COMBAT DE CASTELNAUDARY
A l'issue de cette conférence, qui dura plusieurs heures, Bouchard de Montmorency quitta le château, et Gui de Lévis le suivit quelquG temps après. Chacun partit accompagné d'un petit nombre de chevaliers choisis. Ni l'un ni l'autre ne s'expliqua sur la cause d'un départ si précipité et, dans la pénurie d'hommes où se trouvait Monll'ort, on jugea que ce n'était que pour de puissants motifs qu'il s'était séparé de ses meilleurs et de ses plus fidèles chevaliers.
Une circonstance non moins extraordinaire fit soupçonner quels pouvaient être ces motifs. Le peu de vivres que renfermait le château et qu'on estimait pouvoir suffire aux besoins de huit jours furent distribués en abondance comme inutiles à ménager. On supposa que le lendemain devait être un jour décisif, que Mont tort avait abandonné le système de défense lent et funeste qui rongeait son armée par la faim et par des combats sans résultat. L'ordre que chacun reçut de se tenir prêt pour le lendemain fit du soupe, :: de l'armée une certitude qu'elle comptait voir se réaliser au point du jour.
Cependant lorsqu'une partie de la journée se fut écoulée sans autre soin de la part de Montfort que de visiter ses hommes d'armes et de s'assurer de leur bonne tenue, ou commença à croire qu'il s'agissait d'une fuite pendant la nuit, et bientôt des signes de mécontentement éclatèrent parmi les chevaliers comme parmi les soldats. Quelque désespérée que fût la position du château, les croisés ne pouvaient s'accoutumer à l'idée de le quitter par la fuite. Un
combat, fût-ce une défaite, fût-ce la captivité, fût-ce regorgement d'eux tous, leur semblait préférable à la honte de fuir devant ces Provençaux jusque là traités par eux comme un bétail immonde. Ces murmure? cependant ne s'adressèrent point directement à Montfort, ils attaquèrent Laurent, à l'influence funeste duquel ils attribuaient tous les malheurs de l'armée. En outre de cette fâcheuse disposition des esprits, Laurent avait laissé s'envenimer à côté de lui une haine sur laquelle il n'avait versé ni le baume de la flatterie ni celui de l'espérance. Entre tous les intérêts de vie et de mort qu'il traînait à sa suite, il avait oublié qu'il avait blessé un orgueil de prêtre et de poëte; Foulques s'en était souvenu, et, grâce à lui, les clercs répandus dans les rangs des soldats n'étaient pas les moins ardents à murmurer et à menacer.
Montfort, les ayant entendus tandis qu'il parcourait les rangs des soldats, se tourna vers Laurent, qui le suivait, et lui dit :
— A ceux-là aussi il faudra donner un gage.
— Eh bien! répondit Laurent, je leur donnerai la victoire.
— Sire chevalier, répliqua le comte, depuis trop longtemps ils sont habitués à la tenir de mes mains pour vous en faire honneur si aisément.
— Quel gage demandent-ils donc? reprit Laurent. Ne serace pas assez de cette foule de Provençaux restés sur le champ de bataille et que j'y coucherai de mon épée?
— Assez pour moi, dit Montfort, mais pas assez pour eux.
— Et que leur faut-il encore? dit Laurent en s'arrètant comme un homme qui craint de faire un pas de plus dans une voie où il est maladroitement engagé; que faut-il donc?
— Rien que ce que je ferai moi même si Dieu nous accorde la victoire, repartit Montfort, et je ne pense pas que vous ayez à vous alarmer en vous engageant à faire comme je ferai. *
— Soit, dit Laurent après un moment de réflexion; vous faites bien de me rappeler que vos actions sont un modèle qu'il me faut suivre. Allons.
Pendant ce temps, les murmures des soldats s'étaient accrus insensiblement; bientôt ils éclatèrent en invectives animées contre Laurent de Turin. Les prêtres, mêlés aux
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chevaliers et nux. archers, les excitaient avec vio!eD8e,.et bientôt toute cette rumeur se condensa en un immense cri :
— Mort an traîtee! mort an damné!
Mont fort voulut apaiser ce bruit et fit signe qu'il allait parler; mais les soldats, avec cette rage prévoyante de la colère, qui refuse d'entendre toute raison de peur do s'en laisser persuader, les soldais continuèrent à cri r :
— Mort! moit à Laurent, le traître et le damné !
Déjà même les rangs s'ébranlaient; les lances et les épées menaçaient Laurent; un seul audacieux qui eût osé s'élancer jusqu'à lui et le frapper, et c'en était l'ail de sa vie. Non pas que Montfort, non pas qu'Àmauri, qui le suivait, non pas que Laurent lui-même n'eussent t'ait tomber à leurs pieds le premier qui se fût présenté, vingt qui L'eussent suivi; mais c'en était t'ait de tout ordre, et qui sait si les soldats, dans leur exaspération, n'eussent pas confondu Monlfor1' dans l'arrêt porté contre Laurent, si le comte eût voulu défendre celui-ci?
Simon, en toute autre rirconstar.ee, n'eût pas hésité à jeter ce chevalier comme une proie à la fureur de ses soldats en clfet, il leur avait souvent donné davantage, car le service de tous ces hommes était volontaire, et il fallait les payer de quelque prix que ce fût. Longtemps c'avait été par la victoire, au bout de laquelle étaient le pillage et le butin; d'autres l'ois c'avait été par la dévastation, par le meurtre, sans autre résultat que le mal; par des suppliées, par des bûchers, par toutes ces joies féroces qui enivrent la superstition. A celte heure, ce grand banquet d'orgies sanglantes était fermé; une seule victime se présentail a cette soit insatiable; il était bien difficile de la lui arracher, il le fallait cependant, car Laurent portait en lui la dernière espérance de Moutfort. Vainement celni-ri tentait di de la voix, d'apaiser ce lenible tumulte, la clameur ard et continue de ces mille voix couvrait la sienne, et il craignait également de se retirer ou de demeurer plus longtemps.
Au moment où tout paraissait désespéré, Foulques parut à l'une des fenêtres du château qui dominait l'cni avait heu cette espèce de révolte : son aspect lit diversion à la colère des soldats, et les acclamations qui L'accuêilfÏJ
partagèrent les voix, qui jusque là avaient été réunie? clans un cri unanime de mort. A l'accueil que reçut révoque de. Toulouse, Monlfort ne douta point que ce ne fût lui qui fût l'instigateur de celte rébellion, et il crut qu'après l'avoir excitée il voulait se donner la gloire de l'apaiser, tandis que lui, Monlfort, avait été impuissant contre elle. Mais Laurent devina mieux à quelle nécessité cédait le misérable éyèqiie, lorsqu'il aperçut derrière lui Goldery et son page Rïgert.
Et voici ce que le premier disait à Foulques, pendant que les soldats l'accueillaient avec de longs cris de joie :
— Ecoute, maître évêque, ils sont là-bas trois mille q ' croassent autour de ce vivant comme des corbeaux autour d'un cadavre; mais, fussent-ils cent mille, je te réponds qu'ils ne feront pas de mon maître un bachis plus menu que je ne ferai de toi, si tu ne le tires de leurs grilles.
— Sauve-le, saint évèque, disait Ripert en le suppliant, sauve-le, et je vouerai à ton église un ciboire d'or garai de pierres précieuses.
Foulques n'avait répondu à Goldery que par un regard plein de haine ; mais lorsque. Ripert lui parla, il fixa ses yeux sur lui et lui répondit doucement :
— Enfant, si tu veux te faire clerc de mon évèché et devenir mon camérier, je sauverai la vie à ton maître en cette occasion.
— Le vieux damné! s'écria Goldery; je poignarderais Ripert de mes mains plutôt que de le laisser un seul inslant dans les tiennes. Allons, hâte-toi, n'oublie pas que la porte est fermée et que chaque coup qui sera porté à mon maître retentira dans ton cœur, et, par saint Satan, mon patron, je te jure que l'écho sera fidèle!
