‹ Le comte de ToulouseChapitre 10 sur 17 · I : ura cependant ' Leda rouie · texte numérisé non relu

I : ura cependant ' Leda rouie

. Si, avant de partir, il avait es té tout ee qu'il sentira de douleurs et tout oe q\ .

irde lui; s'il avait supputé tous les crimes qu'il uettre, tous les combats qu'il aurais

nul doute qu'aucun ne s'engageât dans un voyage si aventureux. La vie elle-même, si à vingt ans elle pouvait nous être révélée dans tout son avenir, avec tout ce qu'elle nous amènera de déceptions, avec ce vide égoïste où, passé quarante ans, l'homme demeure avec lui-môme, bien appris qu'aucune affection ne tient à lui que par des liens sordides, des désirs vaniteux ou des besoins de désennui ; trop heureux s'il lui reste alors, voyageur isolé, un enfant, un fds, sur la tête duquel appuyer sa main affaiblie, appui trompeur qui lui manque et s'échappe souvent dès qu'une passion l'appelle; oui, certes, avec celte fatale prescience, la vie la plus ordinaire paraîtrait aux hommes un effroyable désert à parcourir, et la plupart reculeraient avant de s'y engager. Mais d'une part l'espérance traîne l'homme jour par jour jusqu'à sa tombe, et d'une autre part une sorte d'avarice de sa propre existence lui fait tenir aux jours dépensés comme aux jours qui lui restent ; alors ce singulier sentiment fait aussi que, pour ne pas perdre le temps employé à une mauvaise chose, il donne à cette mauvaise chose plus de temps encore qu'il ne lui en faudrait pour en accomplir une bonne. Maladroit gérant de sa fortune, pour sauver quelcpies milliers d'écus qu'il regrette, il donne des millions à dévorer à une ruineuse entreprise; malade imbécile, pour ne pas laisser un doigt à la scie du chirurgien, il laisse gagner tout son corps par la grangrène.

C'est là qu'Albert en était après le combat de Castelnaudary. Joueur forcené, il avait mené sa partie à ce point que ce n'était qu'en jetant sur le tapis presque tout ce qui lui restait au monde, qu'il pouvait espérer la gagner. Alors aussi d lui arriva cette chance ordinaire qui persécute les hommes ainsi posés, c'est que le sort lui arracha les choses mômes qu'il avait cru mettre hors de chance; c'est que, semblable à ces banquiers de pharaon dont l'œil semble deviner au fond de votre poche la pièce d'or que vous y avez cachée pour la faim du jour et celle du lendemain, et doni le regard de serpent l'attire pour la livrer aux chances d'une carte, au jour du malheur, le sort vient vous demander, quand il a tout obtenu de vous, un sacrifice que vous aviez jugé impossible à exiger et impossible à faire, et que il exige, et que vous faites cependant. Ce n'est point parce

qu'après le retour du combat Laurent s'en alla pieds nus à travers la ville pour aller remercier Dieu dans son temple de l'affreuse victoire qu'il venait de donner aux croisés- ce n'est pas parce qu'à genoux sur la pierre il fut obligé de mêler sa voix aux chants de triomphe des persécuteurs de son pays; ce n'est point parce qu'il se sentit aussi torturé durant cette calme cérémonie que durant l'agitation du combat, qu'il subit cette suprême'' torture : il avait fait la part large au malheur. Depuis le jour où Montfort avait reçu devant lui le message d'Arregui et de David Roaix, il avait bien senti que le sacrifice tout entier de sa vie extérieure devait être publiquement donné à sa vengeance ; mais il avait cru que cela suffirait à son enjeu : il s'était trompé, et la pièce d'or, cette suprême ressource qu'il avait juré qu'il garderait intacte, il fallut la livrer.

Quelques heures s'étaient passées ; pemlant ce temps Montfort et les chevaliers avaient gagné l'église -, Foulques, placé devant la porte, toujours prêt à retenir l'intervention de Dieu à son profit, s'apprêtait à demander à Montfort et aux autres un acte de soumission et d'humilité. C'eût été beaucoup que de pouvoir l'imposer : ce fut donc un cruel désappointement que de voir prévenus les ordres qu'il comptait donner. Laurent lui-même, grâce à la prévoyance de Montfort, ôta à l'évêque tout prétexte de censure, et Foulques, maladroitement poussé par son désir d'introduire partout l'autorité de l'Eglise, fut obligé de se résigner à l'éloge de l'humilité des chevaliers. Us entrèrent dans la nef, et les soupçons de trahison qui enveloppaient Laurent depuis longtemps s'étant, pour ainsi dire, noyés dans le sang qu'il venait de verser, il parut à tous les yeux comme le plus dévoué et le plus saint chevalier de la croisade, lorsque son apparition dans l'église eut dissipé la foi crédule de la multitude à une sorte d'existence diabolique et surnaturelle. *

A l'accueil que Laurent reçut des chevaliers et du peuple au sortir de la cérémonie, il crut enfin sa position gagnée, et quelques sacrifices qu'elle lui eût coûtés, il les regrettait peu, parce que, après tant d'efforts, il se croyait en main de quoi reprendre sur ses ennemis plus qu'il ne leur avait donné. Mais cette joie, toute pleine de remords qu'elle tut encore, ne devait pas durer longtemps, et Laurent, surpris par

une exigence nouvelle au moment où il croyait avoir satisfait à toutes, fut sur le point de perdre le fruit de tous ses sacrifices en en refusant un qu'il eût peut-être compté pour bien peu, quelques mois avant, dans la masse de ceux qu'il avait faits. Répétons-le encore, c'était l'homme épuisé de richesses, réduit à sa dernière pièce d'or.

