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CHAPITRE XVI

Le second ministère du duo de Riohelieu.

Consternation de de Serre en apprenant le meurtre du ducdeBerry.

— M. Decazes lui fait part de sa retraite et le duc de Richelieu de son acceptation. — Ses impressions sur l'extrême droite et sur le centre gauche. — Ses correspondants : M. Froc de la Boulaye, M. Decazes, M. de Barante, le duc et la duchesse de Broglie, M. Royer-Collard,M. de Mézy, M. de MonllosieF) le duc de Richelieu, M. Siméon, M. Portai, M. l'asquier. — Suite de la session de 1819.

— Violenls débats à la Chambre des députés sur les lois d'exception, présenléi's par le ministère. — Jugement que porte de Serre sur l'opposition laite au gouvernement par ses anciens amis. — La commission des élections, par l'organe de son président, M. Hoyer-Collard, propose une entrevue au duc de Richelieu, et, au moment, où ses délégués vont s'y rendre, décline tout accommodement, sous la pression de la gauche. — M. Royer-CoUard est nommé rapporteur de la commission. — Ses perplexités. — Devant l'iiostilité de la commission, le ministère substitue à sa première proposition un projet destiné à lui rallier la droite. — Les collèges d'arrondissement ne présentent plus que des candidats parmi lesquels les collèges de département nomment les députés. — Lettres adressées à de Seire par les partisans et les adversaires du nouveau projet. — Iinportance que chaque groupe attache à son adhésion. — ^a correspondance avec H. Becquey.

— De Serre n'hésite pas à soutenir le gouvernement, et, quoique malade encore, il hâte son retour afin de prendre part à la discussion. — Sa lettre à sa mère. — Émotion que cause la nouvelle de son arrivée à Paris. — Lftbrts des doctrinaires pour le séparer du ministère. — Ses dispositions.

Retiré dans sa solitude de Nice, de Serre avait appris, au milieu d'alternatives poignantes, les événe-

LE SECOND MINISTÈRE DU DUC DE RICHELIEU. i09

nients qui venaient de consterner et d'agiter Paris.

D'abord, il recevait du préfet de Marseille communicalion d'une dépêche dont le mauvais temps n'avait laissé passer qu'un fragment. On devinait qu'un gi?and personnage avait été assassiné; mais on ignorait lequel. Dans sa cruelle incertitude, de Serre interrogeait anxieusement tous les mots de la dépêche. « Je n'ose penser qu'il peut être question du roi !... Bon Dieu ! bon Dieu ! non, cela n'est pas possible ! »

Bientôt il connaissait le nom de la victime.

Une lettre déchirante de M. Decazes lui portait, avec les premiers détails de la mort du duc de Bcrry, l'annonce des mesures résolues par le gouvernement. Puis se succédaient les impressions multiples, les appréciations, les craintes, les projets, les intrigues, les défiances, l'écho frémissant et divers des passions qu'avait remuées au fond des partis, après la première explosion de la douleur, le contre-coup de l'attentat. De Serre apprenait la coalition formée contre M. Decazes, les résistances du roi, l'abandon du centre gauche, la démission du ministre et la rentrée, difficilement obtenue, du duc de Richelieu. M. Decazes lui annonçait sa retraile, et M. de Richelieu son acceptation; les deux personnages parlaient l'un de l'autre en des termes également honorables pour chacun :

« Enfin, écrivait M. Decazes, nous avons vaincu la résistance du duc de Richelieu, et le roi m'écrit qu'il a accepté. Le duc de Richelieu et M. Pasquier nous ont dit que leur volonté était de ne pas dévier un in-

iiO LE COMTE DE SERRE.

s! ant de notre ligne ; ce sont nos opinions, nos principes, qui dirigent l'administration. Si le duc de Richelieu succombe, je ne vois plus après lui que désordre et anarchie. »

De son côté, le duc de Richelieu mandait à de Serre :

a L'attentat dont la France gémit a amené des événements qu'il était difficile de prévoir. Le roi, livré à la plus vive douleur, était encore dans la position la plus difjQcile par la violence des haines et le choc des passions déchaînées. Dans ces tristes circonstances, M. Decazes, indignement calomnié, a dû céder à l'orage, et moi, quoique malade et bien résolu à ne jamais rentrer dans les affaires, je me suis résolu au plus pénible sacrifice; j'ai voulu, monsieur, que vous ne l'apprissiez que par moi et vous témoigner en même temps combien j'attache de prix à vous avoir pour collègue. »

La retraite de M. Decazes afdigea de Serre autant que le révoltèrent les actes qui l'avaient amenée.

a Chose rare! lui écrivait-il, nous étions parvenus à l'union des pensées et des sentiments. Vous me manquerez près du roi, au conseil, à la tribune, dans les salons, comme lien le plus général entre les hommes les plus divers, comme homme de tète et de cœur dans les jours de crise. »

S'il maudissait les fureurs sous lesquelles son collègue avait succombé, de Serre n'était pas moins sévère pour les membres du centre gauche, pour ses amis de la Doctrine^ dont les prétentions imprévoyantes avaient consommé la chute de M. Decazes :

LE SECOND mmSTËRE DU DUC DE RICUELIEU. 11 1

« Ce sont nos amis et leur indomptable orgueil qui vous a fait le plus de mal, et qui vous a précipité, ^ en vous mettant à la discrétion des ultras ; c'est dans cette position aussi fausse que dangereuse que vous laissez le nouveau ministère. »

Quoique plein de respect pour M. de Richelieu et honorant au plus haut point son beau caractère, il le connaissait peu. On lui avait souvent dit que le duc de Richelieu se laissait facilement influencer, et il se demandait avec inquiétude à quelles suggestions il aurait à le dérober. Il ne se faisait pas illusion sur les épreuves qui l'attendaient. « Dans le succès que vient d'obtenir la calomnie, écrivait-il à sa mère, je lis mon sort futur et m'y résigne d'avance sans peine, pourvu que notre pauvre pays soit sauvé. »

Il ne croyait pas en effet qu'il lui fût permis de se retirer tant qu'il pourrait garder son poste avec honneur. « Quitter le roi actuellement serait une lâcheté ; je ne sais si personne a eu la pensée de me la conseiller, mais on m^a rendu la justice de ne pas le faire S »

Dès les premiers jours de la crise, on s'était demandé à Paris quelle résolution de Serre allait prendre. Tandis que, dans son éloignement, seul en face de l'horrible catastrophe, il se consumait en questions, en projets, en prévisions, dans Tinquiète et fiévreuse attente des nouvelles et des impressions que devaient lui porter des courriers trop lents et trop rares, les partis se disputaient son nom, et cherchaient à s'emparer de ses pensées, avant de les con-

* Corresp., t. UI, p. 120*

naître. De là, auprès de lui, une correspondance assidue, variée, \ivante, reflélant les jugements, les désirs, les répugnances des différents groupes, racontant et interprétant les faits, à mesure qu ils se produisent, découvrant les ressorts cachés des choses, et les mobiles divers par lesquels les hommes se laissent entraîner.

Citons, en première ligne, parmi ses correspondants, un homme dont nous avons déjà prononcé le nom et qui mérite un rang à part, M. Froc de la Boulaye. Député de la Marne, où il avait de grandes propriétés, sans ambition ni préjugé, lié avec les doctrinaires, mais les appréciant avec liberté ; éloigné des exagérations de la droite, mais pénétré de la nécessité de réunir les royalistes; attaché au duc de Richelieu, tout en réprouvant la conduite tenue contre M. Decazes, mais refusant au premier d'être conseiller d'État pour pouvoir le soutenir plus efficacement ; professant pour le gai de des sceaux une admiration passionnée, ne lui reconnaissant pas d'égal, mais sachant, avec une pleine indépendance, le contredire et le contenir, M. de la Boulaye était pour de Série Tami le plus sûr, le confident lé plus discret, le conseiller le plus clairvoyant. « Je suis, lui écrivait-il, une glace qui réfléchit les objets qu'on lui présente, beaux ou laids ; ne la cassez pas. »

Il lui donnait d'abord des nouvelles de sa famille. On sait quelle place ces affections intimes tenaient dans la vie du grand orateur. Son père et sa mère habitaient Paris. Il était à Nice, avec sa femme et son jeune fils ; mais ses deux filles étaient restées sous

la garde de soins dévoués, à l'iiôtel du minislcre. L'une d'elles était la filleule de M. de la Boulaye. Chaque jour, il allait voir les deux enfants et envoyait sur elles à Nice un bulletin impatiemment attendu. Il traçait ensuite, dans ses lettres quotidiennes; l'étal du monde politique. Énonçant parfois sur les mêmes hommes, au fur et à mesure de leur mobilité, des opinions contraires, mais portant sur toutes choses une vue d'autant plus nette qu'elle n'était obscurcie par aucune préoccupation personnelle, il faisait défiler devant de Serre les caractères, les actes, les incidents, lesgroupes, marquant chacun d'un trait pittoresque, où la finesse du mot aiguisait la justesse de l'idée. 11 avait une longue expérience. Ses réflexions étaient graves, ses prévisions parfois tristes, mais toujours présentées avec enjouement et belle humeur.