Et aussitôt il montra à Foulques la pointe d'un bon cou- , d'autant plus effroyable que ce n'était point une arme de guerre, cl qu'il semble plus affreux de périr par un instruira i,t . serve aux usagés de la vie que par celui dont fa tâche est de donner la mort. Le coutelas de Gold celui dont il se servait pour faire cette exi usine
dont Foulques s'était si souvent repu malgré sa haine contre Laurent; et, par une singulière disposition de l'esprit, l'idée d'être dépecé connue un chevreuil ou un quartier de mouton n'entra pas pour peu dans l'horreur que lui inspira cette
lame large et aiguë, dont Goldery faisait scintiller la pointe à ses yeux. >
Foulques s'approcha donc de la fenêtre, et au premier signe il obtint ce silence que tous les efforts du comte n'avaient pu rétablir un seul instant. 11 fut facile de voir par quel moyen l'évoque arriva si vite à ce résultat. Au mouvement qu'il avait fait, tous les clercs répandus parmi les jsoldats avaient mis à apaiser le tumulte le même empressement que d'abord ils avaient mis à l'exciter. Cette brusque transition n'échappa point à Montfort, et il murmura sourdement en s'adressant à son fils :
— Tant que nous n'aurons pas brisé cette chaîne qui non? tient aux pieds, nous ne ferons que trébucher dans celte voie qui devait nous mener si loin.
Cependant le silence était rétabli; Goldery n'eut que te temps d'ajouter à voix basse :
— Tout à l'heure vous trinquerez ensemble à la même table dans ce monde ou à la même table dans l'enfer.
Force fut à Foulques d'obéir à une injonction appuyée d'un argument aussi significatif que celui de Goldery ; mais la haine de l'évêque ne put se décider à faire le sacrifice tout entier, même à la peur qu'il éprouvait, quoique ce fût le plus impératif des mauvais sentiments qu'il portait en lui. C'est que sa haine contre Laurent ne venait ni d'un danger couru ni d'une trahison subie; elle venait de son orgueil blessé; et si l'on se rappelle que la robe épiscopale de Foulques recouvrait un fond de poëte, on comprendra aisément, et sans qu'il soit besoin d'invoquer le témoignage d'Horace, que cette haine fût implacable. Le nom d'évêque imbécile sonnait incessamment à l'oreille de Foulques; elle l'excitait comme la clochette attachée à la tête superbement stupide d'un mulet: aussi fit-il ce qu'il fallait pour le salut exigé sans compromettre sa vengeance-, le calme était rétabli, chacun était prêt à l'écouter, et Foulques s'écria : ■ — Mes frères, une inspiration du ciel vient de me révéler que la vie de cet homme est nécessaire à la victoire du Seigneur; ne le frappez donc point, car il porte en lui la garantie de notre victoire.
Malgré l'autorité de Foulques, autorité qui contrebalançait celle de Montfort lorsqu'il s'agissait de religion, cette
autorité n'arrêta pas de prime abord l'élan de colère qui avait agité les esprits, car il n'est mains si* faibles qui ne puissent dénouer le lien qui tient un cheval fougueux, et souvent il n'est bras si fort qui puisse l'arrêter. Quelques cris protestèrent contre les paroles de Foulques, et I Cvêque élait trop habile pour n'en pas proliler : alors, paraissant subir comme une nécessité le tumulte qu'il avait animé en secret, il compromit la dernière ressource de Montfort comme il avait joué la vie de Laurent, en se gardant le droit de dire qu'il n'avait pu mieux faire.
'*— Frères, reprit-il, la victoire nous viendra par cet homme; il l'a promis solennellement au comte de Montfort fit il a offert sa vie en gage de sa parole. Pour que ce gage ne soit pas illusoire, voici à quelles conditions il a été accepté. Pendant que vous combattrez les hérétiques qui vous entourent, ce chevalier demeurera sous ma garde; il y demeurera placé sur la haute tour qui domine la ville et ses campagnes; je serai à ses côtés, et à ses côtés aussi des hommes qui, au premier signal, à la première surprise de vos ennemis, le puniront de sa trahison.
— Maître Foulques, murmura Goldery, pour ceci nous aurons un autre compte à régler; si vous veillez de si près sur le sire Laurent, un autre veillera de plus près sur vous, et n'oubliez pas que si ce n'est moi, j'y mettrai le diable en personne.
Foulques, qui ne pouvait tout à fait se dépouiller du souvenir de la résurrection arrivée à Saint-Etienne, Foulques devint tremblant; mais quand il voulut regarder où était Goldery, il ne le vit plus à ses côtés. Pendant ce temps les soldats, adoptant la promesse de Foulques, réclamaient à grands cris pour qu'on leur livrât la personne de Laurent. Celui-ci, pour qui une heure de répit paraissait toujours une ressource inépuisable, celui-ci dit tout bas à Montfort :
— Promettez leur ma personne, sire comte; l'éloquence de Foulques leur prouvera plus tard que ce qui leur a semblé une nécessité est devenu bientôt inutile; n'est-ce pas son métier île prêtre?
— Oh! s'écria le comte avec humeur, la seule nécessité qui me soit prouvée, c'est celle de purger L'armée de ces furieux mitres, qui font de la cause du ciel un
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chemin pour assouvir leurs plus misérables passions.
— ^'importe, dit Laurent, c'est au péril présent c[u'il faut suffire, et la victoire r 'pondra aux périls à venir.
— Eh bien! s'écria MontfiMJt en pariant aux. soldats, j'engage ma paro'e à faire ce qiu a été convenu, car le saint évèque sait bien que ce qu'il vient de réclamer était une précaution que j'avais moi-même prise.
En pai lant ainsi, Montfort avait pensé qifil détruirait l'effet de l'intervention de Eoulq;ies, par cela même qu'il : trerait comme émanant de sa propre volonté ce que i que avait tramé à son insu; mais Foulques ne se tint pas pour battu et répondit d'un air de satisfaction :
— Sans doute cela a été convenu, et il a été convenu do même qu'aucun chrétien ne sortirait de cette enceinte pour combattre que lorsque ce gage serait donné à sa sûreté.
MontfoTt ne voulut point répliquer, de peur de se voir imposer de cette façon plus de conditions qu'il n'en pourrait tenir.
Le tumulte s'étant ainsi apaisé, Montfort rentra dans le château. Avant de faire venir Foulques devant lui, il s'entretint quelques moments avec Laurent, et celui-ci lui déclara qu'il était prêt à souscrire à la couditiou dictée pal l'évéque, pourvu toutefois que ce fût Montfort qui en demeurât l'exécuteur.
— Sire comte, lui dit-il, vous ne vous étonnerez pas que je considère comme mon ennemi celui qui s'est fait le votre, et que je ne veuille pas remettre ma vie entre ses mains.
— Sire Laurent, lui répondit Montfort, les hommes comme Foulques sont puissants par une arme dont nous sommes bien niais de ne pas nous servir ; laisse/- passer cette journée, et sur mon Dieu je jure que je le détrônerai de son autorité d'évéque mieux qu'il ne m'a dépouillé de mon dn it de chevalier. Toutefois, pour commencer, n'acceptons point vis-à-vis de lui la condition qui nous est imposée sans ré-
■ Iniquement : un trop prompt consentement lui ferait naître des soupçons, cl, pour commencer notre rôle, U faut bii ii l'etmirdir un peu de la vanité d'un triomphe; *
N ius n'avons pas à rapporter l'explication qui suivit, la colère jouée de Montfort, les refus obstinés de Laurent, et la
foie de Foulques lorsqu'il crut les avoir réduits à faire ce qu'il voulait. Dans l'ivresse du gros de la victoire il ne s'aperçut pas qu'on lui en avait soustrait les détails. Ainsi c'étaient (es quatre muets esclaves de Montfort qui devaient veiller sur Laurent. La nécessité de ne distraire aucun guerrier de la faible armée de Castelnaudary, vivement représentée par le comte, avait amené Foulques à faire lui-même cette proposition. De même, il n'avait pas aperçu qu'à côté de lui devaient se trouver Alix et Bérangère, dont les ordres parleraient peut-être plus haut que les siens. L'aspect de ces deux femmes invoquant le ciel près de lui devait enflammer, lui avait-on dit, le courage de l'armée, et Foulques n'y avait point vu autre chose ; il n'avait pas entendu non plus ces paroles de Montfort à Laurent :
— Sire chevalier, je vous donnerai à un protecteur qui n'aime point Foulques : Bérangère sera près de vous.
