‹ Le comte de ToulouseChapitre 12 sur 17 · NOUVELLE ÉPREUVE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ÉPREUVE

Ou nous nous sommes trompé dans le sens moral que nous avons voulu donner à ce récit, ou le lecteur a dû y voir un nouveau développement d'une pensée déjà produite dans le premier livre que nous avons publié : c'est que la vengeance est un terme toujours coupable à donner à la solution de la vie ; c'est qu'il n'est sentiments d'aucune sorte qui ne périssent sous l'épouvantable exigence de cette passion, lorsqu'on la laisse pénétrer dans le cœur, et qu'au lieu de la combattre à sa première morsure on lui permet d'introduire dans le sang son virus mortel : alors elle devient une rage incurable contre laquelle la mort seule est un remède infaillible.

Ainsi Laurent venait de se détacher encore d'une des espérances de sa vie, car, au bout de sa vengeance, il n'est pas vrai qu'il eût mis, comme if le disait, le désespoir et la solitude. 11 comptait bien, une fois sa faim apaisée, retourner aux all'ections qu'il avait toujours mises en réserve pour ses jours de repos. Après cette nouvelle rupture avec un homme qu'il avait trouvé si intelligent do son àme tant qu'elle avait gardé une juste mesure dans ses projets de vengeance , il retrouva pins d'ailèction en lui pour les liens qui lui restaient en ce monde. Mais, par une ordinaire disposition du cœur, avec un plus vit désir de les conserver, il se trouva plus de

facilité à les rejeter, s'il en était besoin, pour arriver à son but, soit qu'à mesure qu'il en approchait il en fût plus ébloui, soit qu'il pensât qu'il ne pouvait absoudre tout ce qu'il avait fait qu'en faisant encore plus, à conditiou de réussir; soit que le cœur prenne, comme tous les organes de l'homme , l'habitude de répéter facilement un acte accompli déjà plusieurs fois.

C'est une des conditions de notre sujet d'être obligé de passer incessamment des sacrifices politiques ou plutôt publics de Laurent à ses sacrifices intimes.

Laissons donc l'Œil sanglant aller de contrées en contrées renouer l'alliance des seigneurs de la Provence, et revenons dans ce château de Garcassonne, où Laurent vivait le plus souvent près de Bérangère, évitant de suivre le comte de Montfort dans ses excursions, bien moins pour s'épargner de verser le sang de ses compatriotes que pour ne pas perdre un moment favorable à la cause qu'il s'était proposée.

Dans un des chapitres précédents, nous avons dit comment Laurent avait sacrifié llipert à Bérangère, comment il avait donné cet esclave à la fille de Montfort.

La facilité du triomphe de Bérangère diminua pour elle l'importance qu'elle y mettait, et lui fit croire qu'elle avait trop craint la rivalité de cet esclave. Bérangère était bien à peu près assurée que c'était une femme; mais la hauteur ambitieuse du cœur de la jeune comtesse lui donnait à cet égard des sentiments qui, chez un cœur plus faible, eussent pu s'expliquer par la ténuité exquise d'un sentiment passionné. Bérangère pardonnait cette femme à Laurent, parce qu'elle était esclave, comme une femme d'un amour profond pardonne quelquefois à celui qu'elle aime une maîtresse parce qu'elle est courtisane; seulement celle-ci soulfre de sa concession et répugne à s'en rendre compte; elle ue se dit pas formellement ce que Bérangère n'eût pas craint d'émettre à haute voix si elle avait eu à s'expliquer sur cette facilité ; elle n'ose formuler en phrases claires les raisons de son indulgence; enfui elle n'eût pas tenu ce laugage : .»*ll y a dans l'amour d'un homme deux désirs auxquels une femme peut satisfaire, celui de son cœur, qui s'adresse au cœur; celui de la possession, qui s'adresse à la beauté. Dans l'amour où l'amour est tout, il y a indivisibilité dans l'ubau-

don de la femme, indivisibilité dans le vœu de l'homme. Mais du moment qu'un calcul ou intéressé ou philosophique s'y môle en quelque <iiose, la distinction que nous avons faite devient possible -, possible, comme nous l'avons dit, pour ce qu'on peut appeler la femme métaphysiquement amoureuse, qui donne à l'àme le privilège de mériter seule d*être acceptée et rendue; possible à la femme hautaine et ambitieuse qui, ne voulant de son amant que sa volonté pour esclave, se soucie peu de ce qu'il fait des passions corporelles de sa jeunesse; possible à celle qui raisonne assez froidement sa passion pour considérer une maîtresse possédée, mais non aimée. Cela lui sauve la perpétuelle sollicitation des désirs de son amant déjà satisfaits ; cela prévient de son côté une faib'esse, après laquelle elle sent que son rôle de souveraine se changerait en celui d'esclave.

Telle avait été la pensée de Bérangère après avoir obtenu Ripert de Laurent. Elle ne se fût pas même étonnée de lui voir choisir une autre esclave ou une autre maîtresse, et plusieurs fois elle fut sur le point de lui rendre celle qu'elle pensait ne lui être de rien dans le cœur, calculant qu'une autre pourrait se trouver peut-être qui, par une habile séduction, détournerait quelque chose de l'amour de Laurent. Cependant mille petits mouvements de jalousie s'y étaient opposés, et l'idée d'obtenir de Laurent jusqu'à sa chasteté vint la décider à garder Ripert près d'elle. C'était une nouvelle domination à essayer, et du moment que Bérangère considéra la chose sous cet aspect, elle y attacha une grande importance. De tout cela il arriva cependant un état de chose?- qui protégea, par une dernière fatalité, la situation de chacun de manière à la rendre assez tolérable pour qu'elle n'éclatât pas en explications qui eussent tout compromis. Bérangère ne maltraita point Ripert, ou plutôt elle le laissa en un coin de sa maison sans trop torturer son cœur par sa présence, ses railleries ou sa pitié feinte. Ce sentiment lit aussi qu'elle ne s'expliqua jamais sur ce qu'elle supposait de Manfride, car alors une explication nette de ce qu'elle était fût devenue nécessaire. Bérangère eu évitait le résultat. Ripert était donc à peu près reconnu comme une femme déguisée, mais on le traitait comme un homme. Quelquefois Bérangère avait laissé percer ce .secret par la préseuco de

Ripert dans son appartement à des heures et durant des soins qui n'admettent que des femmes. 11 en était de Manfride comme de Laurent : on savait à peu près leur vrai nom, mais on attendait qu'un événement le révélât tout haut.

En même temps que cette conduite de Bérangère laissait â Ripert ou plutôt à Manfride quelque repos de son àme, elle livrait la pauvre enfant à des tourments d'une nature plus grossière, sinon aussi douloureuse : c'était l'incessante poursuite d'Amauri et de Mauvoisin. Laurent l'ignora longtemps; trop heureux de voir l'oubli où on laissait Ripert, jamais il ne prononçait son nom, de peur d'amener l'attention sur lui. Mais il fut soudainement éveillé de ce repos par un événement où le sort implacable lui ht sa part de douleurs plus large qu'à celle môme qu'il croyait sacrifier. Ainsi s'amassaient les ressentiments de Laurent, ainsi grossissait la dette qu'il voulait faire payer à ses ennemis, ainsi devenait-il plus acharné à en exiger le paiement et à le poursuivre de toutes ses forces et à travers tous les obstacles.