C'était le soir, c'était dans l'appartement de la comtesse de Montfort; il y régnait une de ces joies confiantes où chacun prend en bonne part tout ce qui arrive, où tout le monde semble être dans la confidence de chacun et prêter ses soins ou son inattention à son bonheur. Ainsi, dans un coin de celte salle, Amauri et Robert de Mauvoisin agitaient des dés et faisaient retentir la salle des exclamations bruyantes du jeu. Alix, retirée avec Bouchard dans la profonde cavité d*une croisée, lui causait d'amour et lui disait tout ce qu'elle avait eu à souffrir sur cette tour, d'où elle l'avait vu combattre, sentiment pieux et caché auquel personne n'avait pensé et que nous-mêmes avons oublié d'observer dans cette turbulente bacchanale de passions violentes. Terreurs et joies qui ne répondaient que d'un cœur à un cœur et qui n'occupaient les propos oisifs de la croisade que lorsqu'il lui manquait des récits de combats, de meurtres ou d'incendies. Monll'ort, entraîné lui-même par celte joie qui inondait tout ce qui l'entourait, Montfort raillait son fils sur sa maladresse ou sou malheur à ce jeu, pour lequel il avait tant de fois voulu le maudire, et malgré ce qu'il avait entendu rapporter des soins assidus de Bouchard pour la comtesse et de 'a reconnaissance de celle-ci, il souriait quelquefois en passant devant leur entretien et ne s'alarmait point de ne pas l'entendre. Et dans cette indulgence inouïe du bonlieur, il trouvait peut-être (pie la comtesse était belle, asse^ belle pour être aimée par un si noble chevalier que Bouchard, et, par un ménagement instinctif de sa propre joie, sa pensée s'arrêtait là et n'ajoutait rien qui fût mêlé d'amertume à ce moment. De même, re cercle de chevaliers qui se pressait d'ordinaire autour de Bérangére s'était éloigné peu à peu pour la laisser complètement à l'amour de Laurent, pour qu'il put dire et demander, et qu'elle pût répondre et donner. C'était eniiu une de ces heures où c'est pour ainsi dire l'air qui est heureux et où le bonheur se respire avec lui.

Mais à celui dont la poitrine enferme quelques blessures profondes, il n'est point d'air qui ne se corrompe et qui ne vienne !e brûle? : ainsi pour Laurent toute cette joie tourna en désespoir. Il était assis près de Bérangère, et dans le regard de cette femme, qu'il flattait doucement, il lisait les premières promesses de cet amour vaniteux qu'il avait fait naître; mais combien cette espérance qu'on lui offrait était légère et lui fut vendue cher!

— Beau sire Laurent, lui disait Bérangère, je vous dois le premier aveu et peut-être le plus grand que puisse faire une femme; sire chevalier, je crois à votre amour.

Etait-ce habileté, était-ce la tendresse qu'éprouvait enfin Bérangère pour l'homme qu'elle aimait aux conditions qu'elle avait mises à son amour, qui inspira ce mot à cette femme? Nous l'ignorons ; mais de tous ceux que peut prononcer celle à qui on a voué sa vie, le plus doux, à mon sens, n'est pas : « Je vous aime; » c'est : « Je crois que vous m'aimez. » Le premier est plus ardent, l'autre semble plus saint.

— Oui, reprit Bérangère, je crois que vous m'aimez; aujourd'hui vous m'en avez donné des témoignages trop éclatants pour que j'en puisse douter, et cependant telle est l'avidité d'un cœur de femme, qu'il m'en faut un nouveau gage bien futile, bien léger, que vous et moi pouvons seuls comprendre.

— Oh! dit Laurent, parlez, madame; quels nouveaux dangers faut-il tenter? A peine sorti du combat, je puis y retourner pour vous.

— Non, dit Bérangère en l'interrompant, ce ne sont pas de tels sacrifices qu'il me faut.

— Qu'y a-t-il au monde, dit Laurent, qui puisse flatter votre envie et que des trésors puissent payer ?

— Ce n'est point encore cela, ajouta Bérangère en souriant à Laurent, et, s'il faut vous le dire, d'un homme comme vous ce n'est pas là ce qu'une femme désire obtenir. Est-ce un sacrifice en effet de combattre pour moi, vous qui combattriez pour le plus misérable de vos droits s'il vous était contesté? Quel sacrifice y a-t-il à répandre à mes pieds des présents dont le faste coûte si peu à votre immense richesse? A vrai dire, ce n'est qu'à un homme timide ou pauvre qu'il faudrait tenir compte de pareils dévoùuienls ; mais à l'homme

qui donne beaucoup de ce dont il a encore davantage, il y a à demander ce qui véritablement sera un sacrifice, car cela le privera du peu qui lui reste en cette chose. ■ Laurent, à la fois alarmé et surpris de ce langage où parlait un véritable amour, car en amour les exigences sont des engagements, Laurent ne savait que répondre, et cependant, poussé qu'il était par sa destinée, il promit ce qu'on ne lui avait pas encore demandé. Il supposa quelque nouvelle action bien ennemie de la Provence, bien dévouée à la cause des croisés, et de ce côté il avait pris son parti.

— Soit, dit Bérangère, je prends votre parole comme un gage que vous êtes tout a moi, mais non pas cependant pour vous forcer à la tenir absolument si ce que j'ai à vous demander vous semblait impossible.

Encore une fois Laurent protesta que rien n'est impossible à celui qui aime. A ce mot, Bérangère pénétra perfidement dans le sanctuaire où dormait la dernière espérance de Laurent, que celui-ci croyait non-seulement inabordable, mais, qui mieux est, inconnue.

— Quoi! reprit la jeune comtesse, rien n'est impossible à celui qui aime, pas même de se détacher d'une autre affection?

Laurent ne comprenait point encore.

— Oui, reprit Bérangère, se détacher d'une affection probablement bien longue, tous les jours présente, attentive, dévouée; une all'ection en l'ace de laquelle on peut sentir ses joies et ses chagrins dans toute leur nudité, se séparer de cette affection pour un vain caprice de femme, dont l'amour n'est encore qu'une espérance et peut, comme une espérance, être irréalisable et trompeur; se séparer d'un cœur qui vous accompagne pour un cœur qu'on poursuit, est-ce possible, sire Laurent, est-ce possible à votre amour?