Et le sourire du comte eu prononçant ces mots les commenta de manière à en traduire la dernière phrase en celle-ci :
— Je vous donnerai un protecteur qui vous aime. Laurent répondit à ce sourire par un regard le joie qui
semblait trahir celle de sou cœur. Lorsque chacun fut retiré dans son appartement, Goldery demanda à son maître où en étaient ses espérances. Celui-ci lui répondit avec cet air sombre qui se répandait sur son visage dès qu'il était seul avec les siens :
— Maintenant je conspire avec le général contre l'évèquc, et le père s'est fait le confident de mon amour pour la lille.
— Merveilles! merveilles! s'écria Goldery, demain ils sont à nous corps et àme. Et pourtant misère sur moi qui ne suis qu'un homme et qui ne pourrai tourmenter que leur corps! Ouc ne suis-je le diable pour tenir leur àme et la déchirer à plaisir!
— Goldery, dit Laurent en apercevani Bipert qui les écoutait et en avertissant son éeuyer du regard, le secret qu'on agite toujours ainsi au bout île ses paroles ii;ut par se l'are découvrir, comme un pennon étranger au milieu d'une bataille.
— Oh! reprit' Goldery étonrdâment, ce n'est pas moi parlerai jamais de L'excès île votre amour pour Bérangère.
Soit que Goldery eût dit cela pour cacher le véritable secret de Laurent sous un secret inventé, soit qu'il eût un motif que son maître ne put deviner, toujours est-il que ces paroles firent un cruel effet sur le malheureux Ripert. Toute Manfride reparut dans la pâleur qui couvrit le visage du jeune page ; elle s'éloigna sans prononcer une parole, et Goldery murmura en la voyant sortir:
— Oh ! cette femme, cette femme !
'•*— Que veux-tu dire? répliqua Laurent.
— Toute faible qu'elle est, reprit Goldery, elle sera le léger souffle de vent qui détourne du but la llôche la mieux lancée.
Laurent arrêta un moment les yeux sur Goldery et lui dit en cherchant à pénétrer jusqu'au fond, de son cœur :
— Tu hais Manfride, Goldery.
Celui-ci se tut; puis, souriant amèrement, il répondit :
— Si je la hais, belle et noble comme elle est, c'est parce qu'elle peut être un obstacle à vos desseins. Oui, reprit-il avec un accent singulier de colère, ce qui est résolu dans le cœur de l'homme doit être accompli, et malheur à qui peut y mettre obstacle !
Alors chacun demeura seul avec lui-même, et ce fut à celte heure sans doute que dans cet entretien de l'homme avec sa pensée il y eut quelques vérités de dites, car tous ceux que nous avons vus agir et parler en cette circonstance, tous s'étaient menti les uns aux autres : Foulques quand il parlait d'intérêt du ciel; Montfort, lorsqu'il paraissait ilatter l'amour de Laurent ; tous deux, quand ils semblaient céder à Foulques ; Laurent, dont toute la vie était un mensonge, et Goldery lui-même, dont peut-être le maître eût découvert avec épouvante l'intime pensée. Manfride seule peut-être ne cachait rien et n'avait rien à cacher que des douleurs et le désespoir qui rongeait sa jeunesse dévouée. ■^Mais qui peut répondre qu'une âme aussi cruellement altérée par la solitude et l'âpreté du chemin qu'on lui fait parcourir ne cède enfla à la soif qui la dévore et ne demande à la vengeance l'ivresse que lui avait promise l'amour? Toutefois chacun, préocupé de ses propres desseins, ne se gardait pas le temps de surveiller ceux des autres, et tous marchaient ensemble à un but différent sans que chacun pensât
qu'il pourrait être un obstacle que son ennemi ne craindrait pas de briser, comme lui-même n'eût pas craint de briser son ennemi.
Le lentemain vit enfin le jour où devait se décider la fortune de Montfort.
A ce moment les prétentions de chacun, leurs craintes personnelles, leur défiance même, se confondirent dans une attente pleine de terreur. Foulques désira le triomphe de iMontfort, et Montfort, quelque confiance qu'il eût dans Laurent, pensa que la précaution de l'évéque n'était pas sans utilité.
Le soleil était à peine levé que deux messagers venus, l'un de la part de Bouchard, l'autre de celui de Gui de Lévis, annoncèrent que la première ruse proposée par Laurent avait entièrement réussi. Les deux comtes de Foix, faussement avertis que de nouvelles troupes croisées venaient au secours de Castelnaudary, les unes du côté de Toulouse, les autres du côté de Garcassonne, s'étaient portés à leur rencontre.
Le vieux comte Raymond Roger poursuivait Bouchard, qui devait le ramener habilement sous les murs de Castelnaudary vers le milieu du jour, et son fils Roger Bernard s'acharnait à la poursuite de Gui de Lévis, chargé de l'attirer dans le même piège quelques heures plus tard. Quand Montfort reçut ces nouvelles, il était sur la tour du château qui dominait la ville et ses faubourgs; Foulques y était avec lui; Amauri, Bérangère et la comtesse avec Laurent. On avait amené Goldery et Ripevt, responsables comme leur maître du succès de ses promesses. Pour la première fois, Bérangère se trouvait en présence de ce jeune esclave grec, dont Mauvoisin lui avait si souvent vanté la beauté d'un ton railleur ; mais, à ses yeux de femme, il ne fallut pas les indiscrétions étudiées de Laurent, pour qu'elle conçût un soupçon qui éveilla sa jalousie en la blessant au plus terrible endroit de son cœur, à son orgueil. Cependant l'intérêt de l'action qui allait se passer ne lui permit pas d'approfondir cette pensée aussi avant qu'elle l'eût voulu, et elle prêta l'oreille à Laurent, qui disait en ce moment à Montfort : ■ a — Vous le voyez, sire comte, ce que j'ai annoncé est arrivé, et la nouvelle ne peut en être douteuse, car elle Youa
ÎOS LE CPVTF. DR TOULOUSE.
est.venue par les messagers que vous ave;: vou€-m£aie choir sis. Maintenant il me reste a tenir ma dernière promesse-, ■' A ce moment, le chevalier s'avança sur le bord du mur, et montrant du doigt le camp des Provençaux, il dit d voix impérative, quoique peu élevée et comme s'il pai à quelqu'un qui fût près de lui:
— Voici l'heure où je t'ai ordonné de faire déserter comte de Toulouse les faubourgs qu'il lient et le eamp dont ils sont entourés.
Chacun était tellement attentif aux gestes et aux ] ai de Laurent, qu'ils ne virent point Libo, le chien du chevalier, gagner rapidement l'escalier de la tour et disparaître sur un signe de Goldery.
Près d'une heure se passa sans que rien témoignât que l'ordre ou le message de Laurent eût produit quelque effet.
