CHAPITRE XXII
L'ambassade de Naples.
Départ pour Naples. — Dispositions dans lesquelles de Serre commence ce voyapre. — Sa conversation avec M. de Lamartine. — Si^jour en Lorraine. — De Serre apprend à Florence la mort de son père et à Rome la mort du duc de Richelieu. — Le cardinal de Bausset. — M. Laine. — A peine arrivé à Naples, de SeiTe perd une de ses filles. — Sa douleur. — Situation de M. de Villèledans le ministère de droite. — Attitude de la gauche et des ultra-royalistes.
— Rapprochement de la droite et du centre droit. — Tous les conseils envoyés à ses amis par de Serre tendent à appuyer le nouveau ministère. — Renouvellement partiel. ->- N'étant plus éligible, de Serre cesse d'être député. — Naples et la Sicile. — Mémoires importants adressés par de Serre au ministre des affaires étrangères. — 11 se rend à Vérone pour le Corigrès. — De Serre et Chateaubriand. — La guerre d'Espagne. — Le duc d'Angoulême.
— En revenant de Vérone à Naples, de Serre s'arrête à Rome. — Pie VII, le cardinal Consalvi, Niebuhr. — Promenades du comte de Serre et de Niebuhr au Forum. — Enthousiasme de Niebuhr pour de Serre. — Il vient avec sa famille lui rendre visite à Naples. — Pensées communes et destinées analogues du savant allemand et de l'orateur français.
De Serre quitta Paris, le 8 avril 1822, sans attendre la fin de la session, qui ne. fut close que le l*' mai.
Avant de se rendre à Naples, il passa en Lorraine,
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voyageant lentement, retrouvant sur ses pas, au terme de sa carrière publique, les vestiges de ses premières années, s'arrêtant à Pont-à-Mousson, où il avait été élève de l'école d'artillerie et où l'attendait Gilbert, le vieux serviteur de son enfance; à la Sauvage, où vivait le souvenir des fôtes de son mariage ; aux forges d'Hayange, résidence de M. de Wendel, son client et son ami, dont il était venu, tant de fois, démêler les affaires et défendre les intérêts ; à Nancy, où il revoyait quelques compagnons d'émigration ; à Metz enfin, théâtre de ses premiers succès, sièo^e de la cour qui avait encouragé ses débuts et prédit sa renommée.
« Le plus brillant poste, loin de son pays, est toujours un exil *. » Cette pensée, que devait bientôt lui inspirer le séjour de Naples, semblait déjà Tob- .séder;oneût dit qu'avant de s'engager dans cet exil, dont une sorte de mystère couvrait les suites à ses regards, il voulait revoir une dernière fois les hommes et les lieux qu'avait aimés sa jeunesse.
Pour de Serre, que la vie politique n'avait jamais détaché de la vie de famille, ce voyage commençait sous de tristes auspices. Ses quatre enfants venaient d'être malades ; il les emmenait à peine convalescents. Plein d'inquiétude sur la santé de son père, il en donnait lui-même à ceux qui l'approchaient. Il avait désiré, avant son départ, s'entretenir de la situation de l'Italie avec un des secrétaires de Tambassade de Naples, alors en congé, M. de Lamartine,
* Corresp.f t. IV, p. 405, à sa mère.
et le déclin de ses forces avait frappé le jeune homme ému par les accents de cette parole pénétrante et familière- « Je trouvai en lui, comme toujours, la simplicité dans la vraie grandeur. J'étais fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix, a écrit depuis Tillustre poêle... Il était brisé par la lutte ^ »
Dans cet état de souffrance et d'anxiété, de Serre se demandait parfois s'il n'aurait pas à regretter sa détermination.
« Il eût été dans mon cœur et dans mes vœux de ne pas m'éloigner dans ces pénibles moments, de vous soutenir, de vous consoler, mandait-il à sa mère. Ma position politique et l'avenir de mes enfants en ont autrement décidé. J'ai cru faire pour le mieux; Dieu veuille que je ne me sois pas trompé ! »
Tout, jusqu'à cette correspondance ainsi reprise avec sa mère, le reportait aux vicissitudes de son adolescence, et il semble que c'est encore l'émigré d'Allemagne qui a dicté ces lignes :
c< Je prie Dieu de vous accorder cette force et ce courage dont vous avez eu tant besoin, et donné tant de marques dans le cours d'une vie si éprouvée. Lorsque je rencontre des épines sur ma. route, je pense à vous et je suis fortifié. »
Les événements ne tardèrent pas à justifier ses craintes. Arrivé à Florence le 26 mai, de Serre apprenait la mort de son père. Il se rendait à Rome, le
* Coure familier de littérature, — Dixième entretien, p. 2H3- 285. — Paris, 1856.
cœur fout rempli de ce deuil, lorsque, à son passage dans la Ville éternelle, il reçut la nouvelle absolument imprévue de la mort du duc de Richelieu. Douleur publique et privée! Au sentiment de ce que perdait la France, de ce qu'il perdait lui-même, s'ajoutait le cruel soupçon des chagrins qui avaient emporté cette noble existence.
« Vous savez, écrivait-il à sa mère, toutes les preuves d'attachement que j'ai reçues de lui. C'était une grande amitié que je croyais formée pour le reste de mes jours, et c'est une grande perte que je fais en lui. Tout bon Français lui donnera des regrets, et moi plus que personne. »
Il arrivait enfin à Naples. Reçu avec une faveur marquée par lé roi et la famille royale, avec empressement et déférence par le corps diploinatique, comblé de prévenances par les chefs de l'armée autrichienne, dont il avait connu plusieurs, et parliculièrement le général Frimont, à Colmar, il commençait à goûter quelque repos dans cette retraite oisive, et déjà peut-être à s'en lasser, lorsqu'un mal subit lui enleva un de ses enfants. A ce coup, cette âme si forte, mais si tendre, sentit son courage l'abandonner : c'était encore à sa mère qu'il confiait sa désolation.
« Nous avons perdu hier matin notre pauvre petite Caroline. Cette charmante enfant nous a été enlevée comme par la foudre... Elle a passé dans une convulsion. Que vous dire, après cela, chère maman, de notre douleur?... Sûrement, ce n'élait qu'une enfant de seize mois, et il nous en reste; mais celle-là
était si belle et bonne I Depuis trois mois, elle était sans cesse dans nos bras ; c'était vraiment la joie de la maison... »
Et alors venait ce cri navrant dans sa brièveté : « Je ne savais pas par moi-même ce que c'est que de perdre son enfant* ! »
Tant d'épreuves, en moins de deux mois, l'avaient accablé. L'affliction du père dominait tout :
« Dans les moments les plus pénibles de ma vie, écrivait-il à son ami, Benoit Remy, j'ai tâché de dire le votre volonté soit faite. Je l'ai dit aussi, mais avec plus de déchirement que jamais, lorsque cette chèie petite nous a été rclirée. »
C'était là, comme il le disait encore, la blessure qui saignait toujours. 11 la portait dans les cérémonies publiques, toujours ouverte et sensible, sous les dehors fastueux des hautes fonctions qu'il avait à remplir. Quelques semaines plus tard, le 25 août, à l'occasion de la fête du roi, il se rendit en grand appareil, à la tète de son ambassade, pour assister à un Te Deum dans l'église même où sa fille était enterrée. Son émotion fut grande en touchant le seuil sacré :
«... J'en étais tout troublé, écrivait-il à sa mère, et j'ai éprouvé celte fois, comme bien d'autres, que la douleur porte à la piété ; elle élève vers Celui qui nous a créés et doit nous recueillir. »
Les courriers de France avaient transmis à dç Serre les récits de la mort du duc de Richelieu, et
* Corvesp., IV, p. 407 ; 9 juillet 1822.
les impressions qu'avait produites cette fin prématurée. Il n'y avait qu'une voix pour la déplorer; les lettres qui arrivaient à Naples contenaient, sous des formes diverses, l'expression des mêmes regrets. Chacun avait l'instinct des services qu'aurait encore pu rendre, dans de nouvelles crises, l'intervention du duc de Richelieu.