Pendant qu'elle parlait ainsi, Bérangère sondait de son regard doucement cligné le regard sombre et fixe de Laurent; celui-ci avait compris Bérangère. Cependant, dans la situation singulière où il se trouvait, il se pouvait qu'il allât trop loin dans la supposition qu'il avait faite, et il se résolut à se faire presser pas à pas.

• — Hélas! lui répondit-il, madame, vous aviez raison en disant que vous me demanderiez de ce dont j'ai peu. Le sacrifice d une affection nie serait doux à vous faire si i'en sa-

vais une dans ma vie qui valût la peine d'être regrettée. Hélas! dans cette province, qui n'est point ma patrie, malgré l'erreur qui me fait jeter sur la tète par mes amis et mes ennemis un nom qui n'est pas le mien, n'ayant ni famille ni amitié que je puisse trahir, quelle affection puis-je quitter qui me rattache à ce monde, si ce n'est la vôtre?

—Aussi est-ce au sire Laurent que je demande ce sacrifice, à celui qui, comme vous me le dites, n'a ni famille ni amitié à abandonner ; et, bien que je veuille croire que nulle affection profonde hors la mienne ne vous attache à ce monde, je vous demanderai celle qui vous reste, si petite qu'elle soit, mais inappréciable, puisque c'est la seule qui vous reste.

Ce n'était pas l'habitude deBérangère d'arriver par tant de détours à une chose qu'elle eût franchement désirée; mais il était facile de voir que c'étaient les explications qui pouvaient résulter de sa demande qu'elle recherchait plus que l'objet de la demande lui-môme.

— Eh bien! dit Laurent, qui s'obstinait à ne pas vouloir comprendre, pour ne pas montrer l'importance de ce qu'on allait lui demander par l'alarme subite qu'il avait ressentie, eh bien! madame, que vous faut-il? Est-ce l'indulgente affection que m'ont témoignée quelques chevaliers, celle que me porte votre père et que votre mère partage avec lui, qu'il me faut sacrifier? Je m'en détacherai si vous voulez et ne les compterai plus pour rien.

— Oh ! dit Bérangère, ce n'est pas dans votre vie présente que sont les liens qui peuvent vous être difficiles à briser; il y a dans votre vie passée un frêle objet qui me tente, un être qui pour vous n'est peut-être qu'un souvenir, un gage d'une affection qui n'est plus, et c'est celui-là qu'il me faut.

— Parlez, madame, dit Laurent, j'ai peine à vous comprendre; mais je puis vous assurer que mon dévouement ira plus loin que mon intelligence.

Cette constante retenue de Laurent sembla alarmer Bérangère sur l'importance qu'elle avait attachée à ce qu'elle désirait, et ne voyait rien qui l'avertit de la peine que le chevalier avait à lui obéir, elle fut sur le point d'abandonner sa demande. Cependant elle essaya encore et elle reprit :

— Convenons que vous disiez vrai, qu'il ne vous reste rien à quoi vous teniez profondément, vous jugerez cependant

que j'ai raison de vouloir m'en assurer. Tenez, supposez que vous eussiez mis à mes pieds, vous si riche, quelques magnifiques présents étincelants d'or et de diamants, et que je vous demandasse comme gage plus sincère de votre foi un misérable anneau oublié à votre doigt,— me le donneriez-vous? Laurent, sentant le coup s'approcher et enveloppé malgré lui dans les astucieuses précautions de Bérangère, ne put que répondre évasivement :

— Pourquoi souhaiter ce que je ne puis faire? vous le voyez, ni mes armes, ni mes mains, ni mon cœur ne gardent un souvenir d'amour que je puisse dépouiller pour vous.

— Eh bien! dit Bérangère, que ce que je vais vous demander soit une affection véritable et directe, ou toute autre chose, je l'attends de vous.

Elle s'arrêta et continua avec une sorte de résolution :

— Je ne vous le cache pas, j'aime votre amour, parce qu'il est une soumission, et que la soumission du cœur le plus élevé de toute la chevalerie me place plus haut que personne, en me mettant au-dessus de lui-, — mais, reprit-elle d'une voix qui s'émut visiblement, ce triomphe est pour la vanité publique, il me faut le mien, il me faut celui de mon cœur, celui de mon amour, celui de ma jalousie.

Bérangère était visiblement agitée en prononçant ces paroles; sa main tremblante avait rencontré celle de Laurent, qui la serrait avec tendresse, et elle la lui abandonnait.

— Ecoutez, continua-t-elle avec le même accent déterminé qu'elle avait déjà pris, ce jeune Ripert, cet esclave que vous aimez, il faut me le sacrifier.

— Comment! répéta Laurent, sacrifier cet enfant, le frapper, le...

— Non, dit Bérangère avec impatience, ce n'est pas cela; je veux cet esclave, il faut me le donner. Ce n'est pas, j'en suis assurée, une de ces misérables créatures qui se vendent dans les marchés de la Grèce; c'est quelque protégé d'une femme aimée, quelque orphelin resté au pied du lit d'une maîtresse morte, quelque confident échangé avec une noble fille de Constantinople, et que vous avez gardé, après sa trahison ou la vôtre, comme le premier bouquet que vous lui avez surpris ou le dernier gage qu'elle vous aura eovoyé. Un esclave qui n'a d'autre valeur que le prix dont on l'a

payé, quelles que soient sa grâce et sa jeunesse, n'inspire ni n'éprouve l'attachement qui vous unit. Enfin, Laurent, que je me trompe ou non, que j'aie créé à plaisir une fable impossible ou que j'aie deviné juste, il me faut cet esclave, car, vous le savez bien, dans un cœur jaloux, ce qu'on croit est aussi puissant que ce qui est. — Laurent, il me faut cet esclave.

La franchise de l'aveu de Bérangere étonna Laurent au point de l'empêcher de voir plus loin que ses paroles; il ne soupçonna pas que la femme qui avait pu en dire tant n'osât dire tout ce qu'elle pensait, si elle pensait autre chose; il ne lui vint pas- à l'esprit que Eérangère eût deviné Manfride sous l'habit dellipert.