Montfort commençait à craindre d'avoir envoyé Gui et Bouchard dans quelque embuscade où ils périraient, tandis que lui-même, privé de leur appui et de celui des chevaliers qui les avaient suivis, restait dans une position où les troupes seules du comte de Toulouse eussent sulïi pour enlever le château. Laurent lui-même n'était pas sans quelque inquiétude; le moindre accident, la colère d'un soldat qui eût voulu exercer sur un faible animal la haine qu'il portai' à son maître, un rien pouvai arrêter le messager qui Lui avait si souvent servi à trahir les croisés pour les Provençaux et qui. maintenant, lui servait a trahir les Provençaux pour les croisés, ou plutôt à les trahir ensemble pour luimême. Goldery devina l'inquiétude de son maître, et, s'étant ai ■■prêché de lui, il lui dit tout bas :
— Maître, je l'ai vu passer.
Foulques, qui avait réuni sur Laurent toute l'attention de ses soupçons, entendit ce mot et s'écria vivement :
— Qui ave/.-vous vu passer?
— l'.h ! par Dieu! dit Goldery en riant, le diable, mailiv Foulques, et je ne le connaîtrais pas depuis longtemps, qu i je l'aurais devine à la ressemblance qu'il a avec vous.
Peut-être en aurait-il mal arrive à Goldery de celte plaisanterie, si le mouvement tumultueux qui éclata tout a Cù\ p liaus les faubourgs de Gasieinaudary et dans le camp n'eut attiré l'attention de tout le monde. Bientôt on vil sur-
LE COMTE DE TOULOUSE. fSS
tir par les portas qui donnaient sur la route de Mirepoix les chariots attelés de bœufs et les mulets charges ; bientôt une litière, bientôt après le vieux Raymond, à cheval à côté de celte litière.
Pi les yeux de Laurent eussent pu percer sous ces rideaux fermés, ils y eussent vu non pas une femme en pressant la marche avec terreur, mais un enfant de douze ans qu'on y avait enchaîné et dont l'abattement, à défaut de cris, accusait la lâcheté de son père : cet enfant était le jeune comte de Toulouse. En voyant le départ du comte, Mont fort leva la main pour donner le signal, mais Laurent l'arrêta en lui disant :
— Le désordre de la retraite n'est pas encore assez avancé pour que la honte de fuir ne puisse les arrêter; attendez.
Cette attente ne fut pas longue : bientôt on vit pêîe-mêïte chevaliers et citadins, hommes d'armes et manants s'échapper tumultueusement des portes du faubourg, tous se dirigeant du côté de Mirepoix et évitant avec soin la route de Toulouse et celle de Carcassonne. On comprenait qu'une terreur adroitement organisée leur avait montré le séjour du camp comme dangereux et les routes de Toulouse et de Carcassonne comme non moins dangereuses : à peine si les moins empressés emportaient leurs armes.
A cet asnect, Laurent s'écria : — Il est temps!
Et Monlfort ayant agité en l'air son épée, les trompettes qui étaient dans le château éclatèrent toutes à la fois; tous les hommes d'armes qui s'y trouvaient répondirent par le cri de guerre de Montfort, et toutes les portes s'ouvrirent ensemble pour précipiter la garnison du château sur cette ar-
•Si Phistoire ne nous fournissait le témoignage de cette fuite inouïe du comte île Toulouse, qui, averti parde fausses nouvelles que les comtes de Poix avaient péri tous les deux dans leur poursuite contre les croisés, avait sur l'heure abandonné son camp, il serait à peine croyable qu'avec plus de trente mille hommes qui lui restaient encore il n'eût pas tenté l'assaut de la forteresse et n'eût pas, essayé de changer son rôle en vainqueur. Mais cette action, où fut encore fois perdue la cause de la Provence, est trop notoirement signalée pour que nous ayons à exohauer le succès de la ruse
de Laurent autrement que par la pusillanimité du comte. Déjà sa fuite et la nouvelle qu'il lui donnait pour prétexte avaient jeté dans l'armée une de ces paniques plus terribles que les plus terribles ennemis. Le mouvement qui s'opéra dans le château n'eut d'autre but que de l'augmenter encore; Montfort se garda bien d'abord d'une sortie imprudente, car il pouvait arriver que la faiblesse véritable de l'attaque ralliât les soldats que les craintes d'une attaque sérieuse avaient dispsrsés. •
Déjà tout était désordre dans le faubourg, bientôt tout y fut épouvante et fuite, et deux heures ne s'étaient pas écoulées que cette armée, se ruant par les portes et se dispersant dans les campagnes, abandonnait une position où elle était maîtresse du reste des croisés et de leurs chefs. Quelquesuns des fuyards se portaient sur la route de Carcassonne et de Toulouse; mais Gui et Bouchard s'étaient habilement posés entre Gastelnaudary et les comtes de Foix qui les poursuivaient : ces fuyards rencontrèrent donc d'abord les croisés et crurent à la défaite des deux comtes. Ainsi à peine le jour était-il au tiers de son cours que Montfort s'était rétabli dans les faubourgs dont on l'avait chassé, et qu'il y attendait les comtes de Foix pour les prendre dans cette terrible embuscade.
— Sire de Montfort, lui dit Laurent, j'ai, je pense, tenu mes promesses, c'est à vous à faire le reste : le piège est tendu, Raymond Roger et son fils y tomberont ; mais n'oubliez pas qu'ils peuvent encore dévorer la main qui tentera de les achever, et que c'est à vous à terrasser les tigres que j'ai attirés dans l'arène où nous serons tous enfermés ; n'oubliez pas que je n'ai plus à répondre de ce qui peut arriver.
—Tu te tronfpes,dit Foulques : je ne sais de tes promes> qu'un mot, c'est la victoire, et jusqu'à ce qu'elle soit décidée en notre faveur, ta tète nous en répond.
A cette parole de Foulques. Laurent s'adressa à Montforl et lui dit :
— Comte, est-ce là comme vous tenez vos promet s Prenez -y garde, celui qui a eu le pouvoir de disperser I s troupes du comte de Toulouse peut les rallier contre vous ; qui a pu vous sauver peut vous perdre.
— Ne t'ai-je point dit, répondit tout bas Montfort, que lu
étais en sûreté dans ce lieu ? Mais n'oublie pas qu'il faut à nos soldats ce que Foulques leur a annoncé, et que, jusqu'à ce que la victoire me les ait rendus dévoués comme ils l'étaient, il est encore assez puissant sur eux pour m'enlever leur obéissance.
Laurent s'étonnait qu'un homme réduit au cruel esclavage que subissait Montfort eût pu arriver à de si grannds résultats. Il admirait par combien de ruses, de soumissions, il lui avait fallu échapper à cette inquisition qu'il lui disputait tous ses moyens de sucer s, et il pensait à cette parole de Goldery : • Que celui dont la fortune a franchi les abîmes et les montagnes trébuche quelquefois à une pierre du chemin. »
Chacun était demeuré pensif au sommet de la tour, lorsque tout-à-coup ont vit à l'horizon un gros de cavaliers accourant à toute bride du coté de Gastelnaudary : c'était déjà Bouchard vivement poursuivi par le vieux comte Raymond Roger. La fuite était désespérée , le peu de lances qui avaient accompagné Bouchard ne pouvaient manquer d'être complètement détruites si elles étaient atteintes par les Provençaux avant d'avoir gagné les portes du faubourg où elles devaient trouver asile et où le comte de Foix les poussait avec acharnement, croyant les précipiter sous la main du comte de Toulouse. De môme que le vieux comte de Foix était le plus avancé des Provençaux qui poursuivaient les croisés, de même Bouchard était le premier à fuir. Prudent et calme malgré sa jeunesse, il attirait le comte de Foix sur ses pas; puis, lorsqu'il l'avait détaché de sa troupe, il se détournait, l'arrêtait quelques instants et ne reprenait la fuite que lorsque lui-même était menacé d'être enveloppé par le corps de chevaliers qui suivait le comte à petite distance, sans pouvoir égaler la rapidité de sa poursuite. Par ce manège, souvent répété, il arriva que la colère des Provençaux devint une sorte de rage de ne pouvoir atteindre ce chevalier qui semblait se jouer d eux; il arriva que chacun, désireux de L'atteindre, voulut profiter de la vitesse particulière de son Cheval, dépassa son rang et ne tint plus aucun ordre; enlin il arriva que, lancés ainsi pêle-mêle, n'ayant plus de chef qui put les retenir, ils se précipitèrent dans le faubourg sans s'étonner qu'aucun des leurs n'en sortit pour arrêter les fuyards et les écraser entre deux mogs d . .
