‹ Le comte de ToulouseChapitre 6 sur 17 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

CASTELNALDAUY

A Castelnaudary, le château du seigneur, comme partout, dominait la ville, construite sur le penchant d'une colline peu élevée. Ce château était une vaste enceinte de murs et de fossés renfermant de nombreuses tours et des bâtiments considérables, ayant lui-même une forteresse intérieure appelée la tour et qui dominait le château comme le château dominait la ville, et comme la ville dominait les faubourgs, et les faubourgs la campagne. C'était pour ainsi dire la féodalité ligurée en pierre.

Il y avait deux jours que l'affaire de Toulouse avait eu lieu. On voyait affluer à Castelnaudary des troupes de toutes sortes et de tous les comtés, marquisats, vicomtes et duchés des deux Gaules, comme on les nommait encore à cette époque. Il y en avait môme de l'Allemagne, tant le besoin de combattre pour l'amour de Dieu s'était emparé des populations. Les unes, poussant le zèle jusqu'à courir en Afrique par des pays sans chemins, accomplissant des marches que nos armées les mieux disciplinées et les mieux convoyées n'oseraient tenter par des routes bien tracées; d'autres, moins audacieuses et averties du mauvais état des affaires chrétiennes en Palestine, se réduisaient à la croisade albi-

geoise. Presque toutes s'approvisionnaient d'exactions, de crimes, de vols, que les quarante jours de service sous les ordres des légats du pape devait effacer.

Sur le sommet de cette tour de Castelnaudary, une réunion de chevaliers, où se trouvaient plusieurs femmes, examinait depuis le milieu du jour l'aflluence de ces troupes si diverses. Il y arait parmi toutes les personnes qui regardaient un sentiment de tristesse, outre celui de la curiosité.

L'obscurité où se trouvait déjà la plaine monta jusqu'au sommet de la tour au moment où Bouchard de Montmorency venait de signaler sur la nute de Toulouse une cavalcade, peu nombreuse à la vérité, mais forte, serrée, composée d'hommes et de chevaux seulement, et ne traînant à sa suite ni bagages sur des mulets, ni femmes, ni enfants relardant par leur marche débile la marche rapide des hommes de guerre.

— N'est-ce pas votre époux ? dit tout bas Bouchard à la comtesse de Montfort, qui était près de lui. Voilà comme il marche d'ordinaire, avec peu d'escorte, mais bien armée et dégagée de toute entrave.

La comtesse parut troublée ; elle regarda longtemps, puis répondit après un long soupir :

— Non, ce n'est point le comte. Ses messages qui m'ont arrêtée dans cette ville et qui m'y annoncent la réunion de nos plus fidèles alliés me montrent son arrivée comme encore éloignée. Il doit aller jusque dans le Quercy et dans toutes les villes qui lui sont encore dévouées pour y rassembler tout ce qu'il y trouvera de chevaliers désireux de conquérir des terres et des châtellenies, alin d'assembler une nouvelle armée qui lui permette de frapper la Provence au cœur en s'emparant de Toulouse. Vous m'avez fait trembler en me disant que c'était lui, car cène pourrait être qu'un malheur qui le ramenât si vite.

. Elle s'arrêta et réfléchit un moment, puis elle reprit en laissant percer une larme dans le regard qu'elle adressa à Bouchard :

— Un malheur ou un soupçon.

— Un soupçon! dit Bouchard en baissant la voix. Le comte de Montfort a trop à penser à lui-même pour s'occuper à soupçonner sa femme.

— 11 est trop vrai, dit Alix ; peu lui importe que celle qui porte son nom pleure dans la solitude et meure dans l'abandon ; mais il lui importe que ce nom garde le respect de tous les chevaliers; et si quelque bruit médisant était parvenu jusqu'à lui, crois-moi, Bouchard, l'orgueil lui donnerait toutes les fureurs de la jalousie, et alors malheur à toi !

— A moi! dit Bouchard avec dédain ; Simon de Monfort, avec ses comtés d'hier, peut frapper impunément de l'effroi de son pouvoir ces nobles de Provence sortis en quelques heures de sa volonté de suzerain ; mais Bouchard de Montmorency est un nom qui, au milieu de l'armée de Simon , est une forteresse plus puissante que les châteaux qu'il a conquis.