Un jour qu'il était dans l'appartement de Montfort, il discutait avec lui sur les moyens d'achever celte conquête qui échappait à l'ambition du comte par l'absence môme de défense, et Montfort s'alarmait au bruit sourd qui se répandait déjà de toutes parts que les relations des seigneurs se renouaient. 11 venait d'apprendre que Pierre d'Aragon était enlin de retour de sa guerre contre les Maures, et il en éprouvait un dépit d'autant plus violent que Pierre apportait avec lui non-seulement la force numérique et matérielle de son armée, mais encore la force morale d'un chef jusque là invaincu et qui revenait vainqueur d'une guerre dont on disait que les faits d'armes avaient été prodigieux. En face de Pierre, Montfort n'avait plus cette supériorité de victorieux qui lui rendait si facile d'abattre la révolte des seigneurs habitués à être vaincus : c'était une lice où un égal entrait en lice en face de lui. Les Provençaux pouvaient espérer en Pierre d'Aragon, et les croisés n'avaient pas vis-à-vis de lui cet avantage inouï du mépris de son ennemi qui d'un côté est un si puissant auxiliaire à l'audace, et de l'autre à la défaite. Laurent reconnaissait comme Montfort ce danger, mais, en même temps, il lui faisait observer que c'était le

dernier obstacle à surmonter, ( t que Pierre d'Aragon vaincu, toute espérance désertait à jamais la Provence, et que cette dernière ressource, qui alimentait encore la déleose des seigneurs, quelque faible qu'elle fût, une fois épuisée, il n'aurait plus rien à combattre devant lui, ti ut le découragement abattrait alors ses ennemis les plus acharnés

— Quant à cette puissance murale de Pierre, ajoutait-il, il yaun moyen d'en détruire l'ascendant et de le d truii i avant la bataille où vos armées se rencontreront. Ce moyen, à la réussite duquel je puis encore me dévouer, le voici.

Gomme il allait continuer, des cris aigus se Qrent entendre dans la salle voisine de celle où se trouvaient les deux chevaliers, et bientôt on y entendit les voix en tumu quatre ou cinq personnes. Laurent et Monli'ort y coururent et aperçurent dans un coin llipert tremblant, mais l'œil enflammé de colère, pâle, mais résolu, quelque chose de la peur qui inspire le courage d'une action déso-pérec; au milieu, Amauri et Mauvoisin : le premier haletauL comme un homme qui a t'ait uni' longue course: le second, le front sombre, comme un dogue qui gronde et bout de l'envie de se jeter à la gorge de son ennemi ; debout et entre eux 13ére el Alix, dont la présence semblait avoir arrêté les deux jeunes gens.

A l'apparition de Laurent, Rinerl avait l'ait un mouven menl pour se précipiter vers lui. Un regard de celui-ci l'avait à sa place. Au premier aspect de celle ^-C-no, le comte devina à peu près de quoi il s'agissait.

Simon savait mieux qu'aucun autre qu'il y a des explications où il ne faut commettre ni la dignité de son âge ni son autorité de père. 11 n'ignorait pas ce qu'était liipert ni pourquoi cet esclave était passéentre les mains de Bérangère; il n'ignorait pas non plus les poursuites de Mauvoisin et d'Amauri, mais il cachait soigneusement qu'il en lut instruit. Du moment qu'un eut soupçonné qu'il avait tout découvert, il lui eût fallu prendre un parti sévère comme chef et cou de famille; il ne le voulait pas, il lui conve-

nait de laisser à Bérangère toute sa tyrannie sur Laurent* D'ailleurs, disposer de quelque chose qui appartenait à Bérangère, c'eut été peut-être L'engager à faire autrement qu'elle ne faisait. Il se contenta donc de dire avec humeur;

— N'y a-t-il pas, messircs, d'antres endroits plus convenables pour vos joyeux amusements : laites en sorte de ne pas nous troubler davantage dans nos discussions. Sire Laurent, ajoula-t il, je vais visiter les nouveaux pèlerins qui nous sont arrivés, nous reprendrons plus tard notre entreli- n.

Laurent s'inclina sans répondre, et Montt'ort sortit SfUis

que le silence qui s'était établi à son entrée tût interrompu

personne. Mais à peine fut-il à quelques pas de l'appar-

iameni, que Bérangère dit avec hauteur à Mauvoisin et à

Amauri :

— Eh bien! messires, qu'y a-t-il? quelle insolence ou quel outrage avez-vous fait à notre esclave qu'il vienne ainsi près de nous en poussant des Gris et en réclamant notre protection? Certes, sire de Manvoisio, c'est bien osé à vous cl à vous aussi, mon frère! Croyez-vous qu'on puisse impunément m'insuller dans ceux qui m'appartiennent, et pensezvous que je ne sache à qui m'adresser pour avoir satisfaction de vos injun s ?

— Oh ! s'écria Laurent avec un emportement et une joie où se montra peut-être trop la sincérité de son offre, oh! madame, rien de ce qui vous appartient ne sera impunément outragé, si c'est moi que vous voulez charger dé punir vos offen-

Bérangère, s'était vivement retournée du côté de Laurent. Les mauvaises pensées lui venaient d'instinct. Elle promena ses regards de Laurent à Riper t, et répondit au chevalier avec une amertume visible :

— Sont-ce bien mes offenses, sire Laurent, qui vous trouvent si prompt en cette circonstance?

Les deux chevaliers, pour ainsi dire défiés par les paroles de Laurent, avaient d'abord paru les prendre pour leur compte et se charger d'y répondre; mais lorsqu'ils virent la

ire que Bérangère leur donnait, il. préférèrent la Laurent se défendre contre une attaque qui avait plus de chai!/.' de succès que la leur. D'ailleurs, une issue favorable pour eux pouvait sortir de cette explication, et ils la guettèrent ave soin. Cependant Laurent avait repondu à la jeune comt<

— Cri, ut parce que vous aviez appelé vôtres les injures faites à cet esclave que j'en avais fait les miennes ; du mo-

ment que vous les pardonnez à ces deux braves chevaliers, je n'ai plus à leur en vouloir et je cours rejoindre votre père ; tout cela ne vaut pas la peine de s'en occuper.

-tes paroles avaient été dites avec un sourire de prière qui eût apaisé les soupçons de toute autre que de Bérangère; mais elle venait de former un projet sur ces soupçons, et elle se résolut à le mettre sur-le-champ à exécution). Rien ne lui avait échappé, ni les regards de Laurent à Ripert ni la colère qui avait un moment dominé le chevalier; alors sa jalousie, assoupie, mais non éteinte, et ses doutes, oubliés, mais non perdus, se réveillèrent et se retrouvèrent soudainement en elle. Elle arrêta Laurent comme il allait sortir, et lui dit :

— En vérité, vous avez raison, cet esclave ne vaut pas îa peine de troubler vos occupations non plus que les miennes; il ne vaut pas la peine de désunir plus longtemps deux, chevaliers amis; j'en veux finir et lui donner un maître qui le protège non-seulement contre les outrages, mais même contre la pensée de l'outrager.

Laurent put croire un moment que ces paroles de Bérangère concluraient à lui rendre Ripert, et il crut y deviner un piège contre lequel il se mit en garde, et répondit donc froidement :

— Je pense alors que vous ferez mieux de le garder, car je ne sache personne plus capable de le protéger.

