CHAPITRE XVII
La bataille des élections.
Suite de la session de 1819. — OuTerture de la discussion da projet de loi électorale. — Le général Foy. — M. Royer-€ollard. — M. Pasquier. — De Serre reparaît dans la salle des séances ; numvement qu'excite son entrée. — Séance du 27 mai 1820. — Le général de Lafa yetle et de Serre. — Amendements de M. Camille Jordan et de M. Delaunay. — La priorité est accordée à l'amendement de M. Jordan, pâce à l'arrivée de M. d& Chauvelin qui s*est lait transporter à la Chambre pour déposer son vote. — Discours de M. Camille Jordan. — Réponse immédiate de de Serre. — La Justice représentative. — Grand effet que produit le discours du garde des sceaux. — Rejet de l'amendement. — Troubles extérieurs. — Les ovations au marquis de Chauvelin. — Les gardes du corps et les étudiants. — Mesures militaires. — Tandis que la sédition s'agite au dehors, les orateurs de l'opposition attaquent le gouvernement et réclament la suspension des séances. — De Serre seul contre tous; ses souffrances et son énergie. — Tout en luttant contre le pirti révolutionnaire, il propose une transaction avec les modérés. — Amendement de M. de Courvoisier. — Désaccord entre M. de Courvoisier et le gouvernement sur l'interprétation de cet amendement. — Il est retiré par M. de Courvoisier et repris par M. Boin qui, d'accord avec le ministère, reconnaît aux électeurs des collèges de département le droit de voter également dans les collèges d'arrondissement. — Adoption de Tamcndement. — Nouveaux efforts de lopposition pour empôch'er le vote de la loi. — De Serre ne laisse sans réponse aucune attaque. — La lutte homérique. — La loi électorale est successivement votée dans les deux chambres. — Appréciation de cette loi. — Triomphe de de Serre et ses prochaines épreuves.
La discussion du projet de loi électorale avait commencé le 15 mai 1820. Elle s'était ouverte avec
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éclat par une harangue dpi général Foy, qui avait combattu de point en point le rapport de M. Laine.
Le 17 mai, M. Royer-CoUard monta à la tribune. Il prononça le discours dent il écrivait, le lendemain, à de Serre qu'il avait. pensé à lui en le préparant et qu'il regrettait de n'avoir pu le lui communiquer. Étrange méprise sur l'impression que de Serre en aurait ressentie ! Ce discours était une véritable déclaration de guerre contre le ministère. Il définissait en termes admirables le principe de la légitimité :
« La légitimité est l'idée la plus profonde à la fois et la plusfécondô qui soit entrée dans les sociétés modernes; elle rend sensible à tous, dans une image immortelle, le droit, ce noble apanage de l'espèce humaine ; le droit sans lequel il n'y a rien sur la terre qu'une vie sans dignité et une mort sans espéranee. La légitimité nous appartient plus qu'à aucune autre nation, parce qu'aucune race royale ne la possède aussi pure et aussi pleine que la nôtre, et qu'aucune aussi n'a produit un aussi grand nombre de bons et de grands princes. »
Mais, sur le projet de loi, M. Royer-CoUard prononçait le jugement le plus dur :
« La loi proposée fait descendre le gouvernement légitime au rang des gouvernements de la Révolution, en l'appuyant sur le mensonge. Je vote le rejet. »
Et dans un autre passage :
« 11 est temps, s'écriait-il, que la France soit gouvernée. Elle ne l'est pas depuis six ans. Toute la discussion se réduit à ce seul mot. »
Six ans I c'était justement le temps qu'avait duré
la Restauration. L'attaque portait, cette fois, plus haut que le ministère, et elle fut vivement relevée par un député obscur que son émotion rendit éloquent :
« La France n'est pas gouvernée depuis six ans, dit M. Lemarchant de Gomicourl, et c'est depuis six ans que la France a recouvré son gouvernement légitime et son roi. La France n'est pas gouvernée depuis six ans... Elle Tétait donc auparavant? Et comment? El par qui ? D'après quelles lois?... Au nom de qui et dans l'intérêt de qui?... »
M. Pasquier répondit à M. Royer-Ck)llard, dans la séance du 18 mai. Plein de mots heureax^;de vues justes et de fines remarques, avec un accent de fermeté courtoise, qui faisait honneur au gouvernement, son discours est un des meilleurs qui aient signalé ce débat. 11 mérita au ministre les compliments de M. Royer-Collard lui-même. M. Pasquier remercia le puissant orateur du bel hommage qu'il avait rendu à la légitimité, ajoutant, non sans noblesse, qu'en regard de cette déclaration, la sévérité, dont les ministres étaient l'objet, avait peu d'importance. Il désirait, lui aussi, que le roi eût un ministère fort, et, se tournant vers M. Royer-Collard, comme pour l'inviter à le former, il promettait d'avance à un tel ministère son concours et celui de ses collègues.
Pendant que M. Pasquier parlait, de Serre entra dans cette enceinte qu'il avait quittée depuis près de six mois : « M. le garde des sceaux est introduit, disait le Moniteur du lendemain, et prend place au
banc des ministres, au milieu de la vive sensation que sa présence excite dans la Chambre et parmi les spectateurs ».
11 se rendit régulièrement aux séances suivantes. Il portait aux débats une attention inquiète. Plus d'une fois, sa physionomie expressive, ses gestes involontaires, avaient trahi l'impression que produisaient sur lui, avec leurs allures diverses, les discours des adversaires ou des partisans du projet, M. de Corcelle, M. Cornet d'Incourt, M. de Villèle, M. de Sainte-Aulaire, M. Benjamin Constant, M. de Wendel. Mais, quelle que fflt son agitation intérieure, dcSei^meài évité de monter à la tribune. Il était dans sd'iÉiture de prendre l'offensive : c'était en attaquant i'ennemi qu'il défendait sa cause, et, dans cette lutte particulière, il tenait moins à démontrer les mérites de la loi nouvelle qu'à signaler le péril contre lequel elle était dirigée.
La discussion générale avait été fermée sur le résumé de M. Laine. On était arrivé au 27 mai. La longueur des débats n'avait fait qu'accroître la curiosité publique. Une foule immense se pressait aux abords du palais Bourbon ; dès deux heures du matin, la queue commençait. Dans les provinces, l'émotion se propageait; on parlait de tentatives de troubles à Grenoble et à Rennes; les journaux retentissaient des nouvelles de l'insurrection espagnole, des manifestations militaires qu'on donnait en exemple aux soldats français. Au milieu de cette fermentation des esprits, la tribune parlementaire semblait le point élevé d'où pouvait partir le signal de l'explosion.
Ce fut dans ces circonstances que le général de Lafayelte prit la parole.
Depuis le commencement de la session, M. de Lafayette s'était mis en état d'hostilité ouverte contre la monarchie. Incarnant dans sa personne avec une naïve assurance la souveraineté du peuple, il se'posait comme une puissance enfaccdela souveraineté royale, et ses discours étaient autant de provocations directes, débitées d'un ton calme et net, avec une sorte de hauteur aristocratique dans la- ([uelle on commençait à ne plus retrouver rbabitnelle urbanité de ses formes.
a La contre-révolution, dit-il, est danslftgoitfttrnement. On veut la fixer dans les Chambr89.:I^us avons dû, mes amis et moi, le déclarer à la nation. Pensant aussi que les engagements de la Charte sont fondés sur la i éciprocité, j'en ai loyalement averti les violateurs de la foi jurée. »
La menace était claire et visait jusqu'au trône. M. de Lafayette l'aggrava, en reprenant l'histoire des premiers jours de la Révolution; il imputait aux folies de Témigratioii les crimes de la Terreur et, après un éloge du drapeau tricolore qu'avaient attaqué M. de la Bourdonnaye et M. de Salaberry, revenant au défi qui avait inauguré son discours :
« N'obligez pas ces générations, s'écria-t-il, en les menaçant de perdre tous les résultats utiles de la Révolution, à ressaisir elles-mêmes le faisceau sacré des principes d'éternelle vérité et de souveraine justice. »
La gauche accueillit par des acclamations ces auda-
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cieuses paroles. .L'illusion de l'auditoire mettait en action le programme du tribun : l' opposition se croyait déjà maltresse lorsqu'on vit le garde des sceaux paraître à la tribune.
De Serre commença d'une voix affaiblie, au milieu d'un profond silence :
« Jen'entends pas discuter en ce moment l'opinion que vous venez d'entendre, mes forces s'y refusent ; mais il est certaines choses que mon devoir et mon honneur ne me permettent pas de laisser sans réponse.
« liB préopinant nous a entretenus de deux époques : les premiers temps de la llévolutioa et le moment actuel. La première époque appartient à l'histoire, et l'histoire, qui la jugera, jugera aussi l'honorable membre. »
A ces mots, l'attention redouble: On sent qu'ils ne sont que le prélude de quelque grand coup oratoire.
«rL'hoQorable membre s'estmis h la tête des hommes .qui ont attaqué et renversé l'ancienne monarchie. Je suis convaincu (on snit que je ne le dirais pas si je ne le pensais) que des sentiments exaltés, mais généreux, l'ont déterminé; mais il devrait être assez juste lui-même pour ne pas s'étonner que les hommes, attachés par le devoir et l'honneur à cette monarchie, l'aient défendue avant de la laisser succomber.
« Il devrait être assez juste pour ne pas imputer aux victimes de ces temps tous les maux d'une Révolution qui a pesé si cruellement sur elles. Ces temps n'auraient-ils pas aussi laissé à l'honorable membre
de douloureuses expériences et d'utiles souvenirs? Il a dû éprouver plus d'une fois, il a dû sentir, la mort dans Fâme et la rougeur sur le front, qu'après avoir ébranlé les masses populaires, non seulement on ne peut pas toujours les arrêter quand elles courent au crime, mais que l'on est souvent forcé de les suivre et presque de les conduire. »
Un frémissement parcourut la salle. Ceux-là même, dont cette foudroyante apostrophe satisfaisait le plus la passion, en furent saisis comme si elle était tombée sur eux. La droite et le centre éclatèrent en applaudissements.