€ ... Je regarde sa mort comme une véritable calamité I écrivait un des esprits les plus sages de l'armée, le général Desprez. Combien de circonstances possibles et même probables dans lesquelles son intervention aurait pu nous être salutaire ! Tous les gens de bien, que la passion ne domine pas, ont fait cette réflexion. »
C'était aussi la pensée qu'exprimait le ministre de France auprès delà cour de Sardaigne, M. de la Tour du Pin :
« On prétend qu'il manquera vis-à-vis de nos princes, auxquels il pouvait continuer de dire d'utiles vérités, et que sa médiation entre eux et la nation aurait pu, dans telle circonstance donnée, trouver sa place. »
Nul n'était plus pénétré de cette conviction que ceux qui avaient vu de près le duc de Richelieu, ses anciens collègues du ministère :
« Quel coup imprévu, bon Dieu I s'écriait M. Pasquier, et quelles peuvent en être les conséquences 1 C'était l'arbre planté sur la pente d'une montagne escarpée, et dont les racines soutenaient les terres accumulées au-dessus de lui... »
c< La mort de M. le duc, écrivait à son tour M. Portai, nous a plongés dans la plus grande consternation. Les Bourbons ont perdu en lui un ami fidèle^ un vertueux citoyen, et l'Europe un conciliateur peut-être nécessaire. »
Avec sa rudesse accoutumée, M. de Wendel disait la vraie cause de sa mort : « Le chagrin l'a tué*. »
Ce cœur si délicat, cette conscience si pure, celle nature si sensible, n'avait pu supporter l'épreuve que l'ingratitude des partis venait d'infliger à ses plus généreuses illusions. La perte du pouvoir n'était rien pour le duc de Richelieu ; mais l'abandon de ceux auxquels il avait tout sacrifié avait consterné et désespéré sa vertu. Il succombait au deuil de sa confiance trahie.
Les nouveaux ministres n'étaient pas responsables des toris qu'une fraction de la droite avait eus envers lui ; aucun d'eux n'avait trempé dans la coalition, et c'était par des voies régulières que M. de Villélc était monté au pouvoir. Mais le cabinet comptait fatalement dans son alliance quelques-uns de ceux, députés ou journalistes, qui avaient le plus outragé le duc de Richelieu ; il se croyait tenu de ménager leur susceptibilité, d'autant plus vive que leur faute avait été plus criante, et ce dangereux voisinage le réduisait à la nécessité de calculer les hommages que, pour Thonneur de la patrie et de la royauté, il aurait dû prodiguer à cette grande mémoire. Tandis que l'empereur Alexandre disait: « Je
* Corresp., IV, pp. 384, 385 et suiv.
pleure le duc de Richelieu comme le seul homme qui m'ait fait entendre la vérité »; tandis qu'à Odessa, dans cette ville qu'aux jours de son émigration le duc de Richelieu avait fondée et gouvernée, les théâtres se fermîûent, les habitants se couvraient de deuil et qu'une souscription publique lui érigeait une statue que la France, préservée du démembrement, libérée de l'étranger par ses mains, lui doit encore, des contestations lamentables s'agitaient autour de cette tombe pour atténuer desé'oges dont les coupables détracteurs du glorieux défunt auraient pu s'offenser. Le ministère demandait, sans pouvoir les obtenir tous, quelques relrancht^ments à l'admirable discours que le cardinal de liausset avait fait lire devant la Chambre des pairs, à la louange du duc de Richelieu.
« Il serait inutile de le dissimuler, disait le cardinal dans un passage qu'il ne supprima point ; les derniers jours de M. le duc de Richelieu ont dû être pénibles et douloureux ; son cœur avait été profondément atteint. »
M. Laine voulut aussi prononcer quelques mots en l'honneur de celui dont il se disait lui-même « l'inconsolable ami. » Il les envoya à de Serre avec le discours du cardinal. « Tout modeste qu'est cet accent, lui écrivait-il, il a déplu à quelquesruns, et pourtant leur susceptibilité est telle, qu'en parlant, j'étudiais ma douleur ^ »
*■ M. Nettement l'a écrit avec raison : < La génération à laquelle appartenait le duc do Riciielieu, lout entière aux passions exclusives qui échaullaient alors les esprits, ne paya pas entièrement à cet
Malgré cos misères, la nouvelle adminislration se consolidait. Sans avoir encore le litre de président du Conseil, qui ne lui lut donné qu'à la veille de la guerre d'Espagne, M. de Villèle en avait le rang, le premier dans la confiance du roi, qui goûtait sa modération, comme il l'était devant les Chambres par sa supériorité reconnue.
« Villèle domine ce ministère de la tête comme Calypso dominait ses nymphes, écrivait gaiement M. delà Boulaye... Il est homme de mérite, il sait sacrifier ses ressentiments personnels ; en attaquant les ennemis qu'il a dans son parti, comme ces ennemis doivent l'être, par des dons et des espérances, il en diminue graduellement le nombre ; enfin le centre droit, qui n'aura jamais la bassesse de s'allier aux libéraux et qui a placé dans Villèle ses dernières espérances, le soutiendra de tous ses efforts. Ainsi je ne crains point sa chute. Ce que je crains, c'est qu'il ne soit condamné à de trop grandes concessions pour garder le pouvoir ; ce que je déplore, c'est qu'en tête ou en queue, ou à côté de lui, la bonne cause ne soit pas défendue de manière à tranquilliser les esprits. »
M. de la Boulaye résumait, avec son bon sens enjoué, les avantages et les dangers de l'administration de M. de Villèle. Tout en donnant à l'extrême droite des gages que ne lui auraient pas accordés ses pré-
homme de bien la dette de roconnaissance qu'elle avait contractée envers lui. C'est à Tiiistoire qu'il app Ttient de réparer ce tort en redisant à la po^tc^ri^é les services rendus par lui à la France. » (iïi#toire de la lietlauràtion, t. VI, p. 108.)
L'AMBASSADE DE NAPLËS. 339
décesseurs ; tout en opérant dans les fonctions publiques des changements que ceux-ci trouvaient excessifs et que les uUras, pour qui le ministère les faisait, déclaraient insuffisanis, M. de Villèle se rattachait, autant que le permettaient les circonstances, à la politique du dernier cabinet. N'ayant pu garder les membres du centre droit comme collègues, il s'efforçait, à cette époque du moins, de les garder comme alliés. Il était en relations fréquentes avec M. Lamé, il protestait de son attachement pour de Serre et de soa désir de le revoir à la Chambre; il maintenait M. Ravez au fauteuil de la présidence, bien que M. de la Bourdonnaye eût obtenu, sur la liste de présentation, un plus grand nombre de voix. La droite, au pouvoir, cherchait l'accord avec le centre droit, comme on avait vu, sous le précédent cabinet, le centre droit, au pouvoir, chercher l'accord avec la droite.
Aussi le nouveau ministère avait-il les mêmes ennemis que ses devanciers : d'abord la gauche, qui n'avait facilité le triomphe de la droite que dans l'espoir de provoquer une réaction contre le gouvernement. Cette réaction, la gauche s'impatientait de ne pas l'entrevoir, et elle s'efforçait de la précipiter par sa violence. Mais, loin d'affaiblir le cabinet, cette violence lui devenait une force ; les menaces de la faction révolutionnaire laissaient dans l'ombre les imprudences des ultra-royalistes, et les complots, successivement découverts à Bclfort, à Saumur, à la Rochelle, tournaient en faveur du pouvoir le mouvement préparé contre lui.
340 LE COMTE DE SERRIi:.
« Les libéraux, écrivait M. de la Boulaye, ne cessent pas d'être des insensés et d'exhaler une forte odeur de faction. M. de Villèle fait tête à l'orage et se défend bien. »
Ce n'était donc pas de ce côté que se montrait le péril. D'autres adversaires s'annonçaient contre le cabinet, les mômes qui avaient décidé de la chule du ministère du duc de Richelieu.
<x Le duc de Richelieu est mort^ continuait M. de la Bouiaye, et les Donna dieu, les Lalot boudent chacun dans leur coin, jusqu'à ce qu'on leur accorde la royale faveur. »
Tout n'était pas, en effet, désintéressé dans cette ardeur ; les plus iniraitables se chargeaient de faire savoir au ministère les moyens de les calmer. Qu'on donnât à M. de la Bourdonna ye une légation, à son fils la pairie, et ses colères tomberaient ; il promettait à ces conditions de faire une paix loyale.
