‹ Le comte de Serre: sa vie et son tempsChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De Serre et l'extrême droite.

Rapporls du ministère avec la droite. — Le gouvernement accorde à la droite l'ajournement de certaines réformes, mais n'en demeure que plus résolu dans sa politique de modération. — Sa conduite envers l'armée. — Projets du duc de Richelieu pour rallier la jeunesse à la royauté. — Vues du garde des sceaux sur l'organisation des justices de paix, — Liberté des élections. — ^écu^itédes fonctionnaires. — Opposition croissante des ultra royalistes.— Suite de la session de 1820. — Discussion d'un projet de loi portant prorogation de la censure. — Attaques violentesdes orateurs de l'extrême droite contre les ministres, surtout contre M. Pasquier. — De Serre et M. de Castelbajac. — De Serre et* M. Manuel. — Réponse de M. de Villèle à M. de la Bourdonnaye. — Situation délicate des ministres de droite entre le ministère et leur parti. — Le duc de Richelieu offre le ministère de la marine à M. de Villèle et celui de l'instruction publique à M. Corbière. — Refus des deux ministres. — Exigences de la droite, notifiées par M. de Villèle au duc de Richelieu. — Délibéral ion des ministres. — Tentatives infructueuses de conciliation.— Démission de M. de Villèle et de M. Corbière. — Clôture de la session de 1820. — Dispositions du duc de Richelieu. — Sa Correspondance avec de Serre. — Lettres de M. Pasquier. — Lettre de M. deVitrolles àM.Berryer. — Quelques jours avant l'ouverture de la nouvelle session, M. de Villèle revient à Paris pour conférer avec le duc de Richelieu et de Serre.

Le concours de la droite n'avait pas encore manqué, malgré quelques incertitudes, au ministère du

duc de Richelieu. Loin de s'associer aux attaques qui, des bancs extrêmes du parti, s'élevaient contre le gouvernement, elle les avait plus d'une fois couvertes de ses murmures, et montrait d'ordinaire autant d'empressement à faire taire les orateurs dont les violences la compromettaient, que la gauche à les faire parler. Le général Donnadieu, usant de la latitude que lui donnait le règlement, avait pu développer en liberté une motion pour réclamer la chute d'un ministère qu'il déclarait « incapable et antifrançais* » ; mais on avait pris le parti de ne pas lui répondre. M. de la Bourdonnaye, M. de Lalot, M. de Vaublanc,M. Clausel de Coussergues, avaient essayé, sous divers prétextes, d'eng;ager la lutte contre le cabinet, sans ébranler la majorité.

L'action du groupe auquel ces membres se rattachaient n'en était pas moins pressante et redoutable ; ceux que M. de Villcle appelait familièrement « les pointus », avaient sur les modérés l'avantage de l'audace et de l'obstination. Ils iarri valent dans les réunions de la droite avec des résolutions toutes prêtes, suppléant par leur concert à leur petit nombre, et par leur opiniâtreté décourageant leurs collègues, dont l'humeur plus calme se lassait de recommencer tous les jours la même bataille. Ils avaient de plus, pour les soutenir, une certaine popularité de salon ; ils se sentaient en vue dans un monde qui réputait trahison la prudence des sages et proclamait héroïques les motions que ceux-ci jugeaient déplo-

* Comité secret du H avril 1821.

rables. Leur exallalion, respectable et consciencieuse chez les uns, pur calcul chez d'autres, était un titre : « Ce ne sont pas des fous par amour, disait un observateur politique du temps, mais on les prend pour tels. » Ces grands mots d'honneur et de fidélité dont ils se réservaient de définir le sens et de régler la distribution, n'étaient pas sans troubler bien des cœurs loyaux, bien des esprits sincères qui, fout en épanchant leurs plaintes dans Tintimité, n'osaient braver le reproche, bruyamment prodigué, de désertion et d'apostasie!

Le ministère luttait péniblement contre ces embarras. Ce qui devait faire son mérite aux yeux des royalistes faisait aussi sa faiblesse. En rompant avec les doctrinaires, en abandonnant le projet de dissolution, il avait marqué sa place dans les rangs de la droite. Il lui avait livré son sort, sans lui livrer ses idées ; il s'était fait de ses suffrages une nécessité, sans consentir à se faire de ses prétentions une loi, et par là il avait rendu plus difficile l'oxercice de cette initiative à laquelle il ne renonçait pas.

Il y avait cependant, même après ces concessions, une entreprise à tenter : c'était celle que de Serre, simple député ou président de la Chambre, avait recommandée aux cabinets antérieurs; c'était de fixer, dès le principe, la situation du ministère, en formulant un programme dont l'adoption ou le rejet eût maintenu son pouvoir ou déterminé sa retraite. M. de Montlosier insistait sur ce point auprès du garde des sceaux. Il voulait que le ministère, avant de gouverner avec un parti, s'occupât de. le composer.