« Mais laissons nos anciens débats, reprend l'orateur, et songeons à nos débats actuels. Songeons au présent et à l'avenir de notre patrie. Or voilà ce que comprqpnietlent à mes yeux les déclarations faites par le préopinant. Il déclare qu'il est venu dans cette enceinte prêter serment à la constitution (il aurait dû dire au roi et à la Charte), et que ce setment était réciproque ; il déclare que les actes de la législature, que vos actes ont violé cette constitution, et qu'il se croit délié de ses serments. Il le déclare en son nom et en celui de ses collègues ; il le déclare à toute la nation ! Il ajoute à ces déclarations un éloge aussi affecté qu'inutile de ces couleurs qui ne peuvent plus être aujourd'hui que les couleurs de la rébellion. Et le scandale que je viens de vous signaler est renouvelé pour la seconde fois à cette tribune. Je le demande, messieurs, quel peut en être le but? Et si des insensés au dehors, séduits, excités par ces paroles criminellement imprudentes, se portent à la sédi-
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tion, je le demande encore, sur la tête de qui devrait retomber le sang versé par le glaive de la révolte ou par le glaive de la loi?,.. »
De Serre venait de saisir Toccasion qu'il attendait. Il avait pri&sur le fait, dans les paroles de M. de Lafayette, l'insurrection se trahissant elle-même, et il avait eu hâte de la montrer à la Chambre. Le danger se révéla, sous Téclair de cette éloquence, 5 beaucoup d'esprits qui n'en avaient eu jusque-là qu'un instinct confus.
a N'est-ce pas là, disait le ministre en terminant, *!un appel à la révolte et un manifeste pour la justifier? Et câa ne vous indique-t-il pas vos devoirs à l'égard d'une opposition qui vous fait entendre de telles paroles et prend un tel caractère? »
Ces mots donnaient le secret de la résolution qui animait de Serre et qui devait entraîner celle de la Chambre.
La réplique du garde des sceaux avait bouleversé les situations. D'accusatrice la gauche devenait accu- ' sée : elle avait à se défendre, quand elle s'était crue victorieuse. Ce fqt le plus ingénieux de ses orateurs, M. Benjamin Constant, qui essaya de ramener les esprits, en adoucissant les déclarations de M. de La fayelte.
La tâche était d'autant plus difficile que M. de Lafayette ne s'y prêtait pas. Loin de donner le moindre signe d'adhésion aux atténuations tentées par son collègue, il gardait une impassibilité calculée, qui les démentait. L'avantage resta pour le gouvernement. La droite reprit courage, et, dans les rangs du centre
sauu vo[pC
M» LE COMTE DK SEl.
gauclie lurlement ébianlés par la p les idées de condliatîon se dévelol CoUard, dans cette séance miîmel interprète.
II déclara qu'Une se refusait pn' posées par la Charte, à modilier '1$17, et, distinguantles factions dr en un langage aussi élevé que çl,luelle des partis et le bien ^u'i| plus (l'équité, se faire i uns a
« Peut ôtre, disait-il après a' grands partis dont la Révolutioti " nisme, peut-être la \énlé est pales doctrines nécessaires de l'u:
généreuses de la liberté. Il ne Di sur l'autre; ils se caloimiicnt ci nous-mêmes beaucoup trop. i.
notre mal est dans la peur ij< nous font. S'ils confinent d'un confinent do l'autre à la nalio ment à les y attirer, en les s factions. Lui seul le peut, maisfl
La pensée d'une transactioi^ n'était pas sans en concevoirl dans les rangs de la droite, et 1^ quelles modifications M. Itoyer-Col^ sentir, lorsque son ami. M. Camille formuler dans la séance du 50 mai.
Il présenta un amendement ainsi
« Chaque département sera divisé enai lèges qu'il y aura d'arrondissements à noiï
Il MtAILLË DES ÉLECTIONS. IM
cun de cçs collèges ëleetoraux sera composé de tous les citoyens âgés de trente ans et payant 300' francs de contributions directes. Chacun nommera directement un député à la Chambre. »
C'était le tuffrage direct maintenu et les collèges de département suf^rimés. L'élection se faisait au chef-lieu d'aiTondis^ement et sur un seul nom. De la part dp M. Royer-Collard, qui avait naguère refusé ce changement à M. Decazes, la concession était réelle. Mais la marche des événements Favait rendue bien insuffisante ; elle n'enlevait rien d'ailleurs au défaut qu'on reprochait à la loi du 17 février, celui d'étptifrer les suffrages des plus imposés sous le nombre des petits censitaires. « Si ce malheureux amendement passait, écrivait M. Pasquier à de Serre, il nous ruinerait au présent» et pourrait bien nous casser bras ou jambes sur toutce que nous pourrions faille après. » M. Decazes était encore plus animé. Il ne s'expliquait pas que son beau père, M. de Sainte- Aulaire, eût pu adhérer à cette proposition, et de Liboume il écrivail aa garde des sceaux : <c Dans la position du ministère, je préférerais un simple rejet à un amendcmement pareil. »
M.Camille Jordan avait développé son amendement. Il avait adressé au gouvernement des avertissements sévères ; il lui avait prédit, non sans quelque intuition de l'avenir, que ses alliés de droite lui feraient un jour défaut, et qu'il serait lui-même « un nouvel exemple de l'ingratitude célèbre de ce parti qu'il avait si imprudemment déchaîné x>. Mais la conviction ardente dont il était pénétré, ses touchants appels à
DE 88RRK. — II. li
SCS compagnons de lu lie, l'évidente sincérité de cet homme de bien, ses allusions à sa mort prochaine et l'accenl pathétique avec lequel , dans cette prévision, il confiait ses pensées à la garde de ses anciens amis, avaient profondément remué l'assemblée. On était si désireux d'une entente qu'on en accueillait la première formule, sans examiner si cet accord éphémère ne recelait pas de nouveaux conflits. •
Un autre amendement avait été présenté par un député du centre gauche, M. Delaunay. Il consistait à partager les électeurs de chaque département deux collèges égaux en nombre et formés l'un d plus forts contribuables, l'autre des moins imposés. Chaque collège devait nommer la moitié des députés attribués au déparlement.
La question de priorité se posa d'abord entre les deu:^' amendements. L'opposition réclamait la priorité pour l'amendement de M. Camille Jordan. Le vote prit tout a coup une extrême importance. Il semblait que le sort delà loi en dépendît. Une première épreuve ayant été déclarée douteuse, on procéda à l'appel nominaL Quatre membres seulement n'avaient pas répondu : M. Laval, démissionnaire, MM. de Chauvelin, de CassaignoUeset Paillot de Loynes, retenus parla maladie. L'un des secrétaires, M. Delong, fit le réappcL Au moment où il le commençait, on vit entrer, par la porte latérale de gauche, M. de Chauvelin, que soutenaient deux de ses collègues. Il s'assied dans ur fauteuil, on l'informe de l'objet du vote, il demand à y prendie part et se dispose à monter à la tribun^ Mais de tous côtés on s'écrie : « Non, non; donn
les boules. » Le secrétaire, accompagné de deux hussiers portant les urnes, descend de la tribune et vieàl remettre les boules à M. deChauvelinqui dépose ostensiblement une boule blanche, au milieu de l'agitation de l'assemblée.
Cette boule décida du scrutin. La priorité fut Bcquise à l'amendement de M. Camille Jordan par
128 voix contre 127.
C'est bien peu qii'une majorité d'une voix : bien
peu pour les partis à qui elle est contraire ; mais beaucoup pour ceux qu'elle favorise. Les applaudissements de la gauche, les félicitations qu'elle porta «n masse à M. de Chaùvelin, montrèrent le prix qu'elle attachait à cet infime succès.
Cependant on n'avait voté qu'une chose : la discussion immédiate de l'amendement de M. Jordan. Le débattre n'était pas l'adopter.
De Serre demanda aussitôt à être entendu.
Son apparition à la tribune fournit un suj^t de plus aux émotions dont cette séance était déjà remplie. Les deul orateurs, qui se trouvaient en lutte, tous deux, quoique à un degré inégal, grands maîtres de l'éloquence, imaginations généreuses et sensibles, portaient sur leur visage amaigri les marques visibles de ' la maladie. Ces deux voix, qui allaient tour à touf saisir et captiver la Chambre, semblaient près de s'éteindre. Deux mourants tenaient sous leur empire cette assemblée animée et tumultueuse.
L'expression était littéralement vraie pour de Serre. Il risquait sa vie, en prenant la parole. 11 était monté à la tribune, sachant qu'il y pouvait mourir.
Au spectacle de ces existences, ainsi menacées du même péril, s'ajoutait le souvenir de tout ce qui s'était passé entre elles. Ces deux champions avaient été jusque-là des frères d'armes ; on ignorait leurs premiers désaccords, on ne connaissait d'eux que leur étroite union, et l'on se demandait ce qui en allait advenir. Et puis les yeux se portaient vers un témoin de cette lutte, que chacun y sentait intimement engagé bien qu'il demeurât silencieux. C'était la pensée de M. Royer-CoUard qu'exprimait l'amendement de M. Camille Jordan ; c'était sa cause qui allait se discuter, et le soin de la combattre revenait à son ami do prédilection, à celui dont le nom était inséparable du sien, à de Serre. Quelle serait l'issue de ce débat? Quelles traces, quels déchirements, quelles blessures, resteraient au fond de ces âmes ainsi livrées dans leurs plus délicates émotions aux regards du public ?... Questions qui troublaient l'auditoire, qui le pénétraient d'une sorte d'attente passionnée et qui mêlaient l'intérêt du drame le plus pathétique aux préoccupations de cette grande lutte entre la monarchie et la Révolution.