« Croyez-moi, écrivait M. de Chateaubriand à M. de Villèle, placez nos cinq ou six royalistes, Devaux, Castelbajac, Donnadieu, Canuel, Laborie, Agier, de Lalot. Faites rendre le ministère d'État à Vitrolles ; arrangez la Bourdonnaye si vous le pouvez, et l'avenir est à vous^ »
M. de Villèle opposait alors une ferme résistance
* Cité par M. Â. Neltement. Histoire de la Restauration, t. VI, p. i06. Voy. aussi, p. 13 : « La Bourdonnaye, écrit encore M. de Chateaubriand, est venu chez moi ce soir. Il veut définitivement savoir si l'on est ami ou ennemi. Il persiste à demander : i* la pairie sur la tête de son fils ; 2<> il abandonne l'idée de l'ambassade de Vienne et se contente d'être ministre aux Pays-Bas. A ces conditions, il promet d'être loyalement en paix avec le ministère et de le servir, si besoin est t>
à ces réclamations ; il sentait bien que quelques con- Toitises satisfaites en allumeraient d'autres, et il refusait de se mettre sous le joug de ces exigences, dont le mobile personnel affectait devant le public l'apparence chevaleresque d'un royalisme effervescent. Cette résistance élevait dans l'opinion le premier ministre ; elle le soutint d'autant plus qu'il y demeura fidèle. Combien de temps devait-elle durer ? C'était la question que se posaient avec inquiétude les modérés :
« Bien des gens appellent de tous leurs vœux des hommes plus entreprenants. Leur résistera-t-on ? se demandait M. de la Boulaye. Il faudra chercher son point d'appui dans le centre droit. Si l'on cède, nous irons jusqu'aux dernières limites du gouvernement d'un parti. »
On n'en était pas là. M. de Villèle continuait à s'appuyer sur le centre droit, et trouvait dans ses principaux chefs des dispositions conciliantes :
« Les royalistes peuvent varier, écrivait M. Portai avec son honnêteté sereine, et malheureusement ils varient beaucoup sur les moyens de bien servir, de servir d'une manière utile et durable cette excellente et illustre famille ; mais un point sur lequel ils doivent être et sont tous d'accord, c'est que le premier intérêt* est de faire tête aux ennemis communs, et de rendre impuissants leurs criminels projets. » . D'humeur plus chagrine, frappé comme d'un coup de poignard, suivant son expression, par la mort du duc de Richelieu ; ombrageux et découragé, mais dominant, pnr l'élévation de son patriotisme,
ses plus âpres répugnances, M. Laine n'exprimait pas, au fond, d'autres sentiments :
« Si les plus ardents savent être sages, s'ils entendent leurs intérêts, s'ils sont libéralement justes, s'ils parviennent à convaincre la France de leur bonne foi, ils peuvent rendre la France heureuse. »
De Serre était porté lui-même à bien augurer de l'avenir. Depuis quelques semaines, il avait cessé de faire partie de la Chambre. Le renouvellement annuel, opéré dès le mois de mai, avait atteint le siège de Colmar. Député sortant, il n'avait plus le cens requis pour l'éligibilité, et ne s'était pas représenté. 11 gardait l'espoir de retrouver prochainement, avec l'éligibilité, un autre collège ; le mécompte temporaire n'influait pas sur ses appréciations. Loin de là, il avait à cœur de relever ses amis et de les contenir ; il avait vu avec inquiétude le nom de M. Roy sur une liste de candidats dressée par les libéraux de Paris, et il s'était réjoui d'apprendre que son ancien collègue n'était pour rien dans cette démonstration*. M. de Wendel se plaignait des violences de la Cham-
* Nous insistons sur ce point, parce que, par une erreur que nous ne pouvons nous expliquer, M. Nettement, t. VI, p, 108, attribue à de Serre, à cette époque, une conduite que dément le simple exposé des faits : selon lui, de Serre ne serait parti pour Naples qu'après les élections, et il n'aurait échoué dans le Ilaut-Rhin que parce que le ministère, ayant cm remarquer qu'il cherchait, sur la fin de la session, à constituer un tiers parti dans la Chambre, avait refusé de le nommer président du collège électoral. Or de Serre était parti de Taris le 8 avi il, et la session ne finit que le l" mai. Il fut surpris dans sa résidence de Naples par la nouvelle inopinée des élections; n'étant plus éligiblc, il n'eut môme pas l'idée de se présenter, et, bien loin de susciter des difficultés au gouvernement, tous les conseils qu'il envoyait à ses amis ne tendaient qu'à le soutenir.
bre et, dans la pensée peut-être de détourner de Serre des lu'tes politiques, il lui annonçait son intention — qu'il ne réalisa poini — de quitter une assemblée où la modéralion, disait-il, ne pouvait plus rien. Celait le solitaire de Nriples qui combattait ces sombres présages ; de Serre jugeait le nouveau cabinet avec une impartialité rare chez un prédécesseur :
« Je ne désespère pas, comme vous, de la modération. C'est elle, dit Montesquieu, qui gouverne les hommes. N'est-ce pas beaucoup que deux exagérations coalisées n'aient pu produire qu'une administration modérée en gros ? »
Quel contraste pour de Serre entre ces luttes attachantes et passionnées de la société française et le régime silencieux et inerte au milieu duquel il était tombé ! Il n'y avait à Naples nul mouvement des esprits, nulle vie politique ; les institutions consultatives qu'avait promises le congrès de Laybach dormaient oubliées ; Toccupation autrichienne tenait séquestrée la nation. Cependant l'histoire récente du pays, les vicissitudes diverses, les intérêts rivaux de la Sicile et du royaume de Naples, fournissaient matière à des études et à des conclusions dont le cabinet des Tuileries était juslenieut préoccupé.
Refuge de la dynaslie napolitaine, pendant que Napoléon gouvernait par ses lieutenants le royaume
de Naples, la Sicile avait reçu de rAngleterre la constitution éphémère de 1812 ; elle av^it tour à tour appelé et redoulé Tinflucnce britannique. De 8erre avait mission de rechercher ce qu'était devenue cette influence et quels motifs l'Angleterre pourrait avoir de la ressaisir.
Il porta dans cet examen l'ardente et vaste curiosité qu'excitait en lui tout sujet nouveau. Il embrassa l'Italie entière dans ses observations et envoya successivement à Paris trois mémoires, aussi remarquables par la force de la pensée, l'élévation des vues, que par la vigoureuse précision du style. Il eût été difficile de résumer avec plus de profondeur, de justesse et d'énergie, les origines, les luttes, les révolutions du royaume des Deux-Siciles.
De Serre ne voulait trailer que de l'Italie, en écrivant ces mémoires ; mais sa pensée ne cessait pas de s'orienter vers la France. Sans être moins vraies pour la péninsule, ses réflexions, par bien des côtés, s'appliquaient à son propre pays, et elles présenlent, à ce litre, d'autant plus d'intériH que l'homme d'État, replié sur lui-même, dégagé des entraînements de la vie publique, demeure fidèle aux grands principes qui ont toujours inspiré sa carrière.
Après avoir étudié le rôle du parlement féodal dans l'histoire de la Sicile ; après avoir montré Terreur des barons siciliens qui ne surent jamais intéresser le peuple à leurs revendications, erreur commune à plus d'une aristocratie dans l'Europe continentale, il se demande si les anciennes institutions peuvent être rétablies.
Est-ce pour la Sicile seulement que sont tracées ces lignes ?
«... Tout système social ne subsiste que par la force qu'il renferme, par les avantages qu'il produit et par Thabitude qui Ta consacré ; tant que cette dernière n'est pas détruite par les événements, la durée dii système peut se concilier avec sa faiblesse et même avec l'opinion qu'il n'est pas propre à remplir sa destination ; mais lorsque ce système a subi une révolution, le prestige de l'habitude est détruit, et le rétablissement du système ne peut naître que des forces qu'il conserve et d'une opinion publique favorable à son utilité. Or les barons siciliens n'ont point cette force*. »
Il constate les services administratifs et financiers qu'a rendus en Sicile le parlement féodal ; mais, d'un mot, il marque la différence en|re le régime ancien et les institutions modernes :
« Le parlement serait regretté, si l'on n'avait pas connu, depuis, des institutions qui, en offrant les mêmes garanties, coriféi aient à toutes les classes de la société des droits et des avantages réservés, dans l'antique forme, aux seuls privilégiés. »
Avec la môme clairvoyance, de Serre démêle les avantages de la législation que la conquête françaiîse a introduite à Naples.