« Ne voyez-vous pas, écrivait-il à de Serre, avec celte nouvelle assemblée telle qu'elle est faite, qu'il faut tout de suite vous mettre en avant pour Fempêcher de s'y mettre elle-même ? Il faut vous hâter de lui donner l'impulsion pour vous préserver de la recevoir*. »

De Serre était, par tempérament, porté vers cette politique ; même quand elle fut abandonnée, il en faisait revivre les allures par sa vaillance oratoire. Il avait d'abord soutenu la dissolution ; la dissolutioil écartée, il inscrivit dans le discours royal, dont la rédaction lui avait été confiée, la pensée du renouvellement intégral, comme le principal article du programme ministériel. Mais on était alors en négociation avec les chefs de la droite ; ceux-ci demandaient que la question ne fût pas agitée. M. Mounier et M. Pasquier étaient d'avis de déférer à leurs vœux, et, sur leur conseil, le duc de Richelieu ajournait le renouvellement intégral, bien qu'il avouât lui-même ne pas voir de salut en dehors de pette mesure.

« Je vous envoie un croquis assez informe de ce que pourrait devenir le discours, écrivait M. Pasquier à de Serre ; peut-être le trouverez -vous un peu énervé; cela lient à notre manière un peu différente d'envisager la convenance du moment. »

Ainsi se réduisaient peu à peu les desseins du gouvernement. Les grandes réformes politiques en étaient présentement écartées ; le ministère paraissait bor-^ ner sa tâche à leur préparer l'avenir, en assoupis-

* Corresp, du comte de Serre, t. IV, p. 158.

sant les querelles, en reconstituant sur un sol raffermi l'union des forces monarchiques, d'où les réformes pouvaient naître.

«L'origine des grandes fautes, mandait de Serre à M. Decazes, dès le 3 avril 1820, vient de la division des royalistes en 1816. Ce n'était pas trop de loutes les nuances monarchiques réunies pour faire face à l'ennemi commun. La division a été son triomphe; elle a mis le gouvernement entre deux feux. Royalistes purs et constitutionnels s'enti-e-détruisaientau profit des libéraux qui ont ruiné les uns et les autres. Le danger a opéré et devait opérer la réunion. Serat-elle franche et solide? Sera-t-elle durable? Questions auxquelles on ose à peine répondre, mais qu'il faut tout faire pour résoudre par l'affirmalive. »

Telle était l'honnête pensée qui dirigeait le ministère, qui inspirait ses actes, ses concessions, ses résistances, et, on peut le dire, jusqu'à ses fautes. Mais, en même temps que l'accord, il fallait . faire dominer la raison parmi les royalistes ; c'était en les montrant unis sous le drapeau des idées modérées que le ministère voulait les associer au gouvernement. Sous la lutte éclatante et vigoureuse qu'il entretenait contre le parti révolutionnaire, il développait, avec une assiduité minutieuse, sans bruit, mais sans trêve, interrompue seulement et comme soulevée par les grands coups d'éloquence du garde des sceaux, une politique équitable, tempérée, conciliante, soucieuse des intérêts généraux autant qu'ennemie des factions.

Dans l'armée, que le ministre de la guerre s'occu-

pait de soustraire à l'esprit de sédition, les services militaires élaient honorés chez des hommes qui avaient jadis combattu la Restauration. Le général Clausel, frappé par les ordonnances de 1815, était rappelé dans sa patrie. Le général Cambronne, que la parole intrépide du jeune Berryer avait fait acquitter après les Ccnt-Jours, recevait, dans sa reiraite de Nantes, sa nomination au commandement de Lille. Revenu de Sainle-Hélène après la mort de Napoléon, événement dont la nouvelle avait excité en France et en Europe un long retentissement, le général Bertrand était réintégré dans ses litres et honneurs par une ordonnance royale que de Serre avait contresignée. On répétait les paroles de Louis XVIII au général Rapp qui, de service à la cour, avait voulu se retirer, en apprenant la fin de son ancien maître, pour cacher sa douleur : « Pleurez en liberté, général, votre douleur fait honneur à votre cœur; je vous en aime et vous en estime davantage. »

En s'efforçant de grouper le parti royaliste, le duc de Richelieu ne songeait qu'à en ouvrir les rangs. Il avait surtout à cœur de gagner la jeunesse à la Restauration. Sa correspondance avec de Serre donne quelque idée des combinaisons qui occupaient son esprit. Tantôt il veut tirer la cour « cette arche sainte, dit-il, à laquelle on n'ose quasi pas toucher », de l'isolement dans lequel la placent des traditions vieillies, et il agite le projet de former une école de pages, où le commerce et la haute bourgeoisie mêleront leurs enfants avec les fils de toutes les noblesses : « Ce serait, écrit-il, un commencement de fusion

qui produirait un bon effet. » Tantôt il pense a créer des positions d'auditeurs ou de référendaires, qui initieront de bonne heure les jeunes gens aux affaires, en leur facilitant l'entrée des carrières publiques. De son côté, le garde des sceaux poursuit le dessein de relever dans le pays ces influences locales, qui doivent être à la fois un frein et un appui pour le gouvernement. 11 demande aux procureurs généraux des renseignements sur la division de la propriéfé et sur les dispositions habituellement prises, dans le partage de leurs biens, par les pères de famille ; il étudie l'organisation des justices de paix en Angleterre ; il médite de l'introduire en France et de rendre ces magistratures gratuites, en les confiant aux propriétaires. Idées contre versables, conceptions encore vagues, que la réflexion aurait pu mûrir ou modifier, mais bien étrangères à tout esprit de secte et qu'animait assurément un zèle intelligent et généreux pour l'affermissement du gouvernement représentatif.