Sa verve s'exerçait sur les doctrinaires. 11 les voyait souvent, dînait chaque semaine chez M. Royer-Collard, étaiLavec plusieurs en relations cordiales ; mais il ne leur cachait pas à eux-mêmes ses divergences, et, connaissant le faible de son ami pour ces esprits éminents, il le prémunissait contre leurs avis :

« Il me paraît évident que les doctrinaires vous veulent pour chef de file. Ou je m'abuse étrangement, ou ils perdraient mille royaumes les uns après les autres. Jen'ai jamais vulafolie mieux affublée d'esprit et de raison. Us ne s'entendent point ensemble, et il suffit, pour les diviser, du plusléger incident. Us savent beaucoup, et de là un profond mépris pour tout ce qui n'est pas. académique ;mais ce qu'ils ne savent

pas, c'est gouverner, c'est mener les hommes, c'est observer les choses, c'est réussir. »

Il est de fait que, dans cette terrible crise, les doctrinaires montraient autant de raideur que d'indécision ; ils critiquaient sans conseiller ; ils regrettaient M. Dccazes, après l'avoir abandonné, et refusaient de soutenir le duc de Richelieu, tout en le reconnaissant nécessaire. Leurs tergiversations chagrines arrachaient à l'un des membres les plus modérés de la Chambre, M. Dupleix de Mezy, ce cri d'impatience : « Les doctrinaires sont d'une* humeur infernale et ne savent ce qu'ils veulent. »

Dans les premiers jours de sa retraite, M. Decazes* avait pris soin de combattre ces dispositions; il s'était fait un point d'honneui* de faciliter la tâche de son successeur et de lui recruter des adhérents. Il avait aussitôt écrit à de Serre pour le supplier de rester avec le duc de Richelieu :

« S'il était vrai, mon ami, que vous puissiez en effet songer à vous retirer, je me jette à vos genoux ; au nom de tout ce qui vous est cher, au nom du roi, de notre malheureux pays, au nom de notre amitié, je vous conjure, à mains jointes, de n'écouter que votre amour et votre dévouement pour le roi et de repousser une pensée indigne de vous. »

Les anciens amis de M. Decazes, M. Camille Jordan, M. Royer CoUard, M. de Courvoisier, M. de Durante, étaient revenus à lui; il profitait de ce retour pour leur préchSi' l'adhésion au ministère du duc de Richelieu ; il leur montrait que leur abandon avait précipité sa chute, et qu'en tenant la même con-

duite à l'égard du nouveau président du conseil, ils ne feraient que préparer ce cabinet de droite dont ils redoutaient ravènement.

Ces avertissements avaient d'abord paru frapper ses auditeurs. M. Camille Jordan convenait qu'on ne pouvait espérer un ministère plus libéral que celui du duc de Richelieu ; M. Royer-CoUard promettait de le soutenir quand il aurait raison, et, après avoir jugé que de Serre devait sortir de ce cabinet, il l'engageait lui-même à ne pas se retirer.

«Tout considéré, lui écrivait-il, je me réjouis que ce ministère ne vous ait pas cru incompatible ; croyez vous-même que vous ne Têtes pas, aussi longtemps que le contraire ne vous sera pas démontré. Qui sait à quoi vous êtes destiné? Gardez la place qu'on vous laisse. Vous savez ce que je pense de M. de Richelieu ; il ne nous a jamais été plus nécessaire; c'est notre dernière digue ^. »

Pensée bien juste et qui aurait dû prévenir une rupture, si elle fût restée toujours présente à l'esprit des doctrinaires, et si tous en avaient saisi la vérité. Mais déjà M. Guizot s'était séparé du ministère. Plus réservé dans son attitude, M. de Barante ne lui était guère plus favorable. Analysant les situations, avec lucidité, jugeant les hommes avec finesse, démêlant dans chaque opinion le pour et le contre avec une clairveryance qui l'empêchait de se prononcer, et, dans l'incertitude de ses conclusions, animé seulement d'une répugnance invincible et indistincte

* Corresp., t. III, p. 136.

contre les tendances de la droite, il mettait de Serre en face de plusieurs conduites, sans lui en recommander aucune. Sou inclination semblait être pour que de Serre quitlât le ministère, et pourtant on apercevait qu'il aurait le premier regretté, tout en insinuant ce désir, qu'on l'eût suivi. 11 était persuadé qu'un ministère de gauche, formé aussitôt après le crime du 15 février, eût obtenu de son parti les lois d'exception ; mais, à opérer une pareille évolution, sous le coup de raltentat, il y avait une de ces impossibilités morales qui se sentent mieux qu'elles ne se définissent ; la chose aurait eu trop vilaine couleur, comme l'écrivait un compî^triole de M. de Barante, le comte de Montlosier; M. de Barante lui-même, en hasardant l'idée de la combinaison, convenait qu'elle était audacieuse, et que, pour la tenter, il eût fallu braver d'affreuses clameurs. 11 ne niait pas les fautes commises : « s*il servait à quelque chose de faire des reproches, on eût pu, écrivait-il, s'en faire de part et d'autre ». El, dans une autre lettre, jugeant avec sa rare sagacité les deux partis contraires : « Us sont bien peu raisonnables tous deux, nos amis ne le sont guère non plus : ils ne l'ont rien et nuisent à qui veut faire. » Mais, ni pour ses amis ni pour de Serre, il ne précisait la ligne à suivre.

c( Où en sommes-nous? Je l'ignore. Les hommes les plus clairvoyants n'aperçoivent là aucun moyen d'aller. Que ferezvous, mon cher ami ? Vous êtes important daus tout ceci. Je n'ai point de résolution à indiquer à un homme tel que vous. Si .vous restez, vous pourrez soutenir ce ministère, Tempêcher de

LE SEOOSD WMSmiK MT DCC DE ftlCHEUEF. ti:

y&ser k dimte, le réconcilier avec le omtre gauche ; TOUS ferei du bien, mais Toas sera dans une posi* tion incomplète... Si tous quiUei« c'est a tous qu'on recoorra tout d'abwd, lorsque ceci ne pouria plus mardier ; mais c'est une carrière plus hasardeuse ; si elle TOUS mène à bien, ce qui est possible, vous TOUS trouT^iez dans toute Totre force et complet comme tous aimez à Tètre ; choisissez pour tous et pour noi|S*. »

Le duc de Broglie était plus affirmatif. Sans aToir la prétention d'imposer sa pensée, il Tindiquait nettement : la place de M. de Serre n'était pas dans ce ministère. Modéré dans ses idées, le duc de^Broglie était absolu dans ses jugements, peu disposé aux accommodements avec les opinions qu'il avait une fois répudiées, bien qu'une grande vue de transaction dominât l'ensemble de sa politique, et prompt à condamner les hommes comme à désespérer des choses. Pour lui, la situation était perdue. Indigné des fureurs qui avaient exploité contre la personne de M. Decazes le crime et le deuil du 13 février, il enveloppait dans cette légitime exaspération d'une âme probe tout ce qui tenait à la droite. Le malheur du ministre lui faisaitoublier l'opposition queM. Decazes ay^ittrouvée chez ses propres amis, et dont lui-même ne s'était à demi dég.igé que par égard pour de Serre. Il voyait déjà le duc de Richelieu aux mains des ultras, et se défendait de tout rapport avec le ministère, sans considérer que h moyen de le soustraire au joug des ultras eût été de l'entourer et de le soutenir.

* Corresp,, t. III, pp. 74 et 220.

ii8 LE COMTE DE SERRE.