Mais ceux-là surtout ressentaient ce'^^émolions, qui les avaient fait naître, et dans l'attention inquiète de M. Royer-CoUard, comme dans la parole vibrante du garde des sceaux, les angoisses de l'amitié s'unissaient aux anxiétés du patriotisme.
De Sen'e consacra presque tout son discours à réfuter ou plutôt à convaincre M. Royer-Collard, sana le nommer. Dans les arguments qu'il rappelait pour les combattre, dans les reproches qu'il s'attachait à détruire, on retrouvait, bien que l'orateur ne parût répondre qu'à M. Camille Jordan, les arguments ou les reproches que M. Royer-Collard avait énoncés.
Il commença parconstalcr les points d'accord entre le gouvernement et ses anciens amis. Ceux-ci reconnaissaient la nécessité de modifier la loi du 5 février ; ils présentaient un amendement dans ce sens. Plus le dissentiment avait été pénible, plus de Serre se félicitait de ce rapprochement.
Mais il s'affligeait des reproches adressés au gouvernement.
« On a conseillé au gouvernement, disait-il, l'impartialité et la franchise. Sur ce dernier point, ce sera à ceux qui m'ont précédé dans les conseils du roi à s'expliquer pour les temps antérieurs à 1819. Je puis affirmer que, depuis que j'ai eu l'honneur 4'y être admis, toujours et en toute occasion, led partis les plus francs, les plus nets, les plus décidés, ont eu la préférence ; et si le succès n'a pas toujours couronné nos efforts, je le dis avec regret, c'est que le gouvernement n'a pas rencontré partout la franchise qu'il apportait lui-même. »
Juste plainte, dont la simple expression agita l'auditoire. L'éraotion s'accrut, lorsque, répondant au reproche d'avoir manqué d'impartialité à l'égard des intérêts nouveaux, de Serre rappela tous les gages, toutes les garanties qu'il n'avait cessé de leur donner, et, regardant ses contradicteurs, leur jeta ces mots irréfutables :
« Quant à nous, quels que soient ceux qui se portent aujourd'hui défenseurs de ces intérêts, nous pouvons leur dire : Quoi que vous ayez fait pour eux, vous n'avez pas fait plus que nous. »
Il arrive alors à la loi du 5 février; avant de la juger, il pose une distinction qui, au risque d'exciter les murmures de la droite, va prouvera la gauche et au centre gauche combien ses appréciations dcmeurent dégagées de l'esprit de parti :
« Le caractère d'une loi fondamenlale, dit-il, lorsqu'elle émane des besoins réels de la société, et lorsqu'elle satisfait tous ses intérêts légitimes, esl de s'établir, en dépit des premières résistances et des prétentions extrêmes, d'elle-même et de sa propre puissance, dans tous les esprits ; tous les intérêts légitimes qu'elle garantit s'y rattachent bientôt avec force. C'est ce qui est arrivé à la Charte constitutionnelle qui, lorsqu'elle fut donnée, essuya aussi des reproches divers, et qui maintenant est devenue le palladium de tous ; c'est ce qui arriva à une autre loi dérivée de la Charte, loi qui embrassait les plus grands intérêts généraux du pays el qui touchait aux intérêls privés les plus susceptibles : je veux dire la loi du recrutement. Celte loi a, j'ose le dire, triom-
phé aussi de toutes les résistances; elle est établie dans les esprits, elle Test irrévocablement, elle s'exécute paisiblement et sans réclamation. »
La gauche adhère à ces paroles ; elle s'étonne d*applaudir le ministre, tandis que la droite, qui a combattu la loi de recrutement, a peine à contenir son impatience.
« En est-il de même, messieurs, de la loi des élections ? demande de Serre. »
Oui, répond une \oix à gauche.
« C'est précisément le contraire, reprend l'orateur. A mesure qu'elle s'est exécutée, elle a perdu de ses défenseurs et de ses partisans ; elle a été la cause d'une crise dans chacun des trois grands po uvoirs de la société ; les mêmes ministres qui l'avaient proposée, ceux qui depuis s'étaient résignés à la défendre, convaincus par le sentiment de leurs devoirs, par leur responsabilité, viennent aujourd'hui en demander la réformation. La Chambre des pairs qui l'avait votée s'est élevée contre elle ; soixante nouveaux pairs ont été créés à son appui ; une majorité nouvelle et puissante ne s'est pa» moins établie contre elle, et aujourd'hui il faudrait peut-êfffe encore introduire cent nouveaux pairs dans la Chambre haute pour avoir une majorité en faveur de cette loi. »
L'exemple est saisissant, et les contestations s'éteignent dans le mouvement unanime de la Chambre.
Dans cette Chambre même, à laquelle il s'adresse, de Serre constate que, s'il est difficile de former une
majorité pour une loi nouvelle, il le serait encore plus d'en trouver une pour le maintien de la loi existante, et, définissant enfin celte loi :
«Le caractère avoué de la loi du 5 février , dit-il, est d'être une loi d'exclusion, Si elle n'excluait que des individus, cela serait complètemeni indifTérent, puisqu'il importe peu que tel ou tel individu revienne dans cette Chambre ; mais elle exclut des masses, elle exclut des nuances d'opinion tout entières ; et, ce qui est plus effrayant, c'est que ce principe d'exclusion renferme en lui une puissance progressive qui, à chaque année, augmente de force et d'action. Les nuances d'opinion se rattachent évidemment à des intérêts ; les exclure, c'est exclure les intérêts de la représentation ; et l'on peut prévoir un moment où les membres de lextrème gauche qui se sont déjà donnés pour être les seuls députés légitimes, se trouveraient les seuls députés siégeant dans cette Chambre. A cette époque les intérêts jetés en dehors, exclus de la représentation, réagiraient nécessairement dans la nation. La Chambre nouvelle ne pourrait maintenir son autorité que par des lois d'oppression, des mesures tyranniques. »
Encore l'orateur suppose-t-il que cette flraciion extrême de l'opposition, dont il prévoit le succès, garderait sa pleine indépendance et n'obéirait pas à des influences extérieures, plus violentes qu'elle même. Il reprend alors la distinction qu'a faite M. Royer-GoUard entre les factions et les partis, distinction « fort juste, dit-il, et qui surtout facilite une discussion polie ».
« S'il arrivait que ce fut la faction révolutionnaire qui eût action sur la majorité des électeurs d'une partie des départements dans le système de la loi actuelle, alors la faction aurait action sur le parti ; et, sous peine de sa ruine, il faudrait que ce paiii devint l'instrument de la faction. Or le lait de l'existence de la faction révolutionnaire, de cette faction irréligieuse, immorale, amie de l'usurpation, ennemie de toute autorité légitime, de tout frein, vous a été signalé. (C'était M. Royer-CoUard lui-même qui l'avait ainsi marquée.) Elle parle dans les journaux; elle siège dans les comités directeurs. »
A ces mots, la gauche interrompt. Mais le silence se rétablit, lorsque le ministre ajoute avec sévérité :
« C'est l.a conviction qui ne résulte pas seulement de ma conscience, mais encore de ma position officielle. »
Et, se tournant vers les modérés de la gauche et du centre gauche, il leur montre dans ce progrès de la faction révolutionnaire le résultat de leur conduite aus^ bien que le présage de leur chute:
« Je dirai aux nrembres qui s'en étonnent que cette faction révolutionnaire, qui domine aujourd'hui, qui menace de dominer chaque jour davantage les élections dans plusieurs départements, leur a fait à euxmêmes sentir sa puissance ; en effet, lorsque quelques-uns de ses membres attaquaient cette faction, ils ont connu, comme ils peuvent se le rappeler, toute sa violence ; les injures, les calomnies se sont dirigées contre eux ; aujourd'hui ils servent d'alliés au parti sur lequel s'appuie la faction, et les éloges
ont naturellemcnl succédé aux injures; mais bien certainement, lorsque le devoir, que ne comprennent pas encore les honorables députés, les appellera enfin à combattre la faction, ils seront de nouveau en butte aux calomnies. Plusieurs y pourront résister; mais beaucoup seront ruinés dans l'esprit des électeurs de leur départements ; ils succomberont sous la diffiimation,. et vous verrez disparaître dé cette Chambre, non seulement les nuances qu'on dit n'être pas vues de bon œil par les nouveaux intérêts, mais encore les défenseurs les plus sincères de ces nouveaux intérêts, et en même temps les hommes qui ont donné des preuves irréfragables de leur dévouement à la royauté, dès qu'ils essayeront, comme nous le faisons aujourd'hui, d'attaquer franchement la faction. »
Les interruptions avaient cessé, et Ton n'observait plus que la profonde impression de l'Assemblée suspendue à cette puissante parole.
« Ce qui se passe aujourd'hui, continue de Serre, n'est pas tout à fait nouveau. Dans les. premiers temps de la Révolution, les hommes du jour dirent aux hommes de la veille : « Vous n'êtes pas nationaux, retirez- vous ! » Bientôt vinrent les hommes du lendemain, et par d'aussi bonnes raisons ils éloignèrent les hommes du jour pour être bientôt après chassés eux-mêmes par de nouveaux venus. Tous les intérêts légitimes se trouvant alors en dehors de la représentation, les assemblées ne purent maintenir leur autorité qu'en foulant aux pieds tous les droits, qu'en spoliant tous les propriétaires, qu'en oppri-
mant tout ce qui n'était pas elles, tout ce qui n'était pas représenté parmi elles; et, à mesure qu'elles s'épuraient, la violence augmentait dans leur sein; elle finit par des carnages qui ne cessèrent que lorsque la hacfie du bourreau se fut émoussée. »
On se rassure en disant qu'il y aurait réaction, comme il y a eu réaction après la Convention, comme il y a eu réaction après les Cent-Jours. De Serre en convient; mais la question, dit-il, est dans le temps, dans « ce temps où périt tout ce qu'il faut sauver » , et il ajoute cette réflexion pleine du souvenir de 1815:
« Les réactions chèrement achetées ajoutent de nouveaux et profonds malheurs aux révolutions qui les ont amenées, et portent souvent en leur sein des révolutions nouvelles. »
. Ces préliminaires posés, de Serre rappelle les premières vues du gouvernement : la division du corps électoral en deux ordres de collèges, et dans ces deux ordres, rélection directe, le renouvellement intégral opéré tous les sept ans, raugmcnlation du nombre des dopulés.