Cette largeur de vues se retrouvait dans les principaux actes du cabinet. Les suffrages demeuraient libres : « Le ministère, a écrit un témoin peu suspect, ne cherchait pas à exercer une influence domi* nante sur les élections ^ » Au début delà session, le duc de Richelieu avait opéré dans les hautes situations politiques de rares changements que Topposi* tion militante des titulaires rendait inévitables ; mais la stabilité des fonctions publiques était une loi pour

^ M . de Barante. Vie politique de M. Royer-Collard, t. II, p. 114

le ministère. On a pu dire que la sécurité des fonctionnaires ne fut jamais plus grande que sous cette administration*. Le duc de Richelieu prenait luimême connaissance de tous les dossiers ; la passion de parti ne lui eût pas arraché une destitution. L'idée d'une injustice le révoltait, et M. Corbière le mit un jour hors de lui, en proposant le changement de huit ou dix préfets, sans autre motif que la nécessité de « faire quelque chose pour les royalistes. »

La gauche ne voulait pas reconnaître cette modération du ministère, et l'extrême droite lui en faisait un crime. Les deux groupes menaient, chacun de son côté, leurs attaques, sans se résoudre encore à les concerter. Dans la discussion des lois de finances, M. Clausel de Coussergues, M. de Bouville, le général Donnadieu, réclamèrent la suppression des crédits inscrits au budget de la police, afin de provoquer la retraite des deux chefs de ce service, M. Mounier, directeur général, et M. Angles, préfet de police. Mais le parti libéral, peu désireux de livrer ces fonctions aux favoris de l'extrême droite, fit échouer l'entreprise par son abstention.

Un autre débat vint révéler un commencement d'accord entre les deux partis.

M. Siméon, ministre de Tinlérieur, avait déposé, dans la séance du 9 juin, un projet de loi portant

* Le cardinal de Bausset, Éloge du duc de Richelieu, prononcé devant la Chambre des pairs, le 8 juin 1822.

prorogation de la censure jusqu'à la fin de la session. Sans rejeter ce projet, comme le lui proposait le rapporteur de la commission, M. de Yaublanc, la Chambre n'en adopta pas le texte intégral ; elle se rallia, malgré les efforts du cabinet, à un amendement de UM. de Ciourtarvel et Josse de Beauvoir, qui limitait la durée de la censure au troisième mois après Touverture de la session.

Ce vote avait réuni une partie . ûe la droite aux membres de la gauche et du centre gauche.

De Serre soutint la lutte dans ce débat ; il eut à répondre aux reproches contraires des deux oppositions : l'extrême droite, par l'organe de H. deCastelbajac, accusant le ministère de mettre en péril la royauté; la gauche, par l'organe de M. Benjamin Constant, de trahir la liberté.

ce Vous haïssez les royalistes comme individus, vous les repoussez comme ministres, » avait osé dire M. de Castelbajac. ce Jamais, monsieur, jamais, » s'écria aussitôt de son banc le garde des sceaux, portant sur son loyal visage les marques de sa douloureuse stupéfaction, ce Oui, vous les haïssez, » reprit d'une voix tonnante le général Donnadieu. Quel triomphe pour les libéraux, quelle arme fournie aux détracteurs de la Restauration, qu'une telle injustice témoignée par des royalistes, envers ceux qui avaient tant fait pour la royauté I

La tristesse perçait plus que la colère dans la ré« ponse du garde des sceaux. 11 semblait que l'image de la monarchie menacée se dressât devant lui pour arrêter les coups dont sa juste vengeance eût acca^-

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blé ses a^èsseurs ; comme s'il avait craint, en voula^ les frapper, d'atteindre la masse de ce parti que lift ambition était de relever et d'unir.

Cependant il y avait certaines paroles que la dignité du mi#stère ne lui permettait pas de lalibr sans protestation*

M. de lâtsteibftjacy s'érigeant en interprète des amis de la CbUrtll avait dit aux ministres :

« Tremblef j^conserver un poste que, de votre aveu répété, vous tàé pouvez pas remplir ; dès que vous connaissez votre insuffisance, craignez de retenir un gouvernement trop fort pour vos débiles mains. »

De Serre commefnça ainsi :

« Messieurs, la Chambre vient d'entendre un discours dans lequel on ne se borne pas à attaquer les actes des ministres, comme on en avait le droit, mais dans lequel on attaque leurs sentiments : injustice intolérable!...

