EPISODE
Us entrèrent dans une vaste salle qui tenait toute IV indue de cetle chaumière et où se trouvaient rassembles une
douzaine d'homme?, dont quelques-uns avec des cheveux blancs, d'autres d'un âge mûr, deux tout à fait jeunes. Le plus vieux de tous s'approcha de Laurent au moment où il entra, et, l'arrêtant sur la porte, il lui dit: «b — Sire chevalier, nous sommes Provençaux de la foi chrétienne et serfs de la loi gothique. Si vous êtes de ce pays, vous devez connaître nos privilèges, sinon je vais vous les dire : c'est le droit de justice entre nous pour les choses qui ne regardent ni l'évêque ni le châtelain. Nous avons hérit i ce privilège de nos pères, jadis maîtres de ces contrées, aujourd'hui esclaves dans leur conquête. Ce que nous avons hérité aussi d'eux, c'est le respect pour les droits de l'hospitalité, droits que la menace de votre messager n'a pu nous faire méconnaître. Voyez cette salle, elle est assez grande pour que vous et les vôtres y trouviez un abri et pour que nous puissions y accomplir la tâche pour laquelle nous sommes assemblés; prenez-en le côté qui vous convient: si petit que soit celui que vous nous laisserez, la justice y trouvera sa place.
— Serf, dit Laurent, je connais vos droits ou plutôt vos coutumes; quoique je ne sois pas de ces contrées, je sais votre implacable équité et votre sanglante justice, et je n'en troublerai pas le cours. Mais, dis-moi, y aura-t-il quelque spectacle odieux à voir et qui puisse épouvanter?...
— Il n'y aura rien qui puisse épouvanter des hommes, et ce sont des hommes qui vous accompagnent, ce me semble?
— En effet, dit Laurent. Eh bien! je resterai de ce côté.
— Transportez-y le feu, dit le vieillard aux serfs qui étaient dans la cabane; portez-y cette table, ce pain, ce sel et ces provisions. Voilà tout ce que nous pouvons l'offrir. Et maintenant repose en paix autant que te le permettra cotre présence. C'est l'affaire d'une heure : plus de la moitié de la nuit vous restera pour le sommeil.
urent avait choisi le côté de la porte plutôt parce qu'il s'y trouvait que an esprit de méfiance. 11 connaissait
la singulière rigidité de ces serfs conservés purs dans leur race au milieu de ce pays diapré de tant de populations d'origine diverse, et quelle que fût la férocité de' leurs mœurs et l'astuce qu'ils mettaient dans leurs relations avec les autres Provençaux, il n'ignorait pas qu'il n'y avait point
d'exemple qu'aucun d'eux eût jamais violé la foi de l'hospitalité. Lorsque tous les préparatifs qu'avait ordonnés le vieillard furent achevés, celui-ci détacha du mur une longue (jpée qui s'y trouvait suspendue et traça avec la pointe une raie au milieu de la chaumière, et dit à Laurent :
— Nous voici chacun sous notre toit; voici le mur où s'arrêteront nos regards et où mourront nos paroles ; que ce soit pour vous comme pour nous.
— Béni soit Dieu! dit Goldery tout haut, car nos hôtes, avec leurs poils rouges à la tête et au menton, et leurs dents blanches et aiguës comme celles d'un limier, me faisaient tremhler pour la délicate chère que je vais vous préparer.
— Tais-toi, Goldery, dit Laurent, ou le bâton sera la seule tonne chère que tu goûteras ce soir.
— Bon! dit Goldery en plumant paisiblement une perdrix, me prenez- vous pour un descendant des marquis de Gothie, de me proposer un bâton pour souper? Ce n'est bon que pour ces rustres-là. Vous savez bien le proverbe des sires provençaux : <« La chair pour moi l'os pour mes chiens, le bâton pour mes serfs; et tout le monde est gras et content.
— Goldery, dit Laurent, que l'insolence de son écuyer irritait autant parce qu'elle troublait ses pensées que parce qu'elle insultait ses hôtes, Goldery, si tu ajoutes un mut qui offense ces hommes, je t'arracherai la langue.
— Ne voyez-vous pas, répondit celui-ci, qu'il y a un mur de vingt pieds d'épaisseur qui nous sépare d'eux, et qu'ils n'entendent rien de ce que nous disons?