« Je crois pour mon compte, écrivait-il, que la position est entièrement désespérée; le règne du roi est fini, celui de son successeur va commencer, et, avant que nous ayons essuyé toutes les folies et toutes les persécutions des ultras, nous n'avons aucune chance de nous relever... Dans ce sauve-qui-peut général, mon intention est de reprendre ma position parfaitement indépendante. Je n'ai nulle raison pour voir aucun des ministres actuels ; tout ce quMls demanderont de raisonnable, j'y consentirai avec plaisir; mais je ne concéderai aucun pouvoir arbitraire à des hommes en qui je n'ai nulle confiance*. »

Veut-on savoir ce que, au même moment, « les ultras » pensaient de ce ministère que le groupe doctrinaire croyait soumis à leur influence, qu'on écoute les propos de quelques-uns d'entre eux :

« Hier, à la Bibliothèque, Salaberry, la Bourdonnaye et Castelbajac disaient à quelqu'un qui leur demandait s'ils n'allaient pas mettre au ministère le duc de Richelieu : « Fi donc! Il a fait le 5 septembre. — et M. Laine? — C'est un révolutionnaire. — et M. de Villèle? — Nous n y comptons plus, et il nous trahit depuis quelque temps*. »

C'est une tendance malheureuse qu'ont tous les partis de grossir le nombre de leurs adversaires, au lieu de chercher à le réduire, en distinguant entre eux. Pour les ultras, M. de Richelieu, M. Laine, M. Royer-Collard, bientôt M. de Villèle, étaient des

* Corresp., t. lU, p. 94.

* Id., ibid., p. 86. Lettre de M. de Mezy.

révolutionnaires au même titre que M. Manuel ou M. de Lafayette. Aux yeux des doctrinaires, M. de Villèle était un ultra comme M. de la Bourdonnaye, et pour s'êlre rapprochés du premier, M. de Richelieu, M. Pasquier, allaient devenir eux-mêmes les alliés du second. Rien n'était moins exact, mais ce qui était vrai, c'est qu'en abandonnant le ministère les membres du centre gauche l'obligeraient à chercher ses appuis sur des bancs dont il voulait se tenir écarté, comme ils allaient eux-mêmes, en se séparant, sur ce prétexte, de M. de Richelieu, de M. de Serre, de M. Pasquier, se réduire à contracter alliance avec les pires ennemis de la monarchie, avec les hommes dont ils avaient juré, eux royalistes, de res^jer éloignés. c< Si nous sommes divisés, écrivait M. de la Boulaye, nos adversaires le sont aussi ; les républicains, les bonapartistes, les anarchistes, servent sous les mêmes drapeaux, et, si Camille et Royer ne les désertent pas, pourquoi veulent-ils que nous en désertions d'autres ? »

De Serre s'affligeait de ces contradîètions raisonneuses de ses anciens amis. S'il avait trop donné luimême, en des temps plus calmes, aux discussions et aux théories, il les oubliait dans ces jours troublés, pour ne songer qu'aux périls dont l'imminence frappait son esprit. Au milieu des obscurités de l'heure présente, il envisageait ce que M. de la Boulaye appe-

lait « le point lumineux », Tautoritë royale, la dynastie des Bourbons, source unique de la liberté comme de Tordre dans le pays, et il vouait au soin de les sauver toutes les puissances de son intelligence et de son cœur. 11 voulait attacher à cette œuvre le duc de Broglie, et, pour mieux l'engager, il avait recours à sa femme, à la noble fille de Mme de Staël, passionnément unie aux idéçs de son mari, répandant sur leur sévère inspiration le charme délicat et fier de sa grâce vertueuse, mais contribuant ellemême à les provoquer, à les enflammer, à les propager par une exaltation généreuse, dont Téloquente expression, dans une telle bouche, rendait Tentralnement plus irrésistible.

La dAchesse de Broglie avait écrit à de Serre. Elle lui avait peint avec une vérité pathétique les impressions qui se disputaient son âme, « une douleur sincère et profonde de cet attentat, ce besoin que nous éprouvions tous de nous rattacher à ces malheureux restes d'une famille si persécutée, d'aller pour ainsi dire leur demander pardon de crimes que nous n'avions pas commis... », mais, en môme temps, l'indignation, trop facilement étendue à tous les royalistes, dont Tavaient transportée les intrigues, les menaces , les passions déchaînées de l'esprit de parti.

(( Pourquoi faut-il que tous ces bons sentiments soient arrêtés dans leur source? Pourquoi faut-il qu'on nous oblige à lutter quand nous ne voudrions que pleurer? Pourquoi sommes-nous si malheureux? »

Et alors, s'adressant à de Serre avec un, mélange de confiance et d'appréhension :

c< Je ne sais pas ce que vous ferez dans cette circonstance; mais je sais que la conscience vous guidera. Vous ne vous laisserez pas aller au senlimenl bien naturel de la première irritation, vous né vous dégoûterez pas de la liberté, de la cause nationale, à cause des crimes dont on la déshonore. Hélas ! c'est aujourd'hui qu'elle a le plus besoin du secours des âmes consciencieuses, aujourd'hui où on lui reproche ce qui n'est pas elle, aujourd'hui où tout le monde l'abandonne, et où ses défenseurs osent à peine lever la voix de peur d'ôlre mal interprétés, aujourd'hui où les passions antinationales ont un si grand appui dans cette horrible mort* ».

Non, de Serre ne se dégoûtait pas de la liberté; il ne songeait pas un instant à l'abandonner, ses lettres en font foi. Mais, à son tour, dans ces acenls dont l'inspiration élevée couvrait l'injuslice, il démêlait le danger de demander aux ennemis de la royauté un appui qui, pour soutenir la liberté, ébranlerait fatalement le trône, et à cette voix touchante, qui le séduisait et L'inquiétait à la fois, il répondait en montrant les deux causes fermement unies :

« Pourquoi faut-il que nous ayons besoin de telles catastrophes pour nous enseigner que toutes les vérités morales et politiques sont des vérités de sentiment, que la raison les saisit mal, si le cœur ne les embrasse? Nous venons d'éprouver que le coup

* Corresp., t. m, p. 98.

po'rlé à une seule famille les menaçait toutes. Elle est donc nationale, cette famille dont la destinée importe à toutes les destinées. Il la faut donc entourer et protéger de toutes nos affections, comme nous en entourons ce que nous avons de plus cher. L'indifférence même serait répréhensible. Que serait-ce que l'aversion, et l'aversion manifestée? Et qui peut aujourd'hui en envisager {de| sang-froid les horribles conséquences? »

Il ne voulait pas cependant désespérer, et ses convictions n'étaient pas changées.

c< Dequelquecôté que je retourne le grand problème qui nous occupe tous, j'arrive toujours au même résultat. Attaquons-le par la liberté ; pour la fonder, il faut affermir les Bourbons, et, pour affermir ceuxci, il faut toujours en revenir à fonder la liborté. Ces deux causes me paraissent également saintes; hors de là, je ne vois que submersion et néant. Je comprends bien que nous ne sommes pas dignes encore de la liberté; mais heureusement elle nous est nécessaire, heureusement aussi la royauté ne nous Test pas moins. Nos mœurs nécessitent aussi des gradations. Elles amènent comm^ aujourd'hui des éclipses; nous souffrons de cruelles douleurs, des angoisses mortelles; mais enfin, depuis trente années, des vérités sont incontestablement sorties de nos calamités... Qu'il naisse seulement quelques grands courages civils, quelques raisons fortes qui dominent et entraînent les autres, et nos progrès seront certains. »

Il appliquait cette espérance au duc de Broglie,

plaçant un conseil dans l'hommage qu*il lui rendait: c( Que votre cher Victor se maintienne, comme il le dit, dans Tindépendance, mais dans une indépendance élevée, qui plane sur les partis el ne relève que du devoir et de la vérité. 11 est un des plus beaux espoirs de notre France ; qu'il se conserve pour elle dans cette pureté, cette chasteté d'âme que Dieu a mises en lui. Son nom se rattache aux deux causes que mon cœur et ma raison embrassent comme également indissolubles*. »

D'aulres noms se mêlaient à c^s correspondances : c'était M. de Montlosicr, esprit puissant et inégal, mélange singulier de préjugés vieillis el de larges aperçus, alliant à ses théories féodales des intuitions justes sur la société nouvelle, souffrant de n'avoir pas dans la conduite des affaires un rôle dont la supériorité de son intelligence rendait l'ambition légitime, et les incohérences de sa vie la privation explicable. Il était plein d'admiration pour dé Serre et intéressait sa curiosité par l'originalité animée de ses vues. « Comme vous nous êtes nécessaire! lui écrivait-il... Vous n'êtes pas dans le secret de votre avenir; vous avez été bien grand. Je prophétise que vous le serez plus encore. » C'était aussi M. Dupleix de Mezy, directeur général des postes, modéré, calme, sensé, observateur attristé de passions qu'il ne partageait pas ; c'étaient enfin des députés, des chefs de service, sans parti pris, sans hautes visées, étonnés et comme ahuris au milieu des rivalités, des colères

* Gorresp., t. III, p. 178.

