UN TRIOMPHE
Deux mois s'étaient écoulés, et les croisés s'étaient emparés ou plutôt étaient entrés dans la ville de Montpellier, car la bataille de Muret avait abattu sans retour toute idée de résistance dans la Provence. Les cloches de la ville sonnaient comme pour une joyeuse fête, et la population était en un mouvement inaccoutumé. La place de l'Hôtel-de-Ville fourmillait d'hommes, de femmes et d'enfants, et l'on voyait qu'il se préparait un grand événement ou plutôt quelque pompeuse cérémonie, car l'Hôtel-de-Vil!e avait ouvert et pavoisé toutes ses fenêtres, où se montraient des têtes gracieuses de femmes et de cavaliers comme de magnifiques tableaux dans des cadres de pierre noire. A la principale étaient Alix et quelques dames avec Bouchard, mal remis d'une blessure reçue au combat de Muret. A une fenêtre plus étroite et voilée par une large tenture de soie, deux télés se montraient seules de temps en temps. La fenêtre haute et étroite était encadrée de colonnettes qui la surmontaient en ogive, et au-dessus de cette ogive un large tréile donnait du jour à quelque misérable chambre ou à quelque coin oublié de ce vaste hôtel. Cependant une tète s'était glissée dans cet étroit espace, tant la curiosité était, à ce qu'il semble, excitée par ce qui allait se passer. Mille murmures s'élevaient de la place, et mille propos joyeux, partis des fenêtres de l'hôtel, flottaient à leur surface et les coupaient quelquefois de longs éclats de rire.
Tout à coup, par une des rues qui débouchaient de l'angle de l'hôtel, une nouvelle foule se précipita sur la place et refoula celle qui s'y trouvait déjà ; une rumeur bruyante s'é-
leva ctè foutes parts ; les personnes qui étaient aux fei
de l'hôtel, se penchèrent en avant, et un cri général dit:
" Les voici ! »
A Pinstàut, la fenêtre voilée dont nous avons parlé se découvrit; Bérangère et Laureni y parurent seuls, l'un a de l'autre, et au-dessus d'eux, comme une tète de chérubin au-dessus d'un groupe de Raphaël, s'avança, par l'ouverture du trèfle, le visage de Ri;ert. Presque aussitôt les premiers rangs d'un immense cortège envahirent la place en longeant les murs de l'Hôtel-de-Ville, et Bérangère, s'appuyant sur la balustrade de la fenêtre, dit à Laurent, en souriant :
— Allons, mon beau chevalier, venez contempler votre ouvrage.
— Le vôtre, dit Laurent en s'approchant, le vôtre, et maudissez Dieu de n'avoir pas fait la Provence plus grande, car le cortège serait plus long et j'aurais le temps de vous mieux dire ce que je n'ai pas encore osé.
— Eh bien! commencez vite, répondit Bérangère-, quels sont ces hommes qui passent avec leurs roues d'hermine et leurs capuces noirs?
— Ce sont les consuls d'AIbi qui viennent jurer obéissance au comte de Monll'ort ; celui qui marche à la tète est le sire de Puivert, dont le fils a péri en combattant avec le vicomte de Beziers.
— Digne i ère! dit Bérangère en riant; et ceux qui les suivent avec une dalmatique a trois rangs de galons d'or?
— Ce sont, reprit Laurent, le sénéchal et les juges-mages de Carcassonne qui apportent au sire de Montfort l'hommage de celle cité.
— Cotmaissez-vous celui qui nous considère d'un air étonne'.'
— C'est l'ancien argentier du vicomte Roger.
— Fidèle serviteur! répéta Bérangère sur le même ton de raillerie qu'elle avait employé d'abord.
Le cortège passait, et c< nx qui le composaient marchaient silencieusement vers l'église de Maguelonne, où le comte de Montfort, assis sur un trône splendide, les attendait pour recevoir 1 hommage de presque toutes les villes de la Provence soumises a - n pouvoir. Ainsi passèrent 'es envoyés de Montauban, de Pamiers, de Uaulenve, de iNarbomie, de Castres,
et à chaque groupe, Bérangère lançait quelque joyeuse épigramme. Bientôt il s'en approcha qui portaient de longues robes vertes avec une sorte de mitre.