Laurent s'était trompé sur la pensée de BéraDgère, et par celte erreur il lui donna lieu de répondre :

— Vous croyez, sire Laurent? Craindriez-vous par hasard nue si j'en faisais don à mon frère ou au sire de Mauvoisin, ces deux chevaliers ne pussent le mettre à l'abri de toute tentative?

11 fallait que Laurent eût accoutumé bien cruellement son visage à taire les mouvements de son àme, car il demeura impassible à ces mots, qui cependant lui frappèrent le cœur comme autant de pointes acérées et brûlantes. Il ne regarda pas Ripert, il eut peur de l'expression qu'il supposait trouver sur sou visage. Ce fut encore un malheur, car s'il eût pu y lire la froide et horrible insensibilité qui y demeura empreinte, il eût jugé qu'il y avait au fond de celle impassibilité quoique résolution aussi forte, aussi fatale que la

sienne, puisqu'elle avait la même puissance de se dérober aux regards ! Laurent cependant tenta un effort pour le salut de Ripert et l'adoucissement de sa propre torture. Horrible situation! ce fut dans un doux et moqueur reproche d'amour qu'il fut obligé de chercher un moyen d'y parvenir.

— Est-ce là, dit-il à Bérangère, l'estime que vous faites de mes présents, que vous les donniez au premier qui les désire?

— Oh ! s'écria Mauvoisin, qui en cela vint habilement au secours de la jeune comtesse, ce n'est point un don que nous sollicitons de la noble Bérangère ; mais si parmi les riches étoffes que j'ai rapportées de mes pèlerinages et de mon séjour à Gonstantinople, si parmi mes belles haquenées quelques-unes lui paraissaient dignes de lui payer cet esclave, je les offre à son choix.

— Ma sœur ne vendra point cet esclave pour quelques misérables étoffes ou quelques haquenées éreintées ! s'écria vivement Amauri. Elle y mettra un prix plus élevé, un prix que seul je puis lui offrir : c'est un don de la comtesse de Leicester, mon honorée aïeule, c'est un collier de perles d'Orient qui vaut à lui tout seul une fortune, et que je lui offre en paiement de cet esclave.

— Un collier de perles ! s'écria Mauvoisin, un collier de perles qui vaut une fortune, et tu le possèdes encore ! par Dieu ! c'est jouer de malheur!

— Oh! c'est que mon frère oublie de vous dire que ce collier est dans les joyaux de ma mère, et qu'il n'a pas osé le lui redemander pour en enrichir le trésor de quelque juif.

— Eh bien ! je parie mon âme qu'il est engagé pour le jour où il pourra le reprendre.

— L'enjeu de votre pari n'est pas plus acceptable que le paiement de mon frère, dit Bérangère.

— Et vous oubliez peut-être, dit Alix, qui s'était rapprochée de Ripert, vous oubliez que je suis là et que peut être je me refuserai à rendre à mon fils ce collier pour un tel usage.

Ces paroles d'Alix engagèrent presque Bérangère à accepter pour contrarier sa mère; mais un mot de Laurent la ramena à son dessein.

— Et puis, dit-il eu continuant sur le ton d'un doux re-

proche, ce n'est pas pour le vendre nue la fllle du comte de Monlforl refuse de donner cet esclave.

— Vous avez encore raison, sire Laurent, rép d lit-elle en clignant les yeux, je ne veux ni le donner ni le vendre; mais il me prend une fantaisie : c'est de savoir à cruel point esl puissante la passion qui lient si fort au cœur certains chevaliers. Je parle du jeu. Voyons, messires, que voulez-vous jouer avec moi contre mon beau Rjpert?

— Tout ce que vous voudrez, répon lirent-ils.

— Je joue mon droit d'aînesse, s'écria Amauri en riant.

— Et moi, mon héritage paternel, ajouta de même Mauvoisin.

— Je n'y mets pas un si haut prix, dit Bérangère en observant sans cesse Laurent d'un regard a moitié fermé. Sire Mauvoisin, mettez au jeu voire h i aodalouse, et vous, mon Irère, vos deux faucons d'Ecosse, et je joue, moi, inhabile, contre vous, maîtres passés., mon esclave Ripert.

Laurent regarda Ripert, il espéra qu'il ferait une objei à cet arrangement; mais t'esclave ne b seulement un sourire dédaigneux répondit au regard de Laurent.

— Voilà où tu m'as mise, disait ce sourire. J'ai promis d'obéir, j'obéis.

— C est convenu! s'écrièrent les de'..: < iievaliers.

— Allez donc chercher des des.

— Ce sérail un grand malheurs', nous étions sortis tous deux sans dés dans notre escarcelle, dit Mauvoisin ; je pense que nous irions plutôt au combat sans casqué,

Et tous deux tirèrent des dés en même temps.

Celui qui eut pu a ce moment désunir les lèvres de Laurent aurait vu ses dents serrées les unes sur Les attires à briser \lu fer; celui qui lui eut mis la main sur le cœur l'aurait senti battre sec et inégal comme celui d'un homme que la lièvre de la mort brise de ses atteintes redoutables. Cependant il demeurait immobile et silencieux, ne semblant prendre aucun intérêt à ce qui se passait en ce moment. La comtesse prit pitié de lui ou de Ripert et s'avança.

— Fi! mon lils. n'avez-vous pas honte d'étaler si odieusement vos habitudes vicieuses? et vous, ma fille, ne rou-

gissez-vous pas d'engager une partie qui ferait horreur aux plus indignes d'ébauchés de cette armée?

Toute l'insolence de Bérangère se réveilla. à cette leçon, et elle répondit à sa mère :

— Eh ! madame, que vous importe? le sire Bouchard n'est pas de la partie.

La comtesse devint pâle d'indignation; mais elle en était réduite à ce point que comprendre l'insulte, c'était presque la justifier. Cependant elle répondit sèchement :

— Le sire Bouchard n'a que faire ici; mais moi, j'y exerce peut-être encore quelque autorité, et je vous défends...

— Yous me défendez!... s'é ria Bérangère en interrompant sa mère avec une arrogance furieuse.

— Non, pas à vous, reprit amèrement la comtesse, je défends à Amauri de tenir cette indigne partie.

— Merci ! merci ! s'écria Mauvoisin, je serai le seul tenant; soit, je mets deux faucons d'Irlande de plus à mou enjeu; ils valent bien ceux d'Ecosse, je vous jure.

— Eh bien! dit Bérangère, dont la pensée dominante était en ce moment d'éprouver Laurent plutôt que de braver sa mère, eh bien! soit. A nous deux, sire de Mauvoisin, à moins, reprit-elle en s'adressant à Laurent, que le sire de Turin ne veuille courir la chance de regagner un esclave qu'il aimait beaucoup, je crois.

— Jouez pour moi, dit tout bas Amauri.

Laurent n'avait encore trouvé en lui nid moyen de sauver Ripert, et celui-ci, toujours taciturne, toujours immobile, ne lui donnait aucune occasion de s'interposer : la victime ne voulait pas secourir le bourreau; niais le bourreau ne voulait pas non plus sauver la vie lime au prix de sa propre espérance. Il se tut.

— Eli bien! lui répéta Bérangère, ne voulez-vous pas être de cette partie?