— Eh quoi ! lui dit-il, est-ce à ce titre seulement que vous voulez posséder Ripert? L'affection que je lui porte est vraie ; mais clans une vie comme la mienne, soumise à la captivité, à la délation, à la calomnie, on eût pu supposer que le dévouement d'un enfant avait pu suffire à lui mériter mon affection plus que ne l'eussent fait des services d'amour, et, s'il faut tout vous dire, de tous les sentiments que je lui dois, la reconnaissance est sans doute le premier.

— Ainsi, dit Bérangere avec amertume, vous me refusez; je savais bien que j'avais deviné juste; oh! vous pouvez garder maintenant vos hommages fastueux et vos projets de vengeance; sais-je s'ils ne vous profitent pas plus qu'ils ne vous coûtent, et ne vois-je pas que je n'ai rien à espérer là où mes désirs ne seront pas d'accord avec les vôtres!

En disant ces mots, Bérangere se leva pour s'éloigner; Lauren t la retint, et lui dit :

— Si je pouvais croire que ce sacrifice me valût, en retour l'assurance de cet amour qui est mon unique espoir, certes, je ne le refuserais point, et véritablement je n'ai point réfuté; Béra gère, llipert sera avons, mais il faut enfin que quelque chose me paie de cet amour qui donne tout sans compter.

— AV. dit Bérangere, vous estimez donc ce sacrifice bien grand, que vous le mettez à si haut prix?

— Je l'estime, répondit Laurent, ce que vous l'estimez vous-mï •;;::■, c'est-à-dire la seule chose par où je puisse vous prouver combien je vous aime; vous-même avez réduit à si

peu ce témoignage que j'avais puisé dans mon absolu dévouement, que je me rattache au seul dont vous fassiez quelque cas; et sais-je même si un jour cette tête du roi d'Aragon, que je vous ai promise, vous ne la refuserez pas comme une facile victoire que mes devoirs de soldat. suffiraient à m'imposer?

— Oh! pour cela, dit Bérangère, dont les traits reprirent leur dureté à cette dernière phrase, oh! pour cela, je vous l'ai dit, je serai au meurtrier de Pierre d'Aragon, fût-ce le bourreau.

Puis elle reprit tristement :

— Mais ce que je vous demande aujourd'hui, vous le voyez bien, Laurent, ce n'est ni pour la vengeance ni pour l'orgueil, c'est pour l'amour alarmé; puis, elle acheva dune voix étouffée et en détournant les yeux, pour l'amour jaloux.

Ce fut pour Laurent un singulier étonnement que cet aveu. 11 avait désiré l'amour de Bérangère, l'amour de cette iille insolente qu'il comptait toujours dominer par la vanité; mais, lorsque apparut tout à coup à lui une passion réelle, si réelle qu'elle s'humiliait jusqu'à avouer sa faiblesse, alors une douleur nouvelle et confuse vint s'ajouter aux di réelles de Laurent. « Encore un amour vrai et peut-être pur à briser, se dit-il, encore une existence devenue sainte par cet amour à fouler aux pieds dans la fange et le sang. » Mais, mon Dieu, qu'avait donc rêvé Laurent de si épouvantable à accomplir, qu'il lui prit un éblouissement douloureux, et que les larmes lui vinrent, aux yeux en entendant ers paroles de Bérangère? 11 ia regardait, et, dans celte belle jeune fille émue et triste, qui se tenait à côté de lui, les yeux et le front baissés, il ne reconnut plus l'orgueilleuse héritière de Montfort, dont l'insolence avait été le premier éperon qui l'avait lancé dans la fatale carrière qu'il parcourait. 11 ne savait que répondre; il doutait de lui, de la justice de sa cause, lorsqu'un incident, de ceux qui poussent les hommes à leur destinée, de ceux qui semblent accuser le ciel de complicité dans nos crimes, lorsqu'un pareil meident vint déterminer sa volonté.

Goldery parut à l'entrée de la salle; il était accompagné d'un chevalier vêtu de toutes ses armes et la visière baissée.

— Sire Laurent, dit-il, voici un étrange messager ; il porte

en ses mains un écrit qui vous est adressé, et parait ne vouloir le remettre qu'à vous, car il a refusé de me le confier. Le chevalier s'avança jusque auprès de Laurent de Turin, et, sans prononcer une parole, il lui remit le parchemin roulé qu'il tenait dans sa main. Par un pressentiment singulier de terreur, Laurent ne s'avança point au-devant du chevalier, et le laissa s'approcher de l'endroit où il était assis seul avec Béranpère; il prit l'écrit qui lui était présenté, après avoir considéré avec crainte ce corps de fer qui était posé droit et immobile devant lui; il brisa le cachet du message, et n'y lut que ces mots :

« A Laurent de Turin, de la part d'Albert de Saissac. » Une tache de sang, qui servait à imiter un œil, servait de signature à ce peu de mots. Laurent releva son regard sur le sombre messager, et, avec ce regard, tandis que Bérangère détournait la tête, par ce sentiment de discrétion polie qui évite de porter les yeux sur un message qu'on vient de recevoir, avec le regard de Laurent se leva la visière du casque du chevalier. Dans l'ombre de l'embrasure où étaient Laurent et Bérangère, rien ne parut, aux yeux de celui-ci, des traits de cet étranger, qu'une double rangée de dents blanches, longues et décharnées. Laurent se leva soudainement, approcha son visage à la hauteur de celui qui venait de se découvrir, et, avant que son regard rapide eût pu l'inspecter complètement, la visière se baissa devant lui. C'est que, sur ce visage, il n'y avait plus de traits à reconnaître; c'est que c'est avec une autre vue que celle des yeux qu'il en fallait comprendre l'expression. On ne saurait dire si le cri que poussa Laurent de Turin et l'immobilité qui le tint à sa place, tandis que le chevalier s'éloignait lentement, furent un sentiment d'horreur ou un soudain réveil de la pitié où il allait s'endormir; mais, lorsqu'il se rassit près de Bérangère, sa résolution était prise, il n'y avait plus d'incertitude dans son cœur ni dans ses traits; car, après avoir dominé le trouble de son premier étonnement, il lui dit d'une voix flatteuse et où l'amour semblait seul parler :

— Bérangère, vous m'avez demandé Riper t; eh bien ! que cet esclave soit à vous; qu'il vous appartienne sans condition : un mot de vous Ta payé plus cher qu'il n'a jamais pu me coûter; vous m'aimez, n'est-ce pas?