« Écartons d'abord, balayons ce reproche banal dii désir de conserver ses places. Tout homme de bonne foi sait que les ministres actuels n'ont point brigué les leurs; il sait aussi qu'ils ont été appelés aux affaires dans des circonstances difficiles, et que la plupart n'ont consenti à se soumettre à un si lourd fardeau qu'après de longues résistances et des refus réitérés. Quiconque dit à des ministres : a Quittez vos « places, leur dit en même temps : Cédez-les-nous. »

Le trait tombait juste, et le mouvement qui se fit dans la Chambre montra qu'il avait porté ; on le sentit d'autant plus que l'orateur reprit avec une assurance calme :

ix, Lorsque, avec une certaine grossièreté, on vient dire à des ministres : « Vous êtes inhabiles, incapables, » il est évident qu'ils ne peuvent pas prouver, qu'ils ne peuvent pas même articuler le contraire ; ils n'ont qu'une seule chose à faire, c'est de soutenir le parallèle avec leurs adversaires. Eh bipn ! que Ton compare la liste des ministres du: roi et la liste des orateurs inscrits contre le projet; nous ne craignons pas le parallèle. »

Puis, arrivant au reproche qui l'avait si cruellement ému :

<cLe préopinant nous a accusés de haine contrôles royalistes, comme individus. Messieurs, dans les circonstances les plus difficiles (et ici chacun doit parler pour soi), j*ai pu commettre des fautes ; mais ce qu'on ne trouvera pas dans ma vie, c'est que j'aie poursuivi personne de ma haine, de mon animosilé. Je ne sais pas, et je ne veux pas savoir si j'ai des ennemis; ce que je sais bien, c'est que je n'ai donné à personne le droit de dire que je suis son ennemi. »

De Serre défendit ensuite la politique du cabinet et les dispositions de la loi. Sur ce dernier point, sans dissimuler que les événements n'avaient pas répondu aux espérances des auteurs de la loi de 1819, il maintenait, avec le principe du jury, la nécessité d'assurer, dans des limites déterminées^ le respect de la liberté de la presse.

« Puisqu'une contagion révolutionnaire existe malheureusement encore parmi nous, je crois utile de ne pas la comprimer de manière qu'elle fasse ses ravages en dessous et nous amène une ei^sion.

Je crois qu^il est utile de laisser avec certaines digues une sorte d'évent, une sorte de déversoir à cette opinion factieuse. »

La censure n'avait, à ses yeux, d'autre objet que de remplacer ces digues, en attendant qu'une loi définitive les eût établies. Nous verrons, quelques mois plus tard, de Serre développer fortement cette opinion.

Ce qu'il convient en ce moment de mettre en lumière, c'est Fexplicalion qu'il donne de la politique du cabinet :

« Depuis que je suis dans les affaires publiques, j'ai toujours entendu dire : « Rien ne se fait, le « ministère ne marche pas. » Il y a là, je crois, un peu de ces habitudes d'une nation qui a été trop gouvernée. Constamment mené, comme on l'était jusqu'à la Restauration, les rênes tendues et le fouet levé, on est pour ainsi dire étonné de la liberté que Ton goûte. J'avoue que, pour mon compte, comme gouverné, j'aurais un sentiment contraire ; et, loin de me plaindre que le gouvernement ne se fait pas assez sentir, je m'en féliciterais.... Le bien ne s'est pas fait. Veuil lez comparer la situation où se trouvai! la France, il y a une année, et la situation où elle se trouve aujourd'hui ; comparez les périls que courait le trône et la sécurité dont il jouit; tenez compte surtout Mes épreuves par lesquelles nous avons passé, des obstacles que nous avons surmontés, et puis demandez si le bien ne s'est pas fait. »

La thèse de M. de Castelbajac fut reprise par M. de Lalot. M. de Ronald soutint le projet du ministère,

que combattirent les membres de la gauche, M. de Girardin, M. Dupont (de TEure)» M. Benjamin Constant. Ce dernier mit quelque affectation à ménager les ministres. Il accueillait mal les protestations libérales de Textrême droite, et paraissait ne leur opposer qu'une incrédulité dédaigneuse.

a Je ne suis pas assez niais, dit-il, pour voir des principes là où il n'y a que des intrigues, et je distingue l'amour de la Charte de l'amour des portefeuilles. »

De tous les ministres, M. Pasquier était le plus en butte aux attaques des ultra-royalistes. C'était contre lui surtout qu'avaient été dirigées les invectives de M. de Castelbajac. Il les releva avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. 11 rendit plein hommage aux membres de la droite qui avaient oublié d'anciens dissentiments pour prêter leur concours au mini»^ tère ; mais, en même temps, il déclara son éloignement pour a ce petit nombre d'hommes qui voudraient, dit-il, usurper à eux seuls le titre de royalistes, qui, pour s'en faire honneur exclusivement, arriveraient ainsi à rétrécir sans cesse un cercle qu'il faut, au contraire, s'efforcer d'étendre, i» -fei voyant quelle animosité ces hommes témoignaient aujourd'hui contre le ministère, M. Pasquier leur demandait pourquoi ils avaient attendu que le péril fût passé pour la manifester.

« Ce n'est pas,continuait-il, quand le combat a été rendu, quand les conséquences en. sont acquises, quand les fruits en ont été recueillis, qu'il peut être noble, généreux et loyal de tenir devant tînpts,

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JÉessieurs , le langage que vous aveK^ fixlenâu. »

La leçon était méritée, iiiais elle dénonçait la rupture, et M. de Castelbajac, redoublant de violence, s'empressa d'en prendre acte.

