CHAPITRE XIX
La lutte contre la gauche.
Session de 1820. — Irritation des ultra-royalistes contre les membres de la droite qui sont entrés dans le ministère. — M. de Yillèle et M. de La Bourdonnaye. — Présages d'accord entre la gauche et Textrême droite. — L'affaire du pétard. — Tentatives du parti révolutionnaire pour entraîner l'armée dans l'opposition. — Pétitions militaires. — Apologie du drapeau tricolore. — Le général Foy et de Serre. — Pétition du capitaine Denbaux. — Tumulte provoqué à la Chambre des députés par les paroles du général de Laveaux et de M. Benjamin Conslant. — De Serre et M. Casimir Périer. — Belle réponse faite par de Serre à M. de Girardin. — Congrès deLaybach. — Aversion du prince de Metternich pour les institutions constitutionnelles. — Les insurrections de Naples, d'Espagne et de de Turin, les encouragements que leur donnent en France les orateurs de la gauche, rapprochent l'empereur Alexandre du cabinet de Vienne.
— De Serre relève aux yeux des puissances la situation de la France par l'énergie de son attitude contre l'opposition. — Débat provoqué par le général Donnadieu et le général Tarayre. — Vigoureuses réponses de M. de Villèle et du garde des sceaux. — Rappel à l'ordre du général Demarçay. — Défaite de l'insurrection en Italie.
— Circulaires du garde des sceaux aux procureurs généraux. ■»- M. Madier de Montjau cité devant la Cour de cassation. — Revision du règlement de la Chambre des députés. — De Serre et M. Royer- Collard. — Discussion du budget. — Nouvelle agression de la gauche.
— M. Etienne, le général Foy, M. Casimir Périer. — De Serre répond à toutes les attaques.
Le premier résultat de l'entrée des chefs de la droite dans le Conseil ne fut pas de nature à faire
regretter au duc de Richelieu de les y avoir appelés. Elle rattachait ou gouYcrnement la masse du parti, en les mettant eux-mêmes aux prises avec les exaltés. Dès le début de la session, M. de Villèle et M. Corbière, aussi bien que de Serre et M. Pasquier, eurent à se défendre contre les passions de l'extrôme droite. Dans le débat sur les douzièmes provisoires, M. de Villèle s'unit à de Serre, quoique d'une façon assez timide, pour repousser les violences du général Donnadieu. Dans la discussion de TAdresse, il eut avec M. de La Bourdonnaye une vive altercation. « Sachez, monsieur, lui dit ce dernier, qu'il y a encore des royalistes au côté de droite. » Mais les royalistes à la manière de M. de La Bourdonnaye restèrent en minorité, et le gouvernement, appuyé par la droite, garda l'avantage.
Un symptôme commençait pourtant à se manifester, qui, d'abord incertain et fugitif, aurait pu faire redouter à une lointaine prévoyance l'une de ces coalitions dont les modérés ont été tant de fois victimes. On remarquait déjà les avances que se faisaient les uns aux autres les membres les plus ardents de la droite et de la gauche. « Ah ! messieurs, nous avons besoin d'union », disait à la gauche M. de Lalot, au moment môme où il entrait en guerre contre les ministres. « Si jamais la cloison qui nous sépare, et qui fort heureusement est devenue moins épaisse, venait à disparaître entièrement, vous verriez aussitôt s'évanouir toutes les défiances », déclarait à son tour M. de Girardin, en regardant l'extrême droite.
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Ce n'étaient là que des coquetteries passagères, et bien des luttes devaient longtemps encore empêcher tout rapprochement entre ces passions contraires, qui n'avaient de commun que leur excès.
Les dissidents de la droite crurent bientôt avoir trouvé une arme contre le ministère; mais l'effet trompa leur attente.
Le 27 janvier 1821, dans l'après-midi, une explosion fut entendue aux Tuileries. On avait mis le feu à un petit baril de poudre, placé derrière un coffre à bois dans l'escalier du château. 11 en était résulté une violente secousse, mais trop loin des appartements du roi pour qu'il courût aucun danger. Aussitôt les autorités judiciaires se rendent au palais pour procéder à une enquête ; le duc de Richelieu à la Chambre des pairs, le garde des sceaux à la Chambre des députés, donnent communication de l'attentat et des mesures prises pour en découvrir les auteurs.
Les Chambres décidèrent qu'une grande députation porterait au pied du trône l'expression de leurs sentiments ; la Chambre des députés nomma, en outre, une commission chargée de rédiger une adresse au roi. Personne ne doutait que la tentative n'émanât du parti révolutionnaire, et, tout en flétrissant ce parti, les meneurs de Textrôme droite tenaient à frapper les ministres d'un blâme formel. 11 fallut encore 1 intervention de M. de Villèle et de M. Corbière pour les empêcher de prévaloir.
« Nos amis, écrivait M. de Villèle, sont les mieux intentionnés du monde; mais tout sentiment, sans la
moindre prudence ; sans Corbière et moi, ils se seraient perdus mille fois et auraient à jamais déconsidéré leur bonne cause *. »
Le moment était mal choisi pour provoquer un éclat. Sans que ce mystère ait jamais été bien éclairci, on ne tarda pas à savoir que l'événement n'avait pas les origines que Ton avait supposées; les poursuites tombèrent peu à peu, et le bruit s'accrédita qu'il y avait là une intrigue de cour, une étourderie coupable, tentée par quelques têtes folles> pour précipiter, sous l'effroi d'un attentat simulé, la chute du ministère. Le roi, dans ses réponses aux adresses des Chambres, parut avoir à cœur de ne pas laisser ignorer ce qu'il en pensait ; il mit une affectation significative à traiter dédaigneusement d'insolence ce que les Chambres nommaient attentat.
Désormais il ne fut plus question du complot parmi les membres qui en avaient fait le plus de bruit; il n'y eut que la gauche pour demander, de temps en temps, avec une insistance ironique, des nouvelles da l'instruction.
La gauche triomphait, cette fois, d'un grief imaginaire ; mais elle en accumulait d'autres contre elle, et, tandis que ses affiliés préparaient dans des réunions occultes les levées de l'insurrection, ses orateurs, ceux-là mêmes qui, par leurs habitudes, étaient le plus étrangers aux complots, en perlaient l'esprit à la tribune. C'était surtout à l'armée que s'adressaient leurs discours. Les anciens officiers envoyaient à la Chambre des pétitions en nombre înac-
*■ Â. Nettement, Histoire de la Restauration, y, p. 531.