Ce que Laurent cherchait depuis longtemps, le moyen qui devait l'aire sauver Kipert, il le possédait, peui-èlre i'avait-il en ses mains; mais il ne pouvait assez maîtriser son àme pour arriver à une rellexion salutaire; il ne voyait eu ce moment que Manlride deveuue l'esclave de Mauvoisin, appartenant de droit a su débauche et réduite à demander un asile à la mort contre sa souillure. Tout son sang reôuait

vers son cœur; toute sa force suffisait à le tenir debout sans chanceler. Une seule idée lui était venue, c'était d'assassiner Mauvoisin s'il gagnait. Bérangère, étonnée du silence de Laurent et soupçonnant quel en était le sujet, répéta sa question et ajouta :

— Trouvez-vous qu'on fasse injure, à un esclave qui vous a a] partenu de le jouer contre une haquenée et deux faucons? et vous, qui savez mieux que nous toute sa valeur, estimez-vous qu'on peut perdre pour lui ce que l'on disait valoir tous les trésors de ce monde?

Le ton aigre et ému dont cette observation fut faite rappela à Laurent le but de Bérangère; la lin de sa phrase était trop directe pour que le sens lui en échappât, et, implacable dans sa résolution, il jeta Manfride aux chances du sort. Que ce mouvement lut complet et sans retour en son àme, ce n'est point assuré; mais il le parut dans la réponse de Laurent.

— Je trouve au contraire, dit-il en gardant pour lui la pensée de sa parole, je trouve que l'enjeu du sire de Mau- Vi isin est plus grand qu'il ne pense. Quant à être de la partie puur mon comte, je ne me soucie pas de risquer quoi que ce soit pour ravoir un esclave dont je ne veux plus.

Peut-être avait-il forcé l'expression de son abandon pour faire comprendre à Manfride qu'il n'était que joué. 11 lui croyait encore dans L'àme assez d'amour ou d'estime pour lui pour qu'elle ne crût pas qu'il fût à ce point barbare et lâche. 11 voulut voir s'il était compris, et rencontra sur le visage de l'esclave la même froide impassibilité qui y régnait depuis le commencement de cette scène. Il en fut épouvanté. A ce moment, il eût préféré y voir une rage désespérée et méprisante, il eût su ce qui se passait en elle; mais Manfride aussi avait fermé son visage sur son cœur, et il restait impénétrable, même à. Laurent. Cette découverte rendit à celui-ci son horrible torture; il se reprit à penser qu'il assassinerait Mauvoisin si Mauvoisin gagnait.

La partie commença.

— Ma sœur, voici mes dés; ils sont heureux, dit Amauri.

— Merci, et tant mieux pour vous, dit Bérangère.

— Pourquoi, ma sœur?

— Vous le saurez. Sire Mauvoisin, comment iouons-nous

— Au plus haut point, dit Mauvoisin.

— Non, dit Bérangère, ce n'est point assez long, on n'a point le temps de se reconnaître.

Puis elle ajouta en posant ses regards sur Laurent comme un anatomiste pose une loupe sur les fibres dénudées d'ua animal écorché vif pour en compter les vibrations :

— Je n'aurais pas le temps de m'amuser.

Elle s'amusait. Laurent vivait dans une pensée où tout ce qui se fait d'ordinaire à la surface physique de l'homme s'opérait mystérieusement. La voix interne de cette vie secrète répéta:

— Elle s'amuse! Je m'en souviendrai.

— Alors, dit Mauvoisin, jouons à celui qui, en trois coups de torton, amènera le plus près de vingt-quatre.

— Soit, dit Bérangère. J'aime mieux le torton; il y a quelque chose de plus attachant au moment où il tombe et roule ses derniers tours.

Mauvoisin était muni d'un torton à huit faces, avec les points noirs gravés depuis un jusqu'à huit sur chacune de ses faces.

— Je commence, dit Bérangère, et je vais le lancer de façon qu'il tourne assez longtemps pour qu'Amauri adresse une bonne prière au ciel afin que je gagne, car en ce cas il y aura quelque chose pour lui.

Le torton tourna.

— Qu'est-ce donc? dit Amaurù

— Devinez.

— La haquenée?

Le torton tournait.

— Peut-être.

— Ce seront les faucons?

— Peut-être mieux..

— Ah! voilà l'instant fatal.

Le torton tournait encore; mais en chancelant et en s'appuyant sur ses coins, il se roula encore deux ou trois tours et s'abattit sur le côté en se balançant.

— Hun! cria Amauri avec triomphe en voyant la facette la plus noire s'arrêter presque sous son œil.

Le torton, comme mû par un dernier tressaillement de force, roula sur lui-même et gagna une facette.

— Un! cria Mauvoisân.

Laurent le regarda à la gorge et au cœur : deux bonnes place? pour un poignard.

— À vous, messire, dit Bérangère.

Le torton roula encore.

— Mon frère, tant pis pour yous ! vous n'avez point prié, vous n'aurez rien.

— Du diable si je priais qui que ce soit, répondit Amauri, pour la jument andalouse ou les faucons de Mauvoisin.

— Qui vous a dit que ce fut cela que je voulusse vous donner?

— Qu'est-ce donc? dit Amauri l'œil en feu. Le torton tomba.

— Sept! dit Mauvoisin. Sept à un.

— A moi , répliqua Bérangère en reprenant le torton.

Mais, au moment de le faire tourner entre ses doigts, elle se pencha vers Laurent, et, le regardant amoureusement, elle lui dit :

— Tirez pour moi, sire Laurent.

— Gela n'est pas permis, dit Mauvoisin. D'ailleurs, le sire Laurent es) d'un bonheur cruel quand il le veut.

— 9e seul coup, dit Bérangère.

Mauvoisin devint sombre; il n'était pas sûr que Laurent ne fût pas un démon déguisé en homme. Cette pensée lui vint à l'esprit, et il répondit rapidement :

— Je ne joue pas contre... contre le sire Laurent. . Laurent lui répondit eu lui-même :

— Tu joues contre Albert de Saissac, misérable I On peut dire qu'à ce moment Mauvoisin était mort.

— Eh bien! je vais tirer, dit Amauri.

— Volontiers, dit Bérangère ; le voulez-vous, sire de Mauvoisin?

— Soit, dit celui-ci.

Amauri put le torton.

— Ah ça ! que me donnerez-vous? dit-il.

— Vous venez.

— Est- ce un des objets engagés?

— Vuus verre/..

Et à chacune de ces réponses elle regardait Laurent, qui.

souriait de la curiosité d'Amauri. C'était une force surhumaine.

Le torton roula encore.

— Ma sœur! ma sœur! dites-moi ce que tous voulez me donner.

— Tout à l'heure. Sire Laurent, mettez quelque chose sur mon jeu, ajouta-t-elle.

11 lui prit envie de lui arracher les yeux et de les jeter sur la table ; mais il se tut.

— Huit ! s'écria Amauri avec une joie bruyante.

— Huit et un l'ont neuf, dit Mauvoisin; j'en ai sept et deux coups de torton contre un; je parie que j'amène plus de quatre au premier coup.

— Deux marcs d'or contre un, dit Amauri.

— Soit, reprit Mauvoisin.

Us mirent les marcs d'or sur la table : le torton tourna.

— Oh! les joueurs! dit Bérangère. Approche-toi donc, Ripert, reprit-elle. Iv'es-tu pas curieux de savoir qui sera ton nouveau maître de ces deux chevaliers?

Ripert vint se planter derrière Mauvoisin, en face de Laurent. Celui-ci ne détacha pas les yeux de la table.