De Serre remonta à la tribune, à la fois pour couvrir son collègue et pour arrêter iés suites de cet éclat. ^

Il rallia d'abord les sentiments de la majorité, en répudiant toute redierche inquisitoriale dans le passé des hommes qui avaient honorablement servi un autre pouvoir avant la Restauration. Comme les marques d'adhésion lui prouvaient que la Chambre partageait son opinion :

« Soyons d'accord sur ce point, dit-il, et parlons de l'époque qui a suivi la Restauration. Comme je pose pour fondement l'union de toutes les nuances de fOiJalistes, on doit m'entendre. Ce n'est pas moi, ce n'est pas le ministère qui veut diviser. Il est évident que toute division produite parmi les royalistes de toutes nuances est diamétralement opposée au système, aux intérêts, aux intentions du ministère. Il est évident que tous les actes du ministère, et même son silence^ que tous ses ménagements, que toute sa marche enfin, a toujours eu pour but d'éviter cette division, de réunir toutes les nuances de royalistes, d'en agrandir le cercle, de l'étendre autant que possible. »

Tandis qu'il s'efforçait de pacifier les royalistes, la gauche harcelait l'orateur de ses interruptions. Elle lui reprochait d'être sorti lui-même des rangs de l'opposition, et, comme de Serre repoussait avec

hauteur Timputation, M. Manuel vint la formuler à la tribune. Il affirma qu'à Tépoque où il était devenu ministre, de Serre se trouvait en relation avec les membres de l'extrême gauche.

La Chambre écouta attentivement et, bientôt, à droite et au centre, les applaudissements accueillirent la réponse du garde des sceaux :

« Lorsqu'on m'attaquera par des injures, dit de Serre, je garderai le silence; mais, lorsqu'on cherchera à noircir mon caractère en dénaturant les faits, quelque répugnance que j'aie à parler de moi, je deman« derai à la Chambre la permission de les rétablir.

« J'ai eu l'honneur d'être pendant deux ans président de cette Chambre ; alors j'ai reçu, comme je le devais, tous mes collègues; j'ai causé avec tous ceux qui voulaient causer avec moi. Quinze jours après avoir quitté la présidence, je suis entré au ministère, et je reçus à cette occasion tous ceux qui m'ont fait l'honneur de me venir voir et qui ont bien voulu me communiquer leurs vues politiques. J'ai tout observé, tout étudié, tout pénétré, et c'est en pleine connaissance de cause que j'ai choisi. y>

Si violente qu'elle eût été, l'agression de M. de Castelbajac parut encore trop modérée à M. de la'Bourdonnaye. En attaquant le cabinet, M. de Castelbajac avait pris soin de mettre à part les deux membres de droite, M. de Yillèle et M. Corbière. M. de la Bourdonnaye n'admit pas l'exception ; il signifia aux deux ministres que, depuis leur entrée dans le gouvernement, ils avaient cessé d'être royalistes : « S'il n'était permis d'être royalistes qu'à ceux qui marchent Avec

VOUS, répliqua M. de Yillèle, le cercle en serait trop restreint. »

n n'y aurait pas eu à s'inquiéter outre mesure de ces débats, s'ils n'avaient eu d'autre effet que de marquer la séparation entre la masse des royalistes et cette minorité turbulente qui prétendait servir la cause monarchique en excluant de ses rangs ses défenseurs les plus éclairés. Quelques-uns, loin de s'en effrayer, se réjouissaient de la rupture : «c Je vois avec plaisir lei schisme qui se manifeste entre le ministère et l'extrême droite, écrivait alors M. de Courvoisier : c'est mon vœu depuis l'ouverture de la session. »

Mais, sans s'associer aux violences des ultras, la droite se laissait peu à peu envahir par des impressions qui la rendaient plus indulgente pour les attaques dont le ministère était l'objet. Elle comptait sur les bancs de la Chambre plus de 160 membres ; elle était, à vrai dire, la majorité; elle se plaignait, ayant cette prépondérance dans l'assemblée, de ne l'exercer ni dans le ministère ni dans les fonctions publiques. Les réflexions, en se communiquant, prenaient plus de consistance ; les incidents, les soupçons, les déceptions ou les susceptibilités individuelles, les commentaires hostiles, toutes choses facilement grossies dans les colloques parlementaires, envenimaient ces griefs et les propageaient; on

commençait à les écouter jusque dans les rangs des modérés, et parfois à les redire.

La situation des deux ministres qui représentaient la droite dans le cabinet devenait délicate. Ils avaient à défendre leur parti devant leurs collègues, et leurs collègues devant leur parti : trop timides au gré de celui-ci, trop exigeants aux yeux de ceux-là. En plus d'une rencontre, et dernièrement encore, en l'absence du garde des sceaux, retenu par la maladie, ils étaient intervenus pour empêcher un conflit entre les royalistes et le cabinet. Deux lois importantes, la loi sur les pensions ecclésiastiques et la loi sur les donataires, n'avaient passé qu'après des modifications dont M. de Yillèle et M. Corbière avaient seuls pu li^cier les termes avec la droite. Ils couvraient le ministère * auprès d'elle. La droite leur reprochait de ne pas assez la faire valoir auprès de lui. Us résistaient, M. de Yillèle surtout, à ces exigences ; mais, tout en les blâmant, ils ne pouvaient pas ne pas en tenir compte. On les voyait plus réservés dans le conseil ; ils s'isolaient de ses délibérations pour s'isoler bientôt de ses destinées.