— Je ne sais, dit Bérangère avec un sourire enchaûteur, mais je suis heureuse, car maintenant, et seulement maintenant, je crois que vous m'aimez.

Et comme il faut à l'amour un moment de repos to- tes les fois qu'il a fait en avant quelques pas importants, Bérangère se leva, rayonnante de joie, pour se mêler à la conversation des chevaliers autour de son père, et elle y trouva sa mère qui rougissait aux éloges que Montfort donnait à la valeur de Bouchard ; et elle s'écria, avec une joie si franche qu'elle effaça le sens moqueur qu'en une autre occasion on eût supposé à ses paroles :

— Allons, allons, je vois que tout le monde est heureux ce soir.

Ce mot était arrivé à tout le monde, excepté à celui à qui les indifférents le crurent directement adressé, et la haine de Foulques ne s'y trompa pas.

— Oui, dit-il, tout le monde est heureux, excepté peutêtre le sire Laurent de Turin, à moins qu'il ne cache son bonheur sous cet aspect farouche et préoccupé.

En effet, le chevalier, demeuré à sa place, les yeux fixés sur le papier qu'il tenait dans sa main, semblait pris de pensées qui lui tordaient le cœur.

Montfort en fut alarmé, et, avec un empressement arnica!), il s'approcha de Laurent et lui dit :

— Ou'avez-vous, messire? Ce message est-il tme nouvelle?

Laurent, rappelé à lui par ces paroles, se remit e répondit en souriant :

— Non, dit-il, c'est un ami qu'un frère ren; à un frère.

— Et, dit Foulques, c'est peut-être un devoir difficile à remplir.

— C'est un devoir , dit Laurent en regardant Bérangère, mais c'est un devoir heureux ^t que je vais exécuter.

Puis, prenant la main de la fdle de Montfort, il lui dit doucement :

— Demain, Bipert vous portera la preuve que mon amour est le plus sûr de vos esclaves.

Puis il s'éloigna, et, soit volontairement, soit par mégarde, il laissa tomber aux pieds de Foulques le message qu'il

avait reçu; celui-ci s'en empara, et il allait le cacher dans son sein, quand Bérangère s'en aperçut.

— Sire évoque, lui dit-elle, n'est-ce point le message qu'on a porté tout à l'heure à sire Laurent de Turin ?

— Sans doute, dit l'évèque embarrassé, et c'était pour le lui remettre.

— Ou plutôt, dit Montfort avec hauteur, pour le lire en secret et y chercher matière à quelques nouvelles dénonciations.

— Eh bien! oui, dit Foulques avec colère, c'est pour vous prouver que cet homme est votre ennemi et le nôtre ; ouvrez ce message, sire de Montfort.

— Oh! s'écria celui-ci, honte à qui peut soupçonner un homme après de semblables services! Je ne lirai point ce papier et je le brûlerai à la flamme de ce flambeau, dût-il renfermer mon arrêt de mort.

Puis, il regarda sa fille et ajouta :

— A moins qu'une autre personne que moi, et qui peutêtre a encore des doutes à éclaircir, ne veuille y chercher la preuve du dévouement qu'elle inspire.

— Moi, dit Bérangère en souriant et en prenant doucement le papier des mains de Foulques, je ne doute de rien.

Et approchant le message secret d'un flambeau, elle l'y brûla lentement. Mais, avant qu'il fût consommé, elle avait eu le temps d'y lire ces mots :

« A Laurent de Turin, Albert de Saissac. »

Et sa vanité naturelle, jointe à la vanité de son amour, les commenta ainsi : certes, l'amour de Laurent de Turin est un noble et beau triomphe, mais celui d'Albert de Saissac est une de ces victoires inouïes qu'il a été donné à peu de femmes d'obtenir sur un cœur.

Puis, chacun se releva heureux du présent, plus heureux encore de l'avenir. Le seul Laurent sortit le cœur serré de cette joie commune.

Tel est souvent le résultat des choses que les hommes poursuivent le plus ardemment. Au but qu'ils se poseat, ils révent le repos et n'y trouvent que le désespoir. Ainsi, le premier jour où Laurent de Turin parut au château de Cas- Jelnaudary, objet de haine ou de soupçon pour tous ceux qui L'habitaient, il troubla par sa présence et par l'audace

de ses propos tous ceux dont il avait quelque chose à craindre, et la nuit qui suivit ce jour, il la passa paisiblement, taudis que pour les autres elle fut pleine d'angoisses.

Au jour que nous venons de raconter, Laurent était arrivé à ce qu'il avait si ardemment souhaité, à la confiance de Montfort, à l'intimité de sa famille, à l'amour de Bérangère ; il tenait en main, si nous pouvons parler ainsi, les rênes de sa vengeance, et cependant la nuit qui suivit ce jour fut pour ses ennemis une nuit de sécurité et de repos, et pour lui une nuit de luttes et de cruels déchirements.

Quand il fut rentré dans son appartement, dans un coin de la salle où il prenait d'ordinaire ses repas, il vit assis le vieillard mutilé qui lui avait apporté le message de l'Œil sanglant; il courut vers lui pour lui témoigner sa joie de le revoir, mais le regard du vieux. Saissac, cette seule expression de l'âme qui restât à son visage, l'arrêta soudainement. Le père et le (ils se prirent à se regarder, et celui-ci devina enlin qu'il y avait doute dans l'esprit du vieillard sur la sincérité des actions de Laurent. Dès l'abord, il en fut choqué, et bientôt, pensant en lui-même à la route extraordinaire qu'il avait suivie, il comprit qu'on pût se tromper sur ses intentions, et dit au vieux Saissac :

— Eh bien ! mon père ?