— Sans doute, dit Alix, il ne pourrait ni te condamner ni t'accuser comme ton chef ; mais Simon est un homme qui sait comment on obtient justice d'un homme l'épée à la main.

— Alors, dit Bouchard, malheur à lui!

— Et moi, dit la comtesse, moi?

— Oui, Alix, reprit doucement Bouchard, pour toi, et toi seule, je me tairai et serai prudent. Pour toi, et toi seule, je subirai les railleries de ta fille et les bravades d'Amauri, Pour toi, j'assisterai, sans les dénoncer au roi Philippe- Auguste, à toutes les épouvantables exécutions de ton époux. Ne te l'ai-je pas promis?

— La nuit approche, dit Alix, je vais descendre dans le château : il faut que je m'informe quel sera ce soir le nombre de mes convives; car j'ai ordre de donner à chacun de ceux qui arrivent une hospitalité digne d'eux et du comte. Je suppose que le chef de celte cavalcade est de ceux qui doivent trouver place dans ce château et à notre table.

La comtesse se retira, et chacun la suivit. Elle conduisit et laissa dans une vaste salle tous ceux qui étaient avec elle sur le sommet de la tour ; et des serviteurs ayant apporté des flambeaux, il se forma divers groupes de chevaliers, les uns causant ensemble dans les coins les plus sombres, d'autres rangés autour d'une femme qui semblait ne pas les voir et écoutait attentivement le récit que lui faisait un homme dont l'extérieur annonçait un de ces prêtres armés qui n'étaient Das la Dartic la moins nombreuse de l'armée des

croisés. Celui-ci, malgré l'épée qu'il portait, n'était pas sans doute de ceux qui se signalaient par un cournge à toute épreuve, car son récit, où il tremblait, semblait attester qu'il n'avait pas moins tremblé dans l'action qu'il racontait. Tout à coup un éclat de rire de Bérangère l'interrompit brusquement. Ceux des chevaliers qui l'entouraient se penchèrent vers elle, comme admis, par cet éclat bruyant, à la confidence de cette conversation jusque là secrète; et les au 1res, arrêtés daus leurs entretiens particuliers par ce rire continu, s'approchèrent en s'informant du sujet de cette gaité si infatigable.

— Ecoutez... écoutez... sires chevaliers, disait Bérangère en interrompant chacune de ses paroles pour faire retentir la salle de nouveaux éclats. Ecoutez. .. vous souvient-il de ce chevalier faïdit que nous rencontrâmes il y a quelques mois à la porte de Carcassonne? Comment s'appelait-il donc, sire de Mauvoisin ? Vous devez savoir son nom, au moins par celui de sa sœur?

— Qui donc? répondit Mauvoisin en s'avançant.

— Ce chevalier que vous n'avez pas osé désarmer ; vous savez qui je veux dire. Amauri, aidez donc la mémoire de votre ami , qui me semble lavoir perdue quoique nous soyons avant souper.

— Qui cela? dit Amauri : cet homme que je n'ai point puni moi-même de son insolence par respect pour le service qu'il a rendu à ma mère?

— Celui-là, répondit Bérangère, que vous n'avez pas puni parce qu'il vous a fait peur à tous.

— Le sire de Saissac? dit Bouchard.

— Celui-là même, répondit Bérangère d'un ton acre et dédaigneux, celui-là, mon noble cousin Bouchard, que vous avez si bien reconnu à cette dernière circonstance. Eh bien ! messires, je vous annonce qu'il est mort.

— Tant mieux! dit brusquement Mauvoisin.

— Et je vous apprends aussi qu'il est ressuscité.

Ce mot frappa d'étonnement toute l'assemblé, non à cause du fait, que personne ne crut, mais à cause de la figure pantoise de Foulques, qui répéta d'un air désespéré et sévère :

— Ressuscité!

Des acclamations de toutes façons accueillirent cette asscr-

tion de Foulques ; mais il n'en fut point troublé , et , après avoir laissé se tarir l'élan de gaîté que cette nouvelle fit jaillir de toutes parts, il reprit avec une conviction triste, mais profonde :

— Rappelez-vous les paroles d'Albert, et ses menaces à la porte de Carcassonne, rappelez-vous cette stupeur surnaturelle dont il attacha, pour ainsi dire, vos mains à la bride de vos chevaux et vos épées dans leurs fourreaux, et écoutezmoi!