Laurent voulut s'excuser auprès de ses hôtes, et son excuse eût été probablement une correction au bouffon, lorsqu'il vit que les serfs ne semblaient véritablement pas s'occuper de ce qui se passait de son côté et n'avoir rien entendu. Les hommes de la suite de Laurent, qui d'abord avaient abrité leurs chevaux sous une espèce de hangar, rentrèrent peu à peu, et l'un allumant le feu, l'autre aidant Goldery, d'autres s'élendant sur des paquets de sarments, il s'établit bientôt une conversation dont le murmure dispensa Laurent d'entendre toutes les insolences de son bouffon. 'i Ripert s'était assis clans un coin, et, la tête basse, il n'écoutait ni ne regardait rien de ce qui se disait et se passait autour de lui. Laurent considérait malgré lui l'aspect siûgu-
LE COMTE DE TOULOUSE. 22t
lier de la réunion de ses hôtes. Ils s'étaient rangés circulairement autour de la portion de la salle qui leur avait été abandonnée, quelques-uns le dos tourné à cette raie de séparation, comme si véritablement c'eût été un mur qui eut existé à cette place. Au milieu, et isolés comme des coupables devant un tribunal, étaient la jeune fille et le plus jeune des serfs présents. La jeune fille attachait sur son compagnon des regards ardents et continus; celui-ci tenait les yeux fixés à terre avec un air de résolution prise qui évitait de rencontrer rien qui pût l'ébranler.
— Berthe, dit le vieillard à la jeune fille, tu es venue nous demander justice; nous sommes prêts à l'entendre.
— Un instant, frère, dit la jeune fille; j'attends justice de vous, mais je puis la recevoir de Gobert; laissez-moi lui demander une dernière fois s'il veut être juste.
— Va, ma fille, dit le vieillard; écoute-la, Gobert, et sois juste si ce qu'elle le demande est juste.
— Ah! mon Dieu! dit Berlhe avec un accent désespéré, laites qu'il le soit.
lis se retirèrent dans un coin, et là commença un entretien très-animé.
Laurent avait malgré lui suivi le mouvement de cette petite scène, et il s'aperçut que seul il avait eu la curiosité qu'il eût punie ou blâmée parmi ses hommes. Goldery embrochait ses perdrix; les archers causaient ou dormaient; Ripert était resté immobile à sa place. Laurent se détourna, et soit qu'il craignit de se laisser aller à ses réflexions, soit qu'il ne voulût pas se laisser reprendre à la curiosité involontaire qui l'avait dominé, soit peut-élre encore qu'il désirât éprouver tout d'abord comment Ripert soutiendrait l'épreuve à laquelle il s'était soumis, il l'appela et lui dit :
— Eh bien!... esclave?
Ripert se leva.
— Est-ce pour cacher la tête dans tes mains et bouder dans un coin que je t'ai pris parmi mes serviteurs? X'as-tu rien de gai à me dire ou quelque joyeuse chanson à me faire attendre patiemment le souper? Allons, chante, esclave, appelle ta gaîté, car la fatigue m'endort.
Ripert, qui d'abord, avait regardé Laurent avec un élon- : Qt douloureux, surpris qu'il avait été dans le souvenir
de ses jours passés, auquel il se laissait aller à ce moment, Ripert finit par sourire, croyant que c'était seulement dans les paroles prononcées qu'était le commandement, et qu'au fond de ce que Laurent venait de dire il devait entendre son cœur qui disait :
• — Viens, Manfride, viens me charmer de ta douce voix que j'aime-; approche-toi de moi, que je t'entende et te voie de plus près.
Elle s'assit à terre à côté de Laurent, prit une cithare grecque à neuf cordes, et, le regardant amoureusement, elle commença :
Qu'il est doux de rêver quand on pose sa tête Sur des genoux aimés, sous un regard chéri, Qu'au ciel peut éclater la foudre et la tempête Et qu'on est à l'abri!
Pendant ce couplet, l'entretien de Berthe et de Gohert avait continué dans le coin, et le murmure de leur conversation avait été couvert par le chant de Ripert; mais lorsqu'il eut cessé, on entendit Berthe qui disait avec éclat :
— Je l'ai quitté pour toi, tué pour toi, Gohert; penses-y, ne l'ouhlie pas.