« Il fallait qu'il y eût des députés qui pussent défendre les intérêts menacés et combattre les factions, sans se crpiredécrédilés dans leur département et par le parti qu'ils auraient combattu et par la faction révolutionnaire. Oui, messieurs, l'équité, la justice, l'intérêt du trône, surtout de la liberté qui n'est jamais exclusive^ qui doit régner partout pour régner quelque part, le réclamaient impéricu^^ement. C'est dans ce dessein que le gouvernement proposa d'augmenter
le nombre des membres de la chambre des députés et de faire nommer cet accroissement par des collèges composés de la partie des électeurs la plus aisée, la plus indépendante et la plus éclairée... La question était de savoir si ces modifications n'étaient pas le seul moyen d'obi enir ce système de représentation lai^e et vigoureux, sans lequel, nous osons vous le prédire, vous ne résisterez jamais au mouvement révolutionnaire qui dans ce moment n'agite pas seulement une partie de la Franco, mais encore une partie de l'Europe civilisée. »
Aujourd'hui ce premier projet est retiré ; le gouvernement a été forcé par les attaques de l'opposition de l'abandonner; il lui en a substitué un autre, en l'absence de Toraleur, qui établit le système des deux degrés. Les collèges d'arrondissement nomment les candidats à la députation ; les collèges de département, parmi ces candidats, choisissent les députés.
Ce que de Serre s'attache à défendre dans ce second projet, c'est la disposition qu'il avait lui-même introduite dans le premier, c'est l'organisatmn du collège des plus imposés. Le grand reproche qu'on adressait à cette disposition, — et nul ne l'avait formulé avec plus d'autorité que M. Royer-Collard, — c'était d'être contraire à l'égalité.
« Je déclare, dit de Serre, aux honorables membres qui ont beaucoup et savamment parlé de l'égalité des droits et des suffrages, que je ne les ai pasctftnpris. Cette égalité de droits nous est d'autant plus précieuse, dit-on, qu'elle a été conquise par vingt-cinq ans de travaux et de malheurs. Sije me l'eporte aux premiers
temps de cette époque, je reconnais une sorte d'égalité, c'est-â-dire que tons les droits ayant élé foulés aux pieds, l'aire ayant été aplanie et nivelée, le despotisme s'y est Joué sous toutes ses formes et avec toutes ses fureurs. Si je me place à l'époque qui a immédiatement précédé la Restauration, alors, messieurs, je rencontre encore la même égalité, sous un aspect plus tranquille, il estvrai,mais toujours laméme égalité de servitude. Jamais une nation n'a été plus déshéritée de droits, plus dépouillée de . libertés que ne Tétait la France, au moment de la Restauration. Droits et libertés, c'est elle qui nous a tout rendu. »
Mais ces libertés n'impliquaient pas l'égalité des droits dontona parlé, égalité qui, au sens dans lequel on l'a entendue, n'existe pas.
«N'y aurait-il pas une autre espèce d'égalité, l'égalité politique, que j'appellerai la justice représentative? Oui , il en est une, et c'est celle que détruit la recherche de l'égalité numérique, c'est celle que détruit la loi du 5 février. Cette égalité politique consiste en ce que tous les droits et tous les intérêts qui en sont la source soient également protégés, défendus, représentés dans cette Chambre ; et, de tous ces droits, je n'en excepte aucun y depuis les intérêts de la monarchie qui appartiennent à tous, jusquà Vintérêt du dernier des citoyens. Mais, messieurs, que signifient (et toute la question politique est dans ce mot), que signifient des intérêts et des droits également protégés et défendus? Ou cela ne signifie rien, ou cela signifie des intérêts ou des droits suffisamment défendus. Or, partant de ce point incontestable.
demandez- VOUS dans un gouvernement libre qui, par sa nature, tient jusqu'à un certafn point au gouvernement populaire, qui met les masses en fermenta, tion, en mouvement, demandez-vous quels sont les intérêts les plus exposés à la cupidité, à l'envie, aux attaques, aux envahissements, et vous verrez quels sont ceux que la loi politique doit particulièrement protéger et défendre, sous peine de manquer à la véritable égalité, à la justice politique. »
Il interroge ici les historiens, les publicistes, les hommes d'État; il montre, d'après Rousseau luimême, la loi romaine accordant la prépondérance aux plus riches.
«... Je sais bien qu'on a rappelé (c'était encore M. Royer-CoUard) ce mot d'un historien, que Servius TuUius avait admirablement trompé les Romains ; il les avait trompés, messieurs, comme Lycurgue trompa Sparte, tous deux en assurant à leur patrie des siècles de vertu, de puissance et de gloire. »
Mais on rejette avec dédain « cette loi de hiérar chie, dégradation, de subordination », qui se rencontre dans tous les ouvrages de la nature ; on parle d'un avenir nouveau, d'une société nouvelle qui n'a rien de commun avec le passé, et qu'annoncent déjà les républiques fédérales des États-Unis.
c< Messieurs, répond de Serre, quiconque étudiera l'art de gouverner dans le cœur humain autant que dans l'histoire, trouvera toujours cet art soumis aux mêmes règles, dérivant des mêmes besoins et des mômes passions. Pour moi, je regarde attentivement autour de moi, et retrouve partout le vieil homme et
ses vieux péchés. Ces lois communes à tous les temps, à tous les pays, à tous les peuples qui ont duré, ces lois contre lesquelles, et je pourrais reprendre notre propre expérience depuis trente ans, contre lesquelles nous n'avons jamais péché impunément, régiront les sociétés futures comme elles ont pendant six mille ans régi les sociétés anciennes : elles les régiront jusqu'à ce que l'homme soit changé. — Je recule donc devant ces doctrines hardies; je ne consens pas à lancer ainsi les destinées de mon pays dans le vide de l'espace, et je réclame à la fois et des conseils plus prudents et des guides plus circonspects. »
Ces lois générales, d'ailleurs, sont-elles une nouveauté pour la France? De quoi s'agit-il enfin? De savoir s'il y aura des collèges de département et des collèges d'arrondissement. Celte division ne date pas du projet de loi ; elle date de TanX, d'uneépoqueoù si la liberté était une corde détendue, celle de V égalité était toujours frémissante, si bien que l'on repoussait alors l'institution de la Légion d'honneur comme contraire à cette égalité. Les élecleurs des grands collèges étaient élus , il est vrai, mais seulement parmi les six cents plus imposés du département. Cette organisation a duré sous l'Empire; elle a subsisté jusqu'à la seconde Restauration, sans que personne s'en soit plaint. Elle est n^e, pour ainsi dire, de la Révolution; comment donc oser voir en elle une œuvre dé contre-révolution? On a voulu effrayer les esprits, mais le ministre déclare que le gouvernement n*a jamais été asservi à aucun parti.
« Le gouvernement... ne repousse aucun appui; il accepte quiconque veut l'aider à gouverner dans les bornes de la modération et de la justice... Le triomphe d'un parti, funeste au pays, ne tarderait pas à l'être à ce parti lui-même; mais, il faut bien le dire, nous sommes tous Français ! 11 n'y a, il ne doit y avoir d'exclusion, d'exhérédation pour personne; car, ne vous y trompez pas, on commence par exclure, et Von, finit toujours par proscrire. »
De Serre achevait à peine ces paroles, qu'on le vit défaillir. Un grand nombre de membres demandent la suspension de la séance; d'autres, le renvoi au lendemain. Un siège est porté à la iribune. Le garde des sceaux y prend place quelques minutes ; puis il se lève et annonce l'intention de continuer.
11 avait terminé sa démonstration : mais il voulait, après avoir fait justice des reproches, ouvrir la voie à un accord. 11 repousse toute idée d'un troisième projet; il déclare que, si l'on continue à repousser le premier projet, il n'en connaît pas de meilleur que celui qu'ont, en son absence, présenté ses collègues ; mais, croyant voir à divers signes qu'un certain nombre des membres regrettent l'abandon du projet primitif, de ce projet qui établissait sur la base de l'élection directe l'organisation des deux collèges et l'augmentation du nombre des députés, il les interpelle, il les engage à formuler leur pensée; il fait entendre que dans le retour à ce premier plan se trouverait le seul moyen d'opérer « cette véritable, cette grande, cette honorable et unique coneiliation
qui n'existe nullement dans la proposition de M. Camille Jordan. »
« C'est à vous maintenant, messieurs, conclut-il, à décider dans votre conscience et dans l'intérêt de votre pays, inséparable de celui de la royauté. Nous croyons que vous êtes placés à ce moment décisif où vous pourrez vous élancer vers une prospérité grande et durable, ou rentrer de nouveau dans l'effroyable carrière des révolutions. Le ministère auquel je m'honore d'appartenir vous a présenté tous les moyens que sa conscience et son dévouement au roi et au pays pouvaient lui suggérer pour sortir de cette crise difficile. Lui demander un troisième projet n'est pas une demande sérieuse. Le gouvernement ne vous a point abandonnés ; ne vous abandonnez pas vousmêmes. »
Il était nécessaire de reproduire, avec quelque élendue, les principaux fragments de ce grand discours;' car il donne son vrai caractère à la pensée politique dont s'inspirait de Serre, et si on le rapproche du discours qu'il avait prononcé en 1816 sur la loi des élections, on reconnaîtra qu'au fond cette pensée n'avait pas varié. C'était toujours, avec le même sentiment royaliste et libéral, la même conviction sur les conditions nécessaires pour garantir à la fois la sincérité et la durée, la modération et la force du gouvernement représentatif.