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coutume; elles provoquaient des débats, dans lesquels les partis se ruaient les uns contre les autres, se meurtrissant de leurs muluels souvenirs, exaltant ou répudiant tour à tour la révolution et l'Empire, avec un égal péril pour l'œuvre d'union poursuivie par la royauté.
Le drapeau tricolore avait conservé sur l'armée une influence dont le gouvernement se préoccupait. Déjà le duc de Richelieu avait proposé au ministre de la guerre de rendre à l'infanterie l'habit bleu, pour fournir, comme il le mandait à de Serre, « un regret de moins à présenter par la malveillance aux soldats et une couleur de moins à la révolte »*. Lorsque fut découverte la conspiration du mois d'août, on avait songé à en laisser commencer l'exécution, afin de se donner les moyens de connaître tous les coupables et de saisir plus fortement l'opinion publique. La crainte de l'effet que produiraient les trois couleurs retint le gouvernement.
a Ce parti serait sans doute le meilleur, écrivait encore le duc de Richelieu, si Ton était parfaitement sûr que le drapeau tricolore ne ferait pas quelque impression même sur les troupes les plus fidèles de la garde, et s'il n'y avait pas beaucoup de danger à le faire déployer au milieu de Paris *. »
Dans cet état des esprits, c'était presque provoquer la révolte que de venir en quelque sorte arborer le drapeau tricolore à la tribune. Il n'était pas moins dan-
* Corresp,, IV, p. 23, 2 août 1820.
« Id. p. 88, 18 août 1820.
gereux de révoquer pour Toutrager, comme le faisaient quelques orateurs d'extrême droile; car on ne pouvait oublier les victoires dont il était le symbole, et l'excès de l'injure, par les réactions qu'il suscite chez les cœurs bien nés, est quelquefois plus profitable que la louange elle-même, à la cause qui en est l'objet.
La Chambre eut à se prononcer, dans la séance du 7 février, sur une pélition émanée d'anciens officiers qui, ayant servi en Espagne, dans la garde de Joseph Bonaparte, réclamaient le payement d'un supplément de solde. La commission, appuyant le refus du ministre de la guerre, proposait l'ordre du jour, par ce motif que le gouvernement français n'avait pas à payer les dettes du roi Joseph.
Le général Foy défendit les pétitionnaires. Il allégua qu'en réalité c'était la France que ces officiers avaient servie dans les rangs de la garde espagnole. « Les boulets anglais, dit-il, ne regardaient pas s'ils avaient la cocarde rouge ou la glorieuse cocarde tricolore ; » et comme la droite murmurait : « Oui, messieurs, la glorieuse, à jamais glorieuse cocarde tricolore. »
C'en est assez ; la pétition est oubliée, et le débat porte tout entier sur le ^drapeau. Les orateurs de l'extrême droite et de la gauche, M. Dudon, le général Tarayre, M. de Castelbajac, M. Manuel, en viennent aux prises; reconnaissant, il faut le dire, les gloires conquises sous l'un et Tautre étendard ; mais rappelant , avec une émulation dont l'étranger eût seul pu se réjouir, les excès commis,
ceux-ci SOUS le drapeau tricolore, ceux-là sous le drapeau blanc.
Le général Foy demanda de nouveau la parole. Il désavoua toute pensée factieuse, et déclara n'avoir parlé de la xocarde tricolore que « dans son époque historique». « La cocarde blanche, dit-il, est désormais la cocarde du devoir. » Cette profession faile, il ajouta :
« Mais s'il arrivait que des considérations de haule polilique, de haule sagesse, qui peuvent bien ne pas échapper à l'auteur de la Charte, le déterminassent un jour à revenir aux couleurs du temps national, ce ne seraient pas les ombres de Philippe-Auguste et de Henri IV qui s'indigneraient de voir les fleurs de lys de Bouvines et d'Ivry sur le drjpeau d'Austerlitz. »
La formule était éloquente et, venant de ce cœur loyal, l'ouverture était sincère ; mais elle ne pouvait être entendue. Dans le conflit eng^agé, le gouvernement n'avait qu'à tenir haut et ferme le drapeau légal et, sans dire un mot dont l'armée pût s'offenser, à montrer que tout autre étendard élevé contre lui devenait un signe de rébellion.
Ce fut l'objet que se proposa de Serre :
« Je crois, dit-il, après avoir traité la question spéciale soulevée par les pétitionnaires, je crois que le préopinant (M. Manuel) et un autre orateur, qui s'est expliqué dans le môme sens, ont complèlement dénaturé la question. Il ne s'agissait pas en effet de savoir si Ton voulait flétrir tel ou tel signe, tel ou tel acte que l'on voudrait raltacher à ce signe ; mais il
s'agissait de savoir si, aujourd'hui que nous avons repris les couleurs de la monarchie légitime, que nous voyons flotter l'ancien drapeau français (loin de moi d'attaquer les intentions), si c'est dans une tendance, dans un effet utile à la monarchie légitime, conforme à la loyauté que nous lui devons, que Ton peut affecter de reproduire, de relever avec des éloges quelquefois vrais, mais souvent mensongers, ces couleurs qui, si elles étaient arborées aujourd'hui, ne pourraient plus être que les couleurs de la révolte et de la guerre civile. Se conduire ainsi, c'est imprudence ; s'il y a affectation, c'est une affectation dont, dans notre conscience, il nous est permis à tous de soupçonner l'intention ; c'est un acte coupable ; c'est vouloir s'armer du passé pour combattre le présent et détruire l'avenir pour l'arracher à la monarchie légitime, pour l'arracher aux Bourbons.
c< Oui, sans doute, je le répète, sous ces couleurs une gloire immense a été moissonnée ; les Français ont-ils jamais porté les armes sans gloire I
« Mais qu'on nous présente ces couleurs, à nous qui ne sommes pas seulement Français d'un jour ou de vingt-cinq années, mais aussi Français de toute la durée et de toute la gloire de la France royale... »
Les applaudissements et les cris Ouil oui! poussés par des voix nombreuses, interrompent le ministre.