— Et ceux-ci? dit Bérangère.
— Les magistrats de Fanjaux.
— Bien, reprit la fille de Montfort, il n'est resté que dix hommes vivants dans cette ville, et je pense qu'en voilà dix qui se viennent soumettre à la suzerain té du comte. Mon père ne pensait pas alors qu'il fit tuer des vassaux si soumis.
D'autres passèrent encore, puis il se trouva nn espace vide, et Bérangère demanda pourquoi. La figure de Laurent, jusque là paisible et presque joyeuse, s'assombrit, et il répondit :
— Cette place devait être celle où se seraient placés les sénéchaux des terres de Saissac.
— Et, dit Bérangère en se retournant, ils sont absents?
— Non, dit Laurent, c'est qu'il n'est pas resté un homme vivant pour faire la lâcheté de venir baiser la main de l'exterminateur de ses frères.
— Vraiment! dit Bérangère en clignant ses yeux et en les jetant sur Laurent.
Celui-ci se tut. Bérangère lui tendit la main et lui dit en souriant :
— Baisez la mienne à genoux, sire Laurent.
Et pendant que cet espace vide passait, Laurent se mit à genoux et baissa la main de la Bile de Montfort. Laurent, qui avait penché sa tête sur la main de Bérangère, la releva lotît à coup vivement. Quelque ch se était tombé sur son cou et l'avait presque brûlé. Il y porta la main : c'était comme une goutte d'eau. Par un mouvement singulier, il porla sa n mouillée a sa bouche : cette eau était amère comme une larme. Il regarda en haut, mais il ne vit rien.
Le cortège passait toujours.
— Quels sont ceux-ci, mon chevalier? demanda Bérangère d'une voix qui hésita un moment, soit qu'elle craignit la réponse, soit que le baiser de Laurent l'eût étonnée d'une émotion à laquelle elle n'était pas accoutumée.
Le chevalier se pencha pour les voir, car ils venaient de
loin, et dans cette position son corps appuyait doucement sur celui de Bérangère ; son bras semblait l'entourer, elle ne s'écarta point.
— Ceux-ci, dit Laurent, sont les prévôts de Castdnaudary.
— Où vous avez si vaillamment combattu?
— Où pour la première fois, dit Laurent sans changer de position, j'ai dit à la fille de Montfort que pour l'amour d'elle je ferais si bien qu'elle ne pourrait former un désir qui ne fût accompli- Ceux-ci qui passent, Bérangère, sont des envoyés d'une ville où la mort vous tenait embrassés dans une armée d'ennemis implacables.
— Et vous nous avez sauvés !
— Je t'ai sauvée, Bérangère, voilà tout; sauvée parce que je sais ce que c'est que l'ivresse de la victoire et de la vengeance ; parce que dans ma vie de soldat j'ai vu les épouvantables joies du pillage et de l'ivresse. Ne me remercie pas, car si je n'avais pu précipiter dans la défaite des ennemis qui nous menaçaient, je l'aurais peut-être tuée, tuée sur l'heure.
— Je te crois, Laurent, dit Bérangère en se soumettant presque avec complaisance à la pression du corps de Laurent; mais aussi, je me serais tuée.
— Par un vain honneur, Bérangère, je l'ai entendu, et non peut-être comme ta mère se serait tuée pour Bouchard.
— Vous n'êtes pas mon amant, sire Laurent, dit Bérangère en se relevant.
— Je le serai quand je voudrai, répondit Laurent en souriant.
Bérangère le regarda avec colère.
— Oui, répéta Laurent, quand je voudrai rappeler à Bérangère ses engagements, quand je lui dirai : « J'ai tenu ce que j'ai promis ; c'est votre tour. »
— Ainsi, répliqua Bérangère, est-ce ainsi que vous l'entendez?