— Mais le père ne répondit pas, et son regard demeura fixé sur le visage de Laurent. Celui-ci, que tant d'événements avaient rendu impatient, tourmenté de ce regard implacable qui ne le quittait pas, oubliant tout son passé sous la préoccupation du présent, reprit vivement :

— Parlez donc !

Le geste du vieillard fut triste. Peut-être ne marquait-il qu'un doute profond, qu'un besoin d'être rassuré, mais cette pantomime réveilla tout à coup les souvenirs de Laurent, et il crut lire dans le geste de son père ces mots cruels :

— Tu as beaucoup oublié si lu as oublié que je ne puis pas répondre.

— Pardon, mon père, pardon, reprit Laurent, mais je ne puis rien vous dire.

Il se leva et se promena activement dans la chambre : une impatience convulsive l'agitait, il venait de mesurer tout à coup le nouvel obstacle que la présence de son père IvJ ap-

portait, les soupçons qu'il ne pourrait ni dissiper ni mépriser; ce censeur permanent de sa conduite, qui ne pouvait en comprendre le motif ou qui, peut-être, ne l'approuverait pas, tout cela excitait l'irritabilité du chevalier au point que, sans discussion, sans paroles amères, sans contradiction, il s'exalta peu à peu.

— C'est impossible, disait-il, je ne puis rien dire, et vous ne pourriez me comprendre ; j'ai mis mon but au delà de vos espérances; je me soucie fort peu de l'opinion dès lâches qui m'ont abandonné et vous aussi; je ferai ce que je dois, ce que j'ai résolu, et malheur à qui se mettra en travers de ma route, car il faut que cela soit! J'ai trop sacrifié, et je vais trop sacrifier encore, rour que cela reste dans les termes d'une vengeance vulgaire ; je ne puis rien dire; mais cela est ainsi.

Pendant ce temps,' le vieux Saissac suivait son fils du regard, et cette immobile inquisition, qui ne se détachait pas un moment du visage de Laurent, qui n'éclatait ni en reproches ni en explications, et ne donnait au chevalier ni l'occasion de répondre ni celle de se défendre, cette poursuite obstinée pénétrait le cœur de Laurent comme un aiguillon qu'on eût toujours poussé plus avant dans sa plaie. Alors, arrivé au comble de l'irritation, voyant qu'il ne pouvait être compris, et ne voulant peut-être pas se faire comprendre, il s'écria :

— Oh! mon père! qu'ètes-vous venu faire ici?

Le vieillard se leva, et, baissant la visière de son casque, s'apprêta à sortir du château; mais Laurent, s'élançant après lui et le retenant vivement, lui dit d'uue voix suppliante :

— Demeurez, mon père, je vous dirai tout, ou si je ne puis tout vous dire, retenez bien ceci et souvenez-vous-en toutes les fois que vous douterez de moi. Le jour où vous croirez véritablement que je suis un traître, ce jour-là, faites de moi sans pitié ce qu'on a fait de vous; et maintenant demeurez et soyez patient, je le suis bien, moi.

Après ces mots, Laurent appela Goldery et lui confia son père, puis il demeura seul et s'assit pour prendre un moment de repos. La lassitude de son àme et de ses membres était arrivée à ce poiut qu'il ne pouvait soutenir ni son corps

ni sa pensée, et l'on peut dire que, comme le serf que le fouet de son maître a changé eu bête de somme et qui se couche à côté du faix qu'il doit transporter, aimant mieux mourir que de marcher, Laurent essaya de se coucher aussi à côtC du fardeau de sa vie. Mais l'heure n'était pas venue. A travers ce lourd affaissement qui le tenait tout entier, un vague besoin d'action l'agitait encore, comme après une longue route il semble qu'on ait encore besoin du mouvement qui vous a emporté. Il lui restait aussi cette inquiétude d'une chose inachevée : il ne pouvait dire ce qui manquait au travail de cette journée, mais il sentait l'appel d'un engagement pris et auquel il ne pouvait répondre. A moitié insensé, luttant contre le sommeil de fatigue qui le dominait, il murmurait tout bas en regardant autour de lui :

— Quoi donc encore? qu'y a-t-il encore? il y a quelque chose encore.

Et le souvenir qu'il cherchait se réveilla soudainement par le soin même qu'il voulut prendre de l'écarter. 11 appela Riperl pour penser à autre chose, et, comme par un enchantement particulier, il se prononça à lui-même le nom qui portait avec lui sa plus cruelle douleur. Laurent se leva soudainement, et avec un sinistre éclat de voix il répéta :

— Ripert! ah! c'est Ripcrt!

11 s'arrêta et réfléchit un moment, et là, comme un homme qui consomme sa ruine et qui ne veut pas avoir à recommencer deux fois le paiement d'une dette qui le dépouille à nu, il se dit tout bas :

— Finissons-en aujourd'hui, aujourd'hui ou jamais. Alors il appela Ripert, mais l'esclave ne répondit pas, et

Goldery étant accouru aux cris de son maître, Laurent apprit que Ripert n'avait point paru depuis l'heure du combat. C'était un de ces jours marqués dans la vie des hommes comme un centre fatal où convergent tous les désespoirs pour les frapper atrocement; à tant de douleurs passées se joignit l'épouvante de la disparition deUîpert, et cet enfant, cette Manfride, cachée sous un habit d'esclave, redevint soudainement tout ce qu'elle avait été pour Albert de Saissac.

Tout ce dévouement passé, que dans le délire de sa nouvelle vie Laurent de Turin n'avait pas trouvé à se rappeler, toul ce dévouement abîmé dans le Ilot de mauvaises passions

qui agitaient le chevalier, se remontra à lui et surnagea dans cet orage comme eût fait un cadavre oublié et que la mer reporte à sa surface. Alors il crut voir Manfride pâle, mourante, lui tendant les bras, prête à disparaître pour jamais, et le premier mouvement de Laurent fut de la sauver.