— Que voulez-vous dire? cria Amauri; que parlez-vous d'un nouveau maître pour Ripert?

— Sans doute, dit Bérangère, toujours attentive au visage de Laurent; si Mauvoisin l'emporte, Ripert lui appartiendra; si je gagne, je vous le donne.

Laurent ne remua pas; mais il se prit à penser comment il tuerait Amauri si Bérangère gagnait, car avec Mauvoisin l'affaire était facile : une insulte, un duel, et tout était dit. Mais tuer le fils de l'homme dont il lui fallait être l'ami, le frère de celle qu'il adorait; toutes ses libres internes remuaient si violemment que malgré lui ses lèvres remuèrent; sa pensée y arriva jusqu'à y produire le frémissement de quelques mois auxquels la voix manqua cependant

— Gu tk -ry L'empoisonnera, dit silencieusement ce mouvement de sa bouche.

Le toi Ion tomba.

— Deux! cria Amauri.

Et il prit d'abord l'or gagné. Magnifique privilège du joueur! ce ne lut qu'après qu'il s'écria;

— Oh! ma sœur, vous aurez le collier de perles. Neuf à neuf; je gagnerai, voici le coup décisif.

— Ma revanche des marcs d'or, dit Mauvoisin.

— Volontiers, dit Àmauri.

— Huit marcs d'or que tu n'amèneras pas cinq?

— Les voilà.

Laurent s'éloigna.

— Vous n'êtes pas curieux de savoir qui gagnera? dit Bérangère.

— Oh! dit Laurent, je m'intéressais à la partie par rapport à vous.

Et il alla causer avec la comtesse. Bérangère demeura stupéfaite. Il eût paru moins tranquille s'il eût joué quelques écus d'or. Elle se leva aussi et quitta la partie.

Le torton tourna; il amena cinq.

— J'ai gagné! cria Amauri.

Et il prit l'or.

— Vous avez gagné Ripert? dit Bérangère de loin.

— Non, dit Amauri, huit marcs d'or. Voici le coup qui va décider de Bipert.

— Entendez-vous, sire Laurent? dit Bérangère.

11 riait avec la comtesse, à laquelle il racontait sans doute quelque joyeuse histoire : Bérangère fut tout à fait rassurée.

Mauvoisin fit de nouveau tourner le torton. Laurent n'y prenait plus d'attention; il avait décidé ce qui lui restait à faire. Le torton amena cinq, les points étaient égaux.

— Partie remise! s'écrièrent les deux chevaliers.

— Partie perdue, messires, dit Bérangère, car je ne recommencerai pas. Je garde Bipert.

Elle avait bien voulu éprouver et torturer Laurent, mais elle ne tenait pas à servir la grossière passion des deux chevaliers.

Us réclamèrent vainement; elle refusa avec l'obstination d'une femme désagréable dont le refus est devenu fâcheux à quelqu'un et qui s'y obstine. Les deux chevaliers insistèrent; mais Mauvoisin ayant parlé de rattraper les marcs d'or qu'il venait de perdre, ils reprirent leur jeu, et quelques moments après, l'œil tendu sur les dés et l'or qui roulaient sur la table, ils avaient complètement oublié Bipert.

« Oh! pensa Laurent en les regardant, n'ai-]e donc pas au cœur une passion aussi puissante et aussi absolue que celle dû jeu? car la mienne me laisse des remords et des souvevirs, et la leur les dévore complètement. A cette heure, si Manfride appartenait à l'un d'eux, il la jouerait contre un sac d'écus, et moi, j'ai hésité à la jouer contre ma veDgeance; je n'ai pas leur courage. »

Bientôt Montfort rentra, et Eérangère quitta la salle où ils étaient. Cependant lorsque Ripert sortit, Laurent s'approcha et lui dit :

— Si l'un de ces deux chevaliers t'avait gagnée, qu'aurais-tu fait?

— Je me serais donnée à lui, sire Laurent; je suis l'esclave fidèle de mon maître, quel qu'il soit, vous devez le savoir.

Ce fut le premier mot qui avertit Laurent que Manfride rêvait une vengeance. Laurent se promit d'y réfléchir. Le temps lui manqua, voici comment.

bataille de muket.

La nouvelle d'une générale réunion de tous les comtes de la Provence venait d'élre portée à Simon; encore une fois il était réduit à remettre au sort d'une bataille tout ce qu'il avait conquis depuis quatre ans de guerre. Pierre d'Aragon était à la tète de cette nouvelle coalition, et sur la foi de ce vainqueur des Maures, tous les restes épars de la puissance provençale, tous ces lambeaux de peuples séparés par les sillons de meurtre et de dépopulation que Simon avait creusés partout où il était passé, se réunirent et se serrèrent ensemble. Par une sorte d'intelligence commune, chacun des enne-

mis qui allaient se trouve? pti présence laissa à l'autre le soin de ramasser tout ce qu'il pouvait avoir de forces. Tous les corps des croisés, dispersés sur une surface immense de pays, regagnaient le point central où Montfort leur avait donné rendez-vous, sans que les troupes de Provençaux, qui de même se dirigeaient vers le camp du roi d'Aragon, les inquiétassent dans leur marche. Gela ressemblait absolument à un duel où les adversaires vont sur le terrain désigné dans la même voiture, en se faisant politesse pour y monter et en descendre, comme s'il s'agissait d'une l'été.

L'activité de Simon, celle de ses chevaliers, celle de Laurent surtout, furent employées pendant un longtemps à ramener tout ce qu'on pouvait distraire des garnisons des châteaux. Dur;: ni deux mois entiers, ce fut à peine si quelques escarmouches eurent lieu entre des troupes qui souvent se suivaient presque côte à cote sans se chercher. Une seule action, plus remarquable par ses suites que par le fa;t luimême, prouva à Monlfort,.et plus particulièrement à Laurent, que ce dernier effort de la Provence avait été calculé de manière à ne laisser à personne aucun esprit de retour. Le comte Raymond, en se dirigeant vers les Pyrénées, rencontra sur son chemin le château de Pujol, que d'abord il voulut éviter. Mais quelques troupes en étant sorties pour l'inquiéteji, il tenta de l'emporter, et en deux jours réduisit les assiégeants à se rendre à discrétion. Encore cette foi . caractère de ne jamais tout risquer de sa fortune l'enj à traiter avec les assiégeants. Roger Bernard y crut voir une arrière-pensée de trahison, et le conseil où se discuta cette question eut probablement amené une dissolution de grande ligue, si l'Œil sanglanl a 'avait appuyé vivement nion du comte de Toulouse. L'activité, la constance, le coude cet homme, la confiance qu'on avait dans les ressources de- son esprit et les vues ultérieures qu'on lui supposait constamment, et qui presque toujours faisaient d'un' événement en apparence fâcheux un événement qui servait les intérêts de la Provence, toi tes ces raisons entraînèrent l'opinion des autres chevaliers, et il fut décidé que les assiégés de Pujol seraient reçus à capitulation et qu'on leur acvie sauve. Soixante chevaliers se rendirent doue q et furent dirigés vers Toulouse; mais ù peine y

LE COMTE DE TOUI.OrSE. 271

furen'-ils arrivés sous la conduite de l'Œil sanglant, qu'ils furent tous attachés à la queue de li . . ux, promenés

par tonte la ville et ensuite pendus aux créneaux dés mars. L'QLii sanglant, en faisant faire cette cruelle reprceâijle, publia partant qu'il abêissaiJi aux ordres exprès du comte de Toulouse.