Le duc de Richelieu, qui goûtait beaucoup Tesprit de M. de Yillèle, lui proposa une combinaison qu'il croyait devoir le satisfaire. Aussi désintéressé qu'excellent administrateur, M. Portai avait mia sa démission à la disposition du président du conseil ; le duc de Richelieu se décida, non sans un vif regret, à l'accepter, et offrit à M. de Yillèle le ministère de la marine, en réservant pour M. Corbière le portefeuille de l'instruction publique et des cultes; C'était assu-

rer aux deux ministres une part active dans le gouvernement.» M. de Villèle ne cacha pas au duc dd Richelieu que cette part serait encore insuffisante, La droite voulait la plénitude du gouvernement, et elle réclamait potir M. de Yillèle lui-même le ministère de rintérietîr : autant valait demander au duc de Richelieu sa démission ; car, en réalité; c'était lui qui, sous le nom de M. Siméon, dirigeait le ministère de l'intérieur ; il y faisait dominer, avec l'aide de M. Mounier, cette politique équitable et modérée, dont le maintien était la condition de sa présence dans le gouvernement. Le duc de Richelieu pensa lever les objections en offrant à M. de Villèle de remplacer tb Siméon par M. Laine ; il na doutait pas que ce choix ne fût agréable, considérant les immenses services rendus depuis plus d'un an par M. Laine à la cause royaliste. Il avait oublié l'ordonnance du 5 septembre, signée de M. Laine ; le grief demeurait ineffaçable dans le cœur de la droite* M. de Villèle dut faire entendre au président du conseil que ce nom serait moins accepté qu'tifcaun autre. A ce coup, le- duc de Richelieu perdH fàlmce ; il invita sèchement ses deux collègues, M« M Villèle et M. Corbière, à présenter eux-mêmes leurs Taisons au roi.

On était au 15 juillet. La session touchait à son terme. Tandis que les ministres de droite se transportaient à Saint-Cloud pour être admis auprès de Louis XVni, le duc de Richelieu, gravement préoccupé du parti à prendre, voulut en délibérer avec les autres membres du cabinet. Il se rendit, avec M. Pas-

quier et M. Mounier, chez de Serre, qui occupait alors, dans le parc de Saint-CIoud, le pavillon de Breteuil, mis à la disposition du garde des sceaux par une gracieuse attention du roi. Ils causèrent longtemps, se promenèrent trois ou quatre heures dans le parc, échangeant leurs vues, leurs craintes, leurs objecptiens.

La question se posait d'abord entre deux partis également décisifs : dissoudre la Chambre, en maintenant le ministère ; ou se retirer, en laissant au roi le soin de prendre dans la majorité un nouveau cabinet.

Il était bien tard pour en venir à la dissolution^e Prononcée avant Tapplication de la loi électoral^ de 1820, elle n'eût été qu'une mesure neutre, ne blessant aucun parti. Résolue si peu de temps après la mise à exécution de cette loi, elle menaçait évidemment la droite. C'était recommencer contre elle la politique de l'ordonnance du 5 septembre et, dans un moment où la santé chancelante du roi donnait de perpétuelles inquiétudes, exposer sou successeur à ouvrir son règne en pleine crise.

Le second parti était* la retraite du ministère : à ne consulter que l'intérêt de ses membres, c'était le meilleur. La retraite eût désarmé et peut-être embarrassé leurs adversaires ; elle détournait sur d'autres noms les coups de l'opposition, et les tenait euxmêmes en réserve pour des circonstances nouvelles. Les ministres en avaient le sentiment, et, sans doute, ils regrettèrent dans la suite de ne pas y avoir cédé. <c II y a déjà six mois que c'était notre avis, x> écrivait

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plus tard de Serre à M. de Wendel, en lui annonçant la démission du cabinet.

Ce qui les arrêta, ce fut, avant tout, la nécessité, universellement reconnue à cette époquevde maintenir au pouvoir le duc de Richelieu. A l'exception de quelques emportés dont la fureui^ne comptait pas pour une opinion, nul, parmi les royalistes, ne croyait alors possible un ministère sans le duc de Richelieu. Les plus animés contre le cabinet jugeaient, bon gré n^al gré, indispensable de garder ce grand nom, ce nom médiateur, ce nom européen, à la tête du gou^ vernement. Le duc de Richelieu, lui aussi, sentait àette nécessité, et, sans goût personnel, il tenait, pour celte raison, à rester au pouvoir. Mais il entendait n'y rester qu'avec ses collègues ; il considérait comme indigne de lui de se séparer de ceux qui, depuis dixhuit mois, Tavaient si vaillamment secondél

Cependant il était difficile de conserver la Chambre sans donner quelque satisfaction à la majorité. On ne pouvait demander à la droite son appui et refuser une part à ses prétentions. La conclusion, qu'appuyait de Serre, fut développée avec forcer par le ministre dont la droite, au moment même; accusait le plus l'hostilité. Jugeant la dissolution impossible, M. Pasquier soutenait qu'on devait augmenter le nombre des membres de la droite dans le cabinet, et, pour faciliter la modification, il offrait de se reti- • rer avec M. Portai et M. Siméon. Le duc de Richelieu n'en voulut rien entendre ; il déclara que sa démission suivrait immédiatement celle de ses collègues : responsabilité qu'aucun d'eux n'osait prendre.