« Qu'on noiisles présente comme l'unique emblème de la gloire ou comme les couleurs de la liberté, c'est ce que nous ne souffrirons pas. Les couleurs de la liberté, mensonge, messieurs 1 Depuis qu'elles
eurent été arborées.; depuis que, sous leur influence, le trône légitime eut été renversé et ses débris couverts du sapg du monarque, des tyrannies plus insupportables les unes que les autres ont tour à tour désolé la Ffance.
« C'est à dater de la Restauration, c'est avecle drapeau blanc de nos anciens rois, que la liberté a reparu en France.... »
De nouveaux applaudissements couvrent la voix de Forateur.
c< Et ce sera, je Tespère, cette Chambre loyale, cette Chambre dévouée aux Bourbons, qui, en mettant le trône hors de toute crainte, en lui rendant toute sa force et toute sa sécurité , nous garantira la paisible jouissance des libertés publiques.... »
La Chambre fut transportée par ce discours ; elle en salua de ses acclamations les dernières paroles, et, malgré les efforts de M. Benjamin Constant, une immense majorité, dans laquelle figuraient des membres du centre gauche et même de la gauche, adopta les conclusions de la Commission.
L'opposition n'en reprit pas moins sa tactique dans les séances suivantes ; enhardie par les progrès des insurrections étrangères, elle célébrait les révoltes de Naples, exaltait « l'héroïque Espagne », et, parla bouche de M. de Lafayette, proclamait, comme une menace à tous les trônes, l'alliance des peuples.
Un nouveau débat sur une pétition militaire mit à nu la pensée qui dirigeait ces attaques.
Un capitaine de cavalerie, le sieur Denbaux, s'était plaint que le ministre de la guerre> en le privant
du Irailcmcnt de dcnâ-solde, eût abusivement interprété Tordonnonce du 20 mars 1818.
La pélilion fut examinée dans la séance du 21 février. Le général de Lavaux, parlant en sa faveur, déclara que l'armée était livrée à l'arbitraire, les lois violées avec mépris, et que les ministres oubliaient que, s'ils étaient responsables envers le roi, ils Tétaient aussi envers la nation et l'armée : à ces mots, des cris d'indignation partent de la droite et du centre. On demande le rappel à Tordre. M. Manuel, M. Deraarçay, M. Benjamin Constant, essayent d'expliquer les paroles de Torateur. Biais M. Benjamin Constant les aggrave, en soutenant que Tarmée est « sous un arbitraire fâcheux, dangereux pour la monarchie ».
Au milieu du tumulte, on entend la voix du général d'Ambrugeac réclamant la fin de ces scandaleux .débals ; il défend la discipline et se porte garant des sentiments de Tarmée. « Elle n'ignore pas, dit-il avec vérité, que d'imprudents novateurs, lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir, savent très bien prescrire et exiger cette obéissance passive. » M. de La Bourdonnaye accuse les orateurs de la gauche de vouloir soulever les troupes, et demande contre eux le rappel à Tordre qu'ils réclament eux-mêmes contre lui.
La Chambre était en feu, la séance suspendue de fait; les membres de l'Assemblée, répandus dans Thémicycle ou debout à leurs bancs, échangeaient les interpellations les plus violentes, lorsque le garde des sceaux parut à la tribune.
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De Serre déclare lout d'abord que le rappel à Tordre demandé contre M. de la Bourdonnaye, aussi bien que la pétition elle-même, ne sont que de vains prétextes; il ajoute que ce qui doil frapper Taltention de la Chambre, c'est le caraclère des discussions qui se succèdent devant elle.
« Je n'accuse pas les intentions, dit-il, mais je m'empare des fails, et j'accuse les faits parce qu'un devoir rigoureux me l'impose, parce quelesfaitssont éminemment coupables. Je puis citer, si je suis démenti, des discours tenus dans la session dernière par les coryphées de l'opposition . 11 résulte de ces discours que des orateurs de l'opposition, ses interprètes habituels, sont entrés dans des voies subversives de la monarchie, de la Charte, de l'ordre public, de toute espèce de liberté et de gouvernement. La tendance de ces discours, que je citerai s'il est nécessaire, était évidemment de soulever une partie de la nation et de la pousser à la r^^olte. »
Aces mots, «la gauche proleste bruyamment; de Serre répond avec hauteur, en se tournant vers ceux qui l'interrompent :
a La moindre justice que je dusse attendre des honorables membres, c'est qu'ils penseraient que des clameurs ne peuvent pas m'intimidcr ni me détourner de l'accomplissement d'un devoir triste sans doule, mais nécessaire. Oui, messieurs..., les discours étaient tels que, sortis d'autres bouches, ils auraient pu être traduits par-devant un jury, et qu'ils eussent dû êlre condamnés comme des provocations manifestes et incontestables à la révolle. La révolte
a eu lieu, et ceux qui l'ont provoquée lont justifiée à cette tribune. »
« Voilà qui est fort ! » s'écrie un membre de la gauche. « Je sais que cela est fort, répond de Serre; mais cela est aussi vrai que fort ».
II continue sa pressante remontrance et dévoile la tactique de Topposilion qui, dans une vue de révolte, s'adresse maintenant à l'armée et s'efforce de ruiner sa discipline, a cette discipline sans laquelle il n*y a véritablement ni armée, ni victoire, ni gloire possibles ».
Dans cette situation, le ministre examine quels sont les droits et les devoirs de la Chambre. Avouant nettement, au milieu des interruptions ironiques qui le lui rappellent, le projet de révision du règlement qu'il soumettait, en 1818, à l'Assemblée, il se prétend bien plus autorisé pour le soutenir après les scandales dont la Chambre a été témoin.
« Vous avez, dit-il à ses collègues, à tracer une démarcation sévère entre la plus grande liberté de la tribune, entre ses abus mômes (car, pour y avoir assez de liberté, il faut peut-être y en avoir trop), et les délits et les crimes, prévus par les lois, qu'on y pourrait commettre... Vos rappels à l'ordre, je dois vous le dire, deviennent dérisoires, comparés avec la gravité des faits auxquels la Chambre les applique. L'intérêt de la liberté est ici d'accord avec celui de la royauté et de l'ordre public ; il n'y aurait plus de liberté, si Ton pouvait appeler ici et faire réagir sur le trône et sur vous une force du dehors quelconque, et surtout celle force à laquelle les armes n'ont été
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remises que pour assurer notre tranquillité au dedans et notre indépendance au dehors. »
Ce discours avait surpris la gauche, et produit dans tous les rangs une vive émotion.
