LE CHATEAU DE SAVERDLN
Enfin le comte de Montfort était le vainqueur de la Provence ; enfin il demeurait seul, debout et armé, au milieu de ces populations à genoux et vaincues. La tempête qui avait failli emporter sa fortune s'était brisée contre lui-même, comme l'orage qui ne peut ébranler le chêne vigoureux qui domine la campagne. Mais de même que cet arbre roi, lorsqu'il a résisté aux vents déchaînés et à la foudre en fureur, peut périr quelquefois sous la morsure persévérante. et inaperçue du ver qui s'attaque à sa racine, de même Simon, contre qui s'étaient ruées vainement toutes les armées de la Provence, pouvait tomber sous l'effort lent et désespéré de l'ennemi qui s'était attaché à lui.
Pour Laurent, si le rôle qu'il jouait n'était pas une trahison de sa propre cause, le temps était venu où Montfort lui appartenait tout entier ; il n'avait plus à partager avec d'autres la gloire de sa chute; il avait enfin devant lui son ennemi comme il l'avait désiré. Peut-être aussi les circonstances étaient-elles devenues ce qu'il les fallait à son insatiable rêve de vengeance. Nulle espérance n'avait survécu aux désastres de la bataille de Muret : le roi d'Aragon mort, le comte de Toulouse disparu, les comtes de Foix soumis, et la capitale de la Provence abattant elle-même ses murailles pour laisser entrer «on vainqueur à l'aise. Jamais l'ambition de Simon n'avait pu rêver autant qu'il avait acquis ; enfin il était puissant, heureux, assis sur ce trône de comte de Toulouse, moins élevé peut-être que celui du roi de France, mais plus largement posé sur sa base. Ce fut alors que Laurent, lorsque Munlfort sortit du concile qui lui remit la suzeraineté
de la Provence, lorsqu'une députation de bourgeois de Toulouse fut venue lui porter, à genoux, les clefs de la ville savante, et lorsque toutes les cités vassales de cette grande cité eurent suivi leur souveraine dans son esclavage, ce fut alors que Laurent s'écria :
— C'est à moi maintenant qu'il appartient !
Cependant, toujours aveuglé par cet orgueil de suffire seul à ses propres projets, il dédaigna le peu de cœurs infatigables qui sous les pieds du vainqueur cherchent encore la place où. ils peuvent le frapper : Laurent fit dépendre d'un mot le succès d'une entreprise qui intéressait tant de millions d'hommes. Ce fut une faute peut-êl Lt-êlre aussi était-ce le seul moyen d'arriver à son but. Le vrai tort de Laurent ne consista point à mal calculer les événements : il se réduisit à ne pas tenir compte des passions qui vivaient autour de lui. Il en est de cela comme d'un grand problème de mécanique qui parait résolu dans toutes ses parties et auquel on applique une grande force d'action et qui, au moment de la mise en œuvre, périt par la résistance d'un petit rouage dont on a dédaigné d'apprécier la force. En effet, Laurent avait tout prévu, tout calculé : les moindres détads étaient admirablement arrangés; un seul fut oublié, un seul, et toute la puissance de cette grande machination se brisa à ce petit obstacle.
Le lendemain de la tenue du concile de Montpellier, on proclama à son de trompe par toute la ville, et, pendant les jours suivants, dans toutes celles qui étaient dans un rayon de vingt lieues, que, par Laurent de Turin, il serait tenu au château de Saverdun une cour plénière avec lices et carrousel, une cour d'amour en langue française et en langue provençale, et que, pendant les trois jours que durerait cette i ! , tous chevaliers et dames qui s'y présenteraient seraient magnifiquement logés, et nourris au château de Saverdun par ledit chevalier Laurent de Turin.
Nous n'avons pas à expliquer ni à rejeter sur la barbarie des temps le prodigieux accueil qui fut fait à cette nouvelle après tant de malheurs subis. Les exemples récents nous ont appris comment on s'enivre dans le foyer dévasté de ses pères, comment on chante près de leur tombe, comment on danse les pieds dans le sangj Les bals furieux et les orgies
dévergondées qui ont suivi la Terreur sont au moins un exemple, s'ils ne sont pas une explication.
Il arriva donc que de tous les côtés de la Provence on se dirigea vers le château de Saverdun, où le plaisir allait se relever après s'être si longtemps caché sous les ruines. Franl Provençaux s'y rendirent également, et les uns et les autres surent trouver dans leur fortune épuisée, dans leurs populations à moitié éteintes, telle ressource pour le luxe d'une fête qu'ils n'avaient pu en arracher pour la nécessité d'une guerre. Aussi, dans les temps de paix et de prospérité, jamais réunion ne fut plus hrillante, jamais concours plus nombreux, jamais hospitalité plus magnifique. Le château de Saverdun était ouvert à tout venant, et, par une prévoyance infatigable, il ne manquait à personne ni logement convenable ni splendides festins. Le but de cette fête hautement annoncé était un hommage à la fortune de Moutfort, et Laurent, le plus dévoué de ses chevaliers, voulait être le premier de tous à célébrer sou suzerain de la manière la plus éclatante.
Dire des fêtes pour ne parler que de leurs détails et de leur extérieur doré, c'est une matière si magnifiquement exploitée que nous ne nous hasarderons pas â les décrire ap.és tant de belles descriptions. Quoique les jeux du château de Kenihvorth soient de trois siècles postérieurs à l'époque qui nous occupe, nous retomberions dans une sorte d'imitation où l'original nous écraserait trop, malgré les traits particuliers que nous pourrions y glisser, pour que nous osions tenter cette lutte. Ce ne seraient pas les mêmes noms ni le même genre de personnages; mais le tumulte d'une foule innombrable recevant l'hospitalité dans un vaste et gothique château ne saurait être mieux représenté. Figurez-vous des bateleurs et des jongleurs à la place des comédiens; des châtelains indépendants dans leur vassalité aulieu des courtisans d'Elisabeth. A la place de celte domesticité litrée qui suivait les grands du seizième siècle, représentez-vous pour les uns les écuyers, les hommes d'armes et leurs chefs, pour d'autres les esclaves venus de la croisade, et ce sera, aux vêlements près, avec quelques différences de noms, le même aspect tumultueux et bourdonnant dans cet immense enceinte de bâtiments et de vastes cours: à l'extérieur. la
même curiosité de la classe pauvre, toujours avide de voir les plaisirs dont elle paie les frais, et toujours repoussée avec une égale brutalité : ce seront les même? injures aux portes, le même fracas dans les arrivées, où chacun cherche à paraître le plus splendide ; ce seront encore les serviteurs qui se croisent, les écuyers qui se vantent de leurs maîtres, la même prodigalité de vins et de festins, les troupeaux immolés tout entiers pour cette vaste consommation, les provisions de toute une contrée, de tout un pays et de tout un mois, enlevées pour parer une table et gorger quelques convives pendant quelques jours.