Le roi avait invité M. de Villèle et M. Corbière à revoir le duc de Richelieu. De nouveaux pourparlers s'engagèrent. On crut à un arrangement. Les deux ministres acceptaient les portefeuilles que le duc de Richelieu leur avait primitivement offerts ; le maréchal Victor, duc de Bellune, candidat porté par la droite, remplaçait au ministère de la guerre le général de la Tour-Maubourg, qui était nommé gouverneur des Invalide». De Serre partit, sur cetle espérance, pour le Mont-Dore. L*accord ne dura point ; on reconnut, en s'expliquant, qu'on s'était mal compris. M. de Villèle et M. Corbière se retirèrent définitivement du ministère, et reprirent leurs places dans les rangs deia droite. M. de Chateaubriand, revenu de Berlin, se démit de son ambassade. La droite n'était, plus représentée dans le gouvernement, quand la session se termina, le 31 juillet.

Les. membres ardents du parti avaient pesé en réalité sur la détermination des deux ministres : <t La Bourdonnaye et les libéraux, écrivait M. de la Boulaye à de Serre, rient de tout cela à se tenir les côtes» et je crois que les sarcasmes, les violences de la Bourdonnaye accroissent les perplexités de Corbière. »

En déplorant cette fâcheuse issue, le duc de Richelieu se louait beaucoup de la conduite et des dispositions de M. de Villèle, lequel ne cachait pas sou regret de l'événement.

DE SERRE ET L'EXTRÊME DROITE. 28t

« Je dois rendre à M. de Yillèle la justice de dire qu'il se serait prêlé à tout, écrivait le duc de Riche* lieu à de Serre ; mais il n'en est pas de même du camarade (M. Corbière), qui a été bien loin de mettre dans cette àWaire l'esprit de conciliation de M. de ViUèle. »

Ce qui l'avait décidé lui-même à cesser les négo- ■ <îiaôons9 c'est qu'il entrevoyait qu'on s'armerait bientôt des concessions faites pour en réclamer d'a]^tres(;f §1 qu'après M. Siméon et M. Portai, on voudrait âbîgner M. Pasquier, contre lequel Tachariléiaënt, disait-il, a dépasse tout ce qu'il est possible

' '^oique effrayé et attristé de ces aveugles préventions, le duc de Richelieu ne renonçait pas encore à les surmonter :

a Tout ce que nous avons à faire, continuait4ly c'est de ne pas prêter le flanc, et il faut espérer qu'alors la masse de la droite résistera aux ambitieux et aux intrigants qui veulent se servir d'elle pour arriver à leurs fins. »

Il disait encore, en réponse à une lettre que de Serre lui avait écrite :

« Vous avez tout à fait raison ; il faut tâcher par quelques actes de maintenir l'alliance avec les royalistes raisonnables, et de détruire par là l'influence des fous et des méchants. »

Chose singulière I lui, l'ancien émigré, le grand seigneur, il était moins porté qu'aucun autre de ses collègues, que M. Pasquier, de Serre ou M» Meunier, à faire entrer la droite dans le ministère :

K Ce dont je puis vous assurer d'avance, écrivait-il au garde des sceaux, c'est que j'aurais une invincible répugnance à m 'associer à un ministère composé ^n majorité de la droite pure ; je crois qu'il ne serait en harmonie ni avec les véritables intérêts de la maison de Bourbon ni avec ceux de la France, et je pense ^u'il amènerait une catastrophe que je ne veux pas avoir à me reprocher. Si je voyais les choses autrement, je demanderais franchement à ceux de mes collègues qui sont incompatibles avec celte droite la permission de les quitter pour composer un autre ministère ; car, tout attaché que je leur suis, ce que je croirais le salut de l'État ne me permettrait pas de balancer entre eux et lui ; mais, comme je ne puis pas me persuader qu'un ministère ainsi composé pût opérer le bien, je ne voudrais pas me charger de l'essai qu'il sera pourtant nécessaire de faire, si la majorité de droite ne veut pas se contenter de l'administration actuelle telle qu'elle est, ou avec des modifications qui n'en dénaturent pas l'esprit. J'ai parlé au roi dans ce sens^... »

M. Pasquier voyait avec plus de pénétration le véritable état des choses. Il revenait, en offrant avec insistance sa démission, sur la nécessité de satisfaire la droite par un remaniement du ministère. Il suppliait du moins le duc de Richelieu de le laisser s'éloigner quelques mois sous prétexte de santé, en se réservant de rendre ce congé définitif, si les animositès dont il se sentait l'objet ne se calmaient pas.

* Corresp.^ IV, p. 215-219.

