‹ Le comte de ToulouseChapitre 11 sur 17 · PATRIE ET VENGEANCE · texte numérisé non relu

PATRIE ET VENGEANCE

Si ce livre était destiné à être le récit d'histoires amoureuses, il nous faudrait suivre maintenant Bérangère et Laurent dans les nombreux entretiens où l'amour de l'une répondit pas à pas à la séduction de l'autre. Si, après les mouvements violents qui ont agité jusqu'à présent les personnages que nous avons mis en scène, nous voulions peindre ces moments de calme qui, même dans la position la plus cruelle , s'emparent de l'homme après de dures fatigues, nous dirions par quels soins journaliers, par quelles ilatteries incessantes Laurent parvint, sinon à dompter, du moins à enchaîner l'orgueilleuse Bérangère. A le comparer au? agitalions qui l'avaient précédé, ce temps l'ut pour Laurent un temps de repos : ce repos était, a la vérité, comme celui des malheureux condamnés chinois qui, enfermés dans une cage qui n'est pas assez haute pour qu'ils puissent s'y tenir de-

bout, ni assez large pour qu'ils puissent s'y coucher, finissent cependant par y trouver le sommeil.

C'est un des magnifiques privilèges de la nature que cette invincible puissance du sommeil après de rudes travaux. Le marin, qui a combattu pendant trois jours une mer furieuse et qui a vu son navire écharpé s'en aller par lambeaux, dort sur le radeau où la mort est encore plus menaçante ; le soldat, qui trois jours durant a combattu debout en face de l'ennemi, dort sur l'affût du canon qui tonne à son oreille. Ce repos que la nature a départi au corps, elle l'a donné aussi à l'esprit, et soit qu'il faille le considérer comme un bienfait providentiel qui prend soin de réparer nos forces pour de nouvelles fatigues, soit qu'on doive le regarder comme le complément de la misère humaine, qui ménage le cœur de l'homme pour ne pas le tuer tout d'un coup , et lui accorde ce répit comme le bourreau au torturé pour accomplir le sacritice, toujours est-il que c'est la destinée commune.

Comme tous les hommes, Laurent en profitait ou la subissait : il avait trouvé après ce jour fatal du combat de Castelnaudary des jours sinon de repos, du moins d'anéantissement, et, si nous pouvons reprendre la comparaison que nous avons dite plus haut , de môme que le condamné chinois applique toute l'ingéniosité de son esprit à trouver la position la meilleure dans la cage où il est enfermé, de même Laurent avait mis toute la souplesse de son esprit à se bien poser dans la nécessité où il était emprisonné. La morale humaine n'est pas chose si mathématique qu'elle ne prête l'appui d'excellentes raisons à toutes les causes , et Laurent en était venu vis-à-vis de lui-même au point de justifier, au nom des sentiments les plus sacrés, la vie coupable qu'il menait, et ce chapitre nous fera voir à quels appuis il avait recours pour faire de sa position quelque chose de supportable.

Nous n'essaierons pas de montrer par quelle déviation il parvint à ce résultat, mais nous dirons comment il y vivait à l'aise, trois mois après le jour où il avait un moment trouvé impossible d'y vivre.

Depuis longtemps les croisés, ou plutôt ce qu'on pouvait appeler lu coSr des croisés, avaient quitté Casteliiaudury;

une garnison y avait été laissée, et la comtesse de Montfort, suivie de sa famille, était entrée à Carcassonne. Pendant ce temps, le comte avait couru la campagne, repris et rasé les châteaux qui avaient profité de l'insurrection de la Provence et s'étaient tournés contre lui. Si, à cette époque, il avait possédé une nombreuse armée, c'en était fait du comte de Toulouse et de sa suzeraineté ; mais les troupes de Montfort, renouvelées de quarante jours en quarante jours par les populations croisées du nord et de l'est des Gaules, ne pouvaient parvenir à présenter un ensemble respectable : presque toujours elles perdaient en pèlerins dont le vœu était accompli autant qu'elles gagnaient en pèlerins qui voulaient accomplir un vœu pareil.

Déjà même cet arrivage de soldats vagabonds diminuait sensiblement. Dans les premiers moments, les prédications d'Arnaud et de Dominique avaient apporté dans cette guerre une passion qui pouvait rivaliser avec celle qui entraînait toute la noblesse à passer les mers; mais cette passion s'était éteinte avec le zèle des prédicateurs. Ceux-ci, en effet, comptant avoir trouvé ce que probablement ils demandaient à cette croisade, se reposaient dans leurs victoires. Dominique fondait des couvents, et Arnaud, élu archevêque de Narbonne, ne se souciait plus de risquer sa conquête contre les vaincus, et croyait mieux l'assurer en menant ses nouveaux sujets combattre les Maures sous les ordres de Pierre d'Aragon. En même temps que ce refroidissement religieux était arrivé le refroidissement de l'esprit de conquête. Les premiers venus avaient si largement moissonné sur cette terre de Provence, que ce qui restait à piller ne tentait que les plus ignorants ou les plus misérables. Il n'est pas iuutile de remarquer cependant que si les hommes du peuple manquèrent à l'aliment de celte guerre, les hauts chevaliers n'y firent point faute. »