— Oh! non, reprit Laurent avec feu. Begarde ces hommes qui passent, ce sont les capitouls de Toulouse qui apportent à ton père les clefs de leur ville, et qui viennent le reconnaître pour seigneur! Vois plus loin celte magnifique compagnie d'évèques mitres qui viennent, au nom de la Pro-
vence, l'introniser comte de Toulouse, marquis de Provence, duc de Narboune, comte et seigneur de cent villes seigneuriales! Toutes ces grandeurs qu'il va poser sur sa tète, peutêtre les lui ai-je données plus qu'il ne croit, et pourtant je neveux de lui aucune récompense. Ce matin j'ai refusé l'investissement de quatre fiefs dont il avait voulu me faire suzerain : c'est que je n'ai rien fait pour lui. Pour toi seule cette guerre a été une victoire dont il se couronne ! Regarde 1' regarde là-bas, plus loin, vois ce chariot traîné par quatorze chevaux : c'est là que repose le corps de celui qui t'a outragée, et dont ton père se fait un trophée d'autant plus éclatant qu'il l'entoure d'honneurs funèbres où sa vanité triomphe. Que ton père se hausse sur le cercueil d'Aragon! moi, je suis monté le premier sur son cadavre ; mais tu ne sais pas pourquoi.
Berangère regarda Laurent d'un air étonné.
— Non, Berangère, ce n'est pas pour l'obtenir de ta fidélité à remplir tes engagements, comme si je réclamais le prix d'une partie gagnée. Crois-tu (pie je sois de ces amants qui désirent une femme qui se donne à une volonté d'homme, parce qu'elle a fait une récompense de sa possession? Non, et s'il doit en être ainsi, adieu mon bonheur et mes rêves, adieu ma belle ambition ! Oh ! non, ce n'est pas là ce que j'ai rêvé! •
Sur la fin des paroles de Laurent, Berangère était tremblante et émue; l'oppression de sa poitrine la laissait respirer péniblement ; ses dents claquaient d'un tremblement fébrile ; son regard, humide et perdu, disait qu'à ce moment autre chose que la vanité s'éveillait dans cette grande et forte jeune fille ; cependant elle ne répondit pas.
— Berangère, reprit Laurent, tu ne me comprends pas; songe qu'avant que ce cercueil ne soit passé sous nos regards il faut que nos âmes se soient jointes dans un même avenir. Tu lie sais pas tout encore, et je ne puis pas e;;eore tout te dire
Berangère le regarda avec plus d'assurance.
— Ne me regarde pas ainsi, dit Laurent, ou tu sauras toute mon âme. Véritablement, Berangère, c'est une alliance monstrueuse de désirs que ceux qui me di vorent.Oh! pourquoi es-tu si belle? pourquoi si haut placée?
— Que voulez-vous dire? reprit Bérangère, véritablement surprise.
— Tiens, vois, dit Laurent, dont l'accent se troublait sensiblement. Je voudrais te devoir tout et en même temps que tu pusses tout me devoir de même. Je voudrais que tu te donnasses à moi, cbevalier sans renom, et je voudrais aussi t'asseoir à côté de moi sur un trône.
— C'est difficile, dit Bérangère d'un air de raillerie triste; car l'état de Laurent avait quelque chose d'effrayant, autant par l'incohérence de ses discours que par le hagard de sa physionomie.
— C'est possible! dit Laurent d'une voix creuse et ardente.
— Possible, répliqua Bérangère, que je me donne à un chevalier sans renom, et que ce chevalier me fasse asseoir sur un trône ?
Laurent ferma les yeux comme pour assembler, ou plutôt, diviser ses idées, qui, à la fois tendues sur deux objets, les voyaient ensemble sans pouvoir les exprimer à la fois. En ce moment, le cercueil' entra sur la place, et les n mbreux habitants de Montpellier s.' mirent à genoux: ou entendit une sourde prière bourdonner sur la place ; la comtesse de Montfort elle-même s'agenouilla à la fenêtre où elle était, et on en fit autant à toutes celles qui regar cueilde Pierre d'Aragon. A une seule. me et une
femme demeurèrent debout, et par-dessus toutes ces voix, dont la prière u'avait pas de son articulé, de mots saisissables, une voix nette et froide, celle de Laurent, dit à la fille de Montfort :
— Vois-tu, Bérangère, ce cercueil qui marche vers la tombe? c'est le cercueil du plus brave cbevalier de la chrétienté, c'esl le cercueil d'un r ivalier, ce roi. je l'ai tué pour satisfaire la vengeance*, je l'ai tué, et sa morl
que la clef de vi ùte de I édifice de ca avres el de sa: j'ai élevé pour t'obéir. Si, dans ce funèbre édifice, comptais par leurs noms de seigm urs et de princes tous i eux je l'ai bàli, tu û
— Je le crois, Laurent, dit bérangère; nulle femme n'a obtenu d'un homme ce que u de toi.