Une autre crainte bien sincère nous interdira aussi de représenter le carrousel et la passe d'armes qui eut lieu dans le préau du château. Que faire après le poëme i'Jvanohe qui ne soit un reflet éteint de cette belle représentation où luttent Richard Cœur-de-Lion, Ivanohe et le templier Guilbert de Bois-Briant? D'ailleurs, ce que le lecteur accepte volontiers au commencement d'un livre, ces développements de costumes, de décorations, d'habitudes étranges, lui paraîtrait peut-être fastidieux à l'instant où nous sommes de ce récit. Nous négligerons doue ce qui ne tient pas, pour ainsi dire, aux entrailles de la passion que nous avons voulu peindre,-et nous arriverons vile aux deux derniers jours, qui furent à la fois la conclusion de la fête et celle de cette histoire.
Lorsque les luttes de la force et de l'adresse physiques furent terminées, le jour se leva pour les combats d'esprit et de savoir. De même que toutes les couronnes du carrousel et du tournoi avaient été déposées aux pieds de Bérangère pour être remises par elle aux vainqueurs, de même elle fut proclamée reine de la cour d'amour. Si Bérangère eut été une femme d'un esprit facile à s'enivrer, on eût pu e ; [uer, par le charme des applaudissements qui l'entouj. .:,, celle sorte d'aisance assurée, bautaine ctbienveili la fo ;. avec I;; nielle elle acceptait le non) de reine. Elle ;: dl p iui ainsi dire son rôle avec une bonne foi et an sérieux qui eut été nue grâce charmante dans un cœur où l'on eût pu supposer l'ivresse d'une joie d'enfant. Mais, en la voyant telle qu'elle se montrait depuis quelques jours, ordonnant comme mailresse aux lieux où
elle habitait et disposant de tout, des heures des banquets et des réunions, du rang que chacun y devait tenir, du choix des habitations, de l'ordonnance des journées, avec cette liberté d'esprit et de commandement qui ne semble appartenir qu'au vrai droit de commander, la plupart attribuaient à sa vanité ridicule la facilité avec laquelle elle semblait tenir en souveraine une place où, à vrai dire, elle n'était que par la galanterie du sire Laurent.
Si ceux qui expliquaient ainsi cette manière d'être de Bérangère avaient mieux connu cette femme, ce n est point cette solution qu'ils eussent donnée à ce qu'elle faisait. Elle convenait assurément à une vanité médiocre; mais à l'orgueil de Bërangère, il fallait de plus fortes raisons que l'événement d'une fête ou le plaisir de jouer un rôle, pour s'y montrer si souverainement à l'aise; il fallait qu'elle s'y crût des droits sincères et avoués, sinon par tous, du moins par elle-même. Ainsi c'était avec conscience qu'elle disposait de la richesse de Laurent, de son hospitalité, comme si elles lui eussent appartenu, et ce titre de reine ne lui semblait facile que parce qu'elle avait la foi que bientôt il lui serait sérieusement et solennellement donné.
Alix ne se montrait point jalouse de toutes ces préférences ; elle ne comprenait pas la vie comme sa fille. Plus belle jadis, plus aimée encore que Bérangère, douleur ou joie, elle avait porté tous ses sentiments le front baissé. Ses triomphes ne lui auraient plu que pour plaire à un autre, et celui-là avait une âme comme la sienne, une âme qui cherchait le mystère et qui pensait que le ciel ne jette point à l'homme assez de bonheur pour qu'il ne le serre pas avec soin dans le plus secret de son existence. Montfort recevait en roi ces fêtes, qu'il croyait si bien pour lui qu'il les laissait accepter par sa fille. H y avait en lui quelque chose de cet orgueil d'un maître à qui on n'ose offrir un présent, qui souffre qu'on le fasse à son enfant pour ne pas désobliger son serviteur.
On était à la veille de Noël ; un froid sec et clair avait jusqu'à ce moment favorisé les jeux qui devaient se passer en plein air. Le soir, on s'était quitté dans la vaste salle d'armes, qui tenait tout le rez-de-chaussée des bâtiments qui servaient de lien aux deux principales tours. Le lende-
main, et sans que le travail des ouvriers eût troublé le sommeil de ceux qui occupaient le château, cette salle se trouva disposée en un vaste amphithéâtre qui tenait trois côtés de la salle, en laissant tout autour un espace pour circuler; le . fond en était occupé par des gradins au plus liant desquels se trouvait un trône pour Bérangère et des sièges pour les dames qui devaient juger le mérite des concurrents sons son autorité. Des tentures d'une richesse inaccoutumée couvraient les murs et les gradins1; un immense brasier, allumé au milieu de J'espace libre où devaient se présenter les jongleurs, donnait une chaleur suffisante et chargeait l'air de la vapeur des parfums que les esclaves y jetaient sans cesse. Les maux de nerfs n'étaient point encore inventés à celte époque, et des femmes qui la plupart du temps voyageaient à cheval, à travers les misérables chemins qui coupaient alors la Provence, étaient habituées à d'assez rudes fatigues pour ne pas s'évanouir pour un peu d'air lourd qu'il leur fallait respirer : l'immensité des salles rendait aussi à cette époque cet inconvénient peu sensible. C'est d'ailleurs encore une habitude de ces climats, où la chaleur protège pendant si longtemps ses habitants, de ne pas mettre de cheminée dans les pièces où on se réunit le plus souvent, et quoique je sois ce qu'on appelle un jeune homme, je me rappelle encore le temps où, à la table de ma mère, où s'asseyait une nombreuse famille, nous dînions avec un va>le brasier au-dessous de cette table pour réchauffer les convives, et je n'ai pas souvenir que personne en fût incommodé.