Il fit alors le récit de ce qui s'était passé dans l'église de Saint-Étienne, puis il ajouta :

— Occupé que j'étais à ce moment des moyens d'abattre l'autorité du comte de Toulouse, je ne remarquai pas assez cet événement inouï. Mais maintenant qu'il porte ses fruits, maintenant que la fortune du comte de Montfort, jusque là si croissante et si irrésistible, s'entrave à chaque pas et tourne contre lui jusqu'à ses victoires, je crains que quelque infernale puissance, quelque esprit fatal et plus puissant que les forces humaines, ne soit entré dans le cœur de ses destinées comme le ver dans la racine des plantes, et ne les ronge pour les faire avorter à l'heure où elles promettaient une belle moisson.

— Vous êtes toujours jongleur et poète, messire Foulques, dit Bérangère, et vous couvrez vos faibles pensées de paroles somptueuses. Mais, enfin, avez-vous revu ce sire de Saissaç parlant, agissant, renversant les armées de mon père? Et ne pourriez-vous pas plus justement expliquer le peu de succès de ses entreprises par la nonchalance de ses meilleurs chevaliers, dont les uns usent la pointe de leur poignard à graver des chiffres amoureux sur les pierres des remparts, ajouta-t-elle en regardant Bouchard, et dont les autres ne disputent d'autre palme que celle de vider en une nuit plus de pintes de vin qu'il n'en faudrait à la soif de dix hommes?

Elle adressa cette deruière phrase à Mau voisin et à.Amauri, qui répondit aigrement :

— Sans compter ceux qui se dévouent au noble métier de ramasser votre gant, de vous conquérir un nid de faucon perché surquelque rocher escarpé, oud'aller insulter le passant qui vous déplaît, pour le huître s'il est manant ou bourgeois, et le délier s'il est chevalier, quel qu'il suit, de la

langue française ou provençale; et tout cela pour que vous leur tendiez la main.

— Et pour qu'ils la baisent respectueusement, dit Bouchard.

— Mon cousin, dit Bérangère avec hauteur, si je fais des esclaves avec un baiser sur ma main, je ferais peut-être des guerriers en accordant ce qui ne sert à d'autres qu'à faire des lâches.

Bouchard pâlit, et Amauri, qui, malgré sa haine pour lui, devina la cause de sa pâleur, interrompit sa sœur :

— Silence, Bérangère, cria-t-il; votre langue est comme celle d'une vipère : c'est un trait empoisonné.

— C'est un trait au moins et qui porte coup, répliqua Bérangère. Voilà ce qui vous étonne et vous fâche, vous qui ne savez plus ce que c'est qu'un trait qui frappe et qui va droit au but.

Amauri allait répondre lorsque Bouchard de Montmorency ajouta avec un air railleur :

— Pourquoi avoir interrompu votre sœur, Amauri, au moment où peut-être elle allait enfanter une armée de héros en promettant à leurs baisers autre chose que sa main.

— Oui, messire, dit Bérangère avec colère, je puis promettre beaucoup, tenir mes promesses et ne pas manquer à l'honneur; car mon cœur, ma foi, ma main sont libres; je puis promettre tout cela à celui qui sera reconnu le meilleur chevalier de la croisade ; et pour commencer, je donnerai le nom de mon chevalier à celui qui me rapportera le corps du sire de Saissac mort, ou qui l'amènera vaincu s'il vit.

— Nous nous y engageons, s'écrièrent plusieurs voix, qu'il faille le vaincre par les abstinences, comme un démon, ou le terrasser avec la lance, comme un vivant.

Mauvoisin ni Bouchard n'avaient répondu à cet appej. Bérangère, les regardant tous deux, leur dit :

— Vous avez peur des morts, sire de Mauvoisin, et ce combat vous parait difficile, n'est-ce pas? Quant à vous, mon beau cousin...

— Quant à moi, dit Bouchard, je n'ai point peur des méchants esprits, mais je dédaigne de les combattre.

A ce moment, la comtesse entra et suspendit la conversalion en disant :

— Je vous annonce que nous aurons ce soir parmi nos

convives le sire Laurent de Turin, dont le comte nous a tant parlé.