Les premiers, en effet, n'avaient d'autre espérance que le pillage des villes et le sac des cbàteaux, et de ce côté tout avait été l'ait à fond ; les seconds, au contraire, pouvaient y gagner des cbàlellenies, des vicomtes, des seigneuries de tout rang, et il restait à la Provence la terre, que les premiers croisés n'avaient pu emporter. De cela il résulta qu'à partir du combat de Cusleluuudary, l'armée de Alunti'ort ne

lut plus une de ces innombrables troupes qu'il fallait compter par cent mille, désordonnée et sans art de la guerre ; ce fut un ^orps peu nombreux de chevaliers accompagnés d'hommes d'armes expérimentés, avec lequel il put vivre sur ce pays ruiné et se porter rapidement partout où le danger se levait. Avec si peu de ressources et malgré sa victoire de Castelnaudary, il n'est point douteux cependant que, perdu presque seul au milieu de ces populations ennemies, il eût fini par être écrasé par leur pression seulement, si elles s'étaient encore levées contre lui. La force d'inertie de toute la Provence eût suffi même pour l'anéantir, et la défense faite par les seigneurs à leurs vassaux de porter des vivres aux croisés eût réduit ceux-ci à ne combattre que pour la nourriture de chaque jour; mais aucune union n'avait survécu à la défaite de Castelnaudary, ni celle des chefs pour combattre ensemble, ni celle du peuple pour obéir ensemble.

Chacun s'était fait le juge de ses moyens de salut. Les comtes de Foix étaient rentrés dans leur château, se liant à la difficulté presque insurmontable des chemins qui y conduisaient; là, de leur inaccessible rocher, ils laissaient courir librement les troupes armées de Montfort, ne s'en inquiétant qu'autant qu'elles auraient pu les atteindre. Le comte de Toulouse, retiré dans sa ville, laissait de même envahir chacune de ses possessions, protégé non pas par l'inaccessibilité de Toulouse, mais par l'insuffisance des moyens de Montfort pour en faire le siège. Comminges, qui n'avait plus que lui-même à cacher, restait seul dans la campagne avec quelques hommes dévoués, harcelant ça et là les bourdonmers qui sortaient du rayon de la protection de Montfort, se retirant ensuite partout où il pouvait trouver un asile d'une nuit. Conscrans avait imité les comtes de Foix, et Aimeri de Narbonne, en se soumettant à Arnaud, son nouvel archevêque, avait trouvé dans son abandon désintérêts de la Provence une meilleure protection que dans les armes.

- Ainsi Montfort, tout faible qu'il était, agrandissait et asseyait plus solidement sa conquête qu'il n'avait pu le faire jusque là. Faible contre le pays qu'il attaquait, mais fort contre chacune de ses parties, il conduisait tous ses hommes contre chaque château, il s'en emparait, et pour qu'il ne

lui échappât plus et lui fit en même temps secours, il le donnait à quelque chevalier de son armée, se créant des vassaux avant que lui-même fût assis à la place de leur suzerain.

Cette marche avait cela de si excellent que si Montfort n'eût pas manqué par la mort à sa fortune et à celle de sa famille , peut-être subsisterait-il encore dans le Languedoc les traces de cette suzeraineté à son sommet le plus élevé, comme il en existait encore en 1789 dans les rangs inférieurs de la féodalité. Peut-être le nom de comte de Toulouse resterait- il joint à celui de Montfort, comme le titre de marquis de Mirepoix et les vastes domaines qui en dépendent étaient demeurés à la famille de Lévis; mais Montfort n'eut pas le temps de placer la clef de cet édifice et de l'assurer sur la base qu'il établit avec tant de succès.

Gomme c'est à d'autres temps qu'appartiennent ces considérations, nous ne les pousserons pas plus loin, et nous reviendrons au moment où Simon, vainqueur de toutes les petites résistances, fut encore une fois appelé à jouer toute sa fortune dans un combat où la Provence tenta encore une fois son indépendance.

Peut-être trouvera-t-on dans le récit que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs une personnification des deux esprits qui, dans de pareilles circonstances, partagent souvent les populations envahies : celui qui sacrifie à la satisfaction personnelle de ses passions patrie, honneur, devoirs sacrés, et celui qui l'ait de la liberté du pays la couronne pour laquelle il subit la misère , le mépris et, ce qui est plus héroïque peut-être, l'obscurité.

Un combat venait d'avoir lieu à quelque distance de Saverdun. Ce n'avait été que le choc de quelques centaines d'hommes les uns contre les autres. Peu y avaient péri, car, dans cet isolement des croisés et cette dépopulation de la Provence, les combattants se séparaient souvent sans attendre leur défaite ou sans profiter de leur victoire. Chacun, ménager de son sang, ne le risquait plus dans des luttes qui ne pouvaient amener que la mort d'hommes. Par une espèce d'accord commun, on semblait se réserver pour une action 'qui décidât de l'existence du pays.