Lorsque le jour fut à peu près arrivé à sa moitié, toute la population de l'immense château descendit des appartements qu'elle occupait et vint se ranger sur les gradins de l'amphithéâtre. Les épaisses fourrures brillaient de toutes parts sur les draps brocartés d'or et d'argent. Comme aujourd'hui, les moins distingués arrivèrent les premiers et un peu en tumulte pour obtenir la meilleure place parmi les gradins les plus élevés. Ceux qui devaient occupe! les gradins d'en bas, et dont les places étaient marquées, entrèrent plus tard et avec assez de lenteur pour se faire regarder pendant qu'ils gagnaient les places. Celle qui devait ; résider à la l'été se ht attendre, comme il arrive toujours.
On a beau se débattre pour trouver à des époques éloignées des manières différentes de celles de nos époques contemporaines, il y a certaines choses qui, dans tous les temps, se passent de môme, et non-seulement dans les passions profondes qui dominent l'homme sous quelque régime qu'il vive, mais dans certaines habitudes de la vie usuelle. Après tout, l'homme est un animal dont l'organisation primitive lui impose certaines règles de sociabilité dont les premiers linéaments se retrouvent à tous les âges de sa civilisation. Si vous enleviez de VArs amatoria d'Ovide les noms propres des habitudes, c'est-à-dire au serviteur le nom d'esclave, au spectacle celui de cirque, et quelques autres, vous croiriez que c'est un livre fait d'hier pour l'instruction des séducteurs de la finance et du Pont-aux-Choux.
Cependant Bérangère, accompagnée de sa mère, de la dame de Penaultier, des comtesses de Karbonne et de Conserans, de quelques autres de moindre rang, arriva au milieu de la salle et prit place sur son trône. Déjà les jongleurs et les trouvères qui voulaient prendre part aux concours étaient dans la lice qui était au pied de cet amphithéâtre. Ils étaient nombreux et appartenaient la plupart à la Provence. Parmi ceux-là se faisait remarquer Pierre Raymond le Preux (le Vaillant), qui avait écrit un livre contre les hérétiques : c'était un brave soldat aussi, qui avait porté en Syrie la guerre contre les infidèles. 11 faisait honneur de ses lensons à Jausserande del Puech, noble et belle dame de Toulouse, qui de la place où elle était assise l'encourageait du regard. A côté de lui était appuyé sur un page d'une figure hideuse, espèce de nain qui portait un livre recouvert d'huis de cèdre, Hugues Brunencs, riche alors des bienfaits du roi d'Aragon, et qui plus tard se lit religieux par désespoir de n'avoir pu obtenir les faveurs de Madomna Galienne, lière bourgeoise d'Aurillac, qui se vantait de descendre de l'illustre médecin Claudius Galianus, autrement dit Galien. Pies de celui-ci, Pierre d'Auvergne, déjà vieux, et Guiraud de Borneil, qui lui enleva le titre de plus docte troubadour de la langue d'oc, qu'il avait porté jusque là. Accoudé sur sa large épée, le front et l'air sûr de lui-même dans toutes les passes où peut se trouver un homme, se tenait Pons de Capducil, bon chevalier d'armes, galant, beau parleur, et sa-
chant également bien trouver, violonner, chanter et, comme il le disait lui-même, encore mieux prouver. C'était une sorte d'Hercule qui chantait vaniteusement ses dames. Un jour qu'on ic blâmait de cet orgueil, il répondit naïvement : « Faut à mon épée deux ennemis, à mon estomac deux dîners, à mon amour deux belles. » Celles qui se partageaient alors ses hommages étaient Adélaïde de Mcrcœur et Marie de Ventadour. Nous citerons encore Guillaume de Saint-Dizier, fort amoureux et fort aimé de la vicomtesse de Polignac, à laquelle il adressait ses chansons en s'y appelant du nom de Bertrand. D'autres, de moindre renom, Déranger de Palazol, Guillaume de Rainols, Pierre de Bargcac et beaucoup qu'il serait inutile de nommer, composaient celle brillante réunion.
Bientôt chacun prit la place qui lui appartenait de droit ou qu'il avait pu conquérir; au-dessous de Bérangère était assis Laurent dans un splendide vêtement de soie, objet de curiosité pour tous les invités; derrière elle Ripert, qui s'apprêtait à exécuter ses moindres ordres. Dans un banc peu élevé et dans un coin relire de la salle, Bouchard de Montmorency, et sur un siège à part, qu'il occupait ai; tant en qualité d'évêque que île jongleur honoraire, Foulques, qui paraissait semblable à ce vieux lutteur que Page a fait asseoir à la place de juge et qui sur. ses poiDgs et ; lit ses membres à chaque coup bien adressé qu'il voit porter sous ses yeux. Les prix étaient posés sur des coussins devant Bérangère : le premier et le plus beau était une couro me d'or garnie de pierreries; le second, un pc ignard niagnifi ,r. meut travaillé; le dernier, une lyre d'argent. Enfin le tumulte de l'entrée, des remarques, dos admirations, des médisances, 'étant un peu calme, BéraDgère se leva, et annonçant que la lice était ouverte, elle dit que la question à traiter était celle-ci :
Quel est le vrai amour?
Cette question parut merveilleusement choisie, et tout aussitôt chacun prit un air réfléchi pour se l'aire des idées et se préparer au combat.
Cependant une autre cérémonie devait précéder la lutte: il fallait que l'intervention d'un prèlre appelât la bénédio i • i céleste sur les combattants, pour soutenir ceux dont la
foi était sincère contre le talent de ceux qui ne réussiraient que parce qu'ils avaient plus d'esprit que les autres. Ce n'était pas une invocation sans quelque sainteté que celle qui, même dans ces jeux d'esprit et de galanterie, implorait le ciel pour le vrai amour, qui dans ce cas étaif ce qu'en une autre lutte on eût appelé la bonne cause. Foulques était l'homme qui était appelé ce jour-là à donner cette bénédiction. Comme nous l'avons dit, tout le cœur du jongleur battait sous la croix de l'évêque. Il se leva, et, après une courte prière, il appela la bénédiction du ciel sur les âmes sincères; puis, s'adressant au troupeau poétique qui s'était incliné devant lui, il ajouta d'un ton où l'on voyait rire l'esprit à travers la componction de la tenue et de la voix :
AI prou prégat lé Sant-Esprit De bous baila carga d'esprit; Mai aïssiez bertat fé al cor, S'abant lé veni Creator, L'esprit né bous es pas bengut.