C'était assurément la liberté que servait loraléur, en signalant, avec une prophétique clairvoyance, le danger de faire intervenir l'armée dans les débats politiques. Mais l'opposition ne voulut voir dans ses avertissements qu'une menace pour le droit de discussion. M. de Girardin, M. de Lameth, M. Casimir Périer, éclatèrent en invectives contre le ministre. « Il est échappé à M. le garde des sceaux des paroles bien fâcheuses, dit M. de Girardin, mais peuventelles nous étonner de la part de celui qui a fait à cette tribune l'éloge d'une Assemblée honteusement fameuse? » M. Casimir Périer protesta contre les imputations que le ministre faisait peser sur les députés : c< Il faut en finir sur de telles accusations, s'écria-t-il d'une voix tonnante ; si nous sommes des conspirateurs, il faut le déclarer et demander notre mise en jugement. Nos têtes vous font-elles plaisir? faites-les tomber, mais que ce soit devant la loi I »
• Le fougueux orateur se laissait entraîner par son exaltation. Le ministre ne songeait nullement à réclamer sa têîe, et, s'il avait promené un regard plus calme sur les bancs de l'opposition, M. Casimir Périer aurait pu constater que quelques-uns de ses collègues, se sentant moins innocents, étaient moins pressés que lui de sacrifier leur inviolabilité à la vindicte du garde des sceaux.
De Serre voulut répondre. 11 confirma, en les pré^
cisani, ses accusations; il fit remarquer qu'elles n'étaient pas nouvelles dans sa bouche, et rappela, pour les justifier, les événements qui s'étaient produits et le langage qu'il avait tenu dans la dernière session.
« Je voudrais bien, dit-il, être l'homme de France auquel les journées du mois de juin pesassent le plus* Avant même qu'il fût question de ces troubles, éloigné de Paris, j'avais lu plusieurs des discours provocaleuis. En mettant le pied dans cetle Chambre, en entendant prononcer un de ces discours, mon premier acte a été de me récrier : je qualifiai ce discours d'appel à la révolte, quoique ni trouble ni sédition n'eussent encore éclaté. La chose était tellement évidente qu'on demeura confondu sous le poids de l'accusation.
« Je déclarai à l'auteur de ces discours qu'ilappelail sur sa tête la responsabilité du sang qui serait versé par le fer de la révolte ou par le glaive de la loi. Bientôt après, la révolte éclata pend|int huit jouis consécutifs; des orateurs vinrent en faire l'apologie à celte tribune, disant que ces rassemblements étaient légitimes, accusant les magistrats qui s'efforçaient de les disperser et les officiers qui dirigeaient et qui modéraient les troupes employées à contenir les séditieux, cherchant à attiser le feu et répandant l'huile sur l'incendie, appelant du nom d'assassins ces braves militaires. (Et, comme on l'interrompait à gauche) : Faut-il nommer Forateur? dit de Serre. »
« — Oui, oui, s*écrie-t-on à droite.
« — C'est M. Manuel.
« Pendant huit jours consécutifs, des députés de ce
côté ont abordé la tribune dans ce but, visible pour l'assemblée, de faire l'apologie de la sédition qui s'agitait dans toute la capitale, soit aux portes de cette Chambre, soit autour du palais de nos rois, soit sur les places, sur les boulevards et daqs les faubourgs. Pendant huit jours je les ai combattus, et le résultat a été tel qu'il devait être : une grande partie de lopposition même a abandonné les orateurs qui soutenaient cette position anticonstitutionnelle autant qu'antimonarchique. Voilà ce qui a été patent aux yeux de la Chambre comme aux yeux de la France, résultat dont je n'ri certes pas à rougir. »
De Serre envisage avec tristesse Tétat de division de la Chambre, et, sans se départir un instant des maximes d'un gouvernement libre, il distingue entre cette opposition, qui est de droit dans tous les régimes représentatifs, et l'hoslilité subversive dont il a constaté les œuvres.
«On se plaint de la division de cette Chambre ; elle est naturelle quand il est question uniquement de savoir si les propositions laites sont utiles ou contraires aux intérêts du pays, quand il s'agit de la conduiledes conseillers de la couronne, de leur habileté et de leur inhabileté. Que n'en sommes-nous arrivés à ce point ! Mais, malheureusement, l'opposition, au lieu de se placer sur ce terrain constitutionnel, s'avance dans des voies évidemment anarchiques; * elle met en question les fondements mêmes du trône et de la société. Voilà sur quoi il est impossible de s'entendre, et ce que le devoir et l'honneur nous appellent à combattre. »
Puis, quand il a fait justice, dans un passage précédemment cité*, de rinlcrprélation donnée par M. de Girardin à ses paroles sur la Convention, de Serre regarde son accusateur et ceux qui l'ont soutenu de leurs applaudissements .
« Au surplus, messieurs, s'écrie-t-il, lorsque dans ces lemps difficiles je me suis livré tout entier pour couvrir des hommes qui s^étaient autant compromis, lorsque je n'ai peut-être pas assez craint de me compromettre moi-môme, ils s'emparent des paroles que j'ai prononcées pour leur propre défense, eux qui se taisaient alors, qui se cachaient peut-être ; ils s'en emparent, dis-je, aujourd'hui pour les tourner contre moi. Vous êtes Français, messieurs, et vous savez comment cela s'appelle. »
Des bravos prolongés accueillirent ce noble et fier mouvement. Les applaudissements redoublèrent quand l'orateur fut retourné à son banc, témoignage éclatant et fugitif de la reconnaissance que méritaient ses services.
A une grande majorité, malgré quelques observations de M. Manuel, dont on remarqua la réserve embarrassée, la Chambre adopta les conclusions de la commission et prononça le rappel à Tordre contre , M. Benjamin Constant et le général de Lavaux.
* Voy. notre chapilrc xii, t. I, p. 458.
En tenant ce langage, de Serre ne dérendait pas seulement le pouvoir royal au dedans, il le relevait encore au dehors. Il faisait acte de bonne politique extérieure^ en faisant acte de résistance contre les factions.
L'esprit de liberté s'était éveillé en Europe, à la vue de la prospérité dont la Charte avait doté la France; raais, comme en France, il avait à se dégager de l'esprit révolutionnaire, qui l'étouffait en l'invoquant. En Espagne, l'insurreclion avait fait prévaloir, avec la souveraineté d'une assemblée unique, les principes de la constitution de 91 ; à Naples, les libéraux éclairés auraient voulu abriter leurs réformes sous l'imitation du régime français, sentant bien que c'était le moyen de les rendre rassurantes et durables ; mais ils avaient subi, tout en la déplorant, l'action des sociétés secrètes, qui avaient proclamé le statut espagnol.