Précisément parce qu'il ne cessait de concilier ces intérêts divers, parce qu'il faisait leur part, dans ce que chacune d'elles avait de juste, aux deux grandes opinions qui divisaient les esprits, ce dis-
i78 LE COMTE DE SERRE.
cours avait successivement ému dans la Chambre
des passions contraires. L'étonnement, Tadhésion, rimpalicricef les applaudissements se produisaient tantôt adroite, tantôt à gauche; parfois un asseniirncînt général emportait rassemblée, lorsque l'orateur, avec cette logique serrée et animée qui saisissait tout ensemble rintelligence et le cœur, avait r(;ndu visible, dans une démonstration, dégagée de lonte piévention personnelle, la vérité qu'il voulait établir. Mais, dans tous les rangs, la surprise fut grande, lorscpic de Serre fit entrevoir la possibilité de nwenir au projet primitif du gouvernement. Les centres désiraient l'accord; l'extrême gauche le redoutait, tout en se flattant du désarroi que ce changement de plan jetterait dans la majorité. La droite était agitée : ses membres les plus ardents interpellaient les ministres, partagés eux-mêmes entre des impivssions diverses, n'osant pas désavouer de Serre (h)nt IVloquence était leur force, mais étoanés et inquiets de sa motion conciliatrice. Ils craignaient qu'elle ne leur enlevât l'appui de la droite, et le duc de Uiohelieu, dans sa loyauté émue, avait peine à dissinmler son mécontentement.
Le vote de la dmite ne suffisait point pour le succès de la loi ; il lui fallait encore Tappoint de ces Toix indiVises« de ces opinions moyennes dont les majorités sont portées à ne pas tenir compte cl dont aucune ne peut se passer, iVesl là ce que de Serre avait dénuMo tout d'ahonl; jugeant une transaction nèce»sanw il en pnt rinitialiveau meilleur moment, c'està-diix' dans toull*êclat de son triomphe oratoire.
collègues et les chefs de la droite se rendirent bientôt à son aids : ils lui laissèrent la direction du mouvement qu'il avait commencé sur le champ de bataille.
Cependant la discussion suivit son cours, et l'on ne s'aperçut pas que la conciliation eût fait des progrès. Le l^'juin, l'amendement de M. Camille Jordan fut mis aux voix. 11 fut repoussé par 135 boules noires contre 123 boules blanches. La gauche était irritée et consternée ; des paroles blessantes s'échappèrent de ses bancs, tandis que les droites, satisfaites de ce succès, mais sentant qu'il n'était pas définitif, gardaient le silence.
Deux mouvements contraires se développaient au dehors, peadant que les députés continuaient leurs délibérations. Les modérés de l'opposition engageaient des pourparlers avec le cabinet, ou plutôt avec de Serre; les violents, pressentant leur défaite dans un accommodement, cherchaient dans les troubles extérieurs un moyen de peser sur la Chambre.
L'agitation avait commencé parles ovations faites au marquis de Chauvelin. Singulier héros de liberté que ce sceptique homme d'esprit, tour à tour maître de la garde-robe de Louis XVI, ambassadeur de la royauté constitutionnelle en Angleterre, et acceptant delà république la mission de notifier la mort de l'infortuné.
prince au Foreign-Office qui, pour toute réponse, lui enjoignit de quitter immédiatement le territoire; ressaisi, après le 18 brumaire, par Bonaparte dont ses hommages avaient été solliciter les regards jusqu'en Ilalie, et devenu successivement, sous son règne, préfet et conseiller d'État. Ses anciens collègues du conseil racontaient plaisamment que lorsqu'il lui arrivait de prendre la parole devant Napoléon, son premier soin était de se retourner vers ses voisins et de leur demander si l'empereur avait paru content. Louis XVllI l'avait nommé conseiller d'Etat honoraire en 1814 ; mais il aurait voulu, disait-on, recouvrer à la cour la charge qu'il occupait au|)rès de Louis XVI, et Ton attribuait au refus du roi l'opposition du député.
Quoi qu'il en soit, le marquis de Chauvelin était, à l'heure présente, Tidole des étudiants. Chaque jour il se faisait conduire à la Chambre dans sa chaise à porteurs, escorté d'une bruyante jeunesse, aux cris de : Vive Chauvelin ! vive la Charte ! Les rassemblements qu'avait provoqués sa venue grossissaient aux approches du palais Bourbon; les manifestations se produisaient sur le passage des députés, favorables ou injurieuses selon qu'on les supposait advei saires ou partisans du projet ministériel, et les propos qui se tenaient dans les groupes annonçaient, hautement l'espoir que le pays résisterait, si la loi était volée.
Les représailles étaient inévitables. Le 2 juin, des officierai de la garde, des gardes du corps, en habit de ville, armés de grosses cannes, vinrent se mêler
aux groupes; les cris de Vive le Roi! répondirent aux cris de Vive la Charte! Des députés de la gauche furent à leur tour injuriés, mallraités ; quelques-uns, comme M. de Chauvelin lui-même, obligés de crier ViveleRoULes attroupemeTils,les rixes, les désordres, se multipliaient; il était temps que le gouvernement intervînt. Les gardes du corps furent' consignés. Le duc de Richelieu, dont les ordres avaient été méconnus sur ce pioint, se rendit lui-même à leur hôtel pour renouveler verbalement ses instructions écrites. La gendarmerie et les régiments de la garde furent mis en mouvement, les forces militaires placées sous le commandement du maréchal Màcdonald.
Un déplorable événement, la mort d'un étudiant, le jeune Lallcmand, tué dans une collision par un soldat, avait exalté le parti insurrectionnel qui de rémotion populaire espérait faire sortir une révolution. Des généraux de l'empire, revenus de l'exil, des survivants de la Convention, comme Félix Lepe'letier, des officiers à demi solde, s'étaient répandus dans les faubourgs, recrutant des agents, suscitant les inquiétudes, s' efforçant de provoquer un soulèvement. Pendant huit jours, les rassemblements se renouvelèrent; dissipés sur un point, ils se reformaient sur un autre, s'étendaient sur les boulevards, à la Bastille, dans les quartiers populeux, se dirigeaient ensuite vers les Tuileries, sous l'inspiration de chefs qui, pendant que les orateurs de la gauche s'indignaient à la tribune contre les intentions qu'on leur prêtait, cherchaient visiblement à recommencer les scènes du 20 juin et du 10 août.
Les violences parlementaires accompagnaient les désordres de la rue.
La tactique de l'opposition était d'empêcher le vote de la loi, en provoquant la suspension des séances, et comme il arrive souvent, les fauteurs de troubles obtenaient, dans cette occurrence,. l'inconscient et funeste appui des hommes les plus pacifiques. Parmi les députés de la gauche, quelques-^uns, comme M. Manuel, M. d'Argenson, M. Beauséjour, M. de Lafayette, étaient d'intelligence avec les agitateurs. Us faisaient parti du comité directeur qui encourageait la sédition; ils en épiaient les suites, en espéraient le succès; parfois même, avec ces retours de générosité qui se mêlaient à ses aversions les plus déclarées, M. de Lafayette, sûr delà victoire, se préoccupait des moyens de sauver les ministi*es, qu'il voyait déjà proscrits. Personne, au contraire, n'était plus étranger aux factions que M. Camille Jordan. Il aurait condamné, s'il Teût soupçonnée, la connivence de ses collègues, et pourtant il était le premier à les seconder par l'ardeur de ses attaques contre le gouvernement.
Ce fut lui qui ouvrit le feu, dans la séance du 5 juin. Il déclara que les outrages, dont la représentation nationale avait été l'objet, lui rappelaient les événements qui avait précédé le 18 fructidor, et adjura la Chambre d'ajourner le vote du procès- verbal, et de suspendre ses délibérations jusqu'à ce qu'elle eût reçu du cabinet des explications satisfaisantes. M. Laffitte, M. Lcseigneur, M. de Girardin, M. Casimir Périer, M. Benjamin Constant, M. Kératry, M. Méchin, ap-
U BATAIUE DK ÉLECTIONS. 183
puyent la motion , et viennent successivement raconter les faits dont ils ont été témoins ou victimes, en s'attachant à faire peser la responsabilité des désordres sur le parti royaliste.
De Serre monle à la tribune.
II était demeuré, malgré ses souffrances, à son poste, et, tant que dura la lutte, il la soutint au nom du gouvernement.
~ 11 reconnaît les désordres commis, tout en signalant l'inexactitude et la partialité des récits qu'on vient de faire à la Chambre. II déplore que les factions contraires aient pris pour mots d'ordre les cris séparés de Vive la Charte ! vive le Roi ! « ... car c'est surtout des choses les plus saintes, dit-il, qu'on abuse avec le plus de danger. » Il ajoute que la justice est saisie, et que des mesures sont prises pour dompter la rébellion, de quelque côté qu'elle vienne :
« Dans cet état des choses, s'écrie-t-il, j'ose dire qu'il serait indigne de la Chambre de donner une sorte de signal de détresse publique, de créer une agitation qui n'existe pas, qui n'existe pas du moins dans la masse de la population... Ce qui convient à la Chambre, c'est de maintenir en elle le calme, qui est luimême une garantie de la tranquillité publique ; c'est de ne pas souffrir que l'agitation s'élève dans son sein pour la répandre au dehors. »
La parole du garde des sceaux était restée grave et mesurée. Elle s'anima bientôt sur une réplique de M. Camille Jordan qui, soutenu par les orateurs de la gauche, réclama avec une nouvelle insistance la suspension des débats. Tout en appelant de Serre
« un grand citoyen », M. Jordan lui reprocha amèrement d'avoir parlé sans émotion des attentais commis contre la représentation nationale. Ce « calme inaltérable », cette « impassibilité stoïque », cette disposilion marquée à excuser les agresseurs, qu'il s'étonnait de relever dans le garde des sceaux, ne faisaient qu'attester à ses yeux l'influence du patrti sous le joug duquel le ministère s'était placé.