Gaitats lé prix comme perdut (1).
Cette allocution dite d'un ton presque railleur, les mains jointes et les yeux baissés, fut applaudie avec enthousiasme; le petit ridicule qu'un évêque jetait sur le Saint-Esprit parut tout à fait de bon goût et fit briller un éclair de poésie sur le front mitre de Foulques; il se rassit au milieu des sourires des plus belles dames, des applaudissements des chevaliers et des cris d'admiration des poètes, qui trouvèrent occasion de louer quelqu'un sans danger, et qui l'exploitèrent au profit de leur réputation d'impartialité. Toujours autrefois comme aujourd'hui.
Ce petit incident passé, les noms des concurrents furent livrés au sort, et la lutte commença. Longtemps, et, comme il arrive le plus souvent, tout ce qui fut dit sur la question
(1) J'ai assez prié le Saint-Esprit De vous donner beaucoup d'esprit; Mais eussiez-vous une foi sincère dans le cœur,
Si avant le Déni Creator ■>
L'esprit ne vous est pas venu, Considérez le prix comme perdu.
proposée ne fut qu'une apologie à côté de l'amour que chacun ressentait pour sa dame; les premières furent écoutées avec quelque faveur; mais Bérangère, dont Le nom n'arrivait a la conclusion d'aucun de ces tensons ou syrventes, commença à froncer le sourcil et à causer à voix basse avec les personnes qui l'entouraient; bientôt les vers de tous les concurrents continuant sur ce ton, le dépit se montra visiblement dans la tenue de Bérangère, dans l'impatience qu'elle montrait en écoutant, dans le remercîmenl sec et bref dont elle répondait à chaque concurrent qui avait fini, dans l'appel lent et à moitié baillé qu'elle faisait au nouveau; enfin, poussée à bout par la majuscule impertinente de Pont de Capducil, elle s'écria lorsqu'il eut achevé :
— Ah! messires trouvères de la langue provençale, vous êtes plus braves en poésie qu'en bataille, et vous ne désertez point votre patrie.
Puis elle continua, après avoir jeté autour d'elle un regard dédaigneux :
— Et votre victoire sera facile, assurément, car nul des chevaliers de la langue française, qui ont soumis la Pror vence par leur épéc, ne tente de la vaincre par la parole et les rimes.
— Si la reine de cette cour, dit Bouchard en savançanl, veut m'admettre à l'houneur de soutenir la gloire de notre patrie, je le tenterai seul contre de si puissants adversaires.
Bérangère salua gracieusement Bouchard, mais comme elle prévit que sans doute ce ne serait pas encore de ce chevalier qu'elle obtiendrait ce qu'elle attendait, elle ne put s'empêcher de saupoudrer d'une cruelle ironie la réponse qu'elle lui lit :
— Soyez le bienvenu, lui dit-elle, sire Bouchard, soyez le bienvenu à combattre seul coutre tous ces illustres trouvères; nous sommes habitués, de voire part, à des actions que vous seul êtes capable de faire.
Et, en parlant ainsi, son œil relevé sons sa paupière baissée lança à travers les cils qui la bordaient un regard qui alla s'attacher au front d'Alix; la comtesse s'en troubla presque, et l'attention déjà fatiguée de l'assemblée s'éveilla tout aussitôt. Un ne savait prévoir comment Bouchard ose-
rait chanter celle que tout le monde lui donnait pour maîtresse en présence de son époux. Les hommes s'intéressèrent à lui en supposant que peut-être il faudrait que l'épée soutînt les chants qu'il allait commencer-, les femmes, que la vanité de Bérangère blessait à tout propos , s'intéressèrent au chevalier qui , sans doute, allait venger celle que cette orgueilleuse insultait plus particulièrement-, quant à Montfort, il jeta un regard si hautain sur l'assemblée qu'il prévint les regards qui eussent tenté de chercher son embarras sur son front.
Bouchard s'avança, prit une harpe qui avait été déposée devant Bérangère, et chanta les vers suivants en suspendant chaque strophe par des accords.
Non, l'amour vrai n'est pas l'amour bavard qui chante
Son bonheur et ses fers, Met au front dévoilé de celle qui l'enchante
Sa couronna de v< rs;
Celui qui dit : Voyez, elle est belle et je l'aime;
Aucune dans ces lieux N'a sa voix enivrante et sa grâce suprême,
Aucune ses beaux yeux;
Nulle n'a son esprit qui sait remplir les heures
De ses doux entretiens; Aucune n'est plus riche en royales demeures;
Nulle n'a plus de biens;
Nulle n'a sou grand nom auquel un roi de France
Eût voulu s'allier; Et moi, jongleur chéiil' et d'obscure naissance, Je suis son chevalier.
Cet amour n'est qu'orgueil, dont la vaine fanfare
Prend le inonde à témoin; C'est un feu sur le cœur allumé comme un phare,
Pour être vu de loin.
C'est un miroir brillant où l'on se voit soi-même;
Un vin pour s'enivrer; Un trône où l'on se hausse, un jardin ou l'on sème
Des llcurs pour s'en parer.
L'amour vrai, c'est celui qui brûle et qui fond l'âme
D'un feu silencieux, Comme l'or au creuset fond et brûle sans flamme
Qui resplendisse aux yeux.
L'amour vrai, c'est la fleur qui se ferme et se voile
Sous un ciel lumineux, Et qui s'ouvre quand vient la clarté d'une étoile,
Qui ne suffit qu'à deux.
L'amour vrai, c'est celui dont la joie ou la peine
Se taisent à la fois; Ou qui parle si bas qu'on brûle à son haleine
Sans entendre sa voix.
C'est celui que l'on croit, celui qui se fait croire
Sans serment enflammé ; Qui n'a qu'un avenir et ne veut d'autre gloire
Qu'aimer et qu'être aimé.
Et quant à ce prix d'or, oh ! moi/ je l'abandonne
A ceux qui le voudront, Car son regard ce soir me promet pour couronne
Un baiser sur mon front.