La nouvelle de cette exécution arriva en même temps au camp du roi d'Aragon et à celui de Simon, qui a ce moment se trouvait à Castelnaudary. Dans le camp de Simon, elle produisit à la fois une consternation et une irritation extrêmes. Les conquérants virent qu'on leur rendait une guerre sans merci, telle que celle qu'ils avaient faite; et oubliant que c'était de celte façon qu'ils avaient agi en pareille circonstance, ils jetèrent des cris d'exé -ration sur le comte de Toulouse. Il est remarquable que dans cette guerre, les croisés, protégés pour ainsi dire par la mission divine qu'ils semblaient remplir, avaient été presque partout ménagés par ceux qui les combattaient, tandis qu'eux-mêmes ne mettaient aucun frein à leurs meurtres et à leurs brigandages; il en arriva qu'ils s'accoutumèrent à c s ments de

l'ennemi comme à un droit acquis; comme il entre dans les habitudes d'un homme qui emprunte toujours sans jamais rendre, d'oublier ses dettes et de s'étonner comme d'une injustice de la première réclamation qu'on lui adresse.

Dans le camp des Provençaux, ia nouvelle lit un merveilleux effet, et Raymond fut vivement félicité. Les comtes de Foix se doutèrent de la raison secrète de cette exécution : elle rentrait dans la séiie - is qu'avait

mis en œuvre rto sanglant pour compromettre le comte de Touloue i sans retour, et qui avait commencé par le supplice de Baudouin. Il fallut que Raymond acc«| tàt les éloges de bonne loi de la pjupart i urs et les ironiques

louai: comtes de "Foix. Quand l'Œil saugiant .arriva

au camp, il y eut entre lui et le comte une explication dans laquelle celui-ci l'ut obligé d'entendre les reproches inéri! , conduite lui avait attires ; de cette expli-

cation nous ne rapporterons que ce qui est neeessa rc a l'intelljgence de celle histoire. Le comte, dans un moment d'impatient ia avec colère :

— N'est-ce pas à toi que nous devons la défaite de Cas-

telnaudary, à toi qui m'avais dit de me fier aux messages de ce Laurent qui suit la fortune de Montfort?

— Eh ! lui répondit l'Œil sanglant, ces messages ne vous ont-ils pas valu la victoire tant que vous avez marché dans la voie que je vous avais tracée ? Ne vous ont ils pas valu l'incendie du camp de Montfort, la destruction des Allemands venant au secours de Castelnaudary? Mais trois jours seulement j'ai été forcé de vous quitter , et tout aussitôt vous avez voulu traiter avec vos ennemis : alors l'homme qui vous eût rétabli sur votre trône de comte a abandonné qui l'abandonnait. Ne vous avais-je pas dit à quelles conditions Albert s'était voué à nous? Qui le premier y a manqué ?

Le comte ne répondit pas à cette question-, mais il répliqua après un moment de silence :

— Eh bien ! j'avertirai Simon de la présence de ce traître dans son armée, et il le punira pour moi et pour lui.

— Ah ! dit l'Œil sanglant, Albert n'est plus traître à Simon ; et, d'ailleurs, vous ne ferez pas cela, car il y aurait un traître en tout ceci, celui qui vous aurait conlié le secret de Laurent, et ce traître a déjà arrêté une indiscrétion par un coup de poignard ; si vous voulez, je vous dirai qui a tué David Iloaix.

— C'est toi ! s'écria le comte de Toulouse.

— Pensez-y, comte Raymond, je sors d'avec votre fils: ah! quel noble comte nous aurions si vous lui laissiez enfin l'héritage qu'il ne recevra peut-être que trop tard!

— Malheureux! tu me menaces.

— Entre vous et moi, dit l'Œil sanglant, il y a l'ombre de ma mère qui m'arrête; mais pour Dieu! n'y placez pas celle de mon frère Albert qui m'appelle ; c'est assez du noble vicomte tué par votre trahison : je ne vous pardonnerais pas celui-ci.

Et l'Œil sanglant quitta le comte sans que celui-ci osât répondre à cet homme, qui était à lui seul plus puissant que les plus nobles de la Provence; car il n'avait rien à compromettre que sa vie, et comme il la jouait tous les jours, c'était le seul enjeu qu'il acceptât de ceux qui avaient à traiter avec lui. Il eût poignardé Raymond à l'instant, si Raymond ne lui eût été utile par l'amour sin-

gulier qu'avaient pour lui les Toulousains, amour qui les faisait se lever à sa voix dès qu'il réclamait leur assistance.

Bientôt cependant toutes les forces des deux armées se trouvèrent réunies, celles de Montfoit à Fanjaux, celles de Pierre d'Aragon à Saverdun. 11 s'agissait de savoir où aurait lieu la rencontre. Pierre, à la tête d'une armée de mille chevaliers et de quarante mille fantassins, désigna le lieu de combat en s'avançant jusqu'à Muret et en mettant le siège devant ce château. L'esprit contraire à celui qui avait perdu les Provençaux dans la précédente tentative les perdit dans celle-ci. Une crainte superstitieuse de Simon les avait presque toujours paralysés dans leurs plus terribles efforts; une confiance extrême de Pierre en sa fortune arriva au même résultat.

Dès les premiers jours du siège, il était facile à Pierre d'enlever Muret et de détruire les trente chevaliers qui l'occupaient, ainsi que quelques centaines d'hommes d'armes qui obéissaient; mais il lit sonner la retraite dès (ju'il vit le premier faubourg enlevé, et répondit hautainement à ceux qui lui reprochèrent cette faute :

— Messires, c'est ma manière de sonner la trompette pour faire appel à mes ennemis. J'ai eu cette courtoisie pour le roi infidèle Miramolin, d'attendre qu'il eût rassemblé toute son armée pour l'écraser en un coup ; je ne ferai pas autrement vis-à-vis d'un chevalier chrétien. Que penseriezvous si dans un duel un homme attaquait son ennemi au moment où celui-ci attache son casque ? Ce serait trahison. Je viens de frapper sur le bouclier du comte de Montfort ; je lui laisse trois jours pour répondre à l'appel. ' % Ces sentiments étaient dans la nature chevaleresque du î^i d'Aragon ; ils étaient aussi dans l'ivresse de ses précédents succès. 11 était ambitieux de cette gloire personnelle qui fait d'un homme le principe du salut public. Il eût peut-être donné à Simon l'avantage de le combattre d'homme à homme, si tous les Provençaux ue l'avaient détourné de cette idée en le flattant du nom de grand capitaine, pour lui laire dédaigner celui de vaillant chevalier. Mais ce grand capitaine, — qui, s'il avait été victorieux de Simon, eût peut-être abandonné à d'autres tout

le fruit de sa victoire, — parce qu'il n'y aurait pour lui nulle gloire à vaincre un adversaire mal préparé, donna à Simon le temps de rassembler tous les soldats qu'il pouvait. Au besoin, Pierre eût distrait de son armée la différence qui existait en sa faveur, pour faire un véritable champ clos de cette rencontre.

Simon ne se fit point attendre.

Nous suivrons ici exactement les renseignements de l'histoire : nulle invention ne pourrait ajouter à leur singularité, et nul récit, si ce n'est celui des contemporains, ne serait probable si on le supposait inventé.