Ripert releva la tête avec une expression soudaine d'étonnement, et regarda avec anxiété d'où partaient e< rôles. Laurent vit ce mouvement et lui dit :
— Continue, esclave, je ne t'ai pas ordonné de t'arrêter. Ripert reprit son chant humblement, mais en détournant
lentement la tête et le regard de l'action véhémente de cette jeune lï lie, qui était tombée aux pieds du jeune homme. Ripert chaula; mais sa voix était lente, son attention n'< tait plus à ce qu'il disait : il semblait comprendre qu'il y avait quelque chose pour lui dans ce qui se passait de l'autre i oté de la saile : une femme aux genoux d'un homme et lui demandant sans doute grâce ou réparation, c'est un de ces intérêts qui sont si facilement dans le passé ou l'avenir d'une femme, que toute femme s'y intéresse. Cependant Ripert commença le couplet suivant:
Mais quel affreux réveil après un si beau rêve, Si les genoux ont lui, si l'œil s'est détourné,
De se sentir tout seul froid et nu sur la grève Où le ciel a tonné!
Pendant le couplet, sa voix n'avait plus dominé le bruit des paroles de Berthe. Celle-ci s'était exaltée, et au moment où Ripert acheva, elle arrêtait le jeune serf par le bras et lui disait :
— Pas encore, Gobet, j'ai quelque chose à te dire; viens! Et, l'entraînant plus loin, au coin de la chambre, elle lui
parla de nouveau avec un geste si animé, si désespéré que Ripert se sentit pleurer.
— Chante donc, esclave! lui dit Laurent durement ; faudra-t-il te corriger et te faire pleurer pour te rendre ta gaîté?
Ripert, confondu, essuya ses yeux, promena quelque temps ses doigts sur les cordes de sa cithare pour rassurer sa voix, et commença encore une fois, mais d'une voix émue comme d'un pressentiment fatal :
C'est alors qu'on maudit la foi jeune et crédule Qui nous montre l'amour comme un port assuré...
11 en était là, lorsqu'un cri violent, terrible, l'arrêta soudainement; si violent, si terrible, que Laurent regarda d'où il partait, que GoldeFy se détourna de sa broche et que les hommes endormis se levèreut sur leur séant.
— Ah! s'était écriée Berthe avec un accent fatal de désespoir et de menace, ah ! tu es un infâme, viens!
Elle-même aussitôt, le prenaut par la main, le traîna pour ainsi dire au milieu du cercle des serfs. Cette action avait quelque chose de si puissamment désordonné, que toutes ces attentions appelées à la regarder ne purent s'en détourner et s'y attachèrent invinciblement. Le vieillard éleva sa main vers Berthe et lui dit :
— Nous t'éeoutons.
Elle était dans un tel état d'irritation qu'elle secoua plusieurs fois la tète comme pour la dégager d'une atmosphère de douleur et de trouble qui l'étourdissait; puis d'une voix éclatante, elle lui dit :
— Voici, vieillards, voici, frères ; vous allez m'entendre ; je vous dirai tout ; Gobert, je dirai tout. Que m'importe ! C'est affreux et infâme! Cela n'est pas croyable, frères; non, vraiment, vous ne le croirez pas, et pourtant, sur l'âme de mon père mort, sur mon âme, c'est vrai, tout est comme j'existe. C'est horrible !
— Berthe, dit le vieillard, parle avec calme, ou nous t'écouterons vainement et ne pourrons te rendre justice.
— Avec calma, vous avez raison, dit Berthe, c'est juste. Je suis calme.
Elle s'arrêta et appuya sa main sur son front comme pour rassembler ses idées ; puis elle l'en détacha vivement en disant :
— Allons ! frères, cet homme est venu mendiant dans la maison de mon père ; cet homme est serf de la terre de Saissac, qu'il a lâchement abandonnée, quand les croisés ont menacé d'y porter la guerre il y a six mois.
Bipert tressaillit et regarda Laurent, qui écoutait immobile.
— Cet homme avait fui devant un danger, continua Berthe ; c'est une lâcheté, frères. Il raconta qu'il avait quitté la terre de Saissac parce que le seigneur voulait rendre la bannière aux croisés : c'était mensonge et lâcheté. Mon père le reçut durement, et l'hospitalité lui tut étroite clans notre chaumière. Il partagea nos repas, notre abri, notre sommeil, mais il n'eut part ni à nos paroles ni â nos travaux. Mon père ne l'aimait pas; moi, je l'aimais. Oui, frères, sur-le-champ, à la première vue, je me sentis heureuse de son arrivée, et tout le jour, tandis que je laisais les travaux de la chaumière, j'aimais à le voir me suivre du regard, je m'attentionnais à bien faire devant lui, â lui paraître belle cl forte. 11 me semblait si beau et si fort!