Quelques chevaliers conduits par Baudouin , frère du

comte de Toulouse et dont nous n'avons pas trouvé place à signaler la trahison parmi toutes celles qui concouraient à la ruine de la Provence, quelques chevaliers, disons-nous, s'é- ' taient avancés sur les terres des comtes de Foix pour tàter ce pays, et là, comme partout où manquait Montfort, les croisés avaient été battus. Les deux lions de Foix, sortis de leur repaire, s'étaient élancés sur eux, les avaient dispersés; mais entre leurs mains sanglantes était resté le capitaine de cette troupe, Baudouin de Toulouse.

Le premier mouvement de Roger Bernard avait été , dès qu'il l'eut reconnu, de le poignarder sans miséricorde ; une main s'interposa entre Roger Bernard et Baudouin. Cette main était celle de l'Œil sanglant , qui , arrivé la veille de Toulouse dans le château de Saverdun, avait pris part au combat. 11 était près de Baudouin , le considérait depuis quelque temps comme un statuaire contemple le bloc de marbre d'où il veut tirer une œuvre achevée. L'Œil sanglant, en regardant Baudouin, semblait découvrir dans cet homme quelque chose de plus qu'un ennemi prisonnier qu'on pouvait égorger ou rendre à la liberté. Ce fut sur ces entrefaites que Roger s'approcha de l'arbre auquel Baudouin était attaché. A peine l'eut-il reconnu qu'il leva son poiguard sur lui en criant :

— Ah ! traître ! traître ! Dieu est juste.

A ce moment l'Œil sanglant s'élança entre le comte de Foix et Baudouin, et dit à Bernard d'une voix solennelle :

— Au nom du comte de Toulouse, dont cet homme est né le sujet, je te défends de le frapper comme un chevalier ennemi pris dans un loyal combat.

— Fut-il le comte de Toulouse lui-môme, répondit violemment Roger Bernard, je le frapperai et le punirai, et ce n'est pas toi qui devrais élever la voix en sa faveur.

— Aussi, reprit l'Œil sanglant, n'est-ce pas en sa faveur que je m'interpose, c'est au nom' de la Provence entière.

— Que m'importe la Provence ! reprit Roger Bernard, je n'ai plus de liens qui m'attachent à elle ! et d'ailleurs que fait à la Provence la vie de cet homme ?

— Que sa vie ne lui fasse rien, répondit l'Œil sauglant, c'est possible, mais sa mort lui importe.

— Eh bien ! dit Roger Bernard en s'avaneant vers Baudouin, qn'il meure donc !

— Pas ainsi, dit l'Œil sanglant. Ceci n'est point la mort d'un traître, c'est le meurtre d'un ennemi. Cet homme appartient à la justice du comte de Toulouse, et moi, mandataire du comte de Toulouse près de son vassal le comte de Foix, je ne permettrai pas qu'on le lui arrache comme tu penses le faire.

Roger Bernard, à cette déclaration faite avec autorité, devint sombre, et un éclair de défiance contre l'Œil sanglant se montra sur son visage. Cependant il s'efforça de rester calme et dit froidement à l'Œil sanglant :

— Ecoute, voilà la seconde fois que tu viens, après une trahison du comte de Toulouse, tenter mon dévoùment à la cause de la Provence. Tu sais si à tout autre que ioi j'eusse permis de me prononcer en face le nom de Raymond. Celui qui s'appelle l'Œil sanglant, celui qui s'est appelé Buat après s'être appelé Jehan de Yerle ; celui qui le premier et sous son premier nom a frappé de mort l'insolent Pierre de Castelnau, qui nous apportait les ordres d'Innocent 111 ; celui qui ensuite, sous le nom de Buat, est seul resté fidèle au malheureux vicomte de Béziers et ne l'a abandonné ni dans le combat ni dans la prison ; celui qui aujourd'hui s'est voué à sa vengeance et à son salut et au salut de son fils sans qu'un moment de sa vie ait démenti sa haine d'un côté et son dévoùment de l'autre, celui-là Jehan de Yerle, celui-là Buat, celui-là l'Œil sanglant, peut tout me dire, et je peux tout croire de lui. Mais écoute aussi à ton tour : la duplicité du vieux Raymond m'épouvante plus que ta loyauté ne me rassure, et quoique je sache à quel titre tu aimes ce misérable ou à quel titre tu lui pardonnes, n'oublie pas que pour moi son nom est celui d'un traître et d'un lâche, et qu'en l'invoquant, ce n'est pas la tête de Baudouin que tu sauverais, c'est la tienne que tu mettrais en péril.

L'Œil sanglant sourit dédaigneusement à cette menace ; mais Roger Bernard n'y prit pas garde et continua du même ton froid et résolu :

— Écoute encore : tu es venu me proposer une nouvelle alliance entre tous les comtes de ce pays. Il est inutde que tu rentres dans ma ville pour avoir ma réponse. Ma réponse.