Le Irait blessa au vif de Serre, qui le releva rudement :
« J'accepte pour autant d'éloges une partie des reproches qui me ^ sont faits par l'honorable préopinant. Il peut être dans son rôle et dans son caractère d'être sensible, éloquent, véhément, passionné môme, il est de mon devoir de demeurer calme, ferme, impartial... J'ai été obligé de parler de partis, de factions. Je dirai que j'en puis parler avec impartialité, parce qu'on m'a toujours vu également prêt à combattre les uns et les autres, et incapable de plier sous le joug d'aucun; et je repousse ces indignes suggestions par = lesquelles on voudrait . faire croire que le ministère est asservi à un parti. Il faut rendre les armes égales dans l'attaque ou la défense. Si vous cherchez à chaque instant à déconsidérer le ministère du roi, en disant qu'il est courbé sous le joug d'un parti, nous vous dirons à notre tour, nous aurons le droit de vous dire : c'est vous qui êtes vousmêmes sous le joug de telle faction, et c'est la faction qui vous fait parler. »
La Chambre finit par voter le procès-verbal ; mais on avait perdu une séance et, comme le disait
M. Bourdeau, c'était là le premier objet que Topposilion avait en vue.
Le lendemain, le même débat recommençait.
De Serre, dominant toutes les attaques, obtint encore que la Cliambre votât le procés-verbal et reprît la discussion. La gauche fit mine alors de se retirer: « Pour que la chose soit bien nette, s'écria M. Casimir Périer, nous déclarons que nous ne délibérons pas; nous sommes sous l'oppression. » -
Mais, comme la Chambre demeurait en nombre, la retraite de l'opposition ne faisait que faciliter la continuation des débats . Déjà le premier article de la loi était voté, et M. de Courvoisier annonçait un amendement qui pourrait, si le gouvernement y consentait, terminer la lutte. Cet amendement n'était qu'un retour au projet primitif du cabinet; il établissait les collèges de déparlement et Jes collèges d'arrondissement, en donnant à chacun d'eux le droit d'élire directement ses députés.
Les membres de la gauche reprirent aussitôt leurs places, et M. Benjamin Constant, oubliant, au milieu des rires de la droite, son refus de délibérer, demanda compte aux ministres du silence qu'ils gardaient devant l'ouverture de M. de Courvoisier.
De Serre se leva pour répondre. Il rappela que le gouvernement n'avait abondonné son premier projet que parjce que l'opposition avait « jeté les hauts cris », en dénonçant ce projet comme une trahison. C'était aux membres qui, après avoir attaqué ces dispositions, paraissaient y revenir, à les reprendre, à les rédiger, à leur procurer l'appui d'une « très vaste
majorité. » Le gouvernement verrait alors, mais alors seulement, ce qu'il avait à faire.
Ces paroles produisirent une sensation extraoïdinaire. Chacun croyait la transaction déjà faite, et dans tous les rangs, selon qu'on espérait ou qu'on redoutait un accord, qu'on admettait la sincérité des propositions ou qu'on y soupçonnait un piège, les impressions étaient diverses et vives.
M. de Courvoisier présenta son amendement. Il le soutint avec chaleur, comme le moyen assure de rendre la paix au pays.
Aux termes de cet amendement, la Chambre des députés était composée de 460 membres, entre lesquels 298 nommés par les collèges d'arrondissement et 172 par les collèges de département. Les collèges de département étaient formés des plus imposés, en nombre égal au quart de la totalité des électeurs ; les collèges d'arrondissement, de tous les électeurs domiciliés dans l'arrondissement.
On se trouvait de nouveau ramené, après six mois de vicissitudes et de combats, aux grandes lignes du projet que de Serre avait conçu.
La négociation avait marché du même pas que la lutte, et le même homme avait tout conduit.
Exemple qui prouve, une fois de plus, que la modération n'exclut pas la force, et que les hommes de transaction savent aussi être des hommes d'action. Nul n'avait montré contre les factieux plus de vigueur que de Serre. Mais, inflexible contre les ennemis, il s*e(forçait de rallier les dissidents ; il agissait à la fois sur ses collègues et sur ses adversaires, posant les
limites à la résistance comme aux concessions. Son énergie contre le désordre plaidait auprès du ministère et de la droite la cause de sa modération. Sa modé^ ration, dominant les exigences de son propre parti, donnait au centre gauche Texplicalion d'une énergie qu'inspiraient, non d'étroits préjugés, mais des périls certains.
Les conférences se poursuivirent, de jour et de nuit, entre de Serre et les modérés des deux camps. Toutes les réunions étaient sur pied ; M. de Villèle, entraînant M. Corbière, finissait par obtenir l'adhésion de la droite à l'amendement Courvoisier, et en informait le garde des sceaux. Les gauches se divisaient ; la réunion Laffitte adoptait l'amendement à la suite d'un orageux débat, et l'on annonçait que la majorité de ses membres la quittait pour se joindre au groupe Ternaux qui ralliait le centre gauche.
En même temps, les troubles s'aggravaient au dehors, et l'opposition, reprenant sur le procès-verbal sa motion accoutumée, réclamait de nouveau, dans la séance du 7 juin, la suspension des débats, en alléguant que la Chambre n'élait pas libre. M. Beauséjour,M. Benjamin Constant, M. Laffitte, M. Demarçay, M. Casimir Périer, se succédaient à la tribune, témoignant par Temportement de leur langage contre cette oppression prétendue de la Chambre, exaltant la sagesse de la population, imputant les cris factieux à la police et les désordres aux troupes. On sait aujourd'hui ce que valent ces accusations, devenues banales à force de s'être reproduites contre tous les gouvernements réguliers ; c'est une souffrance de voir s'y
associer un homme tel que M. Casimir Périer. Lui aussi, devenu chef du cabinet, devait les essuyer, dix ans plus tard. Elles Tinflignèrent alors, et il bondit pour les repousser. Mais elles n'étaient pas plus révoltantes, dirigées contre lui, que dirigées par lui contre le loyal ministère du duc de Richelieu.
Ce fut encore à de Serre qu'il appartint de venger le gouvernement :
c( Je ne m'arrête pas, dit-il, à celle assertion répétée, et qui fait cependant le prétexte de ces longues discussions : savoir que la Chambre, à raison des circonstances extérieifles, n'est pas libre dans ses délibérations... Je dirai toutefois que je commence à craindre qu'elle ne cesse d'être libre, et que la cause n'en soit pas extérieure, mais intérieure. Je crains qu'une partie de ses membres ne la subjugue, et ne la mette dans l'impuissance de remplir ses fonctions et ses devoirs, fonctions et devoirs qui deviennent tous les jours plus importants et plus impérieux. »
Il reprend ensuite le récit des désordres qui troublent quotidiennement la capitale, et, portant l'attaque dans le camp de l'opposition, il lui en demande compte à elle-même.
• «... Supposez, messieurs, de tels mouvements existant dans une autre ville, et tachez de vous séparer un instant, par la pensée, des circonstances dans lesquelles vous êtes. Quels seraient les moyens de favoriser le but de CCS mouvements, d'en augmenter l'intensité ou la violence, et d'en accélérer la crise extrême ou le résultat funeste, quel qu'il puisse être?
Il y aurait deux moyens : le premier, d'excuser ces mouvements populaires, ces attroupements, d'oser même en faire Téloge; le second, d'altaquer en sens divers toutes les mesures prises par l'autorité et par les agents^de l'autorité pour réprimer ces mouvements populaires; de sorte que ceux qui s'ameulent, ceux qui troublent la tranquillité publiques qui cherchent à nous remettre sur la route des révolulions, fussent présentés comme des opprimés, comme des victimes; et que ceux-là, au contraire, qui emploient tous les moyens et tous les ménagements possibles pour réprimer ces mêmes mouvements, ces mêmes émeutes, fussent présentés au peuple comme ses ennemis, comme ses oppresseurs, comme ses assassins. Eh bien, demandez-vous à vous-mêmes si l'on emploie ou non parmi nous, et dans cette Chambre, l'un et l'autre moyen de favoriser, d'accroître la sédition. »
La gauche s'agitait sous cette démonstration dont elle ne pouvait écarter l'évidence; de Serre se retourne alors vers ses contradicteurs :
« Il ne peut y avoir qu'un juge entre vous et moi : c'est la Chambre. »
— C'est la nation ! dit une voix à gauche.
« Une telle réponse, s'écrie l'orateur, me donnerait trop d'avantages : c'est évidemment toujours le même système. On rejette toute autorité légale, même la plus respectable. La Chambre elle-même, cette autorité populaire, on la récuse; on en appelle à la nation, et la nation, dans votre sens, c'est l'insurrection, c'est la révolte. C'est comme cela qu'on
l'entendait dans le cours de la Révolution, c'est comme cela qu'on voudrait encore le faire entendre aujourd'hui. Quand une insurrection s'est portée aux derniers excès, qu'elle a renversé les pouvoirs existants, elle cesse d'être regardée comme insurrection par ceux qui s'empressent de succéder au pouvoir ; ils l'appellent alors la volonté de la nation. »
C'est là le péril dont la Chambre est menacée, péril que de Serre s'attache à lui mettre sous les yeux, mais en lui donnant l'exemple de la fermeté qui pourra le conjurer.
c( On renouvelle sans cesse cette accusation que nous calomnions la France, la nation, les citoyens de Paris, et Ton a pris pour exemple les circonstances du 20 juin et du 10 août 1792. Messieurs, ce ne sont pas des citoyens de la capitale qui ont fait le 20 juin ou le 10 août; ce ne sont pas eux qui ont commis toutes les horreurs qui ont souillé la Révolution. Elles ont élé commises malgré eux, et si votre fermeté ne soutenait pas le gouvernement armé contre les agitateurs et les factieux, il pourrait arriver que, malgré les bons citoyens el contre eux, se renouvelassent les mêmes crimes et qu'on nous conduisit aux mêmes résultais. »
Il adjure la Chambre de mettre fin à ces débats, et de résoudre les grandes questions dont elle est saisie.