«... Le régime militaire de la dynastie napoléonienne était un despotisme pur, politiquement parlant, puisque la destruction de la féodalité et de
* Corresp., VI, p. 300 et suiv.
toutes les institutions anciennes avaient tout aplani en présence du pouvoir souverain.. . Mais, en revanche, dans le royaume de Naples, les codes français avaient, par leurs dispositions évidemment meilleurçs que celles des lois anciennes, favorisé la liberté civile des individus; la division des domaines avait accru le nombre des propriétaires ; la spoliation des barons avait profité aux communes, et le système administratif et judiciaire avait relevé les provinces, dont chacune possédait une cour d'appel dans son sein. Sans cacher ce qu'il y avait d'injuste et de violcat dans ce système, on ne peut nier que le royaume a prospéré, malgré les guerres civiles et étrangères, malgré la stagnation et plus tard la révolution commerciale. »
Quelle lueur jetée, d'autre part, sur les déceptions ruineuses que le régime démocratique, en dépit de Temphase des mots, peut réserver aux peuples, lorsque de Serre montre le suffrage universel, exercé par tout habitant âgé de dix-huit ans, aboutissant, dans les communes siciliennes, à l'établissement « d'une oligarchie qui détourne les revenus des communes à son profit particulier! »
Mais c'est surtout en examinant le régime dont il convient de doter la Sicile que l'ambassadeur s'élève à des conclusions générales dignes d'être recueillies dans tous les Etats. 11 pose cette alternative à laquelle lui semblent également soumis les divers peuples de l'Italie : « Le pouvoir absolu dans toute son énergie, ou un gouvernement appuyé sur des forces morales existant dans la nation. »
Sans dédaigner les arguments qui peuvent, dans les circonstances présentes, militer en faveur du régime absolu, il se demande en quoi consistera ce régime; il monlre qu'il ne saurait être « ni ce gouvernement paternel fondé sur les mœurs, les traditions de respect et d'affection, tempéré par les droits particuliers des corps, des classes, des individus, » dont l'Europe a connu plusieurs exemples ; ni le despotisme de Napoléon, « despotisme agissant, qui, à côté de simulacres d'institutions, avait, dans un Conseil d'Etat fort et nombreux, un contrôle réel pour ses ministres ; dont l'armée était biave, dévouée et sans cesse occupée; qui enfin flattait l'orgueil de la nation par Tascendant qu'il lui donnait sur l'Europe ». Non, le pouvoir absolu à fonder à Naples et en Sicile est, dit de Serre, d'une plus triste nature : « c'est l'arbitraire pur, sans règle ni frein, sur des peuples avilis et dissous. »
Il fait voir que ni dans le caractère des princes, ni dans la capacité des ministres, ce pouvoir ne trouverait à Naples les conditions de vigueur et de suite, nécessaires à sa durée, et poussant à fond ces régimes autocratiques dont il entrevoit que d'honnêtes esprits caressent la chimère :
« Les dernières vicissitudes de l'Europe, écrit-il, ont dû éclairer sur les dangers que courent les gouvernements absolus posés sur un sol révolutionné... Les gouvernements absolus de Madrid, de Lisbonne, de Naples et de Turin sont tombés successivement et presque l'un sur l'autre ; ce qu'il y a de plus effrayant dans ces chutes, co ne sont pas les chutes elles-mêmes,
348 LE COMTfi DE SERRE.
mais c'est que ces trônes soient tombés devant la plus faible attaque, sans Tombre d'une résistance, sans qu'un bras se soit levé, sans qu'une épée ait été tirée pour leur défense, malgré les maux incalculables que leur écroulement devait nécessairement attii'er sur leurs sujets; c'est que ces gouvernements, semblables dans leurs principes, mais opposés dans leur conduite, n'en aient pas moins eu une destinée commune, que l'administration douce et paternelle de Ferdinand de Naples n'ait pas élé mieux défendue que le gouvernement capricieux, dur et funeste de Ferdinand d'Espagne; comme pour montrer le vice irrémédiable de ce sjstème, pour manifester qu'il n'a aucune espèce d'adhérence aux peuples dans lesquels il ne rencontre que des indifférents ou des ennemis, et que, quoi qu'ils fassent, un roi et des ministres, isolés par l'arbitraire au-dessus d une nation dissoute et désorganisée par les révolutions et Iqs guerres, doivent tomber au premier souffle. »
Au spectacle de ces chutes successives, de Serre opposait la situation prospère de la France :
« Imitant, au contraire, l'exemple de l'Angleterre qui ne s'est reposée de ses révolutions que dans la monarchie mixte et tempérée, la France, à la Restauration, a reçu des institutions, de véritables cadres où les hommes intéressés au maintien de l'ordre public, peuvent se ranger, s'enlendre avec le gouvernement et entre eux, et combaltre, ainsi réunis, avec des armes légales, leurs communs ennemis. »
Ces réflexions, en le ramenant vers la France, rap-
pelaient sous. la plume de l'écrivain les principes dont s'était pénétré l'orateur : « Lier les peuples aux princes par des institutions » ; réunir contre les factions révolutionnaires les influences sociales, fortement combinées; surtout être vrais et sincères, et ne pas s'exposer à ce qu'on puisse « faire aux souverains le reproche qu'ils adressent justement aux révolutionnaires, celui de tiomper K'S peuples d, telles sont les maximes que 1 homme d'État français, les ayant toujours pratiquées, recommande aux gouvernements de rilalie :
« Quel est, dit-il, le principe, et quelle est la puissance des révolutionnaires?
« Sous le nom d'égalité, c'est la ruine de toutes les supériorités sociales : puissance de destruction, puissance vraiment infernale, puisqu'elle flatte et soulève tous les orgueils. Quel principe, quelle puissance lui opposera-t-on ? La nature des choses le dit : l'alliance et la sagesse des supériorités menacées. Dans d'autres temps, les souverains ont dû abaisser une aristocratie trop puissante, et par là même anarchique. Ces temps sont bien loin de nous ; le danger vient aujourd'hui du côté opposé et appelle une politique contraire. Mais ce n'est pas à une aristocratie purement titulaire, c'est aux influences réelles, à l'aristocratie de fait, quelle que soit sa date, qu'il faut s'unir. Les influences existantes ne sont pas à craindre : les anciennes sont affaiblies et humiliées; les nouvelles n'ont point de racines encore. Toutes ont besoin, pour le salut commun, de se former en faisceau autour du pouvoir. L'union doit être franche et intime pour
être forle; elle doit être sage pour être plus forte encore; c'est-à-dire qu'elle doit gouverner dans les intérêts généraux du pays pour se faire dans la nation autant d'aiTiis et aussi peu d'ennemis que possible. »
En donnant ces coUv^^eils aux princes italiens, l'ambassadeur allait directement contre Tinfluence autrichienne, qui leur enseignait une politique tout opposée. Il n'y avait qu'un sentiment parmi les diplomates français accrédités en Ilalie sur la conduile du cabinet de Vienne. M. de la Tour du Pin à Turin, M, de Blacas à Rome, le comte de Serre à Naples, l'accusaient également de ne chercher dans l'occupation que son intérêt particulier, souvent mal entendu, et par les fausses mesures qu'il inspirait aux souverains, de préparer des révolutions nouvelles pour le jour où l'Autriche retirerait ses armées, dont elle rendait par là, disait de Serre, la présence perpé- . tuellement nécessaire.
« ... 11 ne faut point espérer guérir ces contrées de la contagion révolutionnaire, continuait-il, si la politique ne les place dans une situation aussi heureuse, aussi honorable et surtout aussi irrévocable que possible. Que si l'on faisait la faute de les laisser dans une position absolument contraire, le mal, au lieu de s'atténuer, s'aggraverait indéfiniment ; l'exaspération et le dt'^sespoir porteraient les peuples aux partis les plus extrêmes. »
De Serre insistait d'autant plus sur ces maximes, qu'il voyait dans leur propagation un moyen de développer rasccndant de sa patrie. En même temps que dans ses projets de réorganisation de l'Italie, il rêvait
L'AMBASSADE DE NAPLËS. 351
de réunir à nos provinces la Savoie et le comté de Nice, il croyait le moment venu pour la France de faire. entendre ses conseils aux princes italiens:
« ... Les malheurs que la Fiance a éprouvés ont trop longtemps neutralisé son inducnce, écrivait-il dans une lettre destinée à M. de Vilièle; à mesure que ces malheurs s'effacent, cette influence doit renaître; elle fait partie de l'honneur de la couronne: elle est l'un des besoins d'une nation forte et accoutumée à agir sur les autres. Enfin, et surtout, elle est un besoin pressant de l'Italie. Pour exercer son contrôle et fonder son influence, la France n'aura besoin de rompre avec personne ; il lui suffira d'établir quelles sont de tout temps les conditions de la stabilité dans une monarchie, quelles sont particulièrement celles d'une restauration, et de refuser son appui moral à tout ce qui ne serait pas l'accomplissement de ces conditions... »
Les observations de l'ambassadeur frappèrent le gouvernement. On en parla beaucoup au ministère des affaires étrangères : les chefs des légations s'en entretenaient, et lorsque l'ambassadeur de France à Londres, M. de Chateaubriand, rencontra son Collègue de Naples au congrès de Vérone, ses premiers mots furent pour le féliciter de l'effet que ses mémoires avaient produit.