Dès le début de son chant, un murmure doux et flatteur avait accueilli les premières strophes de Bouchard. Ce n'avait été, pour ainsi dire, que comme opinion littéraire qu'on l'avait d'abord accueilli; en effet, lui seul s'adressait à la question généralisée ; puis, lorsqu'il développa cette pensée : que la vanité seule inspirait les chants qui se couronnaient d'un nom, toutes les femmes qui u'avaientpas été nommées et qui étaient dix pour une de celles dont on avait célébré la beauté ; les femmes, profitant de l'instant où les accords seuls de la harpe ouvraient issue à leurs éloges, déclarèrent entre elles que rien n'était plus vrai, qu'il ne fallait pas être bien Hère d'un amour si éclatant, et qu'il était imprudent d'y prendre foi. Tout cela ôtait à leurs rivales un peu de l'éclat où elles se pavanaient. Mais lorsque Bouchard définit L'amour vrai comme il l'entendait, ce fut un unanime concert d'hommes et de femmes ; un concert des hommes qui n'avaient rien dit, des femmes dont on n'avait point parlé. Les premiers se disant, par leur admiration pour Bouchard :
— Voilà comme j'aime!
Les femmes disant de leur côté :
— Voilà comme je suis aimée.
A la dernière strophe, que Bouchard prononça d'une voix, émue et en baissant les yeux, les applaudissements éclatèrent de toutes parts, et les cris de l'auditoire demandèrent le prix pour Bouchard de Montmorency. Mais ce triomphe n'eut pas d'écho sur les gradins où siégeaient les juges. Bérangère devint pâle de colère, et voulant d'un coup arrêter cet élan et en exciter un autre, elle dit à voix haute et avec son impertinence ordinaire :
— Sire Bouchard, il n'y a qu'un prix pour chacun des trouvères qui seront le plus remarqués en cette circonstance; et coin me il parait que vous êtes assuré du seul que vous ambitionnez, nous distribuerons les autres... si nul ne se présente pour obtenir une couronne, qu'il est au moins imprudent de promettre, quand on ne tente pas môme de la gagner.
Ces derniers mots furent si directement adressés à Laurent, qu'ils troublèrent celui-ci dans la sincérité des éloges qu'il adressait à Bouchard. Il regarda Bérangère, et à la sombre expression de son front, il vit ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait. Malgré l'aveu qu'il tenait de cette femme, et qui semblait la lui avoir soumise, il savait qu'avec un caractère pareil au sien un dépit de vanité pouvait la lui arracher. Il se leva, et, prenant la harpe, il demanda le silence du geste, car depuis les paroles de Bérangère, un murmure sourd et mécontent tenait toute l'assemblée. Mais, au moment où il allait parler, Ilipert passa vivement de la place où il était derrière le fauteuil de Bérangère et lui dit avec une résolution où perçait cependant une émotion qui ne pouvait être celle de la crainte, tant elle était accentuée:
— Un moment, sire Laurent, je veux rendre votre triomphe plus beau; et certes, il sera magnifique, ajouta-t-il avec exaltation, si l'amour que vous voulez chanter est plus beau, plus pur, plus vrai que celui que je vais vous conter.
Laurent demeura interdit; mais Bérangère, qui crut voir dans L'exaltation de Ilipert et dans le trouble de Laurent une chance d'éclaircir le soupçon qui lui rongeait le cœur, lui dit avec vivacité :
— Chante, chante, mon jeune et bel esclave; chante, car c'est vraiment, ou du moins je le crois ainsi, c'est vraiment dans les cœurs jeunes et faibles qu'est l'amour vrai. *
Laurent reprit sa place ; un soucieux nuage obscurcit son front jusque là radieux et superbe; puis il regarda fixement le pauvre Ripert comme si ses .'regards lui lançaient une flèche qui dût clouer les paroles à sa gorge ; mais Ripert supporta ce regard avec une intrépidité singulière; et presque sans attendre le silence que les poètes laissent arriver d'ordinaire avec une rare complaisance, il tira quelques accords fermes et rapides de la harpe et commença avec impétuosité !
Maîtres jongleurs qui parlez en ce lieu, A vous ouïr tout amour n'est qu'un jeu : C'est que chantez l'amour qu'avez en l'âme, Et l'amour vrai, c'est l'amour d'une femme.
Pour le prouver ici sans discourir, J'en veux narrer un que j'ai vu souffrir. Un seul suffit, je n'en ai besoin d'autres, Un seul suffit pour effacer les vôtres.
C'était bien loin; c'était un chevalier, Dans un château retenu prisonnier.
Sur son vaisseau tout chargé d'espérance, Riche et joyeux, il regagnait la France.
L'orage vient, et, comme un faible oiseau Sous un vautour, se déhat le vaisseau Qu'un vent mordant déplume voile à voile Et jette au bord sous un ciel sans étoile.
C'était un roi qui régnait sur ce bord; Après l'orage, il accueille d'abord Le chevalier, que sa traîtrise attire; Puis il le prend avec son beau navire.
Ainsi souvent ce roi par trahison Emplit son ooffire et non point sa prison; Vingt sont entrés, et pourtant à sa grille D'aucun captif l'œil désolé ne brille. .•-
C'était aussi la fille de ce roi Qui, dès le soir, le cœur battant d'effroi, Vit le captif aller vers cette porte Dévorant tout sans que jamais rien sorte.
Souvent Hélène avait pleuré le sort Des malheureux envoyés à la mort.
Mais de son père elle avait craint la rage; Pour le dernier sa pitié prit courage.
C'est qu'en passant, tout chargé de liens, Il arrêta ses regards sur les siens, Et qu'elle crut y voir poindre une flamme Comme une aurore à l'horizon de l'âme.
11 fait si beau voir lever le soleil!
Qu'au doux rayon de ce matin vermeil, A toute joie elle se crut ravie S'il s'éteignait sans éclairer sa vie.
En quatre pas il fut près de la tour. Voir, plaindre, aimer et vouer son amour; En quatre pas elle était son esclave; Puis à son père elle court lière et brave.
11 était seul ramassant son trésor, Ivre d'argent, joyeux et riant d'or.