—Ah! s'écria Bérangère, ce vaillantdes vaillants, qui méprise, dit-on, si fort Français et Provençaux qu'il tue ceuxci comme des chiens et dédaigne de porter la croix des autres ; celui dont on dit que les richesses surpassent celles des plus puissants souverains. Certes, il va avoir de quoi se moquer de notre séjour et de notre accueil ; de notre séjour derrière les murs d'une ville quand la guerre court la campagne ; de notre accueil dans une salle enfumée et dont les sièges sont de misérahles escahelles.

— Grâce à vous, il y a assez de raillerie en ces lieux, dit Amauri, sans en souffrir de nouvelle, et nous avons encore des épées pour couper court aux insolences d'un homme quel qu'il soit, fût-il le favori de mon père, fût-il le vôtre !

— Certes, dit Bérangère, à moins que le sire Bouchard ne permette qu'il devienne celui de ma mère, je crains bien que vous ne lui trouviez aucun droit à vos respects; mais peutêtre saurait-il en acquérir par lui-même.

—A nos respects et à vos faveurs, n'est-ce pas,dit Amauri, s'il veut devenir votre esclave?

— Oui, vraiment, dit Bérangère en élevant la voix, c'est pour lui comme pour tous; le vainqueur du sire de Saissac sera mon chevalier, et pour qu'il ne l'ignore pas, je le lui apprendrai.

— Ma fille, dit la comtesse, que Bouchard avait instruite du récit de Foulques, oseriez-vous parler aussi légèrement au sire Laurent de Turin, que vous ne connaissez pas, et vous exposer vous-même à ses railleries en ayant l'air de prêter créance à un conte inventé dans quelque intention pernicieuse ?

— Ceci est pour vous, messire Foulque?, dit Bérangère ; on traite votre histoirede méchante invention.

— Sur mon âme !... dit Foulques.

— Prenez un autre garant, dit Bérangère en l'interrompant ; ma mère ne croit pas à l'âme de ceux qui l'ont double. Vous voyez qu'en ceci le trop n'est pas assez.

— Ma sœur, dit violemment Amauri, ma mère peut croire à l'enfer lorsque vous parlez, car vous êtes un démon de méchanceté.

— Un démon, soit, dit Bérangère ; c'est ce qu'il faut pour combattre un ennemi comme le sire de Saissac. Je Le vendrais voir pour m'essayer avec ce mauvais esprit, comme l'appelle mon cousin Bouchard.

A peine elle achevait ces mots que deux esclaves en. h grec et portant des flambeaux de cire ouvrirent la gi porte de la salle, et Laurent de Turin entra sur leurs pas. Tous les regarda se tournèrent vers lui, et ceux de quel unes des personnes présentes y demeurèrent attaché par un charme invincible. C'étaient la comtesse de Mont Bouchard, Amauri, Foulques, Mauvoisin et surtout Bérai. qui demeurèrent frappés de cette singulière stupeur. La comtesse, dont la politesse renommée avait un accueil plein de grâce pour tous ceux qui le méritaient par quelque renom ou quelque mérite, demeura attachée à soi siège. Lauréat s'avança vers elle, et, posant un genou en terre, il Lui dit avec courtoisie :

— La comtesse do Montfort refusera-t-elle de tendre sa main à baiser à celui à qui son époux a souvent don; sienne en signe de fraternité?

La comtesse, dont les regards ne pouvaient se détacher du visage de Laurent, lui tendit sa main, qui tremblait, et lui dit d'une voix émue :

— Si vous êtes le sire Laurent de Turin, d'où me connaissez-vous?

— Ah! répondit Laurent, en regardant Bouchard avec un sourire, et en parlant si bas que la comtesse seule put l'entendre, celle qui ressemble si bien au beau portrait qu'en a fait le plus charmant trouvère de la langue d'oil ne peul méconnue par un homme qui aime les belles rimes et qui croit aux amours sincères.

— Messire !.... dit la comtesse, le visage rouge, en retirant vivement sa main.

— Qu'a-l-il dit? s'écria Amauri, en Rapprochant ; loin ment.

— Messire Amauri, dit Laurent en se relevant, je dif votre mère que le comte de Montfort m'avait chargé | elle d'uu message secret.