la voici : « Je ne veux pas. » Il n'y a plus de Provence pour moi ; je ne connais ni comte de Toulouse ni roi d'Aragon ; je ne connais plus que moi qui sois maitre de mes volontés ; je ne connais plus que ma terre à qui je doive mon sang en défense. Je tue cet homme parce que cet homme m'a attaqué : il n'a pas commis d'autre crime à mes yeux. • * — Comte de Foix, reprit l'Œil sanglant, il m'en coûte d'être obligé de te parler un autre langage que celui de l'honneur. Je croyais qu'il y avait encore en toi quelque chose capable de se soulever au nom de Provence et au cri de liberté. 11 n'en est plus ainsi, il me faut ajouter ce malheur à tant d'autres : soit donc. Mais je te parlerai un langage que tu dois encore comprendre, celui de ton intérêt et de ton salut. A cette heure la haine te domine plus que la raison, car tu es bien sincèrement persuadé que le comte de Foix sera toujours un vasselage du comté de Toulouse, et qu'une l'ois Mont fort maître de notre grande cité, il aura bientôt établi sur tes villes son droit de suzeraineté! Mais es-tu sur qu'il veuille bien te compter parmi ses vassaux, et qu'il ne fasse de ta comté un don à l'un des chevaliers qui le suivent? Or, si ce n'est pour Raymond, que ce soit pour toi que tu le défendes.

— Non, dit Roger Bernard, non î Que je périsse et que le comte de Toulouse périsse, je te jure que cela me sera une grande joie. Que je survive, et que Montfort, devenu suzerain de Toulouse, me laisse mes terres, et je te jure encore que ce me sera un grand honneur que d'être le vassal d'un homme brave, digne de la couronne et de l'épée qu'il porte. Non, vois-tu, c'est un parti pris. Je me suis souvent sondé le cœur pour y trouver de la pitié et de la colère en voyant Montfort promener partout son insolente conquête; eh bien! ni colère ni pitié ne s'y sont éveillées. Que veux-tu! je n'aime plus la Provence, non, je ne l'aime plus. Que me fait à moi ce pays qui s'abandonne, ce beau pays dont nous étions si fiers, cette Provence héritière de Rome? Non, vrai, je ne l'aime plus. Qu'elle soit la proie des Français, qu'ils la pillent et la dévastent, la malheureuse ! sur mon âme ! je ne puis m'en soucier, et s'il en reste jamais un souvenir, qu'on dise que le comte de Foix l'a abandonnée aussi, peu m'importe.

Il s'arrêta et reprit avec un amer sourire :

— Qu'importe la gloire à qui n'aura plus de patrie pour en être fier ?

En parlant ainsi, le rude Roger Bernard s'était comme attendri, et sa voix avait quelque chose de cet accent d'un amant qui maudit, les larmes aux yeux, la femme qui l'a trahi.

— Ah ! s'écria l'Œil sanglant en s'emparant vivement de cette émotion, tu n'abandonneras pas notre pays, toi, le comte de Foix, toi, le seul soldat devant qui Simon craigne de combattre ; toi, vers qui tout un pays se tourne les mains jointes et les genoux à terre, tu n'auras certes pas moins de courage et de générosité que moi, pauvre soldat isolé, à qui la fatalité n'a pas même donné un nom en patrimoine. Je te le dis sur mon honneur, la faute du comte de Toulouse a été le résultat d'une trahison dont il est innocent; cette trahison, je t'en rendrai compte. Et peut-être en suis-je plus coupable que lui, car c'est sur ma garantie qu'il se fiait aux messages qui tant de fois nous ont valu la victoire, et Dieu sait, s'il fallait être juste, si tu n'aurais pas toi-même à te reprocher d'avoir oublié tes frères morts autant que Raymond lui-même. J'étais absent quand vous avez envoyé Arregui et David à Simon, et dis-moi, à qui avez-vous pensé alors? A vous, et je pourrais vous accuser d'avoir abandonné les plus nobles victimes de noire guerre ; mais je ne m'armerai pas de mes griefs contre quelques-uns pour perdre mon pays. Un autre l'a fait : Dieu fasse qu'il se repente ! Quoi qu'il en arrive, la patrie reste encore à sauver. Raymond te redemande ton secours contre l'ennemi commun, et il t'offre en retour tous les gages que tu peux exiger en garantie de sa foi.

— Et le premier que tu m'apportes en son nom, répondit Roger Bernard, dont les résolutions s'ébranlaient visiblement, c'est d'arracher à ma justice la tète d'un traître !

— Non, dit l'Œil sanglant, il te demande de la rendre à la sienne, et la sienne peut s'exercer ici même et par toi, que rien n'a encore dépouillé du titre de général de cette guerre, titre qui t'a été donné par rassemblée des chevaliers, des bourgeois et des manants delà Provence.

— Eh bien! dit le comte de Foix, qui se sentait vaincu,

que ce soit ma justice ou la sienne qui s'exerce en ce lieu, c'est la mort de cet homme qu'il lui faut.

— Et tu as raison, dit l'Œil sanglant, c'est sa mort, sa mort ignominieuse.

Puis il s'approcha de Roger Bernard de façon à n'être entendu que de lui seul :

— Enchaînons, lui dit-il tout bas, enchaînons le comte de Toulouse par un acte qui montre à la Provence qu'il n'y a plus de traité possible entre lui et ses ennemis.

Pendant qu'il expliquait au comte de Foix ce qu'il devait faire en cette circonstance, Roger Bernard l'écoutait les yeux baissés. Enfin, il releva la tête et lui dit :

— Eh bien! soit, je ferai ce que tu veux aujourd'hui, et enfin, à l'heure où tu me le diras, je serai prêt encore, je tirerai l'épée; mais n'oublie pas que nous allons jouer la dernière partie de la Provence, n'oublie pas que son salut est notre premier devoir, et coupable serait celui qui, par faiblesse on par orgueil, lui oterait une seule chance. Va trouver Pierre d'Aragon ; qu'il vienne, qu'il soit notre chef; s'il le faut, je lui obéirai.