Berthe s'arrêta et regarda Gobert; elle rechercha de l'œil dans cet homme tout ce qu'elle avait aimé, et l'y retrouvant ^ans doute, elle s'écria :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis lâche ! Puis elle reprit :
— Attendez, frères, attendez; le souvenir me rendra le courage.
— Je l'aimais donc, et je lis à mon père de l'aimer ; il ne
le voulait pas, le saint vieillard. Il me dit que celui qui avait accusé le sire de Saissac de lâcheté était lâche ; que le serf qui fuyait la seule chance de compter pour un homme parmi les hommes, celle de tenir une épée, que ce serf ne méritait que d'être esclave et non l'homme du seigneur ou dune terre. D'abord, je ris des avis de mon père, puis j'en pleurai, et alors mon père écouta mes larmes avec sa sagesse, et il aima Gobert. Il lui donna sa part de nos travaux, et le soir, quand nous parlions ensemble, l'étranger m'appelait Berthe et appelait mon père Lihert, nous parlant comme un frère et comme un fils, et non plus comme un hôte. Ainsi il me parlait devant mon père, et le soir encore, quand mon père commençait son sommeil en s'endormant sur le banc de l'àtre, Gobert baissait la voix et me nommait des noms les plus doux ; j'étais Berthe la belle, la plus belle des filles, la plus aimée ; j'étais l'espoir et l'amour de tous, et parmi tous il se nommait le premier. Je le crus, frères; que voulezvous ? je le crus. Et pourquoi non ? Il avait vaincu jusqu'aux méfiances de mon père ; il savait mieux que les vieillards l'approche des beaux jours et des orages; il ne craignait d'approcher aucun taureau pour l'attacher à la charrue, aucun cheval pour le dompter. Enfin, je me dis au fond de mon âme : « Heureuse la femme d'un tel époux! » On eût dit que cet homme voyait en moi, car cette pensée n'y fut pas plutôt née qu'il me dit : « Veux-tu être mon épouse? » Je ne répondis pas et de bonheur et de joie, et lui ajouta, avant que j'eusse repris ma voix et mes sens : « J'en parlerai à ton père. « 11 lui parla en effet, et mon père refusa ; il m'avait promise à un autre, à toi, Gondar, qui m'écoutes et qui m'as maudite. Ah! ta malédiction a été comme tes flèches, elle a frappé au but ; mais il valait mieux me tuer comme un daim que de me maudire ainsi.
*— Fille, parle à tous tes frères, dit le vieillard; Gondar, oublie les paroles que tu viens d'entendre.
— Oui, oui, c'est juste, dit Berthe, qui, déjà moins animée, parlait avec plus de calme, brisée par l'excès du transport qui d'abord l'avait dominée; oui, c'est juste. Or, mon père refusa. Mon père me prit sur ses genoux et dans ses bras et me dit doucement: «Enfant, ma vieillesse est prévoyante et apprise à connaître les hommes; ne te lie point aux vaines
flatteries de celui-ci ; sa conduite, telle bonne qu'elle soit, est un mensonge. Celui qui ne fait rien pour être vu dans tout ce qu'il fait a des actions cachées qu'il craindrait de montrer et des pensées qu'il n'ose dire. Jamais il n'a été ni blessé de ma dureté, ni irrité de mes préférences pour d'autres que pour lui ; jamais il n'a trouvé que tu oubliasses les soins que tu dois à ton père, et pourtant tu les as souvent oubliés ; jamais il ne t'a blâmée de tes railleries envers tes compagnes, et tu avais tord cependant. Cet homme est faux, Berthe, il ne faut point l'aimer. » Mon père me dit cela presque en pleurant, tandis qu'il me tenait sur ses genoux et me serrait dans ses bras comme lorsque j'étais une petite enfant. Il me quitta en me laissant pleurer. Gobert vint, qui me prit aussi dans ses bras, et qui me dit d'une voix éperdue : « J'en mourrai, Berthe, si tu n'es à moi. Ton père me hait plus que tu ne m'aimes, et je vois bien que je vais te perdre et qu'il faut que je meure. » Puis il pleura avec moi. Je me brisais en sanglots, car je ne savais que faire pour échapper à la volonté de mon père. Gobert m'offrit un moyen : « Tiens, me dit-il, voici trois anneaux d'or qui m'appartiennent et que tout le monde m'a vus; voici un poignard que j'ai gagné au prix de la course et un gobelet ciselé d'argent que j'ai obtenu à la fête des vendangeurs; cache tous ces objets dans le trésor de ton père; alors j'irai dire aux frères de la terre que je l'ai demandée en mariage, que ton père a consenti et qu'il a reçu mes arrhes, et que maintenant il refuse. 