Il courut partout, il s'informa de tous côtés-, mais, dans ce tumulte de la journée, personne ne l'avait vue. Laurent parcourait incessamment les remparts, les cours, les fossés, et trouvait les soldats endormis du sommeil que lui-même leur avait procuré 'et qu'ils ne daignaient pas rompre pour répondre à ses questions. En marchant ainsi au hasard, il arriva près de la haute tour d'où il avait vu le commencement du combat, et, dans le silence de la nuit, il crut entendre une voix qui parlait au sommet; mais quoique cette voix semblât s'adresser à quelqu'un, elle parlait seule et rien ne lui répondait. Celte voix était celle de Robert de Mauvoisin. Poussé par un sentiment dont il serait difiîcile de désigner la première cause, inquiet de l'absence de Manfride., irrité de ce qu'elle pût être en butte aux railleries de Mauvoisin, ou peut-être encore plus irrité de ce qu'elle pouvait l'écouter plus favorablement, Laurent gravit rapidement la tour, mais il la gravit avec précaution, en étouffant le bruit de ses pas; arrivé à ce point d'être jaloux ou plutôt de craindre une trahison, de supposer que la vengeance pourrait inspirer à Manfride un crime dont il n'eût pas osé accuser son amour, attribuant ainsi au sentiment qui le dominait une égale puissance sur toutes les âmes.

Enfin il atteignit les dernières marches qui tenaient à la plate-forme sur laquelle parlait Mauvoisin; son instinct avait bien averti Laurent, Manfride était là, et c'était à elle que s'adressaient les discours de Robert.

— Ksekive, lui disait-il, est-ce que le maître qui t'a vendu à Laurent lui a de même vendu ton ame? Qu'est-ce que l'esclavage du corps, qui peut se racheter par quelques pièces d'or, si tu as gardé la liberté de ton cœur? Engage-moi cellelà, et demain, au lieu d'être rangée parmi les valets de Laurent, tu seras une femme libre et lu auras des esclaves à ton tour qui t'imploreront et te demanderont grâce.

En entendant ces mots, Laurent se sentit pris d'une suffocation de rage qui lui serra la gorg ■. Quoi! cet homme, uui

avait posé sur sa sœur la flétrissure mortelle de sa débauche, cet homme touchait par ses paroles à l'amour pur et saint de Laurent. En cette occasion, la vengeance manqua à celui-ci, tant elle lui parut au-dessous de l'outrage ; c'était si peu de chose que de tuer cet homme, que Laurent s'arrêta pour écouter encore. Manfride n'avait point répondu, et Mauvoisin continua ainsi :

— Oh ! pardonne-moi si, t'ayant aperçue seule et délaissée sur cette tour, je suis venu vers toi! c'est que j'ai compris combien tu devais souffrir et que je sais que tu auras plus à souffrir encore. Je le vois, pauvre fille, du fond de ta misère tu t'es élevée jusqu'à aimer celui qui s'appelle ton maître, et aujourd'hui qu'il en aime une autre , tu souffres comme si ton amour était égal au sien; eh bien! ce n'est là que ta première douleur. C'est affreux d'être ainsi rejeté de l'asile où l'on avait caché sa vie; mais quelque chose de plus affreux te menace/ Amauri t'a reconnue comme moi ; mais, tandis que je t'entourais des vœux de mon amour, il portait sur toi les désirs de sa débauche ; il a résolu de te demander à Laurent, de t'acheter pour te posséder, esclave de lit destinée à passer de baisers en baisers. Moi aussi, je veux racheter, mais pour que ta liberté te revienne, n'espérant et ne voulant de toi que ce que ta reconnaissance voudra me donner en retour.

Manfride ne répondit rien encore. Un moment Laurent désira, ou qu'elle fût faible et acceptât l'affranchissement qu'on lui proposait, ou que dans sa fierté elle en appelât à l'appui de son maître de l'insulte qui lui était faite ; mais Manfride se tut. Etait-elle déjà arrivée à ce désespoir de ne plus prendre souci ni de son honneur ni de sa vie? Son àme était-elle déjà assez brisée par la douleur qu'on pût la frapper encore sans y réveiller une plainte? 11 le crut ainsi. Un moment il avait pensé juste sur le désespoir de Manfride, c'est lorsque, rendu à sa tendresse pour elle par l'inquiétude que lui causait son absence, il avait supposé qu'elle pouvait vouloir se venger. Ce ne fut qu'un éclair durant lequel il s'oublia lui-même. Mais la présence de Mauvoisin le ramena à la poursuite de ses seuls désirs, et, dans cette manie insensée de vengeance qui le préoccupait sans cesse, il compta qu'il fallait aussi une vengeance à cette douleur de Manfride,

dont il accusait les autres parce qu'ils l'avaient forcé à la faire naître. Alors, dans son ambition de suffire à tout et de se porter fort, pour ainsi dire, des intérêts de tout ce qu'il aimait, il ajouta l'insulte de Mauvoisin à ses griefs, sans consulter celle qui en souffrait. Seulement, repris par sa pensée de toutes les heures, oubliant l'inquiétude qu'il avait éprouvée pour Manfride, oubliant qu'elle n'avait pas bu comme lui cette large coupe de douleurs qui l'avait enivré, il pensa que l'exagération de sa vengeance, que son épouvantable complication, excuseraient tout ce qu'il aurait sacrifié pour y parvenir; un raffinement hideux, effroyable, apparut à son esprit, et sans en calculer la possibilité, se fiant à sa force pour l'exécuter du moment qu'il l'avait conçu, il en éprouva une joie furieuse. Mauvoisin dit à Manfride :

— Esclave , penses-y , c'est demain qu'Amauri compte t'obtenir de Laurent, et Laurent te vendra, n'en doute pas ; car l'amour qu'il a pour Bérangère lui persuadera de flatter son frère pour obtenir son appui près d'elle. Veux-tu être à moi plutôt qu'à lui?

— Ni à toi ni à lui ! s'écria Laurent en montant tout à fait sur la tour; cette esclave est promise à Bérangère, elle lui appartiendra.