Elle l'aborde, et, lui mentant sans honte, Au roi son père Hélène fait un conte.
Elle lui dit : — Vous n'avez qu'un denier Du gros trésor de votre prisonnier, Car il a dit qu'un rocher du rivage En tient caché mille fois davantage.
— Te l'a-t-il dit? lui repartit le roi.
— Il le disait en passant près de moi.
— Ma fille, il faut l'interroger sur l'heure.
— Faut tout avoir, mon père, avant qu'il meuffc
Le roi court donc et dit : « Sire... » A quoi sert Le nom de sire?... appelons-le Gohert.
Dieu! malgré moi ce nom me vient à l'Ame; Dieu! sauvez-moi, c'est le nom d'un infâme!...
Manfride essuya quelques pleurs et continua après un promet soupir :
— Sire Gobert, dit le roi, si tu veux Sauver tes jours, à l'instant tu le peux. Dis-moi l'endroit où ta prudente adresse A sous le sable enfoui ta richesse.
— Soit, dit Gobert, j'ai ce conseil encor A te donner : c'est que le seul trésor
A confier au sible de ton havre,
Pour ton salut, traître, c'est mon cadavre,
il disait vrai, car son trésor caché
Etait un cœur qu'amour avait touché;
Et cœur qui ment dès l'abord peut sans doute
Dans l'avenir tout briser sur sa route.
Le roi voulut le livrer aux bourreaux.
Hélène dit : — Il faut, sous ces barreaux, Laisser au temps à briser son audace; En moins d'un mois son àme en sera lasse.
Le lendemain, Gobert était vivant, Le jour d'après, encor le jour suivant; Et, chaque jour, habile à le défendre, Hélène dit : — Mon père, il faut attendre.
Ainsi deux ans, peut-on le concevoir?
De jour en jour et d'espoir en espoir, Elle enchaîna son père à ce mensonge Qui l'attirait, puis fuyait comme uu songe.
Mais vint enfin un péril plus pressant. Sur son navire un chevalier puissant Vint demander Hélène en mariage; Elle était belle et l'on la croyait sage.
Gobert est mort, dit-elle, si je pars.
Lors elle va gager de tontes parts Des gens vendus à tout projet coupable. De quel projet l'amour n'est-il capable?
Puis à son père elle dit : — L'étranger Qui me demande aime à vous outrager,
Et sous son faste il cache ses alarmes,
Car il ne vient que sàvi d'hommes d'armes.
Si vous voulez, à certain rendez-vous, Ce soir je veux attirer cet époux.
Près de la tour je feindrai d'èlre lasse, Et de Gobert je lui donne la place.
Pour celui-ci, je veux l'interroger Seule ce soir, et, sans plus ménager, ' S'il ne dit rien, j>î ferai qu'il périsse. Que ne fait-on pas croire à l'avarice!
Le roi baisa sa fille et la bénit,
Lui livra tout; puis le soir réunit
Les deux amants, qui préparent leur fuite.
Les malheureux s'entendent tout de suite.
Le lendemain, Gobert, passé pour mort, Vint se cacher en armes sur le bord Avec les gens gagés par la princesse, Prêts à tout faire, à toute heure et sans cesse.
Le lendemain, le riche fiancé Près d elle allait, et d'un air empressé, Il lui disait mille mots d'amour tendra, Qu'avec bonheur elle semblait entendre.
Puis se troublant, elle lui répondit :
— Vos gens sont la trop près de ce qu'on dit; J'ai, sous leurs yeux, le rouge à la figure; Venez ici, d;ins cette tour obscure.
Ils entrent donc. Sitôt le roi survient Avec ses gens, le chevalier retient, Qui vainement s'étonne et qui dispute.
Hélène alors s'échappe dans la lutte.
Vers son Gobert elle arriva bientôt; Sur une barque ils montent aussitôt Avec leurs gens qui, penchés sur la rame, De leurs poignards cachent encor la lame.
Du fiancé le navire qui dort
Etait tranquille à deux milles du port.
Gobert bientôt l'aborde plein de rage, Verse le sang et sème le carnage.
Tout fut vaincu. La voile ouverte au vent Se gonlle alors, et Gobert triomphant Dit à genoux : — Je serais un infâme Si devant Dieu ne te prenais pour femme.
Il le disait, mais Dieu seul sait qui ment. Mais n'est-ce pas amour, ce dëvoùment, Ce long combat, cette éternelle ruse Contre un vieux père et qui deux ans l'abuse?
Oui, c'est amour, ce courage si long, Amour aussi ce courage si prompt Qui dans la mort jette une autre victime. Oh ! n'est-ce pas, c'est amour que ce crime?
Mais ce n'est rien, non, n'en que se donner Comme elle fit, rien que d'abandonner Père, patrie, honneur, gloire, innocence. Oh! l'amour vrai donne plus de puissance!
11 sait souffrir d'autres maux, croyez-moi, Qu'exil lointain, déshonneur, honte, effroi, Des maux si grands qu'on ne saurait les croire. Or, écoutez la tin de cette histoire.
Lorsque Gobert aborda son pays, Il retrouva tous ses biens envahis, Château détruit, malheur de toute sorte,' Père en lambeaux, sœur outragée et morte.
Ecoutez bien. Alors il vit aussi Femme qu'aucun ne toucha jusqu'ici.
Qui choisit-il?... son père ou cette femme?... Dieu seul connaît le secret de son âme.
Mais ce qu'il fit, écoutez, le voici :
— Or, ton amour t'a mise à ma merci, Dit-il ; Hélène, obéis a cette heure.
— Soit, mon Gobert, pourvu qu'il me demeure
Ton nom à moi promis devant témoins.
— Mon nom n'est plus. — Soit; ton amour, au moins.
N'ai plus d'amour. — Soit; au moins ta présence.
— Hélène, il faut supporter mon absence.
— C'est me tuer! Mon Gobert, dis \ ourquoi.
— Je ne veux pas de femme près de moi.
— Comme un ami je suis prête à te suivre.
— N'ai plus d'ami pour qui je veuille vivre.
— Dis : C'est mon page avec moi revenu.
— Un page est noble et porte un nom connu.
— Fais-moi soldat. — La femme n'est point brave.
— Ton serviteur. — N'en veux pas. — Ton esclave...