11 niera, mais nous lui dirons de montrer son trésor, et quand on verra les objets qui m'ont appartenu, on croira que j'ai raison et on forcera ton père à consentir. » Frères, cet homme me dit de faire cette abominable chose, et je l'ai faite. Ah ! je ne suis pas innocente, je suis-criminelle, vous le savez, vous qui avez été appelés à juger ce différend, vous qui avez entendu mon père invoquer le ciel contrôlée que disait Gobert, ef^moi, invoquer le ciel aussi contré ce que disait mon père, et vous m'avez crue, vous avez cru cet étranger ! Vous, vieillards, vous qui aviez vécu à coté de la longue vie de mon père, vous m'avez crue ; vous avez dit en face d'une fille folle et d'un serf étranger, vous avez dit à un de vos frères : « Tu as menti ! Tu as reçu les présents de cet homme, et maintenant tu veux les retenir et les voler. » C'est vous
qui lui avez dit cela, vous assemblée d'hommes prudents et forts! Mais vous étiez donc fous ! mais il y a donc un délire de crédulité aussi stupide que celui de l'amour, qui égare la raison! Et vous n'avez pas compris que nous mentions lorsque mon père a baissé la tête devant vous pour cacher une larme, et lorsque, Rapprochant de nous, nous avons baissé la tête devant lui, et qu'il m'a dit d'une voix désespérée et railleuse : « Sois donc l'épouse de cet homme ! Puis, quand il est sorti, et que, devenu pâle en quelques jours, il m'a dit : « Attends que je sois mort pour commencer les fiançailles ! » rien ne vous a éclairés! !... Et rien ne m'a fait pitié ! C'est un enfer que cet homme m'avait mis au cœur, un enfer abominable. Quand mon père est mort, je me suis dit : « J'épouserai Gobert dans un mois. » Mais c'était à mon tour de souffrir et de mourir! Ecoutez : les croisés étaient passés dans nos terres, et à leur suite une femme débauchée et belle, la dame de Penaultier, qui vit Gobert. Cette femme voulut Gobert pour son amant et lui fit dire qu'il deviendrait son écuyer et qu'elle le ferait libre et riche, qu'il porterait une épée et des éperons. Voilà tout. Et lui, Gobert, il s'est donné à cette femme ; il veut la suivre et il refuse de m'épouser. Prononcez.
On avait écouté la jeune fille avec calme, les serfs de même que les étrangers, et parmi ceux-ci, Ripert avec une attention haletante et épouvantée. Ce récit de jeune fille séduite l'avait brisée de souvenirs du passé ; ce récit de jeune fille abandonnée la faisait trembler dans son avenir. Cependant le vieillard éleva la voix et dit à Gobert :
— Gobert, qu'as-tu à dire pour excuser ton refus d'épouser Berthe?
— Si Berthe avait tout dit, répliqua Gobert d'une voix émue, je n'aurais rien à ajouter.
— Son récit n'est donc pas exact?
— 11 n'est pas complet, frères.
— Qu'y manque- t-il?
— Le diras-tu ? s'écria Berthe en regardant Gobert au visage, le diras-tu? réponds, le diras-tu?
Gobert fit signe qu'il le dirait.
— Ce sera donc moi, frères, s'écria Berthe, dont la voix battait dans la gorge en syllabes heurtées et frémissantes,
ce sera moi... Eh bien ! cet homme, il m'a priée, il m'a tordu le cœur de désespoir; il m'a brûlée de ses paroles; il m'a dit que je ne l'aimais pas si je n'étais à lui... Et moi, qui l'aimais... Ah! mon Dieu! mon Dieu !...
Elle se tut un moment et s'écria en s'arrachant le front avec rage :
— Enfin vous voyez bien qu'il est mon amant et que je suis perdue !