Puis, s'approchant de Mauvoisin , qui s'était reculé à l'aspect de Laurent, et, avec ce sourire familier de deux débauchés qui se comprennent, il lui dit tout bas :

— Ne désespère .pas, Robert, elle sera à toi; mais tu sais ce qu'il faut céder au caprice des femmes; Bérangère a voulu cette esclave, Bérangère s'en fatiguera, et alors...

Il sourit encore et reprit :

— Laisse-moi avec elle.

Les deux chevaliers se serrèrent la main, et Mauvoisin descendit de la tour. Laurent s'approcha de Manfride ; elle avait le dos appuyé aux créneaux de la tour; ses mains croisées pendaient devant elle, et l'on peut dire que le regard sans vie et sans expression de ses yeux pendait aussi, comme si elle n'eût pas eu la force de le porter plus loin que ses pieds.

— Manfride, lui dit doucement Laurent, c'est moi, j'ai à te parier ; écoute-moi et n'oublie Di ce que je t'ai promis

ni ce que tu m'as juré après l'incendie du camp de Toulouse.

Manfride leva les yeux sur Laurent comme si elle n'avait pas entendu ; elle les baissa aussitôt , et si ce regard n'eût été doux et calme, il l'eût crue folle de la voir s'obstiner ainsi dans son silence. Mais son étonnement s'accrut encore lorsque Manfride, lui posant doucement la main sur le bras, lui dit d'une voix assurée :

— Albert, quel est ce jour ? quel est le jour où nous sommes?

— Aujourd'hui, dit le chevalier, c'est le premier jour d'octobre.

— Bien, dit Manfride.

Puis elle compta sur ses doigts, et lorsqu'elle eut fini, elle secoua tristement la tête.

— Alors, dit-elle, j'aurai vingt ans, c'est l'âge prédit ; c'est bien long, n'importe.

Puis elle ajouta en s'adressant à Laurent :

— Que voulez-vous de moi, maître ?

— Manfride , lui dit celui-ci doucement, c'est à toi, Manfride, que je parle et à qui je viens demander secours et appui.

Ob', il fallait que son âme fût bien déchirée, puisqu'ù ce mot de Laurent elle ne répondit pas par une effusion de larmes et de promesses.

— Maître, reprit-elle, Manfride n'est plus ici pour vous secourir; mais Ripert y est encore resté pour obéira vos ordres.

Cclto parole irrita Laurent , à qui il semblait que chacun devait con^ rendre ce qui se passait en lui, et que chacun devait s'y associer avec la passion qu'il y mettait. 11 lui répondit donc avec hauteur :

— Sache donc que demain tu seras l'esclave de Bérangète.

— Soit, dit Manfride sans témoigner ni étonnement ni déplaisir; soit, demain.

Tout manquait à Laurent, tout, jusqu'à la résistance de cette femme qu'il avait espérée et qui l'accabla de sa soumission ; et lui-même, épouvanté de ce qu'il avait demandé et de ce qu'il avait obtenu, il s'écria douloureusement ;

LE COMTE DE TOULOUSE. 23a

— Toi, Manfride ! toi, l'esclave de Bérangère ! toi, mon salut, ma vie, mon amour ! oh ! c'est impossible !

— Non, dit Manfride, toujours calme, toujours douce et résignée ; non, rien n'est impossible à la vengeance.

— Oh ! lu m'as donc compris ? s'écria Laurent, à qui ce mot parut une explication suffisante de la conduite de Manfride.

Insensé, qui ne soupçonna pas qu'en parlant ainsi ce n'était peut-être déjà plus les efforts de Laurent qu'elle calculait, mais les siens propres; égoïste furieux, qui oubliait qu'il portait en lui un mal qui se gagne, véritable fou pris de rage, qui mordait autour de lui sans penser que son venin pouvait empoisonner d'autres âmes ! S'il n'avait pas été aussi aveuglé qu'il l'était, c'est lui qui aurait compris la pensée de Manfride séparée de la sienne, car elle ne répondit à ces dernières paroles ni par un geste, ni par un mot, ni par un sourire.

Alors ils quittèrent ensemble la tour, ensemble comme ils ne l'avaient pas élé depuis longtemps, Manfride appuyée sur le chevalier. Elle ne se défendait plus de ses soins, toute prêle à se donner encore comme elle s'était donnée autrefois, laissant sa bouche aux baisers de Laurent, son beau corps à ses étreintes, ayant de son côté jeié la pudeur jalouse en sacrifice à ses projets ; et Laurent, qui depuis six mois n'avait pu approcher de cette femme qui l'avait tant aimé, sans qu'un frisson la prit, sans que les larmes lui vinssent aux yeux, sans qu'elle le repoussât avec des sanglots et des reproches, Laurent ne comprit pas que pour lui abandonner ainsi son corps il fallait qu'elle en eût complètement séparé son âme.

* Alors le jour montait à l'horizon , et l'on peut dire que cette aurore commença une nouvelle vie et une nouvelle fortune pour tous ceux qui habitaient le château de Caslelnaudary. Pour Montfort, ce fut la reprise de ses espérances ambitieuses, qui la veille pendaient sur l'abîme qui devait les engloutir; pour Bouchard et Alix, ce fut une sécurité de leur bonheur, jusque là si alarmé; pour les deux débauchés Amanri et Mauvoisin, ce fut la certitude de nouvelles débauches; pour Laurent, ce fut l'achèvement calme et sur un sol uni de projets (pue iusuue là il avait menés à travers les oré-

cipices et les sentiers les plus dangereux. Dieu seul savait ce qu'était cette nouvelle vie pour Manfride, et nous-mêmes nous n'oserions le dire. Nous, narrateur fidèle de cette funeste histoire, nous ne sonderons point le volcan avant l'heure; nous en dirons seulement les grondements sourds, les commotions furieuses, jusqu'au moment où ce foyer profond, plein de laves , bouillant d'incendies cachés, éclata dans une nuit funeste, jetant autour de lui du feu, des ilammes, du sang, des fers calcinés et des cendres qui recouvrirent un linceul mortuaire, ces funestes événements que nous exhumons aujourd'hui de la tombe, où ils ont dormi pendant des siècles.

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