Ainsi furent franchies les portes de la première enceinte,
. » les portes de la seconde, et lorsque les Provençaux armèrent au pied du cliàleau, leur course \int se briser contre un mur de lances qui leur en barra l'entrée en se fermant sur Bouchard. A l'étonnement que leur causa celle résistance, au trouble qu'elle jeta dans leurs r-asage âéjà brisés, se joignit le trouble et l'étonnement d'une attaque qui tout à coup les saisit de toutes parts. Amauri était descendu du sommet de la tour, et se jetant au fort de la mêlée, il avait poussé le cri de guerre de Montfort et l'avait écrit eu larges blessures sur le corps de ses ennemis; mais ce que Laurent avait prédit arriva. Tout tombé qu'il était dans le piége,-le vieux comte de Foix lit plus d'une fois reculer ses ennemis; plus d'une fois il alla chercher dans les rangs les victimes qu'il s'était choisies; et c'est parce que la chron;que le rapporte , parce que des écrivains provençaux et français racontent ce courage, que nous osons le rejeter, tant il semble inouï.
Au moment le plus désespéré de sa défense, le vieux Raymond Roger aperçut au premier rang des croisas quatre chevaliers dont le casque, surmonté d'un panai lie vert, lui apprit que c'étaient les quatre fils du chevalier de Lukré, qui avait présidé à l'exécution de la châtelaine île Lavaur.
— Sur mon Dieu! s'ccna-t-il en s'adressant a ceux qui l'entouraient, il me semble qu'il ne nous reste pas grand temps pour accomplir les vœux que nous avons laits au ciel ; mettez-vous donc en mesure pour ceux que vous aurez, pu jurer; que Dieu m'accorde un quart d'iieure, et mes comptes
; :il réglés avec lui.
fin achevanl ces mots, il s'élança vers l'un des quatre chevaliers au panache vert, et lui poussant sa lance au cœur il Détendit à terre mort comme si la foudre l'eût frappé. Après ce coup, le vieux comte rentra dans ! -s pangfi de ses chevaliers; et là, opposant son bouclier aux attaques dont on l'accablait, il suivit de l'œil les trois chevaliers au panache vert qui s'acharnaient autour de lui : lorsque le mouvement du combat eut laissé un espace libre entre le ■ et i'un de ses ennemis, il sortit encore une fois du rac re une loi 'lier tomba mort sous le i
e. Ainsi deux fois encore le vieux Raymond T.
irë parmi les siens, comme un tigre dans sa tanière, s'en échappa deux, t'ois et les deux autres fils du sire de Lokré tombèrent à chaque coup.
Si le mouvement tumultueux du combat était horrible à voir au pied du château, les mouvements intérieurs de ceux qui l'observaient du sommet de la tour ne seraient peuti Wq pas moius horribles àdécrire.
Gomment suivre dans ses craintes et dans ses espérances forcenées le cœur de Laurent, pour qui chaque homme tombé parmi les croisés était une vengeance partielle, qui pouvait perdre cependant sans retour l'atroce vengeance qu'il s'était réservée? Et puis à tout cela il se mêlait de ces sentiments natifs, que la réflexion tue ou que la nécessité comprime, mais qui s'éveillent et se relèvent lorsque le spectacle d'un courage héroïque fait pénétrer dans le cœur l'enthousiasme plus avant que la réflexion ou la nécessité. Ainsi Laurent, calme au commencement de ce combat, daignait à
lue y baisser les yeux ; mais lorsqu'il vit la défense désespérée du vieux comte; lorsqu'il vit ce vieillard, qui avait été le compagnon de jeunesse de son père, suffire si glorieuse- ; à sa vieillesse, il le suivit des yeux avec anxiété! chaque coup frappé par Raymond Roger sembla répondre à la soif de sang qui dévorait Laurent; la rage du vieillard devint sa rage, sa vengeance devint sa vengeance; et lorsque quatre fois dillerentes il vit le vieillard s'élancer et frapper, à chaque fois un mouvement de joie féroce bondit dans son cœur; il éclata d'abord par un sourire, par un geste animé, puis par un profond soupir de joie, enfin par un véritable cri de triomphe.
Si l'anxiété deMontfort ne l'eût lui-même attaché à l'effort
(les combattants, c'en était fait de Laurent; toute sa haine
re les croisés s'était un moment écrite sur son front;
heureusement, seul entre eux tous, Foulques ne l'avait
pôlnl quitté des yeux, et lorsqu'il lui cria violemment :
— Un ! traître ! tu bois des yeux le sang des Français! Monlfort ne conquit qu'à moitié le reproche que Foulques
ail à Laurent, et n'entendit que ces paroles ci.
— Certes, le san'g français peut se boire fles yeux; : j'aimerais mieux boire celui dos Provei
— iii! s'écria Montfort, le vieux tigre vient de s'adresser au jeune lionceau; il a frappé Amauri sur son casque, et celui-ci lui a rais la réponse au cœur. Voyez! le vieillard recule tout saignant. /**
— Oui, oui, dit Laurent; mais le vieillard reste debout sur ses arçons et Amauri chancelle sur son cheval.
Soit dérision contre les Français, soit orgueil du courage de ses compatriotes, Laurent prononça ces paroles avec une telle amertume que Montfort à son tour s'imagina y voir une menace.
— Malheur sur toi! s'écria-t-il en tirant son épée, malheur sur toi si tu nous as attirés dans un piège.
— Montfort, répliqua Laurent, je t'ai dit que les tigres de Foix retourneraient la tète. Prends garde,car le plus jeune n'est pas encore arrivé.
— Eh bien! répliqua Montfort avec fureur, malheur sur toi si nous sommes vaincus!
Il s'élança du sommet de la tour, et à la tête de quelques chevaliers qu'il tenait en réserve, il se précipita dans la mêlée, et sa force prodigieuse, son renom, son courage, tout cet ensemble qui en avait fait la terreur de la Provence, jetèrent parmi les chevaliers provençaux un mouvement de crainte qui les fit reculer.
A ce moment, Bouchard de Montmorency, que la fatigue avait éloigné un instant du combat, s'y précipita à côlé de de Montfort, et les Provençaux reculèrent plus rapidement qu'ils n'avaient fait reculer les croisés. Assaillis de toutes parts, serrés comme une grappe de cuirasses, ils allaient roulant dans cette multitude qui les entourait, en s'amoindrissant à chaque minute de quelques chevaliers tombés. C'était une torture épouvantable que l'aspect de ce combat : Laurent fermait les yeux pour ne point voir, il détournait la tête; mais une force invincible ramenait sa tète et rouvrait ses yeux sur ce faible bataillon que la rage des croisés démolissait homme à homme. *•
• Ce que Laurent avait voulu, il l'obtenait; cette victoire promise àSimon allait s'accomplir sous ses yeux par l'anéantissement des meilleurs chevaliers de la Provence, comme s'accomplit le naufrage de quelque beau vaisseau. Le cercle des ondes qui le harcèlent, qui battent ses lianes et les dé-
chirent, grimpent à ses bords et l'inondent, ce cercle se resserre peu à peu et se ferme enfin sur le navire disparu, et il oe se montre plus rien que le bouillonnement des eaux qui jettent au ciel leur crête victorieuse, comme pour proclamer leur triomphe. Ainsi c'en était fait bientôt du vieux Raymond Roger; le cercle des croisés se rétrécissait autour de lui, et et on peut dire que, par un effet magique, il serrait de la même étreinte et déchirait des mêmes coups les quelques chevaliers du comte de Foix et le cœur de l'insatiable Laurent. Tous ceux de la tour, pendus aux créneaux, suivaient ce combat avec une horrible anxiété, lorsqu'un cri parti de l'horizon domina le bruit des armes et lit lever la tête à ceux qui occupaient le sommet de la tour. C'était Gui de Lévis attirant le jeune comte de Foix dans le piège ou allait périr son père. Laurent le vit, et encore dominé par ce sang de la Provence qui coulait dans ses veines, pris d'admiration pour la défense furieuse du vieux comte de Foix, perdant encore une fois, dans l'enivrement du bruit des armes, le souvenir du rôle qu'il s'était imposé, il s'écria d'une voix éclatante :
— Courage! voici Roger Bernard qui vient.