La surprise de !a comtesse, à l'aspect de Laurent, 1 audacieuse allusion par laquelle U s'était mis de lui-même dans

sa confidence, et ce message secret annoncé tout haut ne lui laissèrent pas la présence d'esprit de contredire Laurent. Celui-ci, sans paraître s'inquiéter de l'étonnement qu'il causait, alla vers Bérangère, et, s'approchant d'elle, il lui dit :

— En vérité, je ne sais comment obtenir ma grâce pour mon manque de foi envers vous.

— Envers moi, messire ? lui dit Bérangère avec son arrogance accoutumée : je ne sache pas que vous me l'ayez offerte, et puis attester que je ne l'ai point acceptée.

— S'il en est ainsi, permettez-moi de vous remettre ce gage, dit Laurent tirant un anneau de son doigt et le remettant à Bérangère, qui pâlit en le recevant.

Elle ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement, et s'écria :

— Qui vous a remis cela ?

— Je vous le dirai, madame, quand vous serez seule pour m'entendre.

Amauri, qui suivait tous les mouvements de Laurent avec une anxiété irritée, s'approcha de nouveau, et dit avec colère à Laurent :

— Messire Laurent, il n'est rien que vous ayez à dire ù ma sœur que tout le monde ne puisse entendre.

— Vous vous trompez, messire Amauri, dit Laurent : il y a des paroles que je dois dire en secret, comme il y en a que je dois entendre en secret, ne seraient-ce que celles qui doivent être répétées dans la nuit de Noël, quand le coq aura chanté trois fois.

Ce fut le tour d'Amauri d'être confondu ; il regarda Mauvoisin, qui ne pouvait se lasser de considérer Laurent, et qui demeurait anéanti à l'aspect de ce visage, qui était et qui n'était pas complètement celui de L'homme dont chacun s'entretenait si gaîment un instant auparavant. Quant à Foulques, il était connue lié a la figure de Laurent ; il la suivait de ses regards béants, se touman^se penchant, sr : lani, allongeant la tète, selon que Laurent allait ou venait. Le chevalier le regarda a son tour et lui dit, après un moment de silence pendant lequel il sembla tout à l'ait fa l'âme de Foulques :

— Mi ssire évoque, ne voulez-vous point donner votre bénédiction à un chevalier aimé pour la sainte cause du Christ?

L'évéque sauta en arrière à cette parole et renversa l'escabelle sur laquelle il était assis. La plupart des chevaliers présents ne comprenaient rien à cette scène de stupeur, car aucun, excepté ceux que nous avons nommés, n'avait assisté à la scène de la porte de Carcassonne; aucun ne pouvait deviner ce que cette apparition avait à la fois d'étrange et de menaçant.Un silence glacé s'empara de toute cette joyeuse assemblée." Laurent, qui d'abord avait empêché par ses paroles cet effroi d'être remarqué, Laurent se tut, et parut blessé de l'accueil qu'il recevait. Bouchard, qui seul avait gardé quelque sang-froid, intervint dans ce trouble général et aborda le sujet avec une franchise qui renouvela l'embarras au lieu de le dissiper.

— Sire Laurent, dit-il au chevalier, vous paraissez étonné de la façon dont on accueille un chevalier de votre renom?

— Messire de Montmorency, dit Laurent en l'interrompant, je me fâche de peu de chose et ne m'étonne de rien, et j'avoue que l'effet de ma venue ici aurait lieu de me paraître insultant si je n'étais assuré qu'on m'écoutera plus favorablement en secret que devant cette nombreuse assemblée. Or, comme je ne veux pas interrompre plus longtemps les joyeux propos et les rires qui éclataient dans cette réunion avant mon arrivée, je me retire et pense que je n'emporte avec moi ni la joie qui l'animait ni les magnifiques projets que l'on y faisait contre l'ennemi commun.

Laurent se retira à ces mots, mais la gaîté ne reparut pas, et, cbacun, plongé dans ses réfiexions particulières, ne pensait point à rompre le silence qui avait suivi ces paroles. Enfin, un chevalier, le sire Norbert de Ghàtillon, dit en riant:

— Mais cet homme est donc un sorcier qui nous lient sous un charme infernal ?