« La situation tout entière doit être présente à vos esprits ; tout ce qui la prolonge l'aggrave infiniment, et dès ce moment, après tout ce que vous avez laissé dire ici, comptez que vous êtes associés à notre responsabilité. »
Des acclamations accueillent ce vigoureux langage. Le procès-verbal est adopté malgré les efforts de M. Benjamin Constant, et la discussion s'ouvre sur l'amendement de M. de Courvoisier.
Mais une autre surprise attendait la Chambre.
M. de Courvoisier demande la parole pour expliquer sa^roposition. Il déclare qu'il n'a pas voulu, comme quelques personnes F.ont supposé, établir le double vote, c'est-à-dire accorder aux plus imposés, membres du collège de département, le droit de voter aussi dans le collège d'arrondissement, et, pour prévenir tout malentendu, il ajoute à son amendement une phrase qui leur refuse formellement ce droit.
De Serre répond aussitôt que l'amendement n'ayant fait que reproduire une disposition du premier projet du gouvernement, on a dû croire qu'il avait le même sens et qu'il impliquait dès lors, comme ce projet, le double vote.
« ... Le gouvernement, ajoute-t-il, n'a tendu de pièges à personne. On s'est mépris, dit-on; la méprise est incroyable. J'en suis affligé mais il n'y a rien de fait. Le gouvernement tient jerme dans la défense du projet de loi soumis à la discussion de la Chambre. »
Une agitation bruyante succède à ces paroles. L'espérance d'un accord tombe encore une fois ; l'opposition triomphe, lorsqu'un député du centre gauche, M. Boin, reprend, en y joignant la clause du double vole, l'amendement abandonné par M. de Courvoisier.
La fermeté du gouvernement et le besoin d'en finir ramenèrent promptement les esprits à une con-
cilialion. Les doctrinaire^, aux suggestions de qui on attribuait le changement de M. de Courvoisier, se rallièrent eux-mômes à la proposition dcM. Boin. M. Royer-CoUard, qu'une indisposition tenait depuis quelques jours éloigné des séances, écrivait, le 8 juin, à de Serre : « Je vais faire effort aujourd'hui pour aller conseiller le double vote; si je pouvais, je l'appuierais à la tribune d'une ou deux phrases. »
La gauche, soutenue par M. de la Bourdonnaye et quelques membres de l'extrême droite, fit de vains efforts pour arrêter ce mouvement. M. Casimir Périer ayant prononcé les mots de « capitulation déshonoranle », un membre du centre gauche, qui, au début de la discussion, avait pris parti contre le gouvernement, M. Admirault, les releva vivement. « Ce n'est poinl, dit-il, une capitulation déshonorante, c'est une conciliation entre le trône et le peuple. »
Autant de Serre avait mis de décision à repousser les changements proposés par M. de Courvoisier, autant il déploya d'habileté et de modération pour faire passer l'amendement de M. Boin. Il déclara bien haut qu'il n'entendait pas se séparer de la droite dont le concours avait jusque-là soutenu le gouvernement; mais il fit appel à toutes les nuances de l'opinion modérée, et exprima l'espoir qu'elles se grouperaient autour de l'amendement.
« Si nous ne pouvons nous flatter de réunir la presque unanimité de cette Chambre, nous obtiendrons au moins, dit-il, cette majorité large qu'il serait si désirable de rallier à une loi fondamentale. »
employés pour la réprimer. Oui, messieurs, de soutenir un pareil système à organiser ici même la révolte, il n'y a qu'un pas. »
Il rentre alors dans l'examen des accusations, il les réfute, il leur oppose les faits consignés dans les procès-verbaux dressés par Tautorité, procès-verbaux dont la gauche interrompt la lecture par ces mots : C'est la police. Il ajoute, non sans jeter quelque trouble dans les rangs de ses adversaires,que le gouvernement sait que les mouvements ont une direction, qu'il en recherche les auteurs et qu'il espère en avoir bientôt les preuves matérielles.
a Maintenant, messieurs, reprend-il, que pensez vous de tous les efforts faits pour enflammer les esprits, pour les rendre plus indomptables, pour les pousser aux dernières extrémités, pour diriger toute l'animadversion contre le gouvernement qui cherche à réprimer la rébellion, pour ajouter aux malheurs, à l'effusion du sang? Nous la redoutions, messieurs, cette effusion du sang aux premières paroles incendiaires qu'à notrç arrivée dans 'cette Chambre nous entendîmes proférer; nous nous élançâmes à la tribune et nous dîmes : a Si la révolte éclate, le sang versé retombera sur vous. » Que pensez-vous de ces attaques violentes dirigées contre des lois que vous avez vous-mêmes rendues dans cette session? Je dirai qu'alors, loin de vous, je voyais avec douleur rendre ces lois qui ne me paraissaient pas suffisamment nécessaires, mais dont les événements d'aujourd'hui ne justifient que trop bien la nécessité. J'en appelle à la conscience de la Ghambi^, si dans cette
circonstance le gouvernement était désarmé, et si Ton pouvait, avec la licence des journaux, souffler le feu flagrant de la rébellion, je vous le demande, où en serait la royauté, où en serait la patrie? »
Mais, en défendant l'action du gouvernement, de Serre proteste contre l'idée de Tisoler des Chambres, et c'est vraiment le ministre qui soutient contre l'opposition les principes d'un pays libre.
c( Je n'ai qu'un mot à dire sur la proposition qui vous est faite de suspendre vos délibérations. Ce n'est qu'un prétexte sans doute, mais c'est un honteux prétexte ; ce qu'on vous propose serait une lâchelé. Si véritablement il y avait danger pour vous, il ne faudrait pas suspendre vos délibérations ; il faudrait faire ce que font en tout pays les assemblées délibérantes dans les circonstances périlleuses : elles se déclarent en permanence. C'est alors que les grands conseils nationaux entourent le trône de leurs forces et de leurs secours. »
On demande aussitôt la clôture. Mais les chefs de la gauche veulent continuer le débat, ils déclarent avoir des faits nouveaux à communiquer, La plupart des membres ont quitté leurs places ; les interpellations se heurtent et se croisent. Effrayés des iàuites de ce tumulte, quelques députés de la droite et du centre proposent le comité secret. Ils sont vivement appuyés par M. Casimir Périer et par un grand nombj*e des membres de la gauche.
C'est encore de Serre qui se lève contre la proposition. C'est lui, membre du ministère, qui réclame
la pleine lumière pour les explications du gouvernement.
La proposition est abandonnée, malgré les efforts de M. Casimir Périer, cinq membres ne se trouvant pas pour la signer.
Alors recommence, de la part de M. Benjamin Constant, un long réquisitoire contre les actes du gouvernement. La Chambre l'écoute d'abord, bien qu'impatiente; mais son indignation éclate, lorsque l'orateur entreprend la lecture d'une lettre anonyme qui prête les excitations les plus meurtrières aux officiers de la garde.
De Serre parait de nouveau à la tribune. Son discours fait connaître, en les réfutant, les accusations qui étaient portées contre le gouvernement et contre l'armée.
« C'est à regret, messieurs, que je reprends la parole dans une discussion qui est évidemment sans aucun but utile ; mais je ne puis laisser absolument sans réponse tant d'allégations fausses et mensongères du préopinant. Je ne répondrai pas à ses insultes ; il les adresse à la Chambre comme au ministère, et je puis n'y donner aucune attention ; c'est aussi un système trop absurde pour que j'aie besoin de le combattre, que de prétendre que ce sont ceux qui ont voulu des modifications à notre système électoral, qui sont les auteurs des mouvements et de la sédition. »
L'opposition avait contesté les documents officiels, après en avoir réclamé, dans de précédentes séances, la communication.
a Soyez donc d'accord avec vous-mêmes, continue de Serre. Vous demandez qu'on vous communique des rapports, et aujourd'hui vous vpus plaignez de ce que je vous lis un procès-verbal authentique. J'affirme qu'il est d'une fausseté également atroce et perfide que les troupes du roi soient à la disposition de qui que ce soit, hors des officiers et commandants nommés par le roi ; qu'il est de la même fausseté que les troupes aient été enivrées et encouragées à l'assassinat et au meurtre; qu'au contraireces troupes, outragées dans cette Chambre, attaquées par des séditieux, ont eu besoin d'être modérées et contenues par les efforts de leurs chefs. Ce n'est qu*après avoir fait usage pendant plusieurs heures de la persuasion par les ofSciers de police, de la gendarmerie, qui parait plus propre à dissoudre les rassemblements, et de la garde nationale, dont l'action a quelque chose de paternel à l'égard des citoyens, c'est, dis-je, lorsque tous ces moyens ont été inutiles, lorsque l'attroupement en venait aux dernières violences, c'est alors, et alors seulement, qu'après des sommations réitérées, les troupes régulières ont été employées. Il est d'une injustice odieuse de vouloir, dans de pareilles circonstances, accuser un ministère, qui fait tous les efforts possibles pour comprimer les factieux. »
Ce fut la dernière lutte. La gauche protesta de nouveau contre la clôture; M. Beauséjour et M. Benjamin Constant réclamèrent désespérément le comité secret.
La Chambre, à une grande majorité, ferma les dé-
bats, vota le procès-verbal et reprit la- discussion de la loi.
Elle se prolongea jusqu'au 18 juin. La bataille des élections^ suivant le mot du général Foy S avait duré en tout près d'un mois. De Serre intervint à plusieurs reprises dans l'examen des articles ; mais l'émeute dans les rues, l'opposition dans la Chambre, avaient épuisé leurs feux. On arriva au milieu d'une sorte de calme, au vote sur l'ensemble du projet.
La loi fut adoptée le 12 juin par 154 voix contre 95.