et des intrigues, ne comprenant pas cette fureur de se diviser et de s'affaiblir les uns les autres, lorsque tous étaient menacés des mêmes périls : « C'est comme à la tour de Babel, écrivait un membre du centre droit, M. Mesladier; personne ne s'entend plus, personne ne se comprend plus» et cependant jamais plus de motifs de se rapprocher, de se concilier. »

Nous n'avons pas encore nommé les collègues du garde des sceaux, les ministres, et, à leur tête, celui dont M. de la Boulaye disait :

« Le nom du duc est européen. Ce noble personnage est un traité de paix vivant entre la France et les étrangers, entre les illustrations de toutes les dates et les intérêts anciens et nouveaux. »

Aussi modeste que désintéressé, le duc de Richelieu n'en avait pas moins le sentiment de Tœuvre qu'il était appelé à remplir. 11 n'avait accepté le ministère que dans cette vue ; une fois au pouvoir, il lint à y rester, sans aucune arrière-pensée pereonnelle, maisdansle dessein d'achever la mission qu'il s'était donnée, celle de réunir en un seul parti tous les royalistes. « Nous n'avons l'un et l'autre qu'un seul et unique but, écrivait-il à de Serre, celui de sauver la France et le roi, si cela est possible, car je ne crois pas que l'ambition proprement dite entre plus dans votre cœur que dans le mien. Avec ces dispositions, il est impossible que nous ne nous entendions pas. »

Ce pur dévouement pour le trône et le pays était en effet le trait d'union entre ces deux hommes.

Ce qui aurait pu les diviser, ce qui parfois jela quelque nuage enlre eux, c'était la conduite à tenir vis-à-vis du centre gauche et des doctrinaires. Le duc de Richelieu ne voulait pas plus que de Serre se livrer aux extrêmes, et d'avance il s'en défendait : mais il ne croyait plus à la possibilité d'un accord avec le centre gauche. 11 n'avait guère connu des doctrinaires que leurs exigences, et il gardait contre eux, malgré sa générosité naturelle, des préventions à peu près invincibles. M. de la Boulaye essaya de li s rapprocher ; il ménagea une entrevue entre le duc de Richelieu et M. Royer-Collard : la conversation fut longue, elle ne fit qu'accuser l'incompatibililc des caractères.

« L'un et l'autre, écrivait le spirituel entremetteur, s'entendraient mieux par signes que de toute autremanière. Les syncopes de notre ami, ses oracles, confirment le duc dans ses vieilles idées sur VinapplicabUité du savant. Il y a peu d'hommes qui sachent et parlent mieux diverses langues que le duc ; mais la langue deRoyer, il ne la parle, ni ne l'entend, ni ne veut l'entendre. »

Les autres ministres n'étaient pas loin de pareilles dispositions. C'était d'abord le ministre de l'intérieur, M. Siméon, ancien proscrit de fructidor, croyant reconnaître dans les violences de la gauche le présa<^e des excès dont il avait été victime, plein de savoir et d'expérience, mais effrayé des luttes de tribune, et regrettant, avec la situation de sous-secrétaire d'Etat, un second rôle qui convenait mieux à ses habitudes paisibles. C'était encore M. Portai, ministre de la

m LE COMTE DE SERBE.

marine, administrateur excellent, politique prudent et sage, Thomme le moins au fait, disait-il lui-même, « des petites anecdotes, des nouvelles à la main, des dessous de cartes », mal vu des ultras, quoique sans prévention contre eux et parfaitement sincère dans son désir de réconcilier tous les royalistes. Dès cette époque il aurait pu se définir comme il le faisait plus tard : « Il n'est pas en moi de ne pas écouter, de ne pas réfléchir et surtout de partager le monde en deux parts, disant toujours aux uns : a vous avez raison », et toujours aux autres : a vous avez tort*. » C'était enfin le ministre des affaires étrangères, l'orateur du conseil, en l'absence du garde des sceaux, qu'il était le premier à déclarer « le maître », l'homme le plus capable, le plus disert, leplus avisé du cabinet, le baron Pasquier. Dès 1816, M. Pasquier écrivait à de Serre : «Nos différences ne seront jamais, quand elles seront, que des nuances. » II demeura, en eflFet, eu relations étroites avec lui ; la diversité de leurs opinions tint plutôt à la différence des natures qu'aux divergences d'idées. Ce qui dominait chez M. Pasquier, c'était le bon sens. Il n'était pas orateur à proprement parler, bien qu'il lui soit arrivé, en quelques rencontres , d'opposer à ses adversaires de gauche ou de droite d'éloquentes et vigoureuses répliques. Ce qu'il avait au plus haut degré, c'était la netteté des vues, le discernement rapide et juste du point important, l'intuition des choses possibles, dans la mêlée des luttes ou des faits, se piquant plus

* Corresp.f t. V, p. 42.

LE SECOND MimSTÈRE DU DUC DE RICHELIEU. 127

de fidélité aux idées qu'aux gouvernements et cherchant sous tous les régimes à faire prévaloir une modération qui était sa vraie foi politique. 11 porta le ^^T poids des débats publics, dans cetle première partie de la session de 1820, toujours prêt et maître de luimême, ayant en face de lui les orateurs les plus habiles ou les plus véhéments de la gauche, développant avec facilité des considérations qu'une longue pratique des choses et des hommes, plus que la puissance de la méditation,rendait souvent profondes, sachant dominer par sa présence d'esprit les passions tumultueuses, et calmer les fureurs de ses adversaires en les humiliant en quelque sorte sous l'imperturbable maturité de sa discussion .

Lui aussi, sans se dissimuler les fautes des ullraroyalistes dont l'injuste aversion devait plus tard le poursuivre, il ne voyait alors de danger que du côté du parti libéral : « Comme vous le dites si bien, écrivait-il à de Serre, nous sommes destinés pour le resti» de nos jours à combattre les révolutionnaires. » Il s'affligeait de ne pas rencontrer dans cette campagne le concours de leurs anciens amis, des constitutionnels et des doctrinaires :

c< Je ne puis vous dire à quel point je souffre de voir des hommes de nos anciens amis, et sur lesquels je croyais pouvoir toujours compter, nous abandonner dans une circonstance si grave et faire cause commune avec les plus grands ennemis du trône, et, par conséquent, du repos et du bonheur publics. »

D'accord avec ses collègues sur le fond des choses et sur le but à atteindre, de Serre commença par exprimer bien des doutes sur les moyens d'exécution qu'ils avaient choisis.

11 regrettait la précipitation avec laquelle on avait présenté les lois d'exception, et ne les eût admises que si l'information faite sur le crime du 13 février avait révélé l'existence d'un complot. Il éfait surtout contraire au rétablissement de la censure ; il se demandait si la droite n'en prendrait pas ombrage, et, écrivant à M. Decazes qu'il croyait encore président du conseil, il déclarait franchement que pour lui, s'il siégeait au côté droit, il ne donnerait la censure à aucun ministre. Il aurait préféré une loi qui eût aggravé les conditions imposées aux journaux.

« Je ne sais si je nïe trompe, écrivait-il encore ; mais le temps doit être pour le côté droit contre le côté gauche. 11 doit fortifier le premier en le modérant; il doit décrier le second, dont les doctrines sont si fausses, si subversives, qu'elles ne peuvent soutenir l'examen sérieux auquel, après avoir usé les déclamations, il faut, bien finir par arriver. A mesure donc que notre gouvernement éclairera les classes élevées et moyennes, que nos institutions les réuniront, leur donneront de la force et du courage, le bon sens politique se formera; les préjugés révolutionnaires se dissiperont. Or la discussion contri-

réh^

buera à cet ouvrage, la discussion des journaux comme celle de la tribune.»

On voit assez quelle était sa résolution contre la gauche, mais de Serre ne renonçait pas à l'appui des membres du centre gauche. Il comprenait leurs objections, puisqu'il les élevait lui-même; il n'admettait pas l'idée d'une rupture avec ses amis ; il crai^ gnaît que le cabinet n'en prit trop vite son parti et, dans l'espoir de les rallier à son retour, il insistait auprès de M. de la Boulaye pour qu'il gardât toujours pied dans leurs réunions.

Le c< bon la Boulaye », comme l'appelait M. Pasquier, ne s'offensait pas de ces avertissements. Il avait invité de Serre à lui écrire tout cru, mais il le suppliait de n'écrire ainsi qu'à lui, et de ne pas se livrer à des épanchements dont on pourrait abuser : « La raison veut que vous ne vous engagiez pas sur parole, que vous vous donniez le temps de la réflexion et que vous soyez très chiche en communications. » M. Royer-Collard n'avait-il pas écrit à de Serre a qu'un mois de bonnes conversations » les mettrait d'accord? M. de la Boulaye n'avait qu'une crainte, c'est que de Serre ne se laissât séduire à cette proposition.