A ces mots, sur un signe de Foulques, les esclaves muets tirèrent leurs larges damas.
— Traître! cria l'évêque, je t'avais deviné.
Mais, d'un autre signe, Bérangère arrêta les esclaves, et Goldery, qui avait pâli au premier instant, reprit sa présence d'esprit, et de sa voix aigre et perçante, il s'écria en se penchant vers les combattanls :
— Oui, courage, courage ! finissez-en avec le père, car voici le fils qui vient.
Et avec ce fils venaient Gérard de Pepieux, l'Œil sanglant, Comminges, assez de bons chevaliers pour faire une victoire de ce qui devait être une fuite. Montfort redoubla d'acharnement contre le vieux comte, car il avait été forcé de déployer contre lui seul les forces qu'il avait cru pouvoir réserver pour accabler son fils. Vainement Raymond Roger essaya de percer la foule qui l'entourait pour aller prévenir Roger Bernard, tous ses efforts se brisèrent contre les lances qui !" tenaient prisonnier; car il ne s'agissait pVus de l'abattre, les chevaliers qui eussent pu le faire, Montfort, Ainauri et Bou-
thard, venaient de se porter ù lu rencontre dn jfltJftc comte de Fuix.
Comme ils avaient l'ait pour son père, ils firent pour lui, ils le laissèrent s'engontïrer à la poursuite de Gui de Lévis, dans ce faubourg qu'il croyait occupé par tes siens; niais comme il était le deruier à attirer dans le piège, à peine en eut-il dépassé la porte avec quelques-uns des siens que les croisés la fermèrent après lui, et qg : e fut à vrai dire qu'un lion de plus dans cette cage où il fallait mourir. Au dehors de la ville restèrent l'Œil sanglant, Comminges, Gérard de Pepieux et quelques cavaliers harassés qui les rejoignaient de moments en moments hors du faubourg.
Les deux comtes de Foix s'étaient entendus, tous deux s'étaient réunis, et à leur tour ils faisaient reculer Montfort et les siens vers l'une des parties du château où ils n'eussent pas craint de le suivre. Ainsi toutes les promesses de Laurent étaient accomplies, et cependant il semblait devoir périr par ce qu'il avait entrepris pour se sauver ; car dans sa haine il avait mal calculé le courage des uns et des autres. La victoire semblait échapper à la trahison, et avec elle s'en allait la vengeance : chaque pas dont reculait Moulfort approchait le couteau de la tête de Laurent. Le sourire insultant de Foulques faisait percer la joie de son triom lie sur la pâleur qui, en iuèine temps, venait témoigner son épouvaut.'. C'est le combattant qui, sous l'épée qui va le frapper, tien' .in poignard sur la gorge de son plus mortel ennemi. L s deux corps descendront en même temps, il y aura pi fois vengeance et mort, et la joie de l'une et la ie. foor de l'autre mêlées sur le visage de Foulques, étaie, l épouvantables à voir. Alors le désespoir s'empara de Laurent, il mesura tout ce qu'il avait fait pour cette ven-eain •• i taiue et inconnue, qui lui avait paru seule digne di il reerella de ne pas l'avoir bornée à celle qui es!, du domaine de tous les hmuinos, à la mort île ses cime,, is. lise débattait eu lm-iuènie citiv ee désespoir sai. furieux de s s espérances insensées. Bérq : de lui avec Alix; il pouvait se \n\' avant que les bourreaux qui l'entourent eus er,il pouvait leur briser la tête sur l'aïu'.e Ces cj
jeter leurs corps au milieu du combat. Il y pensait en les regardant; mais il trahissait sa pensée d'une année entière, et il restait immobile de corps et de résolution.
Au milieu de cette lutte avec lui-même, parmi ces cris de mort qui montaient jusqu'à lui, flans ce fracas des armes qui roulaient comme un orage, il était là, hagard, incertain, le corps tendu comme s'il eût été tiré de tous côtés par dos mains de fer; il ne voyait plus rien, ni en dehors, ni même en dedans de lui-même; il était arrivé à ce paroxisme de rage où l'homme meurt ou devient fou, lorsqu'un cri, dont il reconnut la voix, l'éveilla de celte épouvantable agonie.
— A toi, Albert! à toi! cria I'CELl sanglant.
Et ce cri monta du pied de la tour jusqu'à son sommet comme une flèche qui eût traversé l'air.
— Albert! s'écrièrent avec étonnement ceux qui entouraient Laurent au sommet de la tour; et Foulques recida à ces mots en faisait siime aux muets de s'emparer de Laurent.
— Oui, s'écria celui-ci dans le délire de sa rage, Albert de Saissac !
— Oui, répéta une voix plus frêle, Albert de Saissac.
Et Ripert, qui s'était placé devant le chevalier, lui jeta une large épée et un poiguard qu'il avait cachés dans l'angle de la tour, et en les lui jetant il s'écria :
— Albert, Albert, ce sont tes frères qui t'appellent!
Ce mot, ce ueste, décidèrent presque l'incertitude de Laurent. Il mesura Bcrangère d'un œil farouche et pensa à la tuer.
— Laurent de Turin, lui dit celle-ci en s'avanrant audacieusement jusqu'à lui, notre marché est rompu.
A ces mois, il crut entrevoir la possibilité de sa vengeance secrète, et il s'arrêta.
Laurent était arrivé à l'un de ces sommets de la vie où il faut se précipiter d'un côté on d'autre sans espoir de regravir le sentier qu'on ai.ra choisi. A peine si sa vengeance, qui, comme ir poinl Itimim-nx, l'avait sûrement guide jusque là, lui apparaissait encore. Il était comme un homme qui a longtemps nagé dans la nier vers un l'anal qui lui indique le portj arrivé aux repars dea roehen qui bordent la côte, ballotté par le bouillonnement des Ilots, la fo.ee lui manque là où elie lui était le plus nécessaire : le cœur suffoqué de fatigue, les
cheveux dégouttants de l'eau de lamer, sa direction ] ui échappe ; il ne voit plus son fanal, ou si sa lueur lui apparaît encore, elle vacille incertaine et tremblante à travers l'écume des vagues et l'eau salée qui lui dévore les yeux ; elle danse à l'horizon tantôt à droite, tantôt à gauche, tandis que le misérable nageur se déchire la poitrine aux pointes aiguës des rochers. Alors, s'il a un ami, s'il a un ennemi, si une vengeance ou si un dévoùment veille à ses côtés, il y a une main qui le tire à terre ou une autre qui le plonge dans la mer; pour Albert de Saissac, ainsi battu de ses idées, de sa rage, de son désespoir, il se trouva près de lui deux voix, dont une lui répéta :
— Albert, ce sont tes frères qui t'appellent! Tandis que l'autre lui disait :
— Laurent, Laurent, tu m'avais promis la tête du roi d'Aragon !
L'une le poussant au port, l'autre le replongeant dans l'abime.
— Entends! entends! cria Ripert, ils ont gravi les remparts, et pendant que le combat s'acharne au loin, les voilà qui brisent la porte de la tour !
On les entendait en effet.