Ce n'était pas la liberté, c'était l'absolutisme qui profitait de ce triomphe de l'esprit révolutionnaire. L'Autriche réclamait le droit d'intervenir en Italie. Les puissances, d'abord réunies à Troppau, s'étaient formées en congrès à Laybach : le duc de Richelieu qui, malgré le prince de Mettemich, avait provoqué cette décision, se flattait de contenir, avec l'appui du czar, les prétentions du cabinet de Vienne.
a C'est pour exercer un certain contrôle sur la con-
duite de la cour de Vienne en Italie, écrivait-il à de Serre, que je crois qu'une réunion de souverains et de représentants de la France et de l'Angleterre pourrait produire un heureux effet... Le cher prince de Melternich a une si bonne opinion de lui-même qu'il se croit de force à terminer tout cela à lui seul ; il veut être parfaitement mailre de ses actions et agir d'après son plan à lui, sans contrôle... C'est, je crois, ce quQ nous ne pouvons pas souffrir. *
Le duc de Richelieu avait compté sans l'appui que l'insurrection, allait donner au ministre de Vienne. Ce que l'habileté de la diplomatie n'avait pu réaliser, les révolutions de Madrid et de Naples l'avaient accompli ; elles avaient vaincu les préventions du czar conire l'Autriche et rapproché Alexandre de M. de Metternich.
Mécontent de voir les institutions constitutionnelles, favorisées jusque -là par l'empereur de Russie, se développer dans les petits Etals de l'Allemagne et marquer autant de points d'arrêt à l'influence aulrichienne, le prince de Metternich épiait l'occasion d'en finir avec elles. Pour les détruire eh Europe, il voulait les atteindre en France. Sa tactique était de montrer, dans les libertés octroyées par la Charte, le principe des bouleversements dont s'alarmaient les puissances : « A quoi bon aller éteindredes incendies partiels, tandis qu'on laisse subsister le foyer! » disaitil à l'empereur Alexandre. Il trouvait dans cette campagne conire les gouvernements libres le secours
* Con-esp. IV, p. 22 et 77.
inconscient des députés de la gauche. La conspiration militaire du mois d'août, révocation bruyante du drapeau tricolore, les encouragements jetés du haut de la tribune aux peuples insurgés, devenaient dans sa bouche autant d'arguments. Le czar ne s'abandonnait pas à cette animôsité contre la France ; il ne cessait d'admirer ses institutions, mais il en refusait le bienfait aux autres nations. 11 dénonçait à nos ambassadeurs, comme un danger pour Tordre européen, les menées du comité directeur. 11 déclarait qu'il n'y avait plus qu'un intérêt : celui de combattre l'esprit révolutionnaire, et s'accusant de n'avoir pas vu assez tôt la vérité des choses, il disait que le reste de sa vie serait employé à réparer ses torts.
Abandonnée du czar, suspecte à tous les souverains, la cause libérale, il faut le dire bien haut, n'avait de soutien que le cabinet des Tuileries. Ce n'était pas l'Angleterre qui la défendait, comme le prétendait l'opposition, égarée alors par la même illusion qui, de nos jours, l'a précipitée à la suite de la Prusse. L'Angleterre n'avait, dans ce conflit, d'autre pensée que d'empêcher l'influence de la France, et, comme elle voyait cette influence intimement liée à la cause de la liberté, elle sacrifiait la liberté, tout en la revendiquant théoriquement dans ses notes diplomatiques. En réalité, elle laissait à l'Autriche carie blanche en Italie.
Le ministère du duc de Richelieu ne put, dans son isolement, arrêter cette intervention de l'Autriche, mais il lui fit donner les seules limites qu'elle ait reçues. Sous son inspiration, Louis XVIII écrivit au
San, étaient à leur tête, complant sur l'adhésion du neveu du roi, le prince de Carignan, qui depuis fut Charles-Albert. Le roi Victor Emmanuel venait d'abdiquer, laissant le trône à son frère, le duc de Genevois ; la constitution espagnole élait proclamée. L'Autriche, engagée contre les Napolitains, rencontrait dans les Abruzzes des difficultés imprévues. Pendant quelques jours, on crut la révolution maîtresse en Italie ; on la voyait déjà en France, et, tandis que Topposition triomphait, la panique régnait à La ybach, parmi les puissances, aussi bien qu'à Paris, dans les rangsde l'extrême droite. M. de Melternich regrettait de n'avoir pas suivi les conseils de la France; le ministre de Prusse, M. de Bernsloff , quittait précipitamment le Congrès pour retourner à Berlin, et le meneur habituel des ultra-royalistes, M. de la Bourdonnaye, alors président de la commission du budget, mettait autant de zèle à terminer les travaux de la commission qu'il en avait mis jusquelà à lesrulentir, désireux, cette fois, de laisser tout pouvoir au gouvernement.
Le gouvernement ne s'abandonna pas dans cette crise; la fermeté de ses diplomates fut remarquée à Laybach, pendant quUl résistait, devant la Chambre des députés, aux assauts de l'opposition.
L'attaque fut ouverte par deux membres des extrémités de la Chambre qui portaient, dans des rangs contraires, le même tempérament, le général Donnadieu et le général Tarayre. Dans la séance du 19 mars, le général Donnadieu profita d'une discussion sur la loi des comptes pour réclamer, avec plus de fureur
encore que d'habitude, la chute du ministère, qu'il dénonçait comme Fauteur de tous les maux dont souffraient la France et l'Europe. M. de Villèle le réfuta avec vigueur; après un juste éloge des collègues auxquels il s'était associé, le ministre de droite déclara neltement aux royalistes que C3 serait « une honte » pour eux de rompre leur union devant le péril commun.