« Un mois de conversations, bon Dieu ! quand la maison brûle !... Toufest délié, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de jeter un pont sur l'abîme et de s'établir, de se défendre, de vaincre sur l'autre bord... Les libéraux sont habiles, organisés; avant que nous puissions parvenir à leur apprendre la liberté, ils nous désapprendraient les Bourbons... Conservons-

nous intacts et tels que nous sommes. Plus tard, nous aviserons. »

Il tenait compte pourtant des recommandations de son ami; il lui promettait d'y faire droit, dans des limites qu'il fixait d'avance : a Dans ma ligne, convaincu, comme je le suis, que l'association avec Fextréme gauche nuit à tout, je ne pouvais pas me trouver en relations avec MM. Manuel, Benjamin Constant, Sébastiani, etc. J'ai vu la Révolution et je sais où mènent de pareilles liaisons. » Ce qui l'indignait surtout, c'était la transformation en libéraux à outrance de ces anciens jacobins qu'on avait vus courtisans empressés et rétribués de l'Empire : « Etre encore dupe de ces fanatiques de liberté qui ont servi de si bonne grâce le despotisme, de ces Spartiates métamorphosahles en satrapes dès que le cas y échoit, cela serait trop niais. »

Il continuait donc, sur les instances du garde des sceaux, à voir les doctrinaires. Il lui contait gaiement leurs reproches et leurs alarmes ; on cherchait dans son langage la pensée du ministre absent ; on craignait que M. de la Boulaye ne lui gâtât l'esprit ; on parlait des lettres qu'on lui avait adressées, et M. de la Boulaye lui-même n'était pas sans en redouter l'effet : « Je m'attendais à toutes ces belles et grandes lettres. Que sont mes pages en comparaison de celles de la duchesse de Broglie ? » Il avait bien des luttes à soutenir dans ces réunions animées et choisies ; on ne lui épargnait ni les railleries, ni les remontrances. Il essuyait le feu sans s'émouvoir, et s'en dédommageait par des traits nouveaux :

« Les doctrinaires, comme les orientalistes, ne peuvent guère s'arracher à la politique de Babylone et de Palmyre. Leur livre de poste est d'une extrême exactitude, mais pour voyager dans les espaces imaginaires. Je suis trop peu versé dans cette géogi'aphie pour ne pas paraître médiocre aux professeurs. Je me sauve avec quelques plaisanteries, quelques boutades... Du reste, nous nous maintenons en assez bonne harmonie.»

Les discussions s'agitaient dans les Chambres pendant que se poursuivait cette correspondance. Elles avaient pris rapidement un caractère de violence qui ne pouvait que servir le gouvernement. M. Manuel, M. Benjamin Constant, M. de Lafayette, en combattant les lois sur la presse et sur la liberté individuelle, avaient fait entendre des paroles menaçantes, et les notivelles qu'on recevait, au moment même, de l'insurrection presque maîtresse en Espagne, ajoutaient à la gravité de ces appels révolutionnaires.

« Les prétendus libéraux montrent tant de fureur, écrivait à Toulouse M. de Villèle, qu'ils opèrent par leurs discours la réunion des députés ministériels et des royalistes, que d'anciennes préventions rendaient si difficile.*. Elle (la gauche) nous a poussés à bout, et nous allons défendre les lois dont nous ne voulions pas nous mêlera »

Ce qui se dégageait des discours de l'opposition, c'était toujours l'accusation qu'elle savait devoir faire le plus d'impression sur l'esprit ombrageux du pays,

* Hist, de la Restauration, par M. Alfred Nettemeni, v. — p. 305.

c'était la violation de la Charte, le retour à Tancien régime, pour tout dire, la « contre-révolution. »

Le mot revenait sans cesse à la bouche des orateurs de la gauche, et M. Benjamin Constant le prononça, dans le débat sur la loi de la presse, avec une solennité qui ne lui était pas habituelle. « Je crois, dit-il, que Tabîme de la contre-révolution s'ouvre devant nous. Je prends acte de ce que je dis à cette tribune aujourd'hui... »

Il n'y eut, sur les bancs de la droite et du ministère, qu'un mouvement pour désavouer cette parole. Quelques membres ardents, quelques feuilles extrêmes, l'avaient sans doute imprudemment lancée depuis 1815; mais le péril est un conseiller de sagesse. Nul ne se méprenait, à cette heure décisive, sur les dangers que ce mot de contre-révolution, propagé dans le pays, attirerait à la royauté. M. de Yillète le repoussa le premier :

c< Ce n'est pas, dit-il, ce quon veut appeler du nom de contre-révolution pour ranimer de vieilles défiances, mais l'anarchie et une nouvelle révolution, qui menacent les libertés publiques. »

Tout pénéiré des souvenirs de la Terreur, le ministre des affaires étrangères fut encore plus énergique :

« La contre-révolution ! messieurs, ah ! que je plains celui qui s'est cru obligé de prononcer ce mot terrible, contemporain de nos plus grands désastres, ce mot qui retentissait chaque jour dans une tribune que je ne veux pas nommer, alors que les têtes de nos meilleurs, de nos plus grands, de nos plus illus-

très citoyens, tombaient de toutes paris sur l'échafaud... La contre-révolution! Il faut bien que je le 'dise, je ne croyais plus Tusage de ce mot possible, sous forme de crainte ou de reproches, alors qu'un Bourbon, assis sur le trône de France, avait ramené à sa suite, avec la vraie liberté, celle pleine sécurité, inconnue parmi nous, depuis Tépoque qui nous avait si violemment séparés de celte auguste famille*. »

Les lois furent votées ; mais la scission que de Serre appréhendait ne fut pas évitée. M. Camille Jordan et M. Royer-CoUard prirent la parole contre le projet de loi sur la presse. Le discours de M. Royer-Collard fut modéré; la gravité de la manifestation était dans l'acte même. Plus vive et plus amère fut Tatlaquc de M. Camille Jordan. La maladie et la faiblesse avaient encore excité sa sensibilité ; il se livrait à ses élans avec d'autant plus d'abandon que sa parfaite candeur lui en dissimulait les conséquences, et, ne voulant que sauver la royauté, il s'associait de la meilleure foi du monde avec ceux qui voulaient la perdre. M. Pasquier se plaignait du mal que faisait cette éloquence « douce et lamentable à la fois ». De Serre en fut consterné :

«... On propose, dans la Chambre même, la souveraineté du peuple: l'insurrection, la révolte y est flagrante, et Camille ressuscite pour reprocher aux ministres de combattre ces brigands. Quel délire!* »

Discours prononcés par le baron Pasquier, 1814-1836, t. II, p. 107, 8 mars 1820.

Corresp. III. — p. 273. — au duc Decazes.

Restait la loî des élections. Pour de Serre l'avenir était là. Son opposition contre les mesures d'exception diminuait à mesure qu'il voyait croître dans la gauche les violences révolutionnaires. Mais il ne cessait pas de placer le vrai remède dans la réforme électorale :

(( Tout mon système roule sur ces deux gonds : 1^ une loi d'élection dont toutes les chances de majorité soient enlre les royalistes modérés et ceux qui ne le sont pas, jamais aux radicaux; 2" le renouvellement septennal, sans lequel il n'y a qu'anarchie. »

Ces lignes étaient écrites à M. Decazes, sous l'horreur même de l'attentat du 13 février :

c( Ce n'est rien pour un homme d'État, continuait de Serre, que de sauver la difficulté du jour; il faut prévoir et prévenir les maux futurs que le jour arrivé ne peut plus vaincre. 11 est des cas, comme celui-ci, où l'imprudence apparente est une prudence réelle. Dissoudre et réélire sur la victoire, c est leur enlever tous les députés de département, et moitié au moins de ceux d'arrondissement... Voire loi n'est-elle pas assez forte : fortifiez-la, augmentez le nombre des dépulés des départements, songez que l'acte additionnel sur 600 leur en donnait 268... Craignez-vous que l'effet ne soit trop grand, que la droite ne l'emporte; je ne pense pas, mais soit : nous sortirons du ministère; nous formerons une forte opposition royaliste

LE SECOXD ICOSTÈRE DV DUC DE RICHEUEU. 135

modérée, et si nous amenons la droite à gouverner avec sagesse, nous aurons réussi *. »

n s'attachait avec une foi passionnée à ces idées et à ces espérances : « S'il y avait dans la douleur quelque vue prophétique, quelque pressentiment de l'avenir, vous pourriez m'en croire absolument. »

La confiance n'était pas excessive, mais à la condition que de Serre fût là pour la justifier. Ce qu'il obtint, après trois mois de retard, dans la discussion de la loi, laisse entrevoir ce qu'il aurait pu dés le premier jour, ce Achille absent, comme lui écrivait M. Decazes, fit tout le triomphe de Troie. »

La commission électorale était hostile au projet du gouvernement. Elle se composait de MM. Royer- CoUard, Bourdeau, le général Foy, Verneilh-Puyraveau, Camille Jordan, Dupont de l'Eure, Laine, Daunou, Courvoisier. Il n'y avait de favorables à la loi que M. Laine et M. Bourdeau. La droite commençait à s'inquiéter du concours qu'elle avait promis ; elle regrettait le système des deux degrés.