« Je suis presque convamcu, écrivait-il à de Serre, que malgré tous nos efforts, nous ne pourrons pas soutenir la situation au delà des premiers jours de la session prochaine, si même la prudence nous permet d'aller jusque-là. A cet égard, les élections nous éclaireront. Alors on verra clairement si, comme je rattoujours pensé depuis deux mois, il n'est pas indispensable de former un ministère plus homogène, 4tot le duc de Richelieu, M. de Villèle, M. Corbière et léus, dpvrez être la base et l'élément premier*. »

Le^ élections eurent lieu. Le renouvellement annu^ se fit au mois d'octobre. La majorité des sièges revint à la droite et à l'extrême droite. L'épreuve était décisive, et le moment paraissait venu de tenter cet essai dont le duc de Richelieu avait éventuellement admis la nécessité.

Le duc de Richelieu traitait les affaires publiques comme les affaires privées. Il ne lui venait pas à ridée que les engagements de parti fussent moins sacrés que les engagements individuels.il se rappelait les circonstances dans lesquelles les chefs de la droite, le frère du roi lui-même, étaient venus, au nom des périls de la royauté, lui arracher, malgré ses refus réitérés, malgré ses invincibles répugnances, la promesse d'accepter le pouvoir, en lui donnant à leur tour, comme la condition nécessaire de son consentement, l'assurance de l'y soutenir. Il se croyait dès lors lié envers les royalistes ; mais il les croyait également liés envers lui. Les épreuves, les attaques, les injustices,

* Corresp, IV, p. 220.

les injures qu'il avait subies, en affligeant son cœur, n'avaient laissé dans son esprit aucun doute. Il n en accusait point le parti, et comme il n'estimait pas qu'il lui fût permis de quitter le gouvernement, il n'imaginait pas que le concours promis vînt à lui manquer. On ne pouvait nier l'obligation contractée envers le duc de Richelieu, et tout devait êlre fait pour la remplir. Mais, il faut aussi l'avouer, on n'a pas raison des partis comme des personnes. Les passions gouvernent les masses, et les mêmes hommes qui, dans le calme d'une réflexion solitaire, prennent les résolutions les plus sages, une fois jetés au milieu de leurs groupes, échauffés, intimidés, persuadés,- étourdis par ce tumulte d'excitations, de préjugés, de consignes, d'exagérations, d'impatiences, cèdent à des entraînements dont ils auraient de sangfroid répudié la pensée. Les nouveaux adhérents, que les élections partielles envoyaient à la droite, en grossissant ses rangs, ne faisaient qu'exalter ses prétentions ; loin de se regarder comme liés par les promesses de leurs devanciers, ils auraient plutôt fourni à ceux-ci des arguments pour s'en dégager.

Si le duc de Richelieu, dans sa noble candeur, se faisait illusion sur la loyauté des partis, il avait, sous un autre rapport, une idée trop défavorable des conséquences que devait produire l'avènement de la droite au pouvoir. 11 avait raison de redouter pour elle un triomphe exclusif, triomphe convoité de tous les partis, et dangereux pour tous. Mais il ne se rendait pas assez compte des progrès accomplis chez les royalistes, progrès dont l'honneur revenait, pour

une grande part, à l'action médiatrice de son ministère. Cette dislinction qu'il avait voulu, ainsi que ses collègues, opérer entre les violents et les modérés, se faisait peu à peu. De Serre écrivait à quelques mois delà: « ... Le levain d'exagération s'affaiblit chez les royalistes ; il ira s'afîaiblissant d'autant plus qu'ils prendront plus de part au gouvernement, aux emplois... ))La vérité de cette appréciation s'était déjà montrée. On voyait se partager en deux fractions les hommes que la réaction provoquée par les événements de 1815 et par Tordonnance du 5 septembre avait confondus, et, si les violents devaient renverser le ministère du duc de Richelieu, il ne leur était pas réservé de le remplacer. Ils n'auraient pas réussi, par leurs seules forces, à le renverser; il leur fallut rechercher Tappui de la gauche. Le duc de Richelieu leur faisait cet honneur de croire qu'ils ne s'y résoudraient pas, et, dans le premier moment, lesjneneurs n'espéraient pas eux-mêmes y entraîner leurs amis.

Quelques jours avant la rentrée des Chambres, un jeune et déjà célèbre avocat, fort mêlé avec l'extrême droite, bien que supérieur à ses passions, M. Berryer, se trouvait en Champagne, dans le voisinage de l'ami du garde des sceaux, de M. de la Boulaye. Celui-ci lui ayant exprimé ses craintes sur le sort du ministère, M. Berryer en fit part à M. de Vitrolles, qui le rassura, non sans quelque regret apparent :

« L'amitié est toujours inquiète, lui écrivait-il, et je crois que la tendresse de Froc de la Boulaye s'est effarouchée trop tôt. Je ne pense pas qu'il y ait rien

de prochain et d'imminent pour ses amis. Si je n'avais pas vu d'autres années des résolutions plus fortes de nos amis politiques s'évanouir et se décomposer sur les plus faibles motif s, je croirais cette année à une résistance plus complète et plus forte que nous ne le calculions, il y a quinze jours. (Corbière dit hautement que c'est son opinion; mais il n'a pas encore éprouvé le contact magnétique de de Villèle*. » M. de Villèle revenait en effet à Paris avec des dispositions fort opposées à la chute du ministère. 11 y rentrait, sur l'appel du duc de Richelieu, et son premier soin était d'aller s'entrelenir de l'état des affaires avec le président du conseil et le garde des sceaux.

* 22 octobre 1821.

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