— Norbert! s'écria Amauri d'un air sombre, ne parlez pas de cet homme ; il est inutile d'en dire un mot, soit pour le louer ou le blâmer : cet homme est l'ami de mon père, c'est tout ce que nous avons besoin d'en savoir. Le souper nous attend.

Personne ne trouva un mot à répondre, ni la comtesse de Nontfort, ni Mauvoisin, ni Foulques, niBérangère, qui, l'œil fixé sur l'anneau que lui avait remis Laurent, ne sortait point

de sa rêverie. Gui de Lévis fut obligé de l'avertir plusieurs fois que l'on allait passer dans la salle du banquet. Les yeux de tous les chevaliers étaient fixés sur elle. Elle s'en aperçut, releva vivement la tète, et, jetant un coup d'oeil hautain sur ceux qui l'entouxaient, elle secoua, pour ainsi dire, ces regards curieux qui s'attachaient à son visage.

— Allons , mes chevaliers, dit-elle , vous me regardez comme des écoliers qui attendent un ordre de leur maitre. Je pense vous en avoir assez donné pour aujourd'hui ; il vous reste à les accomplir.

— Et nous le ferons, madame, dit Norbert, et nous vous amènerons, dans son cercueil, s'il est mort, dans une cage, s'il vit, l'illustre sire de Saissac.

— Norbert ! s'écria Amauri, je vous ai dit de ne pas parler de cet homme.

— De quel homme ?

— Du sire de Saissac.

— C'est que tout à l'heure c'était de Laurent, ce me semble, reprit Norbert en riant.

— Eli bien! répliqua Amauri, ni de l'un ni de l'autre. Il s'arrêta et reprit presque avec violence :

— Venez donc, venez donc, le banquet vous attend!

— Mais votre frère est fou, dit Norbert à Bérangère en se penchant vers elle; il est fou, car il n'est pas ivre. Qu'a-t-tf donc avec ces deux hommes?

Bérangère n'écoutait pas et ne répondit point. Tout le monde était sombre, jusqu'à Bouchard, qui était déjà avec la comtesse dans la salle du souper, et que celle-ci avait informé des paroles que Laurent lui avait adressées à voix basse. Le repas fut triste-, Mauvoisin y fut effrayant; il se gorgeait avec fureur de vin et d'aliments, mais sans pouvoir arriver à cette ivresse joyeuse qui le rendait si bon conteur et si plaisant convive quand on l'excitait; le vin tournait en abrutissement. Bérangère essaya quelques efforts de sarcasme et de gaitô qui retombèrent dans un silence lourd et glacé. Foulques ne mangeait point et se signait convulsivement à chaque mets qui lui était otl'ert; la comtesse était absorbée ; Bouchard ne pouvait lui-même s'arracher assez à sa préoccupation pour s'occuper de celle de la comtesse. Amauri, les deux coudes appuyés sur la table, sa tête dans

ses mains, était comme un homme frappé d'une épouvantable nouvelle. Enfin, Norbert de Châtillon, après avoir tenté à plusieurs reprises d'engager la conversation, rompit encore une fois ce silence morne en s'écriant : e — Décidément, le diable est parmi nous.

A ces mots, comme à un cri d'alarme, les personnes que nous avons dites se levèrent spontanément de leurs sièges, le corps tendu, l'œil hagard, comme un chien averti de rapproche d'une hôte fauve par son cri sauvage; tous portèrent des regards eifarés autour d'eux. La comtesse posa la main sur son cœur qui battait à soulever les broderies de perles de sa robe de velours, et d'une voix fortement altérée :

— Messires, l'heure du repos est sonuée, ce me semble ; retirons-nous.

— Tout cela était si extraordinaire que personne ne fit remarquer que le second service du souper n'avait pas encore été placé sur la table.

AMOUÎt POSSIBLE

La nuit qui suivit celte soirée fut une nuit d'insomnie pour tous ceux à qui Laurent de Turin avait adressé quelques paroles. Bérangère s'indignait que quelqu'un lut instruit d'un secret qu'elle croyait enfermé entre elle et le roi d'Aragon. Ce qui augmentait son dépit, c'était le nom de celui qui possédait ce secret. Tantôt dans sa pensée elle frémissait de i 1ère de ce que Laurent de Turin, ce beau el dédaigneux chevalier, dont elle comptait l'aire un de ses complaisants, se fût vaniteusement réduit au rôle de messager et de eonfîdenl protecteur; d'autres l'ois, eu se rappelant les engagements qu'elle avait pris avec Pierre, elle s'alarmait du paru que

Laurent pourrait en tirer contre elle. Mais comme en tout, Lï'raiigère rapportait à elle les choses et les événements, elle s'occupa très-peu de ce qui faisait l'effroi des autres, de celte ressemblance inouïe de Laurent de Turin avec Albert de Saissac.