Le général Tarayre, et après lui M. Dcmarçay et M. Manuel, recommencèrent la lutte au nom de la gauche. Le premier avait accumulé contre le gouvernement les apostrophes outrageantes; le second, mettant plus de raisonnement dans une égale passion, s'armait contre les ministres des dispositions de la Charte, tout en contestant la légitimité de son origine, et l'invoquait, tout en déclarant qu elle nexistait plus. La Chambre indignée demanda le rappel à l'ordre; M. Manuel calma ce transport sans se montrer moins hostile, et, dissertant sur la souveraineté, engagea froidement des distinctions captieuses, dont le seul résullat pratique était de rendre vaine l'autorité du roi. Ces artifices répugnaient à là franchise du général Foy : « La Charte, dit-il, est riche en éléments de liberlé et de bonheur public; elle nous suffit. » Mais aussitôt il reprenait la thèse de ses collègues, a^^itait avec plus d'entrain militaire que de force politique la vieille querelle de Tarislocratie et des peuples, et finalement né laissait à l'abri de ses coups aucune des lois récemment volées.
Dans un moment où l'on disait, en Europe et en
France, la révolution imminente, ces attaques portant sur tout et mettant tout en question, depuis les origines de la souveraineté jusqu'au dernier acte du ministère, ces attaques, quelle que fût la pensée des assaillants, ne pouvaient avoir qu'une conclusion : le renversement de la monarchie.
Cctie conclusion, loin de l'éluder, de Serre la pose en face de ses adversaires.
« ... Que voulez-vous?... » leur dit-il. Et comme ceux-ci répondent : la Charte, il reprend, en leur rappelant leurs discours :
t c( Eh bien ! si vous voulez la Charte, ne l'attaquez donc pas dans son principe ; n'essayez pas de flétrir son origine, de ruiner sa base; n'attaquez pas le droit de son auguste auteur. Et, en effet, ne l'attaquez-vous pas en le niant, parce que vous donnez rinterprélation la plus fausse à ce mot souveraineté que vous ne comprenez pas? Vous expliquez la souveraineté comme le despotisme, comme la tyrannie, comme un pouvoir malfaisant qui peut tout détruire, qui, hors de lui, ne connaît aucun droit. Eh bien I en France, nous sommes plus libres que cela depuis longlemps: à côté de la souveraineté du roi et sous sa proteclion, nous avons toujours maintenu les droits des sujets, et c'est dans celte distinction que réside Taccord du pouvoir et de la liberté. Tous les droits avaient été détruits, toutes les libertés anéanties parla révolution qui ne sut fonder qu'une succession de tyrannies spolialrices et sanguinaires. Le roi parut; avec lui, avec le pouvoir légitime, avec la souveraineté du roi reparurent les droits et les
libertés; à la place des anciens droits détruits, le roi s'est empressé de concéder à là nalion les droils et les libertés fondés par la Charte, droits aussi sacrés que la souveraineté dont ils émanent. Voilà la base de notre gouvernement légitime et représentatif. »
Il défend ensuite, au milieu de Tuttention de la Chambre, les lois de la presse et des élections, qu'on a successivement attaquées : puis, montrant les effets terribles qu'ont eus, en d'autre temps, ces accusations lancées à l'aventure conire une pàrlie de la société française:
« On s'est encore élevé contre ce qu'on appelle l'aristocratie. Il faut s'entendre, messieurs, surtout lorsqu'on parle d'aristocratie et d'aristocrates en France.
c< Dans le cours de larévolutiou, on a fait un horrible usage de ces paroles abstraites que le peuple ne comprenait pas. On les a élevées sur les autels de la Terreur ; on leur a offert des sacrifices humains ; il fallait périr ou fléchir le genou devant ces paroles; mais,aujourd'hui,nousavonsacquischéremenlIedroit de les interroger, et lorsque de sinistres accents nous répèlent ces anciens signaux de carnage, nous avons le droit de demander : « Voulez-vous encore de nouveaux massacres, de nouvelles spoliations? »
De Serre avait dédaigné de répondre aux invectives du général Donnadieu. 11 n'y fit allusionquc pour affirmer la résolution du ministère de demeurer à son poste.
« Nous le déclarons, messieurs, en repoussant ici les pensées que voudrait nous prêter une indigne bas-
sesse, nous ne relevons ici de personne que de notre conscience, de notre devoir et de notre honneur. Nous sommes ici en verlu de la confiance du roi, et tant que le roi nous continuera cette confiance el que nous croirons pouvoir le servir conformément à notre devoir et à noire honneur, nous y resterons; mais nous servons des croyances positives ; on nous verra toujours avec ceux qui les professent; cl si ceux mêmes qui sont intéressés au maintien de nos croyances politiques voulaient abuser de leur position contre les intérêts généraux du pays, ils nous rencontreraient pour adversaires. »
Le rappel à l'ordre fut prononcé contre M. Dcmarçay et l'impression refusée au discours du général Tarayre*. L'opposition sortait vaincue de ce débat, quand elle se croyait victorieuse au dehors. Les nouvelles de lélranger mirent le comble à son irritation, en achevant sa défaite; à Turin comme à Naples, rinsurrection avait succombé. C'était un avantage pour les ministres, mais que gâtait à leurs yeux la victoire de l'Autriche, désormais prépondérante dans la péninsule. L'opposition fit au cabinet un crime de ce résultat : elle en était plus que lui responsable. Les libéraux d'Italie, en repoussant ses conseils, les libéraux de France, en combattant sa politique, avaient contribué — quelques-uns des exilés piémontnis, dont notre pays devint l'asile, ne furent pas sans le reconnaître, — à rendre vaiiis les efforts du seul gouverne-
*■ U ne s'agit ici que de Timpression aux frais de la Chambre, impressioa qui était souvent a ccordée aux discours prononcés à roccasion des lois de finances.
ment capable et désireux de préserver la liberlé des peuples, en sauvant les trônes.
D'autres questions, auxquelles la polilique n'était pas étrangère, mais qui regardaient plus spécialement le garde des sceaux, avaient occupé de Serre. Il fit adopter par les Chambres un projet de loi qui modifiait, dans un sens plus favorable à l'accusé, les dispositions du codé d'instruction criminelle relatives aux délibérations du jury. La conduite des magistrats, la dignité de leur vie, la tenue des audiences, les principes qui devaient diriger les membres de Tordre judiciaire dans leurs rapports avec les populations, inspirèrent quelques-unes de ses instructions aux procureurs généraux. Il annonçait hautement que l'esprit révolutionnaire ne serait pas souffert dans les rangs de la magistrature, mais il ne séparait jamais dans ses prescriptions la monarchie et la Charte, la liberté et la légitimité.