La situation des peuples italiens devait être, à l'origine, le principal objet des délibérations des puissances réunies à Vérone. De Serre, désigné pour accompagner le roi de Naples au congrès s'était livré, dans cette prévision, à de grands travaux prépara-
toires ; il avait pris plus à cœur que les Napolitains eux-mêmes 1rs intérêts de leur pays, et lorsque l'attention du congi'ès se trouva détournée par les événements de Madrid vers l'Espagne, c'était de Serre qui insistait auprès du ministre de Naples, le prince RufTo, causeur aimable et indolent, passionné pour h musique, et fort occupé alors, comme d'une affaire dÉtat, du chauffage insuffisant de son hôtel \ pour qu'il ramenât sur son propre royaume la sollicilude de l'Europe.
« Je pousse beaucoup le prince Ruffo à mettre en avant les affaires de Naples pour qu'elles n'arrivent pas au dernier moment et ne soient pas étranglées, écrivait-il à M. de Fontenay. 11 y a un mois que les souverains d'Italie sont ici, et leurs affaires n'ont pus encore été mises sur le tapis. C'est vraiment déplorable*. »
Elles ne furent, en effet, examinées que dans les derniers jours du congrès. Tout en faisant prédominer ses vues sur la politique générale qui devait être suivie en Italie, le cabinet de Vienne essaya vainement de réaliser, sous le couvert d'une commission d'enquête chargée de rechercher les complots révolutionnaires dans la péninsule, son ancienne idée d'une confédération italienne, dont l'Empire aurait eu la suzeraineté. Il fut arrêté, dès le début, par la ferme résistance du Saint-Siège, à laquelle la France intéressa l'empereur Alexandre et que sou-
* M. Netlemenf, Histoire de la Reslaiiradoti, t. VI, p. 2(K). Récit écrit d'après les notes de M. de Montmorency.
* Cofresp,, IV, p. 548.
lîhrent, enhardis par cette initiative, la plupart des princes italiens. A Naplcs, l'armée d'occupation fut réduite de cinquanle-deux mille hommes y trente-cinq mille.
Arrivé le 1®' novembre à Vérone, de Serre y trouvait rassemblés les plus hauts personnages de TEurope: les empereurs d Autriche et de Russie, le roi de Prusse, les princes italiens, le duc de Wellington, le prince de Metlernich, le comte de Nesselrode, les ministres et les diplomates de toutes les grandes cours. La France avait drpnté comme plénipotentiaires au congrès, avec le vicomte de Montmorency, ministre des affaires étrangères, les trois ambassadeurs à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, MM. de Chateaubriand, de la Ferronnays et de Caraman. L'ambassadeur du roi à Naples n'avait point à prendre part aux délibérations générales ; mais, pour son esprit attentif, que d'études à recueillir, que de secrets à pénétrer, que d'intérêts et de rivalités à surprendre et à méditer! Comme le lui écrivait M. de la Boulaye, « rien n'est perdu pour un observateur tel que vous; tout cela s'élaborera et trouvera son temps et sa place. »
De Serre ne passait pas lui-même inaperçu dans cette foule éclatante. L'empereur Alexandre avait avec lui plusit^urs entreliens ; les ministres étrangers, ses collègues de France, demandaient ses conseils et lui témoignaient des égards dont les jeunes secrétaires de l'ambassade s'empressaient d'envoyer le récit à Naples.
« Ce dont je profite, écrivait de Serre à sa mère,
c'est de Tinstruclion qu'offre la conversation de tant dhommes plus ou moins distingués de toutes les nations ; c'est du plaisir de démêler au milieu de cette confusion apparente de volontés diverses la marche réelle de la politique ; plaisir d'esprit qui, d'ailleurs, comme vous le pensez bien, n'est pas sans mélange. »
De tous les diplomates français, le plus empressé pour l'ambassadeur deNaples fut M. de Chateaubriand. Naguère séparés par la violence des luttes politiques, les deux hommes d'État avaient rapidement pris goût l'un pour l'autre. Chateaubriand déclarait avoir reconnu en de Serre un homme supérieur à l'idée même qu'il s'en était faite, et il montrait à le conquérir une grâce habile, dont de Serre était touché.
Les lettres firent suite aux conversations. Devenu ministre des affaires étrangères, après qu'un dissentiment sur la question espagnole eut séparé M. de Montmorency de M. de Yilièle, Chateaubriand eut à cœur de continuer avec son ancien collègue, en dehors des dépêches diplomatiques, une correspondance amicale et fréquente.
Dans le principe, de Serre n*était pas favorable à l'intervention de notre armée en Espagne. 11 redoutait les embarras que, même heureuse, elle enti*ainerait pour la France, et se préoccupait surtout de ne pas aliéner dans une expédition, dont il ne prévoyait pas le terme, des forces militaires que d'autres soins pourraient réclamer :
c( Si une fois cette armée était engagée en Espagne, écrivait-il, nous perdrions par ce seul fait toute influence en Europe. On ferait sans nous et malgré
nous tout ce qu'on voudrait en Turquie, en Italie et ailleurs. »
Cette opinion se rapprochait, au fond, du sentiment de M. de Villèle, et quand on vit M. de Montmorency, qui ne la partageait pas, se retirer du ministère, on pensa qu'elle allait prévaloir avec son successeur. De Serre dut lui-môme le croire; car les entretiens de Vérone ne lui rappelaient pas de divergence, sur ce point, entre ses vues et celles de M. de Chateaubriand ; mais, soit que la résolution de celuici fût encore indécise, soit qu'il ne voulût pas la découvrir si tôt, il est certain que, tout en accordant beaucoup aux objections failes contre l'intervention, M. de Chateaubriand, en insinuait, dans sa correspondance avec le président du Conseil, la nécessité éventuelle, et que, dès le congres de Vérone, il énonçait les motifs qui devaient le déterminer, une fois ministre, à dédarer la guerre. On le vit alors, dans ses lettres à de Serre, lui expliquer les vicissitudes de sa pensée avec un abandon qui appelait la confiance, en la témoignant.
Les deux natures se révélaient dans cette correspondance : de Serre, toujours sérieux et vrai dans Texprèssion de ses idées, fortement concentré vers Tobjet qu'il a en vue, en examinant tous les aspects, discutant ou admettant, avec une loyauté scrupuleuse» les objections diverses, sans retour sur lui-même, sans parole apprêtée, sans diversion vaine, Tesprit uniquement préoccupé de la chose publique, et trouvant dans ce foyer d'une conscience pure et d'une méditation passionnée la flamme vigoureuse de son
éloquence; Chateaubriand, plein de contrastes, d'humeur inégale et mobile, éclatant et précis dans ses vues, mais s'oubliant dans Torgueil des résultats acquis, marquant d'un trait de géniela politique à suivre et lui préparant lui-même des obstacles par des complaisances de parti ou des négligences superbes; aimant le pouvoir et affectant de le dédaigner, contant gravement à de Serre son désir d'aller prendre sa place à Naples, quand il est évident que celle qu'il occupe à Paris convient à ses goûts magnifiques, portant néanmoins dans les enivrements de l'ambition ou de la gloire des ennuis immenses et de soudaines impatiences de solitude, à la fois auteur et victime de ces variations orageuses dans lesquelles son imaginalion semble tour à tour se complaire et se lamenter; avec cela, ouvert aux conceptions généreuses, recherchant les supériorités et se faisant comme un royal plaisir de les gagner à lui ; ayant ses misères et ses petitesses, mais incapable d'une bassesse, et toujours incomparable par ces beaux instincts d'honneur qui tressaillent au moindre appel et l'emportent au-devant des périls et des sacrifices, soit pour protester, dans le silence universel, contre le meurtre du duc d'Enghien, soit pour entourer de sa fidélité indigente Charles X exilé.
