écrivait le duc de Richelieu au ministre des finances, dès à présent on diminuerait de trente mille hommes l'armée d'occupation. Bien sûrement tout est là. 11 s'agit d'être ou de ne pas être. Cela devrait amener, continuait-il tristement, à faire bien des réflexions. »
Ces raisons palrioliques, dont on retrouve l'expression puissante dans une note soumise au roi par M. Laine, avaient décidé ces nobles cœurs, tandis qu'avec moins d'hésitation, dans un sentiment plus personnel, avec une clairvoyance froide des difficultés et des exigences de la situation, M. Decazes s'efforçait d'écarter tout moyen terme, de vaincre les incertitudes de Louis XVIII, et de l'amener, au nom de son autorité méconnue, à signer le renvoi de la Chambre.
L'ordonnance du 5 septembre ne contenait aucune accusation contre la majorité. Elle se fondait sur la nécessité de ne pas réviser la Charte et posait dès lors, comme indispensable, de réduire la Chambre des députés au chiffre fixé par le pacte constitutionnel et de n'y appeler, conformément à ses prescriptions, que des hommes âgés d'au moins qua-
rante ans. Mais la Charte n'était ainsi mise en avant que parce qu'elle avait paru menacée par la Chambre ; en faisant tomber les inquiétudes, la garantie même que portait l'ordonnance révélait, sans en parler, les fautes de l'Assemblée dissoute.
Les opinions moyennes, et, on peut le dire, dans cette nation que tant de courants divers emportent tour à tour, la masse du pays, accueillirent avec faveur la décision du roi. Dans les rangs de l'opposition, le contentement ne fut pas unanime. Les modérés se réjouirent, les ennemis déclarés s'alarmèrent d'une mesure qui leur enlevait un prétexte, et le dépit lut grand en Hollande où s'étaient réunis, sous la protection du gouvernement, les irréconciliables de l'Empire et de la Révolution. Signe remarquable de l'avantage que, dans le présent du moins, le pouvoir royal recueillait de l'ordonnance du 5 septembre. Elle semblait lui en procurer un autre dans le changement des dispositions de l'Europe. Sans déférer encore à toutes les demandes du duc de Richelieu, les puissances adressèrent au roi de Hollande des représentations énergiques pour qu'il cessât d'encourager dans ses propres États les intrigues contre les Bourbons.
Mais l'avantage qu'on gagnait dans le présent masquait pour l'avenir de graves dangers.
L'ordonnance du 5 septembre divisait profondément les royalistes ; elle transformait en haines presque irrémédiables des dissentiments dont le salut de la monarchie réclamait la fin. Le renouvellement d'un cinquième, accompli conformément au
texte de la Charte, eût sans doute mécontenté la droite et, même dans la supposition la plus favorable, il aurait donné au gouvernement une victoire moins complète, mais il n'eût pas consommé la rupture et rendu si difficiles des rapprochements, tôt ou tard, nécessaires.
Ces royalistes, indistinctement frappés, combattus bientôt dans les élections, quelles que fussent leurs dissidences mutuelles, allaient se Irouver réunis par la défaite ; on effaçait entre eux les nuances, quand il eût é!é d'une bonne politique de les faire ressortir. Il y avait dans leurs rangs des hommes dont l'esprit, exalté par une réaction passagère, était naturellement modéré : l'expérience devait les éclairer, et, à quelques années de là, les signataires de l'ordonnance du 5 septembre, après les avoir écartés, réclamaient leur concours. Cela même indiquait le tort qu'ils avaient eu de rompre avec eux. Il y avait d un autre côté, dans ces partis que favorisait l'ordonnance, des factions, dont on devait éprouver bientôt l'implacable hostilité. Cela même indiquait le danger de toute mesure qui les fortifiait.
Mais, dans cette œuvre complexe où les fautes des uns provoquent les fautes des autres, où les nécessités du moment contrarient les vues d'avenir, il est plus facile à l'historien de signaler après coup les périls qu'aux acteurs contemporains de les éviter. Ce qu'on doit demander du moins aux hommes qui se résolvent à de (elles entreprises, c'est d'en bien peser toutes les conséquences, de se réserver les issues en prévoyant les obstacles, et de garder, au milieu des
mesures transitoires et parfois opposées qu'ils sont appelés à prendre, une fin distincte et permanente, qui, en conciliant tous les intérêts, soit à la fois l'explication et le terme de leurs apparentes contradictions.
La rupture produite par l'ordonnance du 5 septembre entre les royalistes, fût-elle nécessaire, ne devait pas être définitive. Il fallait songer à rallier graduellement un grand nombre de ceux qu'on avait écartés, et opérer entre eux, après l'événement, ce triage qu'il eût été préférable d'essayer avant. Telle était la pensée du duc de Richelieu et de M. Laine. Elle ne fut pas au même degré, quoiqu'elle parut en eux à certains moments, celle de M. Decazes et de ses amis. Les deux politiques se manifestèrent dans les articles, tour à tour agressifs et conciliants, que le Moniteur publia sur l'ordonnance du 5 septembre et sur les élections. Elles marquèrent leurs divergences dans la diversité des mesures prises par les membres du cabinet, et, après avoir distingué les actes, elles finirent par séparer les hommes.