Simon s'avança vers Muret; en passant à l'abbaye de Bolbonne, il rencontra l'abbé de Pamiers, qui, l'arrêtant dans sa marche, lui lit une terrible description de l'armée de Pierre et l'engagea à se retirer; mais Simon, tirant alors de sa poche une lettre qui lui avait été remise par un de ses agents, la fit lire à cet abbé; dans cette lettre, Pierre d'Aragon écrivait à une dame de Toulouse que, pour l'amour de ses beaux yeux, il voulait chasser Montfort de la Provence et lui amener esclave et servante la fière Cérangère, dont elle avait eu la folie d'être jalouse. Aires que l'abbé eut lu celte lettre, Simon lui dit avec l'accent inspiré qu'il affectait depuis la' prise de Castelnaudary ;

— Croyez-vous que celui qui combat pour une si vaine cause puisse anéantir l'œuvre de Dieu? Ceci est la condamnation de Pierre d'Aragon.

il adressa ces derniers mots à Laurent et lui remit la lettre. Laurent fit un signe d'assentiment; on eût dit que le comte ^connaissait les engagements de Laurent envers Bérangère, et certes il les connaissait. Peut-être aussi savait-il par quels liens tenaient à lui quelques autres chevaliers, et peut-être particulièrement Bouchard de Montmorency; mais ce que Laurent jetait de sacrifices à la poursuite de sa vengeance, peut-être Simon le jetait-il au succès de son ambition. Qui peut savoir les secrets d'une passion aussi forcenée ?

Le jour même, Simon continua sa route et parut devant Muret. Sur l'heure il voulut attaquer l'armée de Pierre d'Aragon ; mais les meilleurs chevaliers et Laurent surtout le sollicitèrent de donner du repos à ses troupes, et les

deux armées dormirent en face Tune de l'autre, sans presque se surveiller, chacune se préparant ao combat du lendemain. Dès que l'aurore parut, Simon lit ranger ses troupes autour d'un autel élevé au centre de son camp et y déposa son épée; puis, lorsque la messe fut dite, il la reprit en s'écriant :

— Mon Dieu 1 c'est pour vous que je l'ai tirée ; je la reprends, plein de votre force et sur de la victoire qui m'attend.

Puis, la secouant fièrement, il reprit avec un accent de triomphe :

— Soldats! cette épée est celle de l'archange Michel; elle brûle et frappe : Bouchard, envoyez un messager à la comtesse de Montfort pour lui apprendre que la bataille est gagnée.

Des cris de joie et d'enthousiasme répondirent à cette parole de Simon, et, tout aussitôt, il ordonna qu'on se préparât à l'attaque. Il s'approcha de son cheval pour le monter; mais le superbe animal se cabra et le renversa. Les Provençaux, qui s'étaient rangés en bataille sur le penchant d'une colline, poussèrent de grands éclats de rire, et les croisés témoignèrent par quelques mots qu'ils considéraient cela comme un mauvais présage. L'histoire a conservé le mot de César tombant au moment où il abordait la terre d'Afrique, et rendant la confiance aux Romains intimidés en leur criant : « Je prends possession de cette terre! »

La même faculté de présence d'esprit semble être donnée par le ciel à tous les caractères ardents qui poursuivent une grande ambition. Simon répara l'effet de sa chute, et, s'approchant de son cheval, il lui dit eu plaisantent :

— Ah! je ne t'avais pas dit pourtant qu'il faudrait poursuivie les fuyards jusqu'aux, murs de Toulouse.

De nouvelles acclamations accueillirent cet à-propos, et les troupes prirent leur ordre de bataille. Eu face du corps que commandait Simon en personne étaient déployées les bannières u'Aragon. Le corps des chevaliers aragonais et catalans formait lavant-garde, et deux corps de troupes placés sur les lianes, mais en arrière de ce corps d'ehte, étaient confie^ aux ordres de Raymond d'un coté, et des comtes de loix de 1 autre.

11 semble qu'une singulière fatalité, qui se traduisait presque toujours à cette époque par l'intervention de Dieu, marquât d'un cachet d'imprudence et de folie toutes les résolutions des Provençaux. Par un caprice singulier, Pierre d'Aragon avait quitté les armes resplendissantes sous lesquelles il combattait d'ordinaire, pour en revêtir d'obscures, tandis qu'il avait fait endosser les siennes à l'un de ses chevaliers, brave, croyait-il, mais non pas de cette bravoure qui a un nom de roi à porter, une couronne sur le cimier de son casque. Les écrivains du parti des croisés dirent que ce fut crainte d'être reconnu et poursuivi par Simon de Montfort; ce fut seulement une manie de faire mieux qu'un autre n'avait fait. 11 avait appris, en revenant en Provence, quelque chose de la singulière histoire d'Albert de Saissac; il trouva grande et étrange la vie de cet homme qui avait suffi à la gloire de deux noms, et lui aussi, croyant avoir assez fait pour le nom de Pierre d'Aragon, voulut créer une gloire à part au chevalier vert; et il se vêtit d'armes vertes pour se faire donner ce nom, pour que, après la bataille, on sollicitât le roi d'Aragon de récompenser cet inconnu qui avait contribué puissamment à la victoire.

L'Œil sanglant était seul clans la coniidence de ce déguisement, et ne l'avait point combattu; il savait qu'en outre des efforts de Simon, Pierre d'Aragon serait le but des efforts d'un homme dont il connaissait la valeur obstinée, la force suprême, et les engagements de sang pris sur un tenson de poésie que lui-même lui avait livré.

Donc le combat commença.

D'un côté, tous les chevaliers de Montfort étaient réunis en un corps qui, lancé par lui comme une masse, devait aller frapper de son eboe redoutable le centre de cette armée, la diviser et se promener ensuite comme un taureau pour heurter ensemble chaque corps séparé. Montfort avait tellement placé son espoir dans cette tactique, qu'il avait laissé dans Muret ceux de ses chevaliers sur la ténacité desquels il ne comptait pas assez. Quant à ceux dont il supposait que l'ardeur les entraînerait peut-être à disjoindre cette masse compacte, il les avait mis à quelque distance pour s'élancer là où ils voudraient. Le premier choc fut si terrible, raconte un chroniqueur, qu'on crut entendre dix mille bûcherons

attaquant ensemble une forêt des coups redoublés de leur hache.

Tout l'effort des croisés se porta sur l'endroit où l'on voyait les bannières du roi d'Aragon et où l'on croyait voir le roi d'Aragon lui-même. Le premier choc fat vaillamment soutenu ; mais les deux Montfort et Gai de Lévis, pointant à l'endroit où ils voyaient scintiller les armes de Pierre, s'élancèrent en même temps contre le chevalier qui les portait. Cet inconnu eût suffi à l'attaque commune de quelques hommes contre un homme ; mais, en voyant l'acharnement qui se dirigeait contre lui, il fit reculer son cheval dans les rangs des chevaliers aragonais, qui se refermèrent sur lui, se présentant bravement à l'épée des croisés, mais déjà surpris et mécontents de cette retraite de leur chef. Au moment où ces deux corps serrés l'un contre l'autre se déchiraient à grands coups d'épée, comme deux titres qui, avant de se prendre corps à corps, s'entameraient la ^eau de leurs griffes de fer, un homme s'élança sur le liane des Provençaux en y faisant une large trouée, tandis qu'un Aragonais, se jetant avec la même fureur dans les rangs des croisés, perçait également ce mur d'hommes jusque là si impénétrable.