« Des nuances d'opinion, des souvenirs plus ou moins pénibles ne doivent plus diviser des hommes faits pour s'estimer et pour s'entendre, écrivaitil aux chefs des parquets. Il est nécessaire de les * réunir tous pour opposer l'esprit de modération à l'esprit de révolution. »
Il eut à intervenir dans une affaire qui fit grand bruit, à cette épocfue. Un jeune conseiller à la cgur royale deNimes, M. Madier de Montjau, avait adressé
à la Chambre, quelques mois après la mort du duc de Berry, une pétition très vive pour lui dénoncer l'exislence d'un gouvernement occulte siégeant à Paris, gouvernement dont il publiait deux circulaires envoyées, disait-il, à des affiliés du Midi. L'opposition s'était emparée de cette pétition, et ses orateurs avaient clairement désigné le comte d'Artois, comme le chef du prétendu gouvernement. Indigné de la supposition, le prince pria instamment le duc de Richelieu de faire rechercher les auteurs de ces circulaires, déclarant que, s'ils appartenaient à son entourage, il les bannirait avec éclat de sa présence ^ M. Madier de Montjau fut invité par la chancellerie à faire connailre de qui émanaient les lettres. Il s'y refusa, et fut, pour ce fait, traduit devant la Cour de cassation, comme ayant manqué à ses devoirs de magistrat. Le procureur général requérait contre lui la suspension. On a reproclié à de Serre d'avoir présidé les audiences de la cour, et sans doute il eût mieux fait de s'abstenir, bien que, sous le régime suivant, le même exemple ait été donné *. Il était dans son instinct de se mettre en avant et d'affronter les responsabilités, il avait besoin d'agir à découvert; mais, à la tribune comme sur le siège de la justice, son équité natU'
* a Monsieur parait indipmé de ces rumeurs, i (M. de la Boulaye à de Serre, Corresp* III, p. 348. Voyez aussi une lettre de M. Portai à de Serre, III, p. 355.)
* En 1«>32, notamment, un des membres les plus honorés de l'ordre des avocats au Conseil d'État et à la Cour de cassation, M. Manjlaroux' Vcrtamy, ayant été cité devant le Conseil d'État, pour répondre des termes d'un mémoire incriminé par le commissaire du gouvemementt ce fut le garde des sceaux qui présida l'audience.
relie dominait les mouvements de son àme. H montra dans la direction des débats celle haute impartialité que les avocats de Hambourg ayaienl autrefois saluée en lui. La cour prononça contre l'inculpé la simple peine de la réprimande/et M. Madier de Moutjau reprit paisiblement sa place parmi ses collègues de Ni mes.
On se rappelle que, dans un de ses plus véhéments discours, de Serre avait invité la Chambre des députés à prendre des mesures contre les scandales qui troublaient impunément les séances. C'était chez lui une vieille conviction que cette nccessilé de la révision du règlement. Une proposition, conforme à cette pensée, fut présentée par un membre de la droite, M. Syrieys de Mcyrinhac. De Serre Tappuya, mais, en réclamant contre les excès de la parole, il tint à défendre les garanties nécessaires à sa liberté.
Des députés avaient proposé de supprimer, en tout ou au moins dans la partie condamnée par la Chambre, les discours qui auraient élé frappés de censure; de Serre les combattit énergiquement.
« Si vous adoptiez ce qu'on vous propose, il en résulterait que vous auriez altéré vous-mômes jusqu'à un certain point la publicité de vos séances ; vous rendriez secrète une partie de la discussion publique... Plus que personne, je maintiens l'indépendance des tribunaux et l'indépendance des corps politiques ; je ne crois pas, comme on le dit trop souvent, qu'ils relèvent de l'opinion publique, surtout d'une opinion qui est souvent fausse et égarée, mais en même temps je crois que le contrôle de leurs actes
est utile à ces corps comme aux tribunaux... Il est utile et môme nécessaire dans un gouvernement représentatif que l'opinion publique s'exerce librement. »
Il se trouva, dans ce débat, en lutte directe avec M. Royer-Collard. Les deux orateurs n'avaient pas échangé un mot depuis le jour de leur séparation La discussion fut menée entre eux avec une courtoisie grave, sans aigreur ni avance, comme s'ils avaient l'un et l'autre mis la main sur leur cœur pour y arrêter toute parole amère ou tendre.
M. Royer-Collard s'opposait à la révision du règlement et attribuait au député un droit absolu, tout en se défendant de le faire souverain. De Serre répondait que le droit du député était tempéré par celui de la Chambre et, qu'en toutes choses le droit absolu, même paré du nom de liberté, conduit à la tyrannie.
« On se fait, je le pense du moins, une idée fausse du droit toutes les fois qu'on le con<%idère d'une manière isolée, absolue. Un tel droit nVst pas dans la nature ; Montesquieu a très bien dérmi les lois dans leur acception la plus générale, en disant qu'elles sont les rapports des êtres entre eux. Le droit est. l'expression de ces rapports. 11 est desdix)its qui appartiennent à tous, des droits généraux; ils forment ce qu'on appelle le droit commun. Mais il est aussi des droits particuliers, spéciaux, qui appartiennen t à certaines positions, à certains corps, à certains individus ; ces droits dans tous les temps se sont appelés privilèges, et ils sont aussi sacrés que les droits généraux, parce qu'ils sont, comme eux, nécessaires à
l'existence et à la marche de la société. Nos anciens le savaient bien lorsque, dans leur vieux langage, ils faisaient marcher du même pied droits et franchises, privilèges et libertés. Je ne conteste pas, dans le sens que je viens de lui donner, toute l'importance du droiL II est ce qu'il y a de plus sacré sur la terre; il est la légitimité, il est la juslice, il est la vérité. Il n'est pas d'expression honorable et auguste, pour ainsi dire, qu'il ne mérite. Sans doute, si le droit ainsi entendu pouvait régner partout, il terminerait toutes les révolutions ; mais des droits de diverse nature sont constamment en présence ; ils sont souvent en guerre, et pour sortir des révolutions, il faut nécessairement que les droits transigent. Or ils ne transigent qu'en reconnaissant leurs limites respectives. »
Le projet de révision aboutit, en définitive, à des dispositions fort modérées, et qui, pour la plupart, sont demeurées dans e règlement de nos assemblées.
Ces belles définitions étaient comme une éclaircie au milieu de ces luttes orageuses. Elles reposaient l'orateur et captivaient l'auditoire. Mais la trêve était courte.