« Si ça ne finit, je finirai, écrivait, le 8 juin, de Serre à M. Royer-CoUard; je suis abîmé. » En même temps, un témoin de ces débats mémorables mandait à M. de Montlosier : « M. de Serre se tue; mais il est impossible de se tuer plus noblement et plus admirablement. x> Cette impression, trop promptement effacée du cœur de ceux qui profitèrent le plus des efforts du vaillant* athlète, est demeurée dans le souvenir des contemporains. Nul ne l'a mieux caractérisée que le feu duc de Broglie : «. Il fit tête à tout et à tous, a-t-il écrit dans ses Mémoires, avec un degré d'intrépidité, de sang-fioid, d'énergie, de présence d'esprit, d'à-propos, qui n'a jamais été égalé peut-être, et cer^ tainement jamais surpassé dans aucune assemblée délibérante, rendant coup pour coup, raison pour raison, sarcasme pour sarcasme, invective pour invec tive. La lutte était homérique*.» Ajoutons, à Tencbutre
*■ « Nous sortons à peine de la bataille dés élections, tous harassés, tous concentrés, tous fatigués... » Séance du 14 juin 1820.
* Cité par M, Guizot dans son article sur U duc Victor de Broghe. {Revtie des Deux Mondes, 1871, p. 285.)
des déclamations du temps, que jamais, en des conjonctures plus difficiles, la discussion n'avait été plus libre ; ce fut le ministre de la royauté qui défendit les droits de la tribune contre l'opposition, en décidant la Chambre à ne pas suspendre ses séances et à les maintenir publiques *.
Deux jours après le vote de la Chambre des députés, la loi était portée à la Chambre des pairs. Le débat fut court, mais élevé et grave. M. de Montalivet, M. Daru, M. Germain, M. de Ségur, M. de Barante, développèrent, avec des nuances diverses, leurs objections contre le projet. Tout en critiquant certaines dispositions, le duc de Broglie, avec sa loyauté ordinaire, se sépara de ses amis de l'opposition pour soutenir les principes fondamentaux de la loi. Il définit le caractère, les conditions, le but de la loi des élections, en des termes qu'il faut rapprocher du discours du garde des sceaux et que devront, dans tous les temps, méditer ceux qui auront mission de régler l'organisation du suffrage dans un pays libre.
On a raconté qu'au sortir d'une de ces terribles séances où il avait, à force de courage, enlevé l'adhésion de la Chambre, de Serre fut ramené presque évanoui à la chancellerie. Il resta quelque temps
* « Au milieu de ce grand irouble, a dit M. Guizot, ce fut le mérite du cabinet de 1820 de maintenir la liberté des délibérations législatives, en réprimant les mouvements populaires, et déjouer en même temps son rôle dans ces orageuses délibérations, avec persévérance et mesure. » (Mémoires, t. I, p. 227.)
morne, silencieux, comme insensible aux embrassements de sa famille el aux félicitations de ses amis ; puis, regardant avec tristesse autour de lui : « Cette loi, dit-il enfin, donne dix années de répit aux Bourbons, dix années de prospérité à la France ^ »
L'événement a fait de celte prévision une prophétie. Etait-ce donc que de Serre n'étendait pas au delà de ce terme les bienfaits de cette loi? Ou plutôt n'est-ce pas qu'il comptait sur cette trêve, dont aucun régime, en nos jours de perpétuelle alerte, n'a droit de dédaigner la brièveté, pour calmer les passions, pour rapprocher les esprits, pour donner à tous les partis le temps d'assurer, par leur mutuelle expérience, un avenir au pays? Les meilleures lois ne sauraient se passer de la sagesse des hommes; elles peuvent la faciliter, mais non la remplacer. Ces dix ans de répit, ces dix ans de prospérité, que prévoyait de Serre, la loi électorale de 1820 les a procurés : « Ce que nous avons eu de meilleur, l'élection au double vote, a été mis au néant par la révolution de 1830, écrivait en 1857 l'ancien collaborateur de de Serre, le chancelier Pasquier, et depuis nous avons cheminé jusqu'au suffrage universel, dans lequel pourront bien se noyer ceux qui lui portent aujourd'hui une si grande confiance *. »
L'oppositioti prononçait contre la loi de 1820 les mots d'exclusion et d'inégalité; à vrai dire, c'était
* Éloge de M. de Serre, par M. Poulet, cité par M. Salmon [Etude sur M. le eomte de Serre, p. 180.)
* Estienne-Denis Pasquier, chancelier de France^ par Lonis Favre (Didier, 1870), p. 200. Lettre à M. de Circourt.
elle qui méritait le reproche, et non pas cette loi. Ce que l'opposition appelait l'égalité, c'était l'antagonisme des classes : ce qu'elle revendiquait comme un équitable partage, c'était la domination d'un parti : « La Révolution, écrivait l'un des membres les plus éminents du groupe doctrinaire, a été une guerre, une vraie guen^e, telle que le monde la connaît entre peuples étrangers,... l'ancien monde vaincu est devenu le peuple vainqueur. Le roi se fit, par la Charte, le chef des conquérants nouveaux*. »
De telles paroles, que leur illustre auteur a depuis regrettées, n'allaient à rien moins qu'à perpétuer dans les institutions une sorte de guerre civile. C'était reprendre au profit de la Révolution les prétentions que les hommes de la Révolution avaient naguère imputées aux royalistes, Le gouvernement du roi ne les admit dans aucune opinion, et ce que Louis XYIII, répondant aux revendications de l'extrême droite, écrivait, deux ans auparavant, à son frère, s'appliquait également aux théories de la gauche et du centre gauche : « Le système que j'ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance est fondé sur cette maxime qu'il ne faut pas être le roi de deux peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent à faire que ces deux peuples, qui n'existent que trop, finissent par en former un seul. 5»
Tel était l'esprit de la loi de 1820, commentée par ces admirables formules du garde des sceaux : a Le triomphe d'un parti, funeste au pays, ne tarderait pas à l'être à ce parti lui-même... Nous sommes tous
^ Guizot, du Gouvernement de la France, 1820, p. 3.
Français. Il n'y a, il ne doit y avoir d'exclusion, d'exhérédation pour personne... Ne vous y trompez pas, on commence par exclure et Ton finit toujours par proscrire. » Cette loi était, comme la Charte ellemême, une transaction. Née de la réaction des intérêts écartés ou sacrifiés par la loi de 1817, elle leur avait fait une part légitime, sans les suivre dans l'excès de leurs prétentions. Elle n'accordait de prépondérance à aucun intérêt, ni à aucun parti. Le double vote des plus imposés n'était pas un privilège, c'était l'équilibre rétabli enire deux grandes forces, la propriété et le nombre. C'était l'application de ces principes de justice représentative que de Serre avait posés, et que l'avenir eût graduellement étendus aux classes populaires pour lesquelles, à cette époque, la gauche elle-même ne réclamait pas le droit de suffrage. Sans doute, la loi de 1820 est tombée; mais sa chute ne témoigne pas contre elle; elle est tombée comme rhérédité de la pairie, regrettée de ceux qui se croyaient obligés d'en appuyer l'abolition. Elle a été emportée, comme tant d'autres institutions, par l'effet de cet entraînement qui, dans nos funestes vicissitudes, a couvert notre sol de ruines, et qui faisait dire au roi Louis-Philippe ces paroles » que j'ai lues, rapporte encore M. Pasquier, que j'ai lues, écrites de sa main : « nous avons fait tant de sacrifices, tant « d'abandons, tant de destructions, que nous avons « rendu la monarchie impossible, sans rendre la « république possible *. »
*■ Estienne-Denis Pasquier, chancelier de France^ par Louis Favre, p. 193, lettre à H. Portails.
Nous touchons, qui pourrait le croire? à la période, non pas la moins attachante, mais la plus douloureuse de la carrière publique d'Hercule de Serre. Il était vainqueur. La loi volée était son œuvre; nul autre, de Taveu de tous, n'aurait pu la faire prévaloir. Jamais sa parole n'avait déployé tant de ressources ni jeté tant d'éclal. Il était à l'apogée. Mais, de ce sommet tout éclairé des splendeurs de son éloquence, il pouvait déjà voir les ombres descendre sur sa vie. Les choses commencent pour lui à se décolorer ; ses plus nobles rêves semblent s'éloigner, ses amitiés les plus chères vont lui manquer. Toute une part de son existence recule dans le passé. Il entre dans une phase nouvelle où l'atlendent les déceptions, les injustices, les défiances, où ne se retrouveront plus les espérances, les épanchements, les affections qui l'ont jusque-là soutenu. Le cœur saignant, l'âme attristée, le corps épuisé, alternant sans cesse entre des combats où sa vigueur paraît indomptable, et des souffrances où l'on croit qu'il va mourir, engagé dans des luttes dont les nécessités, les amertumes, les entraînements, le poussent parfois à des mesures qui contrarient ses penchants , ajournent ses projets , et le livrent aux outrages de ses ennemis, déchiré lui-même par les perplexités intérieures que font naître dans sa loyale conscience des devoirs opposés, voyant se détourner des mains qu'il a longtemps serrées, sans obtenir la reconnaissance de ceux qui doivent leur succès à son éloquence, il demeure, après tout et malgré tout, fidèle aux deux causes qu'il a embrassées, à la royauté et à la liberté, les défendant toutes deux contre les
violences de leurs adversaires ou les imprudences de leurs amis, proportionnant son effort pour chacune d'elles au danger dont il la juge menacée, ne redoublant de zèle pour la royauté comme il a, en d'autres temps, redoublé d'ardeur pour la liberlé, que parce qu'elle lui semble en un plus grand péril, non pas inlaillible, comme il le dit lui-même, dans ces délicates questions de conduite, mais toujours vrai et droit, victime héroïque et pure de ces passions de partis dont il n'a dégagé la loi et préservé le trône que pour les concentrer sur sa personne.