Simon cria, en voyant le premier qui passa devant lui comme la foudre :

— C'est Laurent. Ah ! le roi d'Aragon est là.

Et comme il faisait un dernier effort pour le suivre, il se sentit frappé d'un coup si violent qu'il chancela sur son cheval, et que l'étricr sur lequel il s'appuya en fut brisé. Il faillit tomber; et si le second coup du chevalier vert, car c'était lui, eût pu l'atteindre, c'en était fait de Simon ; mais un mouvement violent de tous les chevaliers arrêta celui-ci, et le cri de :

« Le roi d'Aragon fuit! » lui fit détourner la tète. Vingt coups le frappèrent à la fois. Ils semblèrent tomber sur un roc, car un moment il resta immobile sans opposer que son dédain et sa force aux coups de hache et d'épée qui martelèrent son bouclier et sa cuirasse.

— Le roi d'Aragon fuit! à la rescousse! répétèrent les cnevaliers.

Une voix, partie du milieu des Aragonais, répondit :

— Ce n'est pas lui, il est meilleur chevalier que ce lâche. Kous sommes trompes.

C'était la voix de Laurent.

— Merci! sire chevalier, répondit une autre voix du milieu des croisés; merci! tu connais Pierre d'Aragon, le voici.

C'était la voix du chevalier vert, qui se fit reconnaître à ce nohle mouvement pour le roi d'Aragon lui-même, et à l'instant même il s'élança contre Laurent.

Mais le chevalier de Turin était un plus terrible ennemi que Mont fort. Il se fit un large passage devant le roi, et Laurent attendit au milieu des Aragonais mêmes leur plus intrépide chevalier. Le roi frappa, et Laurent reçut sans fléchir le choc de sa terrible épée; s armant alors d'une massue énorme. il le frappa à la tête et le sépéra de son cheval comme on fait voler d'un coup de baguette la tète d'une tleur qu'on détache de sa tige. Le roi tombé, Laurent descendit avant que Pierre eût le temps de se relever, et lui posant le pied sur la poitrine, il défendit sa victime contre les attaques acharnées des chevaliers qui le voulaient arracher à la mort, car Pierre respirait encore et faisait de vains efforts pour se soustraire au poids qui l'écrasait. Les chevaliers aragonais et catalans, occupés à cette attaque pour ainsi dire intestine, veillèrent moins bien à la conservation de ce rempart que les croisés ne pouvaient entamer, et Simon, remis sur son cheval, se ruant de nouveau contre eux, les ébranla et les fit reculer. Cependant,c'en était fait des croisés malgré ce premier avantage, car les corps du comte de Toulouse, se déployant sur les lianes, commençaient aies envelopper. Laurent seul, au milieu des combattants, le pied sur la tête du roi, semblait encore hésiter à achever sa victoire, lorsqu'il aperçut les deux comtes de Foix d'une part, Comminges et PIEU sanglant de l'autre. Il baissa les yeux sur la victime, et un rapide mouvement de pitié le prit au cœur; mais le cri de guerre des comtes de Foix retentit, et Laurent releva la tête. 11 tourna un moment sa large massue autour de lui, et ayant fait un espace vide, il tira sa longue épée et la planta au cœur du roi d'Aragon en l'y laissant; puis, s'appuyant delà main gauche, tandis qu'il brandissait sa massue, il se prit à crier d'une voix retentissante :

— Fuyez, Toulousains, le roi d'Aragon est mort.

A ce cri, la rage des croisés s'accrut ; le courage des chevaliers aragonais, déjà troublé par la fuite de leur faux roi, épouvanté par la mort de Pierre, chancela tout à fait, él une nouvelle et furieuse attaque de Montfort décida leur débandade. Peut-être si ce malheur fût arrivé sans que les troupes des comtes Raymond et de Foix eussent remué, elles eussent attendu de pied ferme, l'attaque des croisés contre elles, mais cette déroute les surprit au moment où ces troupes étaient déjà moins serrées par le mouvement de marche qu'elles avaient fait pour secourir les Aragonais. Les plus braves hésitèrent au cri de Laurent, et les plus lâches ayant commencé la fuite, tout le corps du comte de Toulouse, composé de bourgeois, mal accoutumés à garder un ordre de bataille, tourna le dos au même instant et s'enfuit en poussant de grands cris.

Les comtes de Foix et leurs intrépides montagnards s'arrêtèrent. « Trahison! trahison ! » cria Laurent. Ce cri fut aussi funeste que l'avait été l'annonce de la mort du roi, car il arrêta l'effort des comtes de Foix, et cette méfiance continuelle qui était le fond de leur caractère les empêcha de réparer un malheur qui n'était pas irréparable. Les comtes de Foix restèrent immobiles et reculèrent en bon ordre, tandis que la fuite emportait au loin toutes les troupes toulousaines et que la poursuite emportait les croisés sur leurs traces. Ceux-ci passèrent tous comme un torrent autour de Laurent, qui, toujours immobile comme une statue de fer sur un piédestal, dédaigna de se mêler à cette poursuite, ayant accompli ce qu'il avait promis et ne voulant pas faire davantage. Lu homme perça comme lui ces Bote de croisés, mais en se précipitant à son encontre, et arriva jusqu'aux comtes de Foix, qui demeuraient seuls avec leurs hommes sur le champ de bataille, taudis que le combat et le massacre des Toulousains fuyaient au loin. Cet homme aborda les comtes de Foix, et, ii son geste animé, il fut Facile de voir qu'il exhorta t les comtes à se précipiter à leur tour à la poursuite des cro Mais on put voir aussi qu'ils refusaient de le suivre, et bientôt , tournant tranquillement la bride de leurs ch vaux, ils reprirent au petit pas le chemin de leurs montagnes Une Heure n'était pas écoulée depuis le commencement de

cette affaire, qu'à l'endroit où elle avait commencé et qui un moment avant fourmillait de troupes, il ne restait plus que des morts et deux hommes debout : Laurent avec son roi d'Aragon sous les pieds; l'Œil sanglant, qui avait laissé partir les comtes de Foix et qui, à quelque distance, semblait mesurer la hauteur du chevalier qui était immobile devant lui. Tous deux se considérèrent ainsi quelque temps. Puis entin l'Œil sanglant s'approcha, il tenait son épée et Laurent sa massue. Mais ils ne levèrent leurs armes ni l'un ni l'autre. L'Œil sanglant regarda Laurent longtemps en silence. Celuici tourna ses yeux autour de lui comme pour lui montrer ce champ de carnage et de défaite. Puis ils se regardèrent encore face à face.

— Est-ce lini? dit l'Œil sanglant.

— Pas encore, répliqua Laurent.

Ils reprirent leur silence et se regardèrent encore.

— Frère, dit l'Œil sanglant, où nous sommes-nous vus la première fois?

— Sur le cadavre de notre sœur outragée et devant notre père mutilé!

— Frère, où nous reverrons-nous?

— Dans le château de Saverdun, à la première nuit de Noël , sur le cadavre d'une fille outragée et devant un père mutilé !

— J'y serai, frère, dit l'Œil sanglant.

— Je t'y attendrai, répondit Laurent.

Puis l'Œil sanglant s'éloigna, et Laurent, terrible gardien de son roi mort, resta debout sur le champ de bataille jusqu'à ce que le soir ramenât Montfort de la poursuite des Toulousains.

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