« Vous m'avez vu, à Vérone, très éloigné d'une intervention militaire dans les affaires politiques de l'Espagne, écrivait Chateaubriand à de Serre ; en principe général, je suis toujours de la môme opinion. Rien ne me parait plus contraire à Tindépendance des nations qu'une guerre dans Tunique but
de détruire ou d'imposer une constitution. Mais je suis revenu en France, blessé au fond du cœur de notre nullité en Europe; j'ai trouvé d'un autre côté, en arrivant, dans le parti révolutionnaire, un espoir mal dissimulé de corrompre notre armée, les conspirations prêtes à éclater et tous les maux ayant leur foyer à Madrid. Appelé inopinément au ministère par la retraite de M. de Montmorency, j'ai pris mon parti sur-le-champ. L'occasion se présentait d'en finir une fois pour toutes avec la cocarde tricolore, de savoir si les Bourbons avaient ou non une armée, de terminer la Restauration et de nous replacer à notre rang militaire en Europe... L'événement a été heureux, et je ne demande à Dieu que de vivre jusqu'à la reddition de Cadix pour mourir plein de joie du haut rang de gloire et de prospérité où j'aurai contribué à replacer notre pairie*. »
Tout était vrai dans ces accents dont une préoccupation trop personnelle n'effaçait pas la noblesse. De Serre recevait de sources moins partiales des renseignements qui confirmaient pleinement ce cri de triomphe. Son ami, le général Desprez, faisait partie de l'expédition, comme chef d'état-major du 4® corps d'armée, que commandait le maréchal Moncey.
« Nos soldats, écrivait-il à de Serre, sont d'une sagesse exemplaire. Un accord parfait règne entre les officiers ; les nuances d'opinion semblent avoir disparu ; tel qui était libéral en France voit ici des
* Corresp., V, p. 256; 48 juillet 1823.
amis dans les royalistes, des ennemis dans les constitutionnels. C'est ainsi que se font les solides conversions. »
Vainement quelques Français, formant l'avantgarde des sociétés secrètes, avaient essayé d'émoUvoir notre armée au passage de la Bidassoa, en agitant, sur l'autre rive du fleuve, le drapeau tricolore. Un ancien soldat de Tcmpire, le général Valin, commanda lui-même le feu contre les rebelles, et l'esprit de discipline fît taire la désertion.
« Les ennemis du gouvernement ont perdu pour jamais l'espoir de séduire l'armée, mandait encore le général Desprez ; le coup de canon qui a tué quelques transfuges a décidé une grande question. »
C'étaient là des résultats dont M. de Chateaubriand avait le droit d'être fier ; car il les avait prévus, quand beaucoup en doutaient, et la certitude de les atteindre avait été pour lui la raison décisive de la guerre d'Espagne. A l'Europe qui s'inquiétait de la fidélité de nos soldats, aux conspirateurs qui se flattaient de provoquer en France, comme en Italie et en Espagne, une révolution militaire, il s'était dit qu'il fallait montrer l'armée unie autour d'un prince de la maison de Bourbon, et la rallier elle-même au drapeau blanc par la victoire. Ayant contre lui l'hostilité furieuse de l'Angleterre, les craintes jalouses de l'Autriche, les violences de l'opposition, la défaveur du monde des affaires, il avait mis à poursuivre cette œuvre un rare mélange de fermeté et de prudence, d'initiative et de circonspection, sachant flatter délicatement l'honneur national» se servant de
Tascendant que ses complaisances mêmes lui avaient donné sur les exaltés de son parli pour les amener à saluer avec lui les hauts faits des guerriers de l'empire, faisant dans le plus beau langage s^pel à toutes les gloires, et parant des riches couleurs du poète les calculs bientôt vérifies deThomme d'État.
De Serre ne faisait pas difficulté de reconnaître la justesse des prévisions de M. de Chateaubriand ; il rendait hommage à sa décision :
«... Au milieu de l'hésitation de la plupart des esprits, la promptitude et la vigueur de votre détermination ont fait beaucoup pour le succès. Il est grand; vous avez raison de vous en applaudir et je vous en félicite de tout mon cœur. »
Mais, avec sa gravité et sa franchise ordinaires, il arrêtait l'élan du grand écrivain, trop pressé peutêtre de célébrer la victoire, comme si tout était fini. Il appelait son atlenlion sur les conséquences du succès et sur les dangers qui pouvaient le suivre.
« Même après la chute de Cadix, vous êtes loin de pouvoir penser à voire Nunc dimittis, lui écrivail-il. Vous avez, le premier, rendu à la France cette vie, cette action extérieure, nécessaires à un grand peuple, et qui semblaient suspendues depuis la restauralion. Dans cette carrière les grandes affaires s'appellent l'une Taulre. »
Il entrevoyait que ce réveil de nos forces, en frappant l'attention de l'Europe, exciterait ses alarmes ; et, craignant, à quelques mots prononcés par le ministre, qu'il ne s'engageât dans de plus lointaines
entreprises, il Je conjurait de songer d*abord à consolider par le développement des institutions militaires et politiques la situation de la France.
«... La crainte des révolutions est le sentiment commun qui, depuis huit années, tient les grandes puissances unies et l'Europe en paix. Le péril passé s'oublie vite, et cette crainte sera bien affaiblie, une fois que la péninsule sera restaurée, pacifiée... Cette jalousie de la France, que déjà vous voyez poindre, gi^andira malgré voire prudence et votre générosité. 11 y a de l'habitude autant que de la raison. On craint ce nom même de la France qui, depuis des siècles, a si souvent remué le monde ; on craint, plus encore que la contagion de Tanarchie, YeKA lent, mais irrésistible, de nos institutions, le mouvement et la force qu'elles nous impriment. Précisément parce que nous avons toujours joui d'une certaine liberté, nous n'avons jamais fait nos affaires sans quelque bruit : vous vous souvenez de vos États, de votre parlement de Bretagne, Pour nous, ce bruit prévient ou détourne le danger ; mais, après les crises dont nous sortons, c'est, aux yeux des cabinets accoutumés à gouverner dans le silence, Tin^lice d'un volcan, de laves prêtes à se répandre. Le plus sûr moyen de calmer les jalousies, c'est d'être fort ; on ne conteste que les supériorités qui s'élèvent ou se relèvent ; on s'y résigne dès qu'elles sont bien établies. »
Celte force, de Serre la voulait assurer par les lois et par les armes. Il constatait que la guerre d'Espagne , sans être meurtrière, avait aguerri les troupes ; mais il insistait sur la nécessité de règle-
ments qui permissent de conserver, au besoin, les soldats sous le drapeau.
« U nous manque une réserve, conlinuait-il ; les vétérans n'en sont point une, au moins suffisante, dans toutes les conjonctures ; la première campagne, nous avons dû recourir à une levée anticipée ; ceci est urgent, parce qu'il faut plusieurs années pour avoir amassé les réserves ; pour qu'elles restent entières, le temps de service ne doit courir que du jour de l'arrivée au corps. »
Il engageait le ministre à s'emparer des avantages que lui donnait une guerre heureuse pour compléter le système politique du p.iys.
« ...11 ne faut point faire halte non plus dans le développement de nos institutions politiques; en conservant ce qui est propre à la France et à une monarchie continentale, elles doivent marcher vers cette perfection que vous admirez, à si juste litre, en Angleterre. Chez nous, les royalistes seront, pour plus d'une génération encore, l'appui nécessaire du gouvernement; c'est par eux qu'il doit s'enraciner. 11 faut, par tous les moyens, les mettre en jouissance des avantages de nos institutions pour leur en donner le goût, pour vaincre les préventions qui restent. »
Ainsi se continuaient les conversations de Vérone. De Serre profitait de l'ouverture que lui offrait cette amitié nouvelle pour s'occuper encore des affaires intérieures de la France, non sans se rendre compte qu'il n'en était plus qu'un spectateur éloigné.
« Je sens bien, que dans mon coin, ma politique
doit être Irop spéculative, écrivait-il avec quelque Iristesse. Vous êtes au centre d'action, foyer dans lequel rayonnent tous les faits. Vous rectifierez mes erreurs. »
Chateaubriand accueillait avec une courtoise déférence les observations de l'ambassadeur ; il témoignait un souci flatteur de se donner raison à ses yeux. A vrai dire, il ne pouvait contester les difficultés politiques de l'expédition. Cadix prise, les Cortès dissoutes, le roi délivré, il s'agissait de maintenir dans de justes bornes l'autorité rétablie, et le caractère violent et faux de Ferdinand rendait la tâche presque impossible. « Le roi me ferait cent promesses, disait le duc d'Angoulême, qu'il ne les tiendrait pas, le même jour que j'aurais tourné le dos. » Chateaubriand n'en essayait pas moins d'influer sur les conseils du cabinet de Madrid. A la demande de Louis XVllI, il rédigeait une lettre pleine de sagesse que ce prince voulait adresser au monarque espagnol et, par une sorte de réparation dont assurément il ne se rendait pas compte, il proposait en exemple, au roi Ferdinand, l'amnistie de 1815 et la politique suivie en France à cette époque, cette politique des Richelieu, des Royer-Collard, des de Serre, qu'il avait lui-même, avec l'extrême droite, si ardemment combattue.