Puis, tendant la main à l'OEil sanglant, il lui dit avec une émotion profonde :

— Je te remercie. Va, nous la sauverons, cette belle patrie ; elle sera libre, grande et fière, et quand du fond de mon château, devenu vieux pendant qu'elle redeviendra jeune et florissante, je la verrai riche et féconde, je sens que je me trouverai heureux et que j'éprouverai quelque orgueil parmi mes rochers nus à voir ainsi grandir cette belle province, que j'ai appelée ma mère et que peut-être alors je pourrai appeler ma fille.

Après ces paroles, il s'approcha du groupe qui retenait Baudouin captif, et dit à quelques soldats :

— Qu'on pende cet homme aux branches de ce vhéne !

La destinée du vaincu était tellement écrite d'avance à cette époque, que personne ne songeait à y échapper. Aussi Baudouin ne cria-t-il ni grâce ni merci pour sa vie , mais il protesta avec énergie contre le genre de sa mort. Le droit de représailles eût pu servir d'excuse à l'exécution de Baudouin s'il n'eut été dans la pensée de l'Œil sanglant de faire

un autre droit de cette exécution, et sur le lieu même l'acte singulier que voici fut rédigé et lu au coupable :

« Baudouin de Toulouse, frère et vassal du comte de Tou- » louse, ayant trahi sa foi envers son suzerain par son al- » liance avec les Français, a été dégradé comme chevalier et » pendu comme traître. »

Cet acte de justice, dans une forme presque régulière, au milieu d'une lutte où toute mort n'était que meurtre, surprit plus que n'eût pu le faire l'embrasement trime ville ou l'anéantissement d'une armée. Les soldats qui l'entendirent s'entre-regardèrent, étonnés de voir (pie l'on donnât une raison à la mort d'un homme. Il sembla que cette simple l'orme d'autorité légale annonçât une grande force d'exécution, et les soldats se demandèrent tout bas si Monlfort était vaincu et Raymond paisible possesseur de sa comté.

Immédiatement après la lecture de l'arrêt, on pendit Baudouin, et le jugement, tel que nous venons de le rapporter, fut cloué sur le tronc de l'arbre où était le cadavre.

Après cette exécution, Roger Bernard reprit la route de Foix, et l'OEil sanglant dirigea la sienne vers Carcassonne. Ainsi, ce fut par cet amour du pays, par cet amour qui nous fait tenir à l'honneur d'un nom générique avec plus de force souvent qu'à celui de notre propre nom, que se renoua celte coalition de chevaliers de la Provence pour réhabiliter le titre de chevalier provençal.

Partout où l'OEil sanglant s'adressa, partout, soit par flatterie, soit par la menace du mépris, il éveilla aisément ce sentiment. Comminges, Gonserans, Aimcride Narbonne luimême, Gérard de Pepieux et tous ces châtelains vassaux, qui n'eussent plus rien tenté pour leur salut personnel, se retrouvèrent du courage et des espérances pour tenter le salut de la patrie. Ce fut donc plein de confiance que l'OEil sanglant arriva à Carcassonne et pensa y trouver l'appui le plus certain de cette dernière tentative. Il y arriva linéiques jours après la nouvelle de l'exécution de Baudouin. • Gette nouvelle avait produit l'effet qu'il en avait attendu; la colère de Mont fort, eu l'apprenant, avaîtdépassé toutes les bornes. Ce n'était pas la mort d'un de ses chevaliers qui l'irritait, c'était la condamnation flétrissante écrite au Iront de l'homme qui trahirait ses devoirs. 11 était avec Laurent

de Turin lorsque cette nouvelle arriva, et quand le messager qui l'apportait lui eut remis le parehemiu sur lequel était écrit le jugement de Baudouin, il ne put s'empêcher de remarquer la pâleur qui vint au front de Laurent lorsqu'il le regarda .

C'est que, dans le délire de cette guerre, où chacun marchait au hasard et sans loi et délié de tous serments, personne n'avait compté jusque là l'abandon de la patrie pour une infâme trahison. Jusque là, rien n'avait crié à Laurent de Turin, comme à tant d'autres : « Tu es l'enfant de cette terre, le fds de celte mère, et, quels que soient tes desseins secrets, tes intérêts personnel?, ton injure à venger, la première injure est celle de la mère et de ton pays. » En voyant pâlir Laurent, que Montfort savait lui êlre attaché par des liens bien puissants, sans qu'il pût soupçonner quelle en était la cause, le comte devina combien de lidélités douteuses pourraient être ébranlées par ce jugement, lorsque celle de Laurent en semblait Étonnée. Pour mesurer la portée du coup, il appuya sur la blessure qu'il avait faite, et dit railleusement à Laurent :

— Il est heureux pour moi que tu ne sois pas un de ceux de celte province qui ont pris parti dans mon armée, car je comprends qu'aujourd'hui ce serait une douleur atroce pour loi que de voir flétrir Ion amitié pour moi du nom de trahison, et d'enlendre traiter ton courage de crime, tes exploits d'assassinats...