Gobert détourna la tête. Un murmure sourd, parmi lequel on entendit un gémissement plus profond, succéda à ce cri de désespoir. Mais le calme revint aussitôt dans l'assemblée; du côté de Laurent, l'attention était si étendue et le silence si complet qu'on put entendre les soupirs haletants de Ripert et ses dents qui claquaient violemment.
— Ripert... lui dit Laurent doucement.
L'enfant cacha sa tête et ses larmes dans ses mains. Le vieillard reprit alors, après que chacun eut été lui parler tout bas :
— Berthe, tu n'as aucune justice à attendre de nous, car Gobert a raison de refuser pour épouse celle qui a méconnu ses devoirs de fille. Ce sont les paroles du sage Rambouru-, écrites en caractères sacrés sur la pierre de notre loi : « La fille qui a ouvert à l'amour le sanctuaire de la virginité prostituera à l'adultère le tabernacle du mariage. »
A cette décision, Ripert, qui était assis par terre, se dressa sur ses genoux pour écouter, et Laurent, étonné de ce mouvement, l'eût peut-être l'ait éloigner si la voix de Berthe ne fût venue, par son terrible accent, le faire écouter lui-même.
— C'est donc là votre arrêt! s'écria-t-elle. Ah! je le savais, il me l'avait dit ; il connaît nos lois et sait en abuser. Mais vous, vieillards, qui les connaissez aussi, dites-moi, n'y en a-t-il pas une qui punisse l'infâme pour m'avoir fait tuer mon père et traîner mon front dans la boue? N'y en a-t-il pas une pour le frapper, comme il y en a pour me punir?
— Femme, dit le vieillard, il n'y a plus pour toi que la loi de Dieu, qui a laissé aux hommes l'avenir pour se repe-nlir et être justes.
— Et il y a aussi la coutume des Goths, qui a dit que là où h loi manque, la justice peut encore trouver place.
— Sans doute, dit le vieillard, mais cette justice n'est plus la nôtre. Que Dieu te protège!
— Eh bien ! s'écria Berthe, cet homme n'est-il pas infâme s'il m'abandonne... lâche et infâme?
— Oui, dit le vieillard, jnais il le peut.
— N'est-il pas plus coupable, lui qui m'a fait tuer mon père et déshonorer sa vieillesse, que l'assassin qui tue avec le fer et qui mène à la mort?
— Sans doute, dit le vieillard, mais nous n'avons pas à la juger, et nous allons nous retirer.
— Pas encore, reprit-elle avec un mouvement désespéré :• vous avez un arrêt à prononcer que vous n'avez pas prévu.
Elle se tourna vers Gobert et lui dit :
— Eh bien ! veux-tu ?
Elle s'arrêta. Ce mot renfermait toute sa prière. Gobert s'arma de toute la résolution d'une lâcheté bien décidée et répondit froidement :
— Non !
— Soit, dit Berthe.
Et d'un coup de poignard frappé au cœur elle abattit Gobert à ses pieds.
Tout le monde s'était levé à ce mouvement, et Ripert, dressé sur la pointe des pieds, plongeait ses yeux ardents et illuminés d'une sombre joie sur le corps palpitant de Gobert. Un soupir de soulagement s'échappa de sa poitrine, comme s'il eût attendu ce dénouement à ce drame, cette justice à ce crime. Puis Berthe s'écria :
— Frères, il y a un nouvel arrêt à prononcer : voici un assassin.
Le vieillard arrêta tous les serfs du canton, et s'écria d'un ton solennel, en se tournant du côté de Laurent :
— Hùtes de notre chaumière, ouvrez votre cercle et laiissez passer la coupable; la justice des Goths donne vingt heures pour fuir au meurtrier qui a tué par une juste vengeance.
A ces mots, Berthe s'élança hors de la chaumière, et en passant devant Ripert elle laissa tomber à ses pieds le poignard qu'elle avait gardé à la main, et Bipert, par uu mouvement involontaire, se baissa pour le ramasser.
— Que veux-tu faire de ce poignard? lui dit Laurent.
— Rien, dit Ripert en tremblaut, rien: c'était pour voir.
Un moment après les serfs se relevèrent emportant le corps de Gobert, et Laurent et ses hommes demeurèrent seuls dans la chaumière avec le serf que Berthe avait appelé Gondar, et à qui elle appartenait. Ils y demeurèrent toute la nuit, et au jour naissant ils reprirent la route de Gastelnaudary.