On ne saurait parler de l'expédition d'Espagne sans donner un souvenir au prince qui la commandait, et dont elle révéla les hautes qualités à la France et à l'armée : « Tous les rapports, écrivait de Serre, paraissent s'accorder sur le beau caractère du prince généralissime. »
Placé à la tête des troupes, le duc d'Angoulôme avait étonné et attiré les officiers qui l'entouraient par un attachant mélange de modestie et de fermeté, de simplicité et d'hérx)ïsme ; sans avantages extérieurs, d'une timidité qui parcilysait sa nature et ne se dissipait que devant le péril, il avait fallu, comme à un vrai fils de Henri IV, pour lui rendre la plénitude de ses facultés, le bruit du canon. Un jour, occupé à reconnaître une position sous le feu des batteries espagnoles, il fut couvert de terre par un boulet, tombé près de lui : « Eh bien ! messieurs, dit-il avec calme aux officiers de Tétat-major qui s'empressaient à ses côtés, si je suis tué, je finirai en bonne société et à la française. »
Il avait tenu à réunir dans son armée, mêlés à des noms royalistes, au duc de Guiche, aux généraux d'Autichamp, de Damas, de la Rochejaquelein, les vieux soldats de TEmpire, Moncey, Molitor, Oudinot, BordesouUe; il voulait, avant tout, des niililaires capables, excluant les hommes de parti et ralliant par sa confiance ceux qu'on lui avait donnés comme suspects. Malgré les efforts d'une fraction des royalistes, il avait écarté de sa personne le général Donnadieu et maintenu comme chef de son état-major un vaincu de Waterloo, le général Guilleminot. Il n'attendait de l'expédition d'autre avantage — et c'en était un considérable — que d'assurer au roi une bonne armée et de rendre à la France sa juste influence en Europe. Cet avantage, il travaillait luimême à le procurer en faisant de ses soldats, partout où ils passaient, dans ce pays dévoré par les
violences de la guerre civile, les représentants de la justice et de la modération. Il avait au plus haut point le détachement personnel des honneurs et l'orgueil patriotique de sa race. Le roi d'Espngne lui ayant offert le palais de Buenavista et le titre de duc du Trocadero : « Je lui ai répondu très poliment, mais par un refus positif, écrivait-il ; un fils de France est au-dessus de cela, et jamais je n'accepterai rien d'un souverain étranger. »
Son désir eût été de rentrer sans bruit dans sa patrie ; il insistait auprès de M. de Villèle pour qu'on ne lui décernât aucun honneur. Mais le roi réservait une entrée triomphale aux troupes revenues d'Espagne, et le généralissime ne pouvait se soustraire à l'ovation qui les attendait. Il s'appliqua du moins, en réponse aux harangues officielles, à reporter sur l'armée les éloges dont il était l'objet.
L'époux de la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette avait vu de trop près les douleurs du monde pour être ébloui par ses gloires.
in
En revenant de Vérone, de Serre avait accompagné à Venise le roi de Naples qui, peu pressé de retourner dans ses États, comptait de là se rendre à Vienne. Il alla lui-même à Rome, où il voulait passer les fêtes de Noël, avant de regagner Naples.
C'était la seconde fois qu'il s'arrêtait à Rome. Il l'avait déjà visitée, à son arrivée de France, dans des dispositions appropriées au charme mélancolique de
cette ville incomparable, alors qu'il venait d'apprendre coup sur coup la mort de son père et celle du duc de Richelieu. Il avait gardé souvenir de l'accueil paternel de Pie VU, dont l'âme, éprouvée par tant de vicissitudes, se prétait à consoler toutes les afflictions* Il avait goûté la conversation délicate et gracieuse du cardinal Consalvi ; il avait surtout à cœur de revoir un ami, avec lequel il s'était promptement et intimement lié, -le ministre de Prusse auprès du Saint-Siège, le grand historien de l'ancienne Rome, l'illustre Niebuhr.
II se forme souvent, entre des esprits dispersés sur les points les plus éloignés, des harmonies secrètes par lesquelles ils demeurent unis, sans jamais se connaître. S'ils viennent un jour à se rencontrer, il leur semble qu'ils n'étaient pas étrangers les uns aux autres et qu'en se voyant pour la première fois, ils se retrouvent.
Isolé dans son ambassade, plongé dans ses profondes études sur l'antiquité romaine, tandis que de Serre occupait la tribune du Palais-Bourbon, Niebuhr s'était ému, de loin, aux paroles de l'orateur français. Comme ce savant Danois, avec qui il avait plus d'une ressemblance, comme le baron d'Eckstein, qui pour avoir entendu de Serre, se disait son ami sans lui avoir parlé, Niebuhr avait gravé dans sa mémoire ces éloquentes formules qui montraient à la Fï ance, comme un symbole de ralliement, « l'étendard royal planté au milieu dé la nation. » Habitué à s'entretenir avec les vieux Romains, à se passionner pour des personnages évanouis depuis deux mille ans, comme
s'ils vivaient de son temps, il s'était attaché à cet orateur étranger, comme s'il avait été de son pays. Il croyait lui-même à ce qu'il appelait « une église invisible politique répandue parmi toutes les nations », et il se sentait du môme culte que de Serre.
Quand il le vit à Rome, sa présence le combla de joie ; quand il eut conversé avec lui, il ne mit plus de bornes à son enthousiasme :
ce De Serre a été ici, écrivait^l à sa belle-sœur, Mme Hensler. C'est un des hommes les plus rares et les plus nobles que j'aie rencontrés; nos convictions politiques sont, à vrai dire, identiques... J'ai passé avec de Serre des^ jours pleins d'enseignements, des jours inoubliables*. »
Il voulut être le guide de l'ambassadeur français à travers les monuments et les ruines de l'ancienne Rome. Quelques-uns de nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir visité, il y a une vingtaine d'années, le Forum en compagnie du spirituel, aimable et savant Ampère, ressuscitant sous leurs yeux, de sa parole animée et pittoresque, les hommes et les choses, la vie privée et la vie publique des conteCtiporains de Scipion ou d'Horace. Ainsi Niebuhr expliquait à de Serre les vestiges de la vieille cité ; il lui raconlait la constitution, les mœurs, la religion des Romains; il s'échauffait à défendre devant lui les Gracques, Marins ou Sylla ; il relevait pour lui la tribune aux harangues : « Voilà où vous auriez brillé, lui disait-il, si vous étiez né Romain ! »
* Corresp,^ IV» p. 309 et V, p. 13.
On les voyait errer tous deux au milieu de ces majestueux débris, Tun de petite taille, au tempérament frêle, aux yeux vifs, à la physionomie douce ; Taulre grand, élancé, la figure pâle et mélancolique, d'apparence un peu froide, mais saisissant tout à coup l'attention par le feu de ses regaids, Taccent de sa voix, l'ardente et visible préoccupation de son esprit. Tout en faisant paît à son interlocuteur des* trésors de science qu'il avait amassés, Niebuhr s'étonnait de ce que cette communication improvisée suggérait à celui-ci de réflexions, d'aperçus, d'interprétations nouvelles et lumineuses. Il se sentait animé par sa parole : « Nul, écrivait-il ensuite, ne pouvait mieux que lui me rappeler les orateurs antiques. » De Serre, toujours avide de s'instruire, le pria de lui préparer quelques notes écrites, comme il ferait pour un ignorant : « Vous n'êtes ni plus ni moins docte que Démosthène, répondit l'Allemand avec transport, et je vous aime comme lui. »
A peine séparés, il s'écrivirent.
Tous deux étaient hommes d'intérieur en même temps qu'hommes publics, et les plus simples détails de la vie de famille revenaient dans leurs lettres, mêlés à de graves considérations sur Thistoire, l'administration, la politique ou la religion : « Comélie a fait trois dents et sans souffrance », écrit Niebuhr dans la même lettre où il traite de la constitution de la Suisse, des mœurs du Tyrol, des révolutions de l'Espagne et du Portugal.