C'était là au contraire le plus cruel effroi de Mauvoisin et dUmauri de Montfort. Laurent de Turin savait aussi leur secret. C'était une certitude épouvantable"; mais ce Laurent de Turin était-il simplement ce qu'il disait être? Ce doute était horrible. Dans l'esprit des deux chevaliers croisés, il y avait une sorte d'inquiétude sinistre qui tenait du délire de la fièvre : c'était comme un cauchemar où l'on voit deux hommes dans un, où l'on entend deux noms dans un mot. iUurs ils se disaient : — Est-ce Laurent? est-ce Albert? Puis il fallait ajouter : — Comment sait-il notre secret? Ces questions se heurtaient, se mêlaient, se confondaient dans leur pensée, et de tout ce conflit il résultait une espèce de fantôme magique qui les tenait sous sa puissance et auquel ils ne trouvaient aucun moyen d'échapper, pas même celui d'un assassinat, car ils doutaient qu'on pût tuer cet homme, qui avait été vu dans un cercueil et qui savait le secret d'un autre homme mort dans un incendie. Ce fut la même anxiété qui tint éveillés toute la nuit Amauri et Mauvoisin, mais non point ensemble. Tous deux avaient honte de leur terreur; tous deux frémissaient de laisser échapper l'épouvantable secret de la nuit de Noël.

Ce n'était pas ainsi chez la comtesse : pendant que les autres s'agitaient, furieux et impuissants, dans leur solitude, elle trouvait une consolation à ses frayeurs. Une voix aimée la rassurait doucement. Il était minuit, et un de ces nombreux détours pratiqués dans les vieux châteaux pour les surprises de guerre avait conduit Bouchard jusque dans l'appartement de la comtesse. Lorsqu'il arriva, elle était à genoux sur la marche de son prie-Dieu, mais elle ne priait point; ses mains appuyées sur le bord du pupitre et le corps rejeté en arrière, elle semblait s'être arrêtée dans l'effort qu'elle avait fait pour se lever, saisie en ce moment par une main plus forte ou par une pensée poignante qui l'avait clouée à sa place.

Si légers que fussent les pas de Bouchard lorsqu'il traver-

sait l'étroit corridor qui précédait la chambre, si discrets que fassent les gonds de la porte qui l'y introduisait, Alix entendait le moindre bruit de ces pas ou de cette porte lorsque Bouchard venait les autres fois, et alors elle se cachait dans l'ombre des rideaux de son lit et devenait timide et tremblante comme une jeune tille. Ce jour-là elle n'entendit rien, et lorsque Bouchard, étonné et alarmé de son immobilité, l'appela doucement : •

— Alix!

— Elle se retourna violemment, mais sans se rele^j, et, demeurant toujours à genoux, elle se laissa aller à crier follement :

— Grâce! grâce! messire, ne lui dites rien.

— Alix, reprit Bouchard, épouvanté de ce trouble, c'est moi; regarde, c'est moi.

Il la releva. Alix le regarda un moment comme sans le voir; puis la pensée du présent sembla rentrer dans son regard : elle reconnut Bouchard, et un sourire et une larme parurent à la fois sur son visage, et elle lui dit en se laissant aller, la tète baissée, vers le siège où il la conduisait :

— Bouchard, nous sommes perdus!

— Alix, lui dit Montmorency, quelle terreur insensée fa accusée la présence de cet homme ?

— Tu pensais donc à lui, toi aussi, reprit la comtesse, puisque tu devines si bien que c'était lui qui m'épouvantait?

— C'est l'effroi qu'il semble inspirer aux autres plutôt que lui-même qui m'occupe ; c'est surtout celui qui t'a frappée qui m'alarmait.

— Ne t'ai-je pas répété les paroles qu'il m'a dites et ne trembles-tu pas comme moi?