M. Royer-Collard avait été nommé président de la commission. Sa physionomie, triste et contractée, reflétait les perplexités qui déchiraient son âme. Il avait sans cesse les regards tournés vers Nice : « J'ai plus besoin de votre amitié que je ne puis vous le dire, écrivait-il à de Serre. Vous êtes aujourd'hui pour moi tout le dehors, tout le non-moi; je ne compte qu'avec vous. » 11 se disait, non sans raison peut-être, '"que si de Serre avait été présent on se

*■ Corresp. UI, p. 49.

serait entendu, et il traînait en longueur les travaux de ses collègues, autant pour lui donner le temps d'arriver que pour éloigner l'heure de sa propre décision. D'un autre côté il était enveloppé par les insinuations des membres de la gauche, unis aux plus ardents de ses amis; « le parli le llagorne et le compromet », écrivait crûment M. de la Boulaye. L'opposition se faisait modérée pour mieux Tenga ger dans ses desseins.

Le samedi 8 avril, la commission électorale, à l'unanimité, décida qu'une délégation serait envoyée au président du conseil, pour l'informer qu'elle rejetait le projet, mais que, désireuse de s'entendre avec le gouvernement, elle lui soumettait trois nouvelles bases de discussion. M. Royer-Collard, M. Laine ut le général Foy étaient désignes pour parler en son nom.

Aussitôt M. Royer-Collard écrit au duc de Richelieu pour lui demander une entrevue ; il confie le message, non sans lui vanter la sagesse de la gauche, à M. de la Boulaye, qui le fait porter au ministre. La réponse ne se fait pas attendre et, dès le lundi matin, le duc se hâte de donner rendez-vous aux délégués pour le lendemain. C'était un présage de conciliation. Mais, dans l'intervalle, les groupes de gauche avaient agi sur leurs commissaires ; la démarche laissait supposer qu'il y avait lieu de modifier la loi du 17 février. Pareil aveu était impossible. La commission se soumit; elle retira sa décision, et, dans la soirée du lundi, M. Royer-Collard dul se transporter seul auprès du duc de Richelieu pour lui déclarer qu'il n'avait plus rien à lui dire.

« Maintenant il faut en rabattre, écrivait M. de la Boulaye, il faut reconnaître qu'on ne transige pas avçc un parti qui a levé Tétendard de la révolte, qui veut vaincre et qui se croit sûr de la victoire; il faut avouer que l'on sert, que Ton est subjugué, lorsqu'on ne combat pas : mais quels pénibles aveux! Nous n'en sommes pas là. »

La commission avait nommé rapporteur M. Royer- CoUard; elle se décorait de son nom, en faisant affront à sa confiance.

Devant ce parti pris de la commission, le ministère résolut de retirer le projet, et d'en présenter un autre qui lui conquît l'appui décidé de la droite. II adopta le système des deux degrés. Il engagea des conférences avec M. Laine, MM. de Villèle et Corbière, et, d'accord avec eux, le nouveau projet fut déposé, le 17 avril, par le ministre de l'intérieur, M. Siméon, non sans une vive résistance de la gauche, qui, au milieu d'un tumulte inouï, contestait au gouvernement le droit de retirer sa première proposition.

Le second projet mainfenait dans chaque département les deux classes de collèges électoraux, mais les collèges d'arrondissement perdaient le droit d'élire des députés. Ils ne présentaient plus que des candidats, chacun en nombre égal à celui des députés que le département avait à nommer, et c'était sur la liste générale de ces candidats que les collèges de département, composés des plus imposés jusqu'au cinquième du nombre total, choisissaient les députés. Si le même candidat était désigné par plusieurs arrondissements, son élec-

tion ne devait compter que dans rarrondissement où il aurait eu le plus de voix, et on lui substituerait, dans les autres arrondissements, l'éligible qui, après lui, aurait le plus approché de la majorité. Le renouvellement intégral, l'augmentation du nombre des députés, le vote public, avaient disparu.

Le nouveau projet offrait moins de garanties que Tancien, et pourtant la commission formée pour l'examiner lui fut plus favorable. L'esprit de faction, dont les symptômes se trahissaient en France et dont on apprenait les succès en Espagne et en Italie, avait effrayé bon nombre de députés. Trois des membres de la première commission, MM. Verneilh-Puyraveau, Dupont (de l'Eure) et Roycr-Collard, ne furent pas réélus.

Comment de Serre allait-il juger ces changements? On le savait contraire aux deux degrés ; il avait insisté pour qu'on ne les adoptât pas. « Sur les deux d^rés, je vous ai devancé, lui mandait naguère M. de la Boulaye : ils me répugnent par les raisons que vous me donnez et par d'autres... Je crois qu'on ne s'engagera pas. » Et l'on s'était engagé. Des deux côtés, ministériels et opposants, on se demandait quel effet la nouvelle produirait à Nice, et chacun d'écrire à de Serre pour gagner ou garder son appui.

Les doctrinaires désiraient d'autant plus Tavoir avec eux que, dans l'ardeur de leur mécontentement, ils ne laissaient pas de s'inquiéter des desseins de la gauche.

« Nos amis sont bien effrayés au fond, écrivait M. de Barante ; ils sont comme ils auraient dû être il

y a cinq mois. Royer a, je crois, le sentiment intérieur du mal qu'il a fait. »

Mais il ajoutait aussitôt :

« Malgré tout ce qu'il a dit et crié contre nous, c'est encore là qu'est notre fraternité politique. »

Le duc de Broglie n'entrait pas dans les distinctions de M. de Barante. 11 était en lutte ouverte avec le ministère.

« Jamais semblable insulte n'avait été faite à une nation. S'il faut périr, ne peut-on pas du moins périr honorablement en défendant sa cause? »

C'était aussi le langage de M. Guizot :

« Ne vous laissez pas engager de loin dans ce qui n'est ni votre opinion iii votre vœu. Réglez vousmême votre destinée, ou du moins votre place dans la destinée commune ; et, s'il faut périr, ne périssez du moins que pour votre cause et selon votre avis. »

« Que feriez-vous en défendant la loi? écrivait à son tour M. Germain, beau-frère de M. de Barante, l'un des pairs de la création de 1819. Vous ne la rendriez pas meilleure qu'elle ne l'est, et vous compromettriez un caractère que nous regardons comme une ancre de miséricorde ^ »

Les réponses à ces vives objurgations arrivaient par les mômes courriers dans d'autres correspondances :

« Nos amis de la doctrine disent que vous ne serez pas d'avis de la loi présentée, écrivait M. de Mezy...

* Corresp., III. — pp. 322, 363, 368, etc.

Il y a bien des objeclions à faire aux deux degrés ; mais c'est cependant un expédient qui nous tirera momentanément d'affaire. On écartera les chefs des ultra-libéraux et aussi les ultras déraisonnables, et, si Ton a enfin une Chambre maniable, on établira définitivement toutes nos institutions. »

Sauver le présent pour assurer l'avenir, préparer la formation d'une Chambre qui puisse, une fois élue, réaliser les grandes réformes indiquéespar de Serre, c'était l'argument que M. de la Boulaye, que les ministres, M. Siméon, M. Portai, M. Pasquier, s'attachaient à lui présenter.

c< Quand on aura obtenu cette Chambre, tout sera facile, tout sera possible... » écrivait M. Pasquier, et, prenant à parlie, devant ce lecteur qu'il s'agissait de convaincre, ceux dont on savait l'insistance auprès de lui : « Que nos habiles disent du matin au soir, comme sans doule ils nous l'écrivent, que les deux degrés sont une honte, une insulle faite à la nation, que c'est l'exclusion des supériorités, que c'est le triomphe des ultras, etc., elc, je leur répondrai : Pourquoi nous avez-vous réduits à la nécessité de ne pouvoir faire autre chose? Pourquoi, depuis trois mois, vous êtes-vous réunis à tous nos ennemis, à tous ceux de la monarchie, pour décréditer toutes nos idées, pour nous ôter toutes nos ressources?... Pourquoi nous avez-vous ôlé tous moyens d'avoir une majorité sans ces ultras dont vous nous faites un crime de nous servir? Maintenant, que voulez-vous? Que nous restions comme nous sommes? C'est la ruine assurée. Avez-vous un projet raisonnable? Ja-