La discussion du budffei s'ouvrit le 1*' juin 1821 . Le gouvernement annonçait un excédant de recettes de près de six millions et proposait un large dégrèvement de la contribution foncière. L'opposition n'en saisit pas moins l'occasion de recommencer contre lui la campagne.
De Serre était depuis quelque temps absent des séances. La maladie l'en tenait éloigné. Il parut, malgré sa faiblesse, pour défenare les crédits affec-
tés à son ministère. Rien ne faisait prévoir un ardent débal. Mais un ancien commissaire de la censure impériale, M. Etienne, l'anima tout à coup. A propos d'un amendement de M. Labbey de Pompières qui supprimait le traitement du sous-secrétaire d'Élat delà justice, il attaqua avec une extrême violence l'organisation des parquets et des tribunaux.
L'agression rendit les forces à de Serre. Il monta à la tribune et engagea une véritable charge à fond contre ses adversaires.
« Je n j ferai pas de grands efforts, dit-il après avoir combaltu l'amendement, pour repousser plusieurs attaques téméraires hasardées contre la magistrature, attaques au surplus qui s'adressent à toutes les institutions qui peuvent défendre la sociélé.
Des orateurs qui professent des principes anarchiques et qui cherchent continuellement à les meltre en action, sont conséquents avec eux-mêmes quand ils attaquent... *
A ces mots, une interruption violente éclate à gauche : c( Citez, citez, ou vous calomniez, » s'écrie M. Laffitte. M. Benjamin Constant, le général Foy, M. Casimir Périer interpellent le ministre, tandis que la droite réclame contre eux le rappel à l'ordre.
« Messieurs, reprend de Serre, il est fort aisé de vider ce différend tellement étrange qu'il est incroyable : que les honorables membres déclarent que leurs orateurs n'ont pas, à celte tribune, attaqué tout l'ensemble de la magistrature, surtout les magistratschargés de la poursuite des délits...
Les interruptions couvrent encore la voix de Fora-
teur. « Vous ne faites que calomnier, vous ne faîtes que cela, », dit M. Laffitle.
A plusieurs reprises, de Serre essaye inutilemenl de se faire entendre.
« Je déclare, dit-il, m'honorer des injures que vous nous adressez ; elles sont le prix de nos efforts pout défendre la royauté. . . Tant que ma voix sera couverte par la violence des vôtres, je dirai que vous n*osez pas m'écouter, et que les clameurs sont vos seuls moyens... »
Comme les cris de la gauche éclatent de nouveau:
« Pourquoi ces violentes interruptions?... à moins que la violence de vos interruptions ne soit le témoignage de vos consciences qui s'élève contre vous!... « Je n'ai plus qu'un mot à dire ; depuis deux ans, les fauteurs des principes révolutionnaires se sont particulièrement déchaînés contre le gouvernement du roi et ont menacé Tordre public en France. Presque sur tous les points du royaume, la magistrature a rempli ses devoirs en les combattant ; elle a répondu à ses détracteurs par des actes de justice et d'impartialité. »
Le général Foy répondit au ministre ; il lui reprocha d'avoir avancé contre ses adversaires une accusation qu'il n'oserait pas porter devant un tribunal du royaume, lui qui était le chef de la justice.
« Vous avez entendu, dit-il, le garde des sceaux s'emporter , traiter ses collègues d'orateurs anarchiques, s'ériger ainsi en accusateur public. Pour toute vengeance, pour toute punition, qu'il regarde.
en sortant de cette Chambre, les statues de THospital et de d'Aguesseau. »
Le mouvement enleva les applaudissements de la gauche. Les autres membres donnèrent à leur emportement une forme moins oratoire. « Quand on voit monter le garde des sceaux à la tribune, dit M Benjamin Constant, c'est comme si Ton y voyait monter l'injure et la calomnie. » M. Casimir Périer accusa le garde des sceaux de vouloir peser sur la Chambre des pairs, qui conduisait alors, avec une modération à laquelle il ne put s'empêcher de rendre hommage, le procès de la conspiration du mois d'août.
(( Le garde des sceaux, dit-il, nous annonçait tout à l'heure que le calme règne dans ses discours ; je lui réponds : oui, le calme règne dans vos discours, parce que vous croyez que vous avez des bourreaux à votre suite. »
Incroyable violence ! Etrange effet de ces luttes acharnées ! Une ivresse passagère allumait les paroles. Les esprits surexcités perdaient le sens des choses et mettaient une sorte de sincérité dans leurs inventions. La passion changeait les caractères, en les portant à se méconnaître les uns les autres, et ceux-là parlaient en démagogues qui devaient plus tard, comme M. Casimir Périer, se révéler des hommes de gouvernement.
De Serre avait fait réponse à chacun des orateurs. Il monta encore à la tribune après M. Périer.
« Je n'ai pas dit, comme on \\ prétendu,^ qu'aucun des membres de l'opposition conspirât ; je ne l'ai pas
dit, parce que je n'en ai pas les preuves. Si là chose était et que j'en eusse les preuves, les conspirateurs seraient poursuivis, personne n'en doute. Quant à ce que j'ai dit qu on professait des principes anarchiques, c'est ainsi que ma conscience juge les principes habituellement professés par les membres de l'opposition. J'ai ajouté qu'ils cherchaient à les mettre en action ; j'appelle mettre les principes en action, chercher à les introduire dans les lois, dans les institutions, chercher, par exemple, à tirer de notre Charte une constitution démagogique, une constitu* tion.anarchique comme celle de 1791. »
Les murmures s'élèvent de nouveau, et la gauche s'agite sous ces reproches.
« Je suis dans le vrai^ continue de Serre, et c'est pour cela que j 'excite tant de rumeur. Telle est la tendance constante de l'opposition, et j'ai eu raison de dire qu'elle était conséquente avec cette tendance, en voulant décréditer dans l'esprit des peuples la magistrature et l'ordre judiciaire... Je suis resté dans un vrai accablant pour les orateurs de l'opposition auxquels j'ai adressé ce reproche; je n'ai rien à rétracler à cet égard. »
La droite, comme le centre, applaudit l'orateur ; il semblait impossible que des royalistes abandonnassent un ministère si résolu pour la défense du trône et des institutions. Cependant le jour était proche où la coalition, vainement essayée jusque-là entre les deux camps extrêmes, allait s'organiser contre lui.