Il accepta. Jamais depuis ce jour,
11 n'a tendu la main à son amour.
Toujours son front, qu'il soit joyeux ou sombre,
Froid devant elle, a passé comme un ombre.
Ce n'était rien : alors il était seul En sa pensée ainsi qu'en un linceul.
Elle se tut. Lors le cruel étale Sa vie heureuse aux pieds d'une rivale.
Ce n'était rien : Hélène, dans un coin, Se mourait seule et pleurait sans témoin. Elle se tut. Sur de son esclavage, A sa rivale il la donne pour gage.
Ce n'était rien : elle espérait toujours
Et dans son cœur doutait de leurs amours.
Elle se tut. A son oreille même
Enfin tous deux ont dit : « A toi... Je t'aime... »
Oh! c'est affreux! Se taira-t-elle encor? Ce nom qu'un autre eût dit pour un peu d'or, Qui le tuerait sans retour et sur l'heure, Le dira-t-elle avant qu'elle ne meure?
Moi, je vous dis : Hélène se taira;
Et puis enlin quand Hélène mourra,
On écrira sur sa couche dernière :
« C'est amour vrai qui dort sous cette pierre. »
Cette ballade, commencée avec force et éclat, et quelque temps soutenue pur une sortie délire qui pouvait passer aux yeux de quelques-uns pour de l'exaltation poétique, de-
vint plus calme au récit touchant des soins (THélène pour sauver son prisonnier. Il semblait rfîie le pauvre esclave se complût à les rappeler, soit pour remuer des souvenirs au rœur d'un autre, soit pour baigner son âme brisée dans ces douces mémoires du passé. Enfin, lorsqu'elle arriva à la peinture de lu résignation et des sacrifices de cet amour, sa voix, devenue ferme et brève, se soutint quelque temps avec vigueur; mais, à un mot, au mot je l'aime! elle fléchit tout d'un coup comme une plante brisée, et ce fut à travers les larmes et les sanglots que s'achevèrent les dernières strophes de cette histoire.
Tant que dura ce chant douloureux, ce ne furent ni applaudissements ni cris d'admiration qui l'accompagnèrent : ce fut une attention avide, haletante, inquiète; toute l'assemblée comprenait que c'était un récit vrai, une douleur éprouvée, qui parlait ainsi. L'histoire de celle qui chantait était partout, non-seulement dans les paroles de son récit, mais encore dans l'accent de sa voix.
Mais ce sentiment général, quelque puissant qu'il lut dans cetle assemblée, avait ses cœurs à part, ses âmes propres qui en étaient torturées. Le loug mystère de la vie de Laurent venait de se dérouler tout à coup aux yeux de ceux qui avaient intérêt à la connaître. Montfort interrogeait sa femme du regard; Foulques, Amauri, Bouchard, s'étaient rapprochés et considéraient la mortelle pâleur de Laurent. Bérangère, les yeux fixés sur lui, semblait attendre un regard où elle pût lire son sort. Cette esclave dont elle n'avait l'ait en son" esprit qu'un jouet des désirs de Laurent, un peu plus que son chien Libo, un peu moins que son bouffon Goldery, cette femme était fille de roi, princesse courageuse, dévouée, ardente, belle; elle avait sur le cœur de Laurent tous les droits que Bérangère croyait avoir seule, c'était une rivale à redouter. 11 lui en fallait le sacrifice, ou tout était un jeu de la part de Laurent. Elle le sentit et elle le voulut. Ouant au sire de Turin, c'était une statue ïmmobile, froide. Il eût pu être mort, car on n'entendait même pas le bruit de sa respiration. Un silence glacé tenait la salle. Bérangère regardait Laurent, Laurent ne regardait rien. Elle sentit qu'une fois encore cet homme discutait en lui sa propre vie, à laquelle il avait enchaîné la vie de Béran-
gère; car elle l'aimait, elle l'aimait de vanité, d'ambition, de tout ce qui était puissant en elle. Il était à ses pieds, il pouvait entendre seul ce qu'elle lui disait. 11 fallait qu'elle eût en son cœur un vif besoin de cet amour, puisqu'elle se décida à lui adresser, sinon une prière, du moins une question. Elle se baissa vers lui et dit à voix basse en l'avertissant çn même temps par la pression de son genou, qui s'appuya à lui :
— Qui choisit-il? son père ou cette femme?
Ce vers de la ballade de Ripcrt, répété par Bérangère, retentit à l'oreille de Laurent comme un cri de réveil ; il tressaillit, regarda autour de lui... mais il n'alla pas plus loin, il n'en eut pas la force.
La fille de Montfort, à quelque degré que son àme fût atteinte de douleur ou d'amour, ne pouvait assez se dépouiller de sa nature bautaine jour rester plus longtemps dans son incertitude ; elle se leva, et ce mouvement appela les yeux de Laurent. Elle prit la couronne et la souleva du coussin où elle était placée; elle fit signe à Ripcrt de s'approcher. Bérangère avait mis toute sa force dans son mouvement, eile n'en eut pas pour parler. A ce moment, Laure:U posa sa main sur celle de Bérangère, et d'une voix creuse et sourde, il dit :
— Pas encore.
11 avait compris sa situation comme Bérangère ; c'était encore un sacrifice à faire, il ne le refusa pas. Puis il descendit les degrés, prit une harpe, et L'œil fixe, le teint livide, la voix haletante, debout, roide, impassible comme l'ange qui prédit le mal et lance les malédictions, il arracba à la corde quelques sons terribles et sombres, lents et réguliers comme un glas de mort, et débita d'une voix sans intonation et qui s'échappait par courtes expirations les vers qui suivent :
Celui qui dit aimer et qui donne sa vie Pour la conserver pure et la faire admirer; Celle qui dit aimer, et sur sa foi ravie, l'eut nous faire pleurer,
Ils n'aiment point d'amour, car l'amour vrai dévore Tous les vains sentiment; auxquels l'homme est lié;
Leur amour n'est pas tout, c;ir il leur reste encore La gloire et la pitié.
Celui qui sait aimer, c'est le soldat qui brise Le serment prononcé sur son compagnon mort, Qui sert son meurtrier, et qui, sous sa traîtrise, Ne sent aucun remoid.