— Ma mère! s'écria Bérangère en s'élançant vers elle, ma mère, il faut mourir!
Alix tomba à genoux. Laurent regardait, et Bérangère, levant un poignard sur sa propre poitrine, dit aux esclaves, en leur montrant sa mère :
— Vous la frapperez à la tête quand je serai frappée au cœur.
Laurent regardait toujours, l'œil fixe, comme ceux dont la pensée est absente ou paralysée.
Enfin ! enfin ! s'écria Ripert, la porte crie et gémit; encore un moment, ils seront ici.
Bérangère fit un mouvement, les esclaves avancèrent d'un pas. La comtesse se releva, épouvantée, livide, éperdue.
— Quoi! s'écria-t-elle, mourir!
— Comtesse de Montfort, lui dit sa fille, mourir ici, voilà l'ordre de mon père ; mourir avant que ceux qui ont tant d'outrages à venger ne soient venus venger sur nous leurs mères et leurs sœurs !
— Oui! oui ! s'écria la comtesse en baissant la tête, tu us raison.
Laurent regardait encore, mais sa pensée s'était enfin arrachée à sa torpeur. Son œil s'alluma d'un éclat terrible, et alors il sourit et s'écria :
— Oh ! vous ne mourrez pas ainsi !
— La porte est brisée! s'écria Ripert; voici la vengeance qui monte.
— Non! non ! s'écria Laurent avec un accent de triomphe et en brandissant sa large épée, voici la vengeance qui descend !
Et appelant Goldery, qui depuis l'attaque de l'Œil sanglant avait tenu Foulques en respect, Laurent se précipita dans l'escalier de la tour, et entraînant à sa suite quelques chevaliers qui en gardaient le premier étage, il fit reculer, dans son terrible élan, l'Œil sanglant, Gérard, Gomminges, tous ceux qui croyaient venir à sa délivrance. •
En effet, de la campagne où il était resté, l'Œil sanglant avait reconnu Albert de Saissac au sommet de la tour. L'aspect des esclaves noirs qui l'entouraient et dont l'emploi était si bien connu, lui avait prouvé que le chevalier y étaii comme un gage promis à la mort en cas de défaite. S'éloignant alors de l'endroit du faubourg où rugissait le combat des comtes de Foix et de Montl'ort comme le choc des laves dans le cratère d'un volcan, il avait gagné une porte oubliée, et, ayant pénétré dans le fauboug, il avait marché droit à la tour qui dominait en maîtresse la ville tout entière.
Ce ne put être que par une de ces consternations soudaines qui prennent au dépourvu les meilleurs courages lorsqu'ils voient tourner contre eux l'espérance sur laquelle ils avaient le plus compté, ce ne dut être que par un de ces épouvantements subits qui font douter de ce qu'on voit, que Laurent parvint sans doute à faire reculer devant lui l'intrépide soldat qui déjà touchait aux premières marches de la ■ tour.
L'Œil sanglant recula; ceux qui le suivaient s'enfuiren' en le voyant reculer, chaque courage demeurant ainsi à s;; respective hauteur, les plus braves fuyant quand l'Œil sanglant reculait; aussi se trouvait-il presque en l'ace d'Albert de Saissac, et celui-ci eut le temps de lui crier :
— Frère! tu diras à tes comtes que je me suis souvenu de celui qu'ils ont oublié.
Et laissant l'Œil sanglant en face de la tour, dont la porte se referma bientôt, Albert se précipita au fort de la mêlés en criant :
— Laurent! Laurent! à la rescousse!
L'Œil sanglant le regarda courir au combat, cl après é'.re resté un moment immobile, il s'éloigna. Lorsqu'il fut à quelque distance de la tour, il dit à David Iloaix, qui était resté près de lui :
— Maître David, vous vous êtes fait le messager d'un traité de lâcheté et d'abandon; avez-vous reconnu celui que vous avez abandonné?
— Oui, dit maître David, mais je tiens en ma mais n le gage qui me répond de sa trahison. Les croisés ont laissé place dans le cœur du vieux de Saissac à la vengeance des Provençaux.
— Traître! premier traître de tous, dit l'Œil sanglant ù voix basse et les dents serrées, serviteur bien digne de l'in lame duplicité de ton maître, sur mon âme! tu ne diras le se cret d'Albert à personne.
Et à l'ioslant même il frappa David du revers dé son épée Celui-ci en tombant lui cria :
— Inlame! que le dontiéïont les croisés pour ma mort?
— Maître Da\id, lui dit l'Œil sanglant, ils ne me donneront ni le comté de Beziers ni celui de Carcassotroe, que loti mai tre avait offert a Simon dé Morxtfbrt. Ce n'est pas à lui que Buat a promis de les rendre.
— Toi! s'écria David., toi!...
Et comme il allait prononcer ce nom, que l'Œil sanglan' lui avait dit tout bas, un coup de poignard le cloua clans sa ■. et le mystère décolle yié se cacha el :ore U ie Ibis dans la mort.
Pondant ce temps, l'attaqué impétueuse de Laurent, de Goldery et de quelques chevaliers avait changé en d ■•l'.u'i ! a lutte acharnée qui depuis une heure jonchait (h' morts le sol ensanglanté du faubourg. Comme une ' par
une batiste, Laurent, pi uss i par la rage extravagante qni tenait, laboura et traça un large sillon dans tes rangs des Provençaux. L'inattendu de ce secours sorti de celle cita-
dellc qui semblait épuisée, porta parmi les Provençaux ■ doute qu'elle n'enfermât encore d'autres ennemis prêts à ruer sur eux; d'ailleurs, dans cette lutte, qui durait depuis une heure- la reflexion avait surcédé à ce premier besoin de la défense, qui n'avait calculé que les conpe M porter. L'absence du comte de Toulouse, l'occupation d, faubourg par les croisés, avaient révélé aux comtes de Foix une trahison si bien tramée qu'ils en redoutaient une plus grande encore, et qu'ils pensèrent à sauver leur vie, seul espoir qui restât à la Provence. Ils reculèrent en bon ordre; le seul secours que l'Œil sanglant put ou voulut leur porter fut de leur ouvrir une porte pour la fuite. Ils s'y précipitèrent, et après lui Montfort, Arnaud, Gui, Bouchard", tout le faible reste des chevaliers croisés. Encore cette fois, si nous n'avions le témoignage de l'histoire, unanime â raconter ce fait, nous n'oserions dire ce qui arriva.
Quelques-uns de ceux qui avaient brisé la porte, dépassés par l'irruption des Provençaux, qui fuyaient, se trouvèrent mêlés parmi les croisés, qui les poursuivaient.
Dans ce premier moment de tumulte et sous ces armes briséees qui ne disaient plus le parti de celui qui les porti.it, emportés par le désir de sauver leur vie et se sentant au milieu de leurs ennemis, ils essayèrent de les tromper en se mêlant plus complètement encore â eux. Ainsi ils se mirent à pousser le cri des croisés en disant :
— Montfort! Montfort!
— Si vous êtes pour lui, frappez donc pour lui au lieu de crier, leur dit le sénéchalde Mirepoix.
Alors ces Provençaux, mêlés aux croisés vainqueurs, s'élancèrent a la poursuite des Provençaux dispersés et vaincus. Les uns profitèrent de cette feinte i omplicité pour change' leur attaque en une fuite moins dangereuse'; d'autres, étourdis de ee qu'ils faisaient ainsi sans réflexion, Frappèrent réellement leurs frères. L'Œil sanglant n'en porlita que pour s'approcher de Laurent et lui dire :
— Frère, il faut maintenant un autre abri à notre père; je n'ai pins que les ruines du château de Saissar a lui offrit-.
— Eli bien! moi, dit Laurent, je lui ouvrirai le pala. comte de Moutfort.