LE SECOND MINISTÈRE DU DUC DE RICHELIEU. 1 il

mais vous n'avez pu en mettre un au jour. Dans la dernière commission où vous étiez trois, chacun de vous avait son plan dont l'autre ne voulait pas... Avec notre loi des deux degrés, toutes les supériorités, dites-vous, sont écartées. Eh! bon Dieu! commençons par vivre; nous verrons ensuite si nous avons les moyens d'être supérieurs ^.. »

Une lettre de M. Becquey avait fait sur de Serre une grande impression. 11 connaissait la modération de M. Becquey, sa vieille et fidèle amitié pour M. Royer-CoUard, et il avait été d'autant plus frappé de ses réflexions :

« On ne peut pas se le dissimuler, écrivait M. Becquey; un parti, mêlé dejacobins et de bonapartistes, prend le manteau de la Charte pour recruter le plus possible de partisans dans la nation, et s'applique à inspirer le mépris de l'autorité légitime, à répandre l'inquiétude et la méfiance, à diviser le peuple et l'armée, et lout cela se dirige contre la maison régnante. C'est donc aux Bourbons qu'on en veut. Ceux de nos anciens amis, qui ne votent pas avec nous, le reconnaissent, et même ils supposent, à mon avis, le mal plus grand qu'il n'est. Vous savez quelle route ils auraient désiré que l'on suivît pour s'en préserver. Moi je crois que de semblables moyens auraient fortifié l'ennemi ; voilà pourquoi nous ne nous entendons pas, et je crains que ce ne soit pour longtemps : c'est une de mes affliction^, à cause de Royer-CoUard avec lequel j'ai passé vingt-cinq ans

* Corresp.j t. III, p. 400, etc.

dans une communion parfaite de principes et de conduite, et qui porterait au trône un si puissant appui, dans ces circonstances difficiles, s'il jugeait la chose comme je le fais. Mais il la voit sous un tout autre jour, et des gens qui nourrissent des sentiments bien opposés aux siens, qui préparent de leur mieux leur pays pour une révolution à Tespagnolc, se prévalent de son opposition pour honorer leur hostilité. »

M. Becquey jugeait avec clairvoyance l'état du pays :

c( Le sol fiançais est réfraclaire. On se bat à la surface, mais la nation veut conserver. Elle ne veut point de Taristocratie, mais elle voit Tapparition de Tanarchie, et rien n'est plus véritablement populaire que de s'en garantir. »

Il pressait ensuite le retour du garde des sceaux, et son exhortation trahissait quelque crainte :

c( Venez sauver le roi, sauver la France, car je ne veux pas croire ce que quelques personnes répandent : c'est que vous voudriez, moi7^ à cause de votre santé, moitié à cause de la difficulté de nos circonstances, abandonner les affaires. Vous y êtes nécessaire, cela suffit pour me rassurer. »

A cet accent, de Serre se sentit remué. 11 était bien vrai qu'il se trouvait très faible encore, et que l'étal de ses forces l'obligeait sans cesse à retarder son départ, mais sa résolution n'avait pas varié, et le péril ne faisait que l'animer.

« Non, ne croyez pas que je déserte mon poste dans un pareil moment : ne pourrais-je proférer que dix

LE SEC05D MCnSTERE DU DUE DE RICHELIEU. 143

paroles, elles le seraient pour la sainte cause dû roi et du pays. Vous avez bien jugé : quand un gouvernement loyal et paternel est en butte à toutes les forces des méchants, il n'est pas permis de Tabandonner. Mieux vaudrait s'égarer avec lui gue de rompre bande. C'est la caravane qui traverse le désert; si elle s'éparpille, gare les Arabes! Vous jugez ma douleur, lorsque celte vérité est aussi évidente, de la voir méconnue ^ar des amis pour lesquels vous connaissez toute ma tendresse ^ »

La commission avait hâté ses délibérations; elle avait choisi pour rapporteur M. Laine, qui, dans la séance du 6 mai, déposa son travail. Trente-trois députés s'inscrivirent pour défendre le projet, quatrevingt-quatre pour le combattre. La discussion fut fixée au 15 mai.

Dès qu'on put prévoir le dépôt du rapport, le duc de Richelieu envoya une dépêche à de Serre pour le prier de hâter son arrivée. 11 lui écrivit ensuite :

c< Sans entrer dans la discussion de la loi que nous avons proposée et qui ne peut être réputée la meilleure que relativement aux circonstances où nous nous trouvons, son acceptation est tellement capitale, non seulement pour le ministère actuel, mais même pour la monarchie, qu'il faut employer tous les moyens et toutes les forces pour en obtenir le succès. Votre appui et votre coopération dans cette grande œuvre seront décisifs, et je n'aurai plus aucune crainte quand je vous verrai à Paris. »

* Corresp., t. III, p. 302 et 382.

Le duc de Richelieu lui annonçait qu'il mettrait sous ses yeux, dès son arrivée, les « coupables intrigues » des ennemis de la monarchie, et, moralement convaincu, sans en avoir encore la preuve matérielle, que des complots se tramaient contre les Bourbons :

« Ceci, continuait-il, est une guerre à mort entre le génie du bien et celui du mal. Je suis heureux de vous avoir pour compagnon *d'armes dans cette lutte que je suis bien décidé à soutenir à outrance ; j'espère qu'avec du courage et de la prudence nous terrasserons les méchants, sans nous laisser dominer par les fous, et nous réunirons sous notre bannière tous les hommes de bonne foi qui veulent le maintien de ce qui existe ^ »

De Serre avait déjà quitté Nice; il était à Toulon, ayant attendu jusqu'au dernier jour pour ménager ses forces, mais résolu, « coûte que coûte », à partir dés que l'heure du combat aurait sonné. c< Dites à M. Laine, écrivait-il à M. de Wendel, que je m'honore de le suivre à la brèche qu'il ouvrira. »

A Paris, où Ton avait répandu le bruit, comme le lui mandait iM. Bccquey, qu'il prolongeait à dessein son absence, l'annonce de son prochain retour excita une vive émotion : « A mesure que votre ombre se projette de nos côtés, lui écrivait M. de la Boulaye, on vous met plus souvent en scène, et de mille diverses manières ; chacun se fait un de Serre à sa guise. »

* Corresp,, \l\. — p. 4522.

LE SECOND MIMSTÈRE DU DUC DE RICHELIEt. 145

Il n'était pas encore armé que déjà les lettres et les YÎsites affluaient place Yendôme.

« Je me suis présenté plusieurs fois à votre hôtel, lui écrivait le 5 mai un des plus honorables membres du centre ilroit, M. de Solilhac, afin de vous exprimer combien je partage la joie et la confiance que votre retour a inspirées aux bons Français. Le salut de l'État est lié à votre conservation, et, quand nous vous voyons bien portant, nous ne désespérons pas de la chose publique. »

Un autre député, appartenant à la nuance modérée du centre gauche, M. Delaunay, lui soumettait d'avance les amendements qu'il comptait proposer à la loi ; il lui faisait le triste récit des passions « qui se développaient chaque jour d'une manière effi*ayante », et lui exprimait l'espoir que ses amis et lui fondaient sur sou intervention : a J ose espérer que le caractère de franchise et de loyauté, qu'on reconnaît généralement en vous, produira d'heureux effets. »

L'homme que cherchaient tant de regards, qu'en- . vironnaient à la fois tant de craintes et tant d'espérances, formes diverses d'un même hommage, était parfois accablé, malgré l'énergie de son àme, par le sentiment de tout ce qu'on attendait de lui. Rappelant dans une lettre à sa mère les souvenirs de son passé, ses premières années, ses promenadeis sur cette terrasse de Pagny où elle venait souvent le rejoindre, semblables à celles qu'il faisait alors à Nice, partagé entre la lecture et ses rêveries, sur la terrasse qui terminait son jardin, au bord des flots, de Serre ajoutait avec mélancolie :

« Ne pensez pas que de tels souvenirs et les sentiments qui les ont produits s'affaiblissent; des jours aussi heureux et aussi purs ne s'effacent pas de la mémoire. Ce qui était en germe s'est développé; de grands ol»jets, des pensées profondes et trop souvent douloureuses, des devoirs effrayants me réclament et m'absorbent. Je n'en suis pas moins toujours le môme ; mais tous, nous sommes ou trop blâmés ou trop loués. On m'écrase en ce moment par les espérances exagérées qu'on place en moi. Quel secours à de si grands maux que la faible voix d'un convalescent! Toutefois, chère maman, adressez à Dieu vos bonnes prières : que pour quelque temps encore il prête un corps à mon âme, l'expression à mes pensées et le souffle à mes paroles. Il m'est témoin que je n'en veux user que pour sa gloire, pour le salut du roi et de mon pays^ »

De Serre arriva à Paris le 17 mai 1820.