Celui qui, lorsqu'il voit son frère qu'on entraîne, Les deux pieds attachés sans pouvoir faire un pas, Vient à l'instant fatal qu'il va briser sa chaîne. Pour lui lier les bras.
Qui, lorsque son pays, seul, h terre et sans glaive, Lui crie : A moi ! secours! sous le pied du vainqueur, Vient, tire son poignard, se baisse et puis l'achève D'un seul coup dans le cœur.
Celui qui dit : Oubli sur la tombe fermée! Je ne dois pleurs ni sang à ceux qui ne sont plus; Je ne les connais pas; larmes, vengeance armée, Sont des soins superflus.
Celui qui dit : Malheur à qui me fait obstacle! Frères, amis, pays, houle et malheur sur vous! Celui qui, sans rougir, met sa honte en spectacle Aux yeux railleurs de tous.
Celui qui dit : Mépris à la main qui me sauve ! Honte et malheur sur elle! Enfin celui qui dit, Les deux bras ('tendus sur une tète chauve: Mon père, sois maudit!
Celui qui fait cela pour l'amour d'une femme, Dont la vie en lui seul peut toute s'enfermer; Celui-là porte seul l'amour vrai dans son âme, Celui-là sait aimer.
A ce dernier vers, Béraogèse sentit que Laurent était à bout de voix et de force, Jamais sou orgueil n'avait espéré un si magnifique triomphe que cet aveu terrible et public de ce qu'élail ce Laurent, si bravo, si superbe, si envié; un murmure indicible régnait dans la salle. Lérangère se leva
radieuse, et, prenant la couronne d'or qui était devant elle, elle s'écria :
— Oui, c'est l'amour vrai, et il n'est prix qui ne soit dû a qui J'exprime si bien, — et qui le sent de même, ajouta-telle tout bas en souriant.
Tout le monde se leva pour voir, il en résulta un bruyant tumulte. Laurent s'approcha et mit un genou à terre.
— Voici la couronne d'or, sire Laurent, la couronne de poésie, dit Bérangère, dont la voix, dont le regard, dont la contenance resplendissaient de joie.
Laurent se baissa pour recevoir cette couronne, et dit à la fille de Monlfort pendant qu'elle se penchait sur lui :
— Ce soir, veux-tu l'échanger contre une couronne royale dans la salle des Trois-Lions?
— Ce soir, oui, dit Etrangère, qu'une ivresse de bonheur et de triomphe emportait; oui, répéta-t-elle en regardant Laurent avec un amour qui semblait assez fort pour braver l'univers. Oui, ù loi ce soir... A toi!...
Ces mots furent échangés vile et bas. En relevant les yeux, Bérangère vit Ripert qui la considérait attentivement et qui s'était approché d'elle. Elle se recula vivement, et dit d'un air de joveuse humeur :
— Il nous reste encore d'autres rrix adonner. Je suppose que l'on me trouvera juste si j'accorde le deuxième ù ce jeune et bel esclave qui raconte si bien l'amour d'une fille sans pudeur, et le troisième à notre cousin Bouchard, qui a si bien l'art de parler en se taisant.
— Je ne veux point d'un deuxième prix, dit Ripert avec colère.
— Esclave, dil Bérangère, vois ce que tu refuses.
— Un poignard! s'écria Ripert. oh! un poignard! donnez, donnez!
Il s'en saisit aus.-ilot. Tous les regards de l'assemblée s arrêtèrent sur l'esclave.
Laurent pensa à l'histoire du serf Gobert, dont Manfride lui avait duurié le nom. Mais le ii gard de Manfride calculait; il se sentit du temps devant lui et marcha en avant.
Il n'est pas sur qu'il n'y eût pas un moment d'attente où l'on espéra que Ripert se servirait de ce poiguard contre lui-môme ou contre quelqu'un. Cela eût Ll^:r conclu le drame
de cette lutte de poésie. IL ne faut pas que notre siècle ait la prétention d'être seul à aimer le drame : aussi l'aimait-on dès lors, mais vrai, actif, plutôt que raconté. Ripert resta immobile à considérer ce poignard. Cela dura trop longtemps, et la moitié de l'intérêt qu'il avait inspiré s'en alla; on trouva même que sou histoire avait été un peu longue, et comme un splendide festin attendait dans une vaste salle, on s'aperçut qu'il était déjà tard, et quelques voix, parmi lesquelles on entendit celle de Mauvoisin, crièrent : — A table !
Laurent vit et entendit tout cela sans qu'il parût y prendre aucun intérêt; il présenta la main à Bérangère et sortit. Toute la foule s'écoula à leur suite, et bientôt il ne resta dans la salle que Ripert et un guerrier tout couvert de fer, qui, le dos appuyé à la muraille, semblait une de ces armures attachées à des mannequins de bois qui servaient de décoration aux salles des cbàteaux de celte époque. C'était le vieux Saissac. Longtemps Ripert et le châtelain demeurèrent seuls sans prendre garde l'un à l'autre. Enfin un mouvement de l'un d'eux ayant éveillé leur mutuelle attention, ils se regardèrent.
Souvent le vieillard avait vu ce jeune esclave venir chez Laurent et l'avait remarqué sans pouvoir s'expliquer pourquoi il lui semblait tout autre chose que ce qu'il paraissait. Souvent Ripert avait considéré avec etl'roi ce muet fantôme de 1er, qui depuis le combat de Gastelnaudary semblait veiller sur Laurent. A ce moment, ils sentirent qu'il y avait quelque chose de commun dans le sentiment qui les avait fait demeurer seuls dans cette salle tout à l'heure si pleine et si animée. Ripert s'approcha du vieux chevalier, et le regarda comme pour arriver jusqu'à son secret sous cette enveloppe de fer. Le chevalier demeura longtemps immobile, puis, tendant la main au jeune esclave, il l'attira avec force jusqu'à lui; de l'autre main, il releva lentement la visière de son casque. Le hideux aspect du mutilé n'épouvanta point Ripert. Ils s'étaient reconnus et compris; Ripert regarda autour de lui et dit au vieillard :
— Venez, il faut que je vous parle.
Ils sortirent ensemble de la salle et entendirent en pass-m1 les cris dejeie et le partage bruyant de deux cents convive?
qui vantaient la magnificence et le rare mérite du sire Laurent de Turin.