H s'arrêta.

— Mais tu n'es pas Provençal, n'est-ce pas, Laurent ? ajouta le comte en le pénétrant de ses regards» Ce jugement l'importe peu, et, dans cetie guerre, la position a cela d'heureux, qu'étranger à la France cl a la Provence, tu ne peux être appelé traître par ton pays, de quelque côté que tu te ranges.

Le trouble de Laurent n'avait été que passager, cl il répondit :

— Sire de Montfort, il y a une cause envers laquelle je ne serai jamais traître.

Puis il referma le calme de son âme sur cet instant de trouble, comme le flot redevient uni au-dessus de l'esquif qui la sillonné cl qu'il a englouti dans son sein.

Ainsi fut-il tant qu'il demeura sous les regards qui l'observaient ; mais, à l'heure où il se trouva seul, tout cela lui remonta à la pensée, et il retomba encore une fois dans un de ces découragements qui peut-être l'eussent fait dévier de sa route, si quelque intervention n'était toujours venue à propos pour l'y maintenir par la crainte de paraître céder à une autre volonté que la sienne.

Depuis une heure il était assis, la tète cachée dans ses mains, silencieux dans son appartement désert, lorsque Goldery vint lui annoncer qu'un inconnu désirait lui parler. Le premier mouvement de Laurent fut d'avoir peur de cette rencontre. Dans toutes les positions fausses de la vie, tout ce qui n'y est pas habituel épouvante facilement. Le second mouvement de Laurent fut d'espérer que ce nouveau venu l'arracherait à ses propres pensées. 11 ordonna qu'on l'introduisit, et, lorsque celui-ci parut devant lui, Laurent, ayant reconnu l'Œil sanglant, s'écria, par un sentiment qu'il serait bien difficile d'expliquer :

— Goldery, va chercher mon père !

C'était, et ce ne pouvait être que comme une excuse de la conduite qu'il avait tenue, qu'il faisait ainsi appeler ce vieillard. A ce moment peut-être, il eût voulu faire exbumer et poser entre lui et l'Œil sanglant le cadavre de sa sœur et les ruines de son château dévasté.

— Je te comprends, dit l'Œil sanglant, et je te l'eusse demandé moi-même si tu ne m'avais prévenu. Que le véritable juge de cette cause décide entre nous !

Comme il achevait ces paroles, le vieux Saissac entra dans l'appartement, et le pas hâtif avec lequel il s'avança vers l'Œil sanglant, fut le seul témoignage par où on put découvrir la joie qu'il éprouvait à le revoir. Ils se pressèrent les mains pour se donner et se rendre assurance de leur affection réciproque, et le jeune homme dit alors au vieillard :

— Ecoutez-nous maintenant, mon père, et dites ce qu'il est convenable de faire à chacun de nous deux. Depuis trois longues années, il n'est pas un des habitants de cette province qui n'ait à venger quelque malheur qui lui a été infligé par les croisés ; de tous ces malheurs, le vôtre est le plus grand sans doute, et sans doute il mérite une ven-

geance particulière ; mais, à ce titre, chacun étant le juge dans sa propre cause, chacun peut croire qu'il a le droit de prendre soin de ses intérêts sans s'occuper de l'iutérêt commun : ainsi a fait Laurent.

— Et c'est ainsi que je ferai encore! s'écria-t-il avec violence. Je devine vos projets, ne me les dites pas, je n'ai plus dans le cœur la volonté de les servir, et peut-être n'auraisje pas la force de les cacher. Vous venez sans doute me parler du salut de la Provence : il s'agit encore, n'est-ce pas, de garder au comte de Toulouse, au comte de Foix et aux autres leurs suzerainetés intactes, pour qu'ils puissent plus aisément faire peser sur leurs vassaux leurs insatiables exactions? Vous appelez cela amour de la patrie ! Que Raymond, que le comte de Foix le comprennent ainsi, cela doit être ; que toi-même, jeune homme que tu es, tu croies encore à ces devoirs créés pour la grandeur des uns et l'esclavage des autres, cela ne m'étonne pas; mais moi, j'en juge autrement.

L'Gïïl sanglant voulut interrompre Laurent ; mais celui-ci, qui se sentait le besoin de parler pour ne pas entendre ce qu'on voulait lui dire, continua \ivement : *

— Ne m'interromps pas : je n'ai plus rien à demander à ce que tu appelles mon pays. Ce ne sera point mon père qu'il peut me rendre ; jamais je ne porterai si haut la fortune du comte de Toulouse et de ses alliés, pour qu'ils redonnent à ce vieillard ce que ses ennemis lui ont arraché. Regarde-le : la main de Dieu y serait impuissante; ils ne me rendront non plus ni ma sœur morte ni le vieux château de mon père démoli; et moi, je ne veux pas leur prêter ce qu'ils ne peuvent me rendre. Va dire à tes princes que, lorsqu'on aura rasé leurs châteaux, mutilé leur père et outragé leur sœur jusqu'à la mort, va leur dire qu'alors nous pourrons nous comprendre.