Cétait parmi les anciens amis du garde des sceaux dans les rangs des doctrinaires, que la nouvelle de son retour avait jeté l'anxiété la plus vive. Incertains de ses dispositions, les croyant au moins indécises, ils avaient hâte de le voir les premiers et de lui donner leurs impressions, avant qu'aucune autre influence eût pénétré jusqu'à lui.

* Corresp.y Uî, p. 268.

Le plus ardent était M. Guizot. Dès le 16 mai, il s'était présenté à la chancellerie et y avait laissé pour le garde des sceaux une lettre pressante, dans laquelle il s'efforçait, avec une sorte de supplication impérieuse, de prendre possession de son esprit :

c On m'assure, mon cher ami, que vous arrivez ce soir. Je vous conjure de me dire à quel moment je puis vous aller chercher et passer une demi-heure seul avec vous. C'est dans l'intérêt de tout et de tous, dans le nôtre comme dans le vôtre, que j'en ai besoin. La situation est si grave et la conduite que vous y tiendrez si iniportante, qu'il est de devoir comme de nécessité pour vous de ne prendre aucun engagement, avant de tout savoir, avant d'avoir tout vu. On vous dira, j'en suis sûr, des choses qui ne sont pas; on vous en taira qu'il faut que vous connaissiez. Au nom de Dieu, ne vous précipitez pas... Vous pouvez en un instant manquer ou saisir une immense destinée^ »

De Serre n'était arrivé que le lendemain. Le 18, M. Guizot lui écrivait de nouveau. L'accent était moins confiant; il semblait se douter que de Serre avait pris son parti et qu'on essayerait en vain de le changer : c ... Je ne sais, je crains que les uns et les autres, nous ne parvenions guère à causer à fond avec TOUS, et peut-^tre dans huit jours nous trouveronsnous s^rés sans nous être dit, sans avoir entendu ce qui l'eût empêché, ce qui eût sauvé tant de choses. Je ne me résigne point à cela. Quelle situation que

• Csnojp-, UI. p. 428 et suiv. *

la vôtre et la nôtre!... Vous pouvez vous séparer de nous, mais vous ne vous unirez point aux autres : cela vous est impossible, je vous en défie. Ils vous forceraient à vous dissimuler, à vous mutiler, à vous renier vous-même. Cela ne se peut pas, vous ne le ferez pas. »

Le duc de Broglie avait, de son côté, écrit à de Serre pour lui demander un entretien. La réponse n'était pas venue ; on s'inquiétait de ce silence, bien que le voyageur ne fût arrivé que depuis la veille. La duchesse de Broglie vint à soa tour appuyer de ses gracieuses instances le vœu de son mari :

«... J'ai un si grand désir que vous ayez causé avec lui avant de vous engager, que vous ayez entendu tout ce qu'il a à vous dire de noble, de sincère, de loyal, pour vous conserver parmi nous; j'ai tant d'espoir que sa conscience et la vôtre s'entendront, se réuniront pour ne plus se quitter, que je hasarde cette demande. »

De Serre lui répondit aussitôt pour lui annoncer sa visite. Elle l'en remercia avec effusion, croyant le nuage dissipé, et se réjouissant d'avance de cet accord dont elle ne voulait pas désespérer :

« Comment pourriez-vous douter du bonheur que j'aurai à vous revoir? Je vous attendrai toute la matinée; j'espère vous trouver mieux portant, j'espère que votre santé, vos forces vous seront rendues pour le soutien de la vérité, car c'est à la vérité, à la justice que vous appartenez, et c'est bien en vain qu'on voudrait vous entraîner passagèrement ailleurs. »

Mais celui dont Tamitié était le plus troublée par

la crainte d'une séparation, qui se demandait avec le plus d'anxiété quel serait le résultat d'une première entrevue et qui la souhaitait le plus, c'était M. Royer-CoUard. Son âme forte s'attendrissait à la pensée de cette réunion, au souvenir de tant d'impressions communes, de tant de confidences mutuelles, de tant de liens intimes qu'une heure peutêtre allait briser. Il s'était présenté le 17 mai, le jour même de l'arrivée du garde des sceaux, au ministère de la justice, et n'avait pu être introduit :

« Mon cher ami, lui écrivait-il le lendemain, vous voilà arrivé. On m'a dit hier que j'aurais pu vous voir dans la matinée, mais que mon laissez-passer était retiré. Je n'en conclus rien, si ce n'est que vous avez besoin de repos. Il y a entre nous de l'ineffaçable. Nous nous connaissons intimement; nous nous sommes montré nos âmes. Nous n'en serons jamais à l'apologie. J'ai besoin de vous répéter ce que je vous écrivais à Nice, vous êtes pour moi le dehors. Je vous aime avec tendresse, et, plus d'une fois, les larmes me sont venues aux yeux en pensant à vous. J'y pensais sans cesse en écrivant mon discours d'hier, et je regrettais le temps où je vous l'aurais # montré et où vous l'auriez approuvée » #.

Le soir môme, les deux amis se rencontrèrent à la Chambre des députés. Ils s'entretinrent longuement, sans se convaincre. M. Royer-CoUard, le lendemain, réclamait une autre conversation, trouvant qu'il n'avait pas encore assez dit à de Serre le fond de

* Corresp.y îll,p. 432 et suiv.

sa pensée. Ils marchaient tous deux à une. rupture, et ne s'y résignaient pas, en Tentrevoyanl. M. Royer- CoUard se déclarait prêt à chercher avec de Serre, à recevoir de sa conscience ce qui pourrait terminer la crise : « Peut-être, lui écrivait-il, dépend-il encore de vous d'imposer une conciliation, d. Cette conciliation était également le vœu de M. Guizot. Il avouait que beaucoup de fautes avaient été commises : a Sans doute on a eu des torts, de grands torts ; vous m'avez vu les reconnaître, les déplorer aussi vivement que personne. » 11 rappelait qu'il s'était associé, ainsi que M. de Barante et le duc de Broglie, au premier projet de réforme électorale ; on ne pouvait dès lors les accuser d'avoir méconnu le danger ou repoussé tout remède.

Mais, en réclamant une conciliation, les doctrinaires la subordonnaient à des conditions qui la rendaient impossible. Les fatales questions de personnes dominaient en eux les raisonnements, et se mettaient en travers de tous les essais d'accommodement. Ce qu'ils demandaient en réalité à de Serre, c'était de rompre avec les ministres, de se mettre seul en évidence, et de préparer avec ses anciens amis un nouveau cabinet dont il eût été le chef et qu'auraient appuyé — ils l'espéraient du moins, sans pouvoir le garantir — le centre gauche et la gauche.

c( ... On peut traiter avec vous, lui disait M. Guizot, on ne le peut pas avec tout le monde. Il y a de l'avenir à espérer, il y a une bonne conduite possible avec vous, qui êtes loyal et sincère ; il n'y avait rien à espérer de la faiblesse ou de l'incapacité, d

M. Royer-CoUard n'élait pas moins exclusif.

« ... Si, pour votre malheur comme pour le nôtre, vous êtes engagé, au moins distinguez-vous en lettres majuscules de ce misérable ministère... Ce qui vous entoure n'a plus rien à perdre. Vous êtes en ce moment leur planche; mais, tout fort que vous êtes, vous ne l'êtes pas assez pour porter cette majorité avilie... »

Quand on pense que le ministère, ainsi qualifié, comptait parmi ses membres le duc de Richelieu, M. Pasquier, M, Roy, M. Portai, que la majorité, flétrie en de pareils termes, avait pour rapporteur M. Laine, on comprend que de Serre ait été plus affligé que convaincu par ce langage. Pour lui, sa pensée se résumait dans les paroles qu'il adressait, dès le mois de novembre dernier, à M. Royer-GoUard : à Je n'ai guère vu encore adhérer à des hommes, et il s'agit aujourd'hui de bien autre chose. » Informé, par les communications de ses collègues, des trames qui menaçaient la monarchie, persuadé qu'une guerre à mort était engagée contre elle, il était résolu à tout faire, dût-il y laisser la vie, pour sauver le trône et le pays, et les considérations personnelles, >^^ qu'on lui mettait sous les yeux, lui semblaient, bien petites auprès de celte grande œuvre.

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