— Alix, dit Bouchard, il n'est pas de calomnies qu'on ne fasse taire en leur mettant pour bâillon la lame d'une bonne épée.

— Mais, enfant, reprit Alix tristement, ce ne sont pas des calomnies qu'il faut faire taire, ce sont d'affreuses vérités, Que veut dire ce message secret de mon mari confie à cet homme, dont le premier mot me \ arlc de ton amour?

— Eh bien ! demain nous le saurons, et demain nous prendn as mi parti.

— El quel parti pourrons-nous prendre si c'est une con-

damnation que le comte m'envoie par ce terrible messager?

— Oh ! s'écria vivement Bouchard, quelque rigoureux que soit Montfort, il ne condamnera pas ainsi, sur un simple soupçon, sur un bruit infâme, celle dont la vertu a mérité les respects des plus nobles suzerains de la France.

— Oh! reprit Alix, doucement, c'est donc quelque chose que la vertu, puisque le coupable s'y appuie pour ne pas périr tout de suite dans son crime! Enfant, qui invoque ce que j'ai été pour me défendre de ce que je suis, ne vois-tu pas que tu m'as condamnée plus sévèrement que Montfort ae pourrait le faire ?

— Alix, reprit Bouchard, si tu m'aimais comme je t'aime, le remords trouverait-il place en ton âme et regretterais-tu déjà le bonheur que tu m'as donné ?

— Bouchard, je regrette le bonheur que j'ai perdu, car j'ai honte de celui que j'éprouve.

— Honte ! sécria Bouchard, oh ! je te fais donc honte !

— Oh! tu ne me comprends pas, Bouchard : toi, tu es un enfant, tu m'as aimée, tu m'aimes ; c'est de ta jeunesse d'aimer follement, c'est de ton noble cœur d'aimer qui est souffrant, c'est de ta hautaine lierté d'aimer malgré les plus sérieux dangers ; mais moi....

— Toi, reprit Bouchard, qui voulais détourner les pensées d'Alix, tu m'as aimé parce que je t'aimais.

— Douce raison à ton ûge, dit Alix, folle et inexcusable au mien. Oh ! tu ne sais pas tout ce que je souffre.

Bouchard, dont la loyauté ne pouvait trouver de mauvais raisonnements contre une si juste repentance, Bouchard demanda aux caresses de l'amour ce désir qui empêche d'entendre le remords s'il ne le tue pas ; mais Alix le repoussa, et, baissant les yeux, elle divint rouge et tremblante.

— Oh! qu'as-tu donc, Alix? s'écria Bouchard, douloureusement étonné. Qui te fait peur? Cet homme? Il périra. Ton époux? Je te mettrai à l'abri de sa vengeance. Je suis Français, moi, Français, entends- tu? de ceux que l'on n'a pas jetés en pâture à sa sauvage ambition, comme ces troupeaux de Provence. Oh ! viens, Alix, ne cache pas tes yeux, ne détourne pas ton front. Qu'as-tu, mon Dieu! qu'as-tu de pleurer ainsi et de me repousser avec terreur?

Alix sanglotait et ne répondait pas; son beau visage, hait

milié, semblait dire qu'un reproche fatal et qui parlait eu elle la raillait amèrement de son amour. Bouchard reprit :

— Mais est-ce donc cet homme qui t'épouvante? Alix secoua lentement la tète.

— Est-ce ton époux?

Alix leva les yeux au ciel comme pour répondre que ce devrait être lui, mais sa voix répondit :

— Non.

— Mais qu'est-ce donc enfin?

Alors la comtesse, se tournant en face de Bouchard et le regardant avec un air de profond désespoir sur elle-même, lui dit :

— Begarde-moi, Bouchard ; enfant, regarde-moi.

— Oh! tu es belle!

— Tais-toi, oh ! tais-toi. Sais-tu, Bouchard, que tu n'étais pas encore né, que mon fils Amauri reposait sur ce sein où tu reposes, toi?

Bouchard baissa les yeux.

— Tu me comprends maintenant? Et bien! oui, j'ai honte de mon bonheur. N'est-ce pas, enfant, que de t'aimer c'est un amour odieux? Tu me parles de l'effroi que m'inspire ce nouveau venu, du malheur