L'Œil sanglant voulut encore parler, mais Laurent, l'arrêtant de nouveau, dit violemment :

— Les lâches! ils ont offert à Muntfortde traiter quand il était en leur puissance et que je l'avais mis à leur merci, au point qu'ils pouvaient rendre à lui et aux siens mort, torture, outrage, mutilations, tout ce qu'ils nous ont fait subir ; mais ils oui tout oublié, les infâmes! Dans ce traité qu'ils

préparaient, qu'ont-ils demandé? Ils ont demandé le maintien de leurs droits et l'humiliation de Montfort. Mais cet enfant qu tu as juré de défendre; mais Guillaume de Minerve égorgé; mais Pierre de Cabaret pendu aux créneaux de sa tour; mais cette population de Béziers tuée jusqu'à son plus faible vieillard et à son plus petit enfant; mais Guiraude écrasée sous les pierres; mais mon père, qûj^est aussi le tien; mais toutes ces voix, les unes mortes dans la tombe, les autres éteintes dans les mutilations, ils les ont oubliées, les infâmes! Va leur reporter le nom de traître qu'ils m'envoient «?ans doute par ta bouche. Enfant déshérité de leurs souvenirs, la vengeance est le seul patrimoine que je puisse conquérir pour y reposer mes vieux jours; eh bien! j'en ai besoin, et, lorsqu'ils seront dans leurs tours et dans leurs châteaux à compter les champs qu'ils auront conservés, les tètes d'homme et de bétail qui leur resteront encore, moi, je compterai les malheurs que j'aurai faits, et je serai plus joyeux qu'ils ne le seront.

Lorsqu'il eut fini, le vieux Saissac s'avança vers lui, mais les mille pensées qui l'agitaient ne pouvaient trouver de langage pour se faire entendre. Cependant, au milieu de ses mouvements désordonnés, où le raisonnement ne pouvait se montrer aussi lucidement qu'eût pu le faire le récit d'une action, il trouva encore quelques gestes pour parler à son fils; il se désigna d'abord lui-même, montra les unes apn autres les mutilations qu'il avait subies, et s'étanl ainsi mis en scène, il mesura par terre l'espace d'une tombe, il la montra du geste en y jetant son manteau, comme il l'avait jeté sur le cadavre de sa fille, et puis, se désignant encore du doigt, désignant du doigt cette place, cette place et luimême, l'un après l'autre, elle d'abord, lui ensuite, puis tous deux ensemble, il secoua lentement la tète.

Laurent regarda cette pantomime d'un air sombre ; sans doute il en devina le sens, et sans doute aussi il voulut échapper à ce qu'on lui ordonnait, car il dit sèchement en s'éloignant : ■

— Je ne vous comprends pas. s

— Mais moi, je le comprends, dit l'Œil sanglant; je Je comprends : il veut te dire que sa propre mutilation, que sa iille morte, que son château dévasté, que l'abandon même

des comtes de Provence, il oubliera tout pour le salut de la patrie.

Et le vieux Saissac approuva, de ce mouvement de tête qui était devenu sa plus puissante parole, les paroles de l'Œil sanglant.

Mâ*is il était trop tard, et s'il faut dire la vérité, ce n'était plus son père que vengeait Laurent, ce n'était plus la justice de sa cause qui le guidait, c'était sa propre passion à laquelle il obéissait, c'était la vengeance qu'il voulait-, c'est cette soif insatiable et qui déprave tous les sentiments, qu'il fallait satisfaire. Il gardait encore comme raison de sa conduite le malbeur d'où il était parti ; mais, à l'endroit où il était arrivé, ce n'était déjà plus ce malheur qui le poussait. Pour rendre cette observation plus facile à comprendre, il en était comme d'un homme qui cherche dans le vin l'oubli de quelque douleur, et qui, lorsque la douleur est déjà loin, ne peut plus sortir ni de l'ivresse ni de la débauche où toute sa nature s'est corrompue.

Par une sorte de fatalité, l'Œil sanglant employa contre Laurent l'argument qui, avec un caractère comme le sien, devait, plus que toute autre raison, le faire persévérer dans le dessein qu'il avait formé.

— Et ne crains-tu pas, lui dit-il, que ceux qui t'aiment le plus, que ceux qui croient t'avoir deviné ne finissent par douter de toi et ne soient portés à croire que ce n'est point la vengeance qui te conseille, mais bien plutôt un amour insensé?

— Oh ! s'écria Laurent avec une joie sauvage, le croyezvous? Le crois- tu, toi? Béni soit le sort s'il en est ainsi! je n'espérais pas un si grand succès.

— Je ne le crois pas, dit vivement l'Œil sanglant ; ni moi ni ton père ne le croyc;^ !... mais d'autres.