On juge des qualités d'un homme non seulement par les sentiments qu'il exprime, mais encore par
ceux qu'il inspire. A ce titre, rattachement que Niebuhr et sa famille éprouvaient pour de Serre porte témoignage devant la postérité en faveur de ce dernier; leur enthousiasme révèle dans sa conversation, dans son intimité, une sorte de rayonnement que le ton modeste et abandonné de ses lettres ne laisse pas soupçonner. Ce grand érudit d'Allemagne, * avec ses vastes recherches et son immense savoir, éprouvait pour l'ambassadeur français les mêmes sentiments d'admiration ingénue et passionnée qu'avaient conçus jadis les écoliers de Reutlingen pour leur jeune instituteur. Il avait toujours présent le souvenir de son ami, en continuant ses travaux.
c( A l'avenir, en écrivant, je croirai parler à vous. Atticus écrivit à l'usage de Cicéron un abrégé de l'histoire romaine; pourrais-je ne pas me le rappeler? »
Il lui arriva, en étudiant les vicissitudes de la législation électorale chez les Romains, de retrouver, dans la réforme accomplie par le censeur Quintus Fabius, des principes analogues à ceux qui avaient inspiré de Serre en 1820. Jusque-là, il ne s'était pas bien expliqué ce changement ; la loi française, telle que son ami l'a développée, cette justice représentativej qui ouvre une issue à tous les intérêts, sans en rendre aucun oppressif, lui révèle le sens de la loi romaine :
« ... Il s'agissait, écrit Niebuhr à de Serre, de faire passer les élections aux mains des propriétaires du sol et des anciens citoyens, sans exclure les arti-
sans et les citoyeas qui ne comptaient point d'aïeux. Cependant je pensais constamment à vous, et le cœur me ballit en découvrant qui fut le grand Romain qui jadis opéra ce que vous avez fât, et que sa nation récompensa par le surnom de Maximus^ qu'il n'avait pas obtenu par cinq consulats et autant de triomphes. »
Dans le cours de Tannée 1823, Niebuhr se rendit i- Naples avec sa famille. Il fit à l'ambassade de France un séjour d'un mois, dont il garda un souvenir ineffaçable. Il avait vu de Serre à son foyer, dans son intérieur, et il n'en avait pour lui que plus de respect et d'afieclion.
« Je le vénère plus que jamais dans tout ce qu'il fait, écrivait-il à Mme llensler; et maintenant que je le connais, je puis dire que c'est un homme d'une vertu et d'une pureté parfaites, aussi bien qu'un grand homme et qu'un génie extrêmement rare... Sa famille doit être, grAce à lui, la plus heureuse du monde : une femme vive et sensée, qui admire son mari, qui est fière de lui et qui en est fort aimée ; des 'enfants qui sont l'objet de leur amour le plus tendre. Tous ceux qui font partie de l'ambassade font partie de la famille, et même les gens qui les ont accompagnés jusqu'ici semblent être moins des domestiques que des client dévoués... Le long séjour de de Serre en Allemagne, surtout dans sa jeunesse, durant l'émigration, sa connaissance exacte de notre langue et de notre littérature, pour lesquelles il a une prédilection, la nécessilé où il se trouva, après son retour, de gagner son pain comme avocat, ont
prodigieusement développé cet esprit que la nature avait déjà doué de qualités rares. Comme il a conscience de sa force, tous les biens de la fortune ne sont pour lui ni une possession de valeur ni un lien*. »
De retour à Rome, son premier soin était de jeter un regard vers Naples et d'envoyer à l'ambassadeur Texpression chaleureuse de sa tendresse :
« Je n'ai pas de paroles pour vous dire combien je vous aime, combien votre présence et voti'e conversation me manquent; il faudrait pour cela des paroles de passion et je n^en sais plus dire... »
Puis, appelant sa foi religieuse à l'appui de son affection, il montrait sa famille réunie dans la même prière pour les amis qu'elle avait laissés.
<x Mous tous, et le cœur de ces enfants innocents non moins que leurs lèvres pieuses, nous demandons pour vous et les vôtres les plus riches bénédictions du Ciel, la conservation de tout lô bonheur que vous possédez, un emploi digne de votre grande flme et le succès dans cet emploi. » ^
Le fils atné de Miebuhr, solennellemenL appelé Marcus, avait été l'objet des soins de l'ambassadeur. De Serre, dans ses promenades, le prenait par la main; et, comme s'il se fût rendu compte de la gloire d*un tel compagnon, Tenfant, à peine âgé de sept ans. se montrait tout fier de marcher à ses côtés. Il n'y avait pas de récompense qu'il mît au-dessus de l'approbation de son grand ami. Le jour du départ,
* Corretp., V. p. 137.
L'AMBASSADE DE NAPLES. * S7i
il ne pouvait se détacher de lui, et disait à son père en sanglotant: a Je suis si triste! Je Taimc comme toi. » Instruit à mêler sans cesse les souvenirs antiques aux préoccupations présenles, Tcnfant retrouvait l'image de de Serre, sous des noms étrangers, jusque dans ses éludes. Quelques semaines après avoir quitté Naples, il lisait Homère avec son père ;il# arrivèrent aux adieux de Télèmaque et de Ménélas. ^Tout à coup Marcus s'interrompt et demandé avec anxiété à son père si Télèmaque ne revit pasMénélas. « Probablement non », répond négligemment Niebuhr, sans se douter de l'inquiétude secrète dont son fils est tourmenté. « 11 ne le revit donc plus I Ménélas l'aimait tant! » s'écrie l'enfant en fondant en larmes. Il s'était cru Télèmaque, et il songeait qu'il ne reverrait plus Ménélas, c'est-à-dire de Serre. Le père ne put le consoler qu'en imaginant une fiction qui lui rendit l'espoir.
Comme de Serre, Niebuhr était à la fois passionné pour les libertés publiques et ennemi de la révolution.
a J'ai la haine la plus décidée pour le despotisme, disait-il; mais je ne voudrais pas, pour le combattre, évoquer le démon de la révolution. Il vaut mieux se résigner au mal que d'ouvrir les portes de l'enfer. »
Il tenait aux anciennes institutions, tout en détestant les prétentions aristocratiques qui les compromettaient. De Serre lui était apparu, suivant son expression, « comme une pure et brillante étoile, avec les libertés royalistes, dans le firmament de la
politique. » Il crut retrouver plus tard quelquesunes de ses pensées chez M. de Martignac, et il s'attacha au minisire de 1828 en souvenir de son ami.
Avec celle disposition d'espril, aimant le trône et la liberlé, sans donner dans les passions de parti qui s'agilaienl autour des deux causes, Niebuhr était, comme de Serre, exposé à l'isolement.
« Toujours il en a coûté pour s'élever au-dessus de son temps. Votre destinée est d*éclairer le vôtre. Remplissez-la. »
Ces paroles que de Serre adressait à Niebuhr, on a cru que c'était Niebuhr qui les lui avait dites^ Ils pouvaient en effet tous deux se les appliquer. Tous deux ils retrouvaient dans leur pays des injustices semblables; et, en se racontant l'un à l'autre leur vie, ils s'étonnaient d'y rencontrer les mêmes épreuves.
« ... J'aurais voulu ne jamais quitter mon pays, écrivait Niebuhr; six ans suffisent pour changer d'habitudes. Une absence aussi longue détruit toutes les liaisons qui n'ont pas le caraclère d'une grande* intimité. On rentre étranger i la sympathie a disparu ; et, dans notre malheureux temps où les opinions embrassées avec une aveugle passion sont tout, on passe pour apostat aux yeux de ceux qui se sont laissé entraîner dans l'une ou l'autre direction, et qui autrefois croyaient être de la même opinion que nous... »
De Serre ne pouvait entendre ces plaintes sans
* Étude sur M. le comte de Serre, par M. SalmoD, p. 205.
songer à sa propre destinée ; il se demandait à son tour ce que lui vaudrait cet ëloignement, dont il avait attendu pour lui-même la pacification des esprits :
« Tous me faites un trisie tableau de la situation dans laquelle vous comptez retrouver votre patrie» répondait-il à Niebuhr. Hélas ! c'est absolument la situation de la mienne... Je ne l'ai que trop éprouvé; dans ce flux et reflux des opinions et des passions, qui veut demeurer fidèle à la vérilé et à sa propre raison, finit par demeurer seul en but(e à toutes les animadversions. L'idée qu'elles s'apprivoiseraient en mon absence, que je ne retrouverais à mon retour que le souvenir du peu de bien que j'ai fait, est une de celles qui ont déterminé mon expatriation*. »
* Corresp., V, p. 103 ; 52 mars 1823.