— Pour cela, tu m'as promis d'être à moi.
— Oui, dit Bérangère, effrayée do ia solennité de ces parole?, je l'ai promis.
Laurent la regarda en face et lui dit froidement :
— Regrettes-tu ta promesse, Bérangère?
— Je la regrette.
— E h bien ! dit Laurent, je te la rends.
— Merci ! oh ! merci ! s'écria Bérangère, joyeuse et exaltée, merci, Laurent ! Je suis libre à présent, n'est-ce pas?
Et elle se recula de la fenêtre et en rejeta le rideau devant eile.
— Libre, répondit Laurent.
— Je ne te dois plus rien ?
— Plus nen.
— Je ne serai ni déloyale ni ingrate si je te chasse?
— Ni déloyale ni ingrate.
— C'est bien, dit-elle.
Alors elle regarda Laurent longtemps et comme pour lui plonger ses paroles dans le cœur ; ses yeux, illuminés d'une joie éblouissante, dévoraient le visage du chevalier- une sorte de rire presque insensé lit frémir ses lèvres et montrer 1 éclat de ses dents.
— Maintenant, dit-elle, je t'aime !
— Oh! s'écria Laurent avec transport, tu m'as compris' Et il la prit dans ses bras. Elle y demeura !
— Je t'aime, reprit-elle, et je suis à toi, à toi quand tu voudras, car maintenant je puis me donner.
Oh ! l'orgueilleuse fille avait été prise à la vanité par une astuce plus profonde que la sienne : c'est que Laurent avait is, depuis qu'il la connaissait, que le jour où il réclamerait ses droits comme une loi ils lui seraient refusés. Un baiser scella cette union. Un cri parti du sommet de la fenêtre y répoBdifc, et nu chant de mort, entonné par les prêtres qui accompagnaient le cercueil de Pierre d'Aragon, éclata sur la place. Laurent parut l'écouter.
— Voici le cercueil, dit-il.
— n.ic'nous importe? dit Bérangère.
— Viens, reprit le chevalier, lu vas le savoir. 1(3 reparurent à la fenêtre.
— Bérangère, lui dit-il, sur ce cercueil qui passe, ne voistu rien qui le fasse envie?
— Non, Laurent. Autrefois, peut-être, j'aurais désiré d'y monter en triomphe pour dire : « Voici mon ouvrage! » Maintenant, je n'ai plus d'autre ambition que la tienne.
— Et tu n'y vois rien pour mon ambition?
— Je n'y vois, dit Bérangère, qu'un sceptre et une couronne.
— Est-ce que la dépouille clu vaincu n'appartient pas au vainqueur?
— A toi, Laurent?
— A nous, Bérangère.
Elle le regarda.
— Gomment? lui dit-elle.
— Souviens-toi du combat de Castelnaudary et de la bataille de Muret; alors j'ai pu ce que j'ai voulu.
— Et tu veux maintenant?...
— Bérangère est un beau nom de reine. Le cortège est passé ; viens à l'église de Maguelonne, voir comment ton père reçoit l'hommage que lui apportent les vassaux que je lui ai donnés. Nous apprendrons ensemble.
Ils sortirent.
Le soir venu, Laurent disait à Goldery, au moment où celui-ci semblait prêt à monter à cheval pour un long message :
— C'est au château de Saverdun qu'aura lieu cette fête. Va le visiter. Assure-toi de la disposition des appartements, que nul cri ne puisse être entendu hors de cette chambre ; que les mains de 1er de ce lit de tortures puissent enchaîner la force d'un lion; que le poison soit prêt; que L'Œil sanglant soit averti ; que ton rôle soit appris; que mon père s'y trouve ; c'est pour la nuit de Noël.
Goldery monta à cheval.
— A propos, où était Manfride durant le cortège ?
— Dans la chambre retirée où vous m'aviez dit de la retenir.
— C'est bien; elle y sera aussi.
Laurent s'éloigna, et Goldery, le suivant des yeux, répéta:
— Oui, messire, elle y sera.