La poursuite devenait dangereuse. Comminges et Gérard
de Pepieux avaient rallié quelques fuyards. Montfort arrêta ses chevaliers. Les comtes de Foix, emportés par leur course, arrivèrent jusqu'à Gomminges, et là ils apprirent de lui ce que lui-même tenait de quelques soldats de l'armée du comte de Toulouse, la fuite et la désertion de celui-ci. Peut-être la rage d'avoir vu s'échapper leur proie au moment où ils croyaient la tenir, vaincue par la faim, les eût ramenés au combat avec les chevaliers que Gomminges avait rassemblés ; mais la rage plus forte que leur inspira la défection du comte les poussa à l'abandonner, à abandonner la Provence entière, et tous deux, le père et le fils, sans vouloir prendre part à la délibération que Gomminges voulait engager sur ce qu'il restait à faire, partirent sur-le-champ, à la tête de quelques cavaliers, pour rentrer dans leur comté de Foix et s'enfermer dans leur inexpugnable forteresse. Gomminges et Gérard de Pepieux voulaient les y suivre, mais Roger Bernard leur répondit :
— A chacun son salut, messires ; il y a en Provence une épidémie de trahison que nous ne laisserons avec aucun de vous pénétrer dans notre cbàteau.
Ainsi se dispersa cette puissante armée, qui avait tenu le salut de la Provence dans sa main et qui le laissa échapper pour de longues années. Tout s'en alla, chevaliers, bourgeois, manants, trop heureux de ne pas porter écrit sur leur iront qu'ils avaient tenté de sauver la patrie. Les champs et les sentiers qui entouraient Castelnaudary furent trouvés parsemés d'armes et de vêtements abandonnés; chacun rentra dans la demeure qu'il avait quittée et y attendit la punition de son courage lorsqu'il ne put l'éviter par la fuite. Ainsi les uns s'éloignaient de Castelnaudary vaincus, épouvantés, plus désespérés que jamais, et les autres y rentraient joyeux et vainqueurs, calculant déjà l'asservissement complet de la Provence.
A ce moment de joie, les serments d'amitié, les effusions de reconnaissance ne manquaient pas à Laureut. Montfort l'appelait son fils, Amaury son frère, Bouchard lui serrait la main, et Gui de Lévis lui-même lui demandait pardon de ses soupçons. *>
G'était un délire affreux que la vie de Laurent. Après ces combats, ces cris, ces hurlements de mort qui avaient tourné
autour de lui pendant deux heures et l'avaient frappé de vertige, ces joies qui l'entouraient, ces cris de triomphe, cette turbulence expansive de la victoire le mordaient au cœur plus cruellement encore. 11 répondait à ceux qui l'interpellaient et le félicitaient ainsi avec une frénétique imitation ce la joie qui l'entourait, délire funeste qui le faisait rire et crier. Goldery, qui comprenait que cette exaltation devait finir par quelque éclat de la pensée de Laurent, jeta dans ce bouillonnement de ses pensées une parole froide, autour de laquelle elles se condensèrent, comme la vapeur sur la lame glacée qu'on plonge dans l'atmosphère d'une chaudière.
— Heureux le père d'un pareil fils ! heureuse sa sœur ! lui dit Goldery.
— Laurent à ces mots reprit toute son àme; le but de sa vie se remontra lucide, étincelant à son horizon ; et sans s'occuper du chemin qu'il avait laissé derrière lui, ce courage infatigable ne mesura que le chemin qu'il avait à parcourir.
Cependant, sous le faix de sa lassitude, une heure de repos, une heure pour plonger dans une eau de glace sa tête et son corps qui brûlaient, un moment pour respirer, un moment pour essuyer ses yeux, un moment pour raffermir son pas, il eût payé cela bien cher. Mais il ne l'obtint pas de son implacable, destinée; il ne put pas s'asseoir sur la borne milliaire qu'il avait atteinte à travers tout ce carnage; et lorsqu'il y touchait de la main, il lui fallut reprendre sa route, il lui fallut marcher encore. Montfort et ses chevaliers avaient atteint les portes de Castelnaudary, et là, Montfort, s'approchant de Laurent :
— Mon fils, lui dit-il, aujourd'hui tu as mis un pied sur la marche du trône où je veux monter; aujourd'hui tu es devenu pour moi, non pas le premier des chevaliers, car tu l'étais depuis longtemps, mais le plus fidèle de mes amis, ce dont j'ai peut-être douté. Si je te voulais laisser à la place où tu es, ma certitude serait suffisante; mais à la place où je veux te mettre, il faut aussi qu'elle soit la conviction de Tannée. Maintenant tues une partie de moi-même; il ne faut pas qu'on puisse m'attaquer par toi. Je t'ai promis de détrôner cette autorité de fanatisme restée aux mains des évêques : eu la détrônant pour moi, je ne dois pas la laisser
exister contre celui que je veux appeler mon fils; imite-moi donc, et apprends que le premier courage d'un ambitieux n'est pas de vaincre ses ennemis, mais de vaincre le mépris qu'ils lui inspirent.
Laurent comprenait mal le but des paroles de Montfort; mais lorsqu'il le vit dépouiller ses armes, déchausser ses pieds, dénuder sa tête, jeter son épée loin de lui; et une croix dans la main, les pieds nus dans le sang, la tète nue sous le soleil, s'avancer avec humilité vers la principale église de Castelnaudary, il comprit comment Montfort entendait réunir dans sa main l'autorité de général et celle de vicaire du Seigneur.
Il considérait Montfort, qui, le voyant immobile, s'approcha encore de lui.
— Laurent, lui dit-il encore, ne laisse pas de porte ouverte à la calomnie de Foulques et n'oublie pas qu'il pourrait encore arriver jusqu'à rendre impuissante l'amitié que je porterais à celui que le peuple regarde comme un maudit de Dieu.
Laurent sonritdédaigueusement, mais Goldery s'approcha de lui et lui dit à voix basse :
— Maitre, rien n'est fait quand tout n'est pas achevé. Alors Laurent, se dépouillant aussi de ses armes, les pieds
nus et la tète découverte, se plaça à côté de Montfort, et marcha avec lui vers l'église. Pendant ce temps, ni Riper!, ni la comtesse, ni Bérangère n'avaient quitté la tour du château; ils avaient mieux, compris que personne que c'était à Laurent que la victoire était due. A la longue anxiété qui les avait tenus durant lecombat sueeédèrentdessentimcn divers. Foulques, qui n'avait pas attendu le retour de Montfort et qui n'avait pas été témoin du spectacle d'humilité qu'il étalait aux yeux du peuple, était descendu de la tour pour s'avancer au devant de lui et troubler le triomphe de Laurent par le récit de ce qui s'était passé sur la tour, fîérangère, devenue de ses craintes, remonta sur son insupportable vanité; elle s'attribua tout ce que Laurent avait montré d'incertitude et ensuite de résolution, et comme toute joie qui entrait au cœur de cette femme ne semblait pouvoir la satisfaire qu'autant qu'il eu jaillirait une douleur pour un autre, elle dit à Fùpert :
— Enfant, tu remercieras ton maître, fit ta lui diras que igèr-c lui garde le prix qu'elle lui a parais.
— Quel prix? dit Ripert en attachant sur Bérangère mi
1 qui semblait la dévorer.
— Celui, dit Ucrangère, qu'il a demandé à la femme pour qui le courage est le premier titre à l'amour.
Elle s'éloigna, et Ripert, demeuré seul, la suivit des yeux et murmura sourdement :
— Elle l'aime donc!
— Je ne sais, dit Alix qui avait observé cette scène, je ne sais si elle l'aime, mais elle te liait.
— Et lui, s'écria Ripert en se rapprochant vivement de la comtesse, l'aime-l-il?
— Maintenant, répondit celle-ci, maintenant que je t'ai vu, je ne le conçois pas.
La comtesse se retira à son tour, etRipert, ou plutôt la malheureuse Manfride demeura seule au sommet de cette tour, qui ne dominait plus que la solitude et le silence.