-—D'autres! reprit Laurent ; tu ne m'as donc pas compris? Je te dis qu'il n'est personne au monde pour qui je voulusse sacrifier la moindre de mes résolutions. Je te le dis encore, je ne suis ni Provençal ni Fiançais ; j'ai dépouillé jusqu'au nom de mou père pour n'être rien. Je suis un homme seul en l'ace de ses ennemis ; je suis une bètu fauve parmi des hommes et qui est de sa nature altérée de leur sang ; voilà ce qu'ils ont luit de moi. Oh! je vous comprends, yous au-

très : vous avez été amenas à vos misères de ce jour pas à pas ; vous ne comptiez chaque perle que d'après ce qui vous restait de la perte dernière, et non point d'après ce que vous possédiez d'abord. Vous êtes comme un homme qui avait douze enfants et douze châteaux, à qui on assassine un enfant et à qui on brûle un château, et qui se dit : « Ce n'est qu'un enfant et un château de perdus, il m'en reste onze; » et il s'arrange pour vivre avec onze ; puis, quand il perd encore un de l'un et de l'autre, ce n'est encore qu'un enfant et un château, et il se contente de dix ; puis il vient ainsi à neuf, puis à rien, s'abrutissant et s'endurcissant à la souffrance par l'habitude de souffrir. Votre ruine vous est venue ainsi ; mais moi, je ne suis pas descendu lentement dans l'abîme, j'y suis tombé à pieds joints; et à ce moment, je te le dis, frère, c'est comme si tout mon être s'était brisé, car quand je me suis relevé, je ne me suis plus senti dans l'âme aucun des sentiments qui vous restent ; je n'ai eu qu'un cri : « Vengeance ! vengeance ! » Et ce cri, il a été pour ainsi dire retentir dans l'écho qui est au bout de ma route; il s'y répète avec acharnement, et tous les matins il me semble qu'une voix, que je ne puis atteindre, me crie : « Vengeance ! vengeance! » J'y marche depuis longtemps, et j'y marcherai jusqu'à ce que celte bouche se taise, jusqu'à ce que je lui donne sa proie à dévorer et qu'elle s'endorme repue de sang et de crimes; alors je dormirai aussi, car, mon Dieu ! je suis déjà bien las ; déjà je sens que ma tâche est plus forte que l'intelligence des autres hommes qui me maudissent, plus forte que moi-même, si je n'avais appelé à mon aide le mépris et la haine de tout ce qui n'est pas moi.

— Voilà donc, dit l'Œil sanglant, ce que tu es devenu !

— Et ce que je veux rester.

— Adieu donc, reprit l'Œil sanglant... Adieu, frère, — adieu ; nous sommes ennemis.

Laurent se recula à ce mol : il avait beau dire, il avait beau exposer avec fureur ses maximes coupables, se les répéter à l'oreille pour s'en étourdir chaque fois que la nécessité le forçait à accomplir une de leurs terribles conséquences, il éprouvait que ces liens, qu'il croyait ou qu'il disait brisés, lui tenaient sensiblement au cœur. 11 voulut appeler son orgueil au secours de sa résolution, mais il ue

put pas; l'Œil sanglant n'était pas un puissant de la terre, un homme dont l'abandon eût l'air d'un retrait de protection ; ce n'était pas un sentiment qui le dominait, c'était une affection obéissante qui se retirait de lui; ce n'était pas une de ces amitiés dont on ne vous a pas plutôt mis le marché à la main qu'on répond sèchement : « Comme il vous plaira. » D'ailleurs, cet abandon ne s'était exprimé ni avec colère ni avec humeur; la voix de l'Œil sanglant était profondément triste en lui disant : « Nous sommes ennemis, » et Laurent ne put s'empêcher de s'écrier :

— Toi aussi !

Puis il descendit à lui reprocher son abandon, tant sans doute il loi était douloureux.

— Toi!... Buat... lui dit-il en l'appelant d'un nom qu'il croyait puissant. Toi!... et cependant ce vieillard est aussi ton père... ce vieillard... cette fille morte, c'était ta famille aussi, et tu oublies tout cela.

— Je me rappelle la patrie avant eux, dit l'Œil sanglant. Laurent se mordit les lèvres, quitta le ton d'affection qu'il avait pris et répondit avec colère :

— Soit donc, nous sommes ennemis.

Il sortit. Le vieillard le regarda s'éloigner, puis il considéra Buat. On vit un moment qu'il hésitait entre ces deux hommes. Buat était resté; mais il ne voulut mettre dans la balance aucune parole en sa faveur, il se tut. L'anxiété du vieillard continuait; enfin son regard s'arrêta si longtemps sur Buat que celui-ci crut qu'il allait venir à lui ; mais le vieux Saissac détourna sa tète tout d'un coup, et sans qu'on put lire sur sa physionomie mutilée quel sentiment le dominait, il alla vers la porte par où Laurent était sorti.

— Suivez-le, car c'est pour vous qu'il est coupable, dit l'Œil sanglant.

Le vieillard haussa les épaules.

— Qui sait? voulait-il dire.

fout à coup il appuya la main sur son front comme pour y reconnaître un souvenir qui venait de s'y présenter. L'Œil sanglant crut deviner qu'il avait trouvé un moyen de s'assurer de la bonne foi de son lils. Oh! entre les malheurs de la mutilation faite à ce vieillard, le plus affreux fut d'avoir une pensée qu'il ne put exprimer par des pa-

rôles, et qui ne vînt pas s'inscrire sur le sourire fatal de sa bouche ; car si l'Œil sangiant eût pu deviner ce qui venait de se présenter à lui, il ne se lût pas éloigné tranquille et triste seulement de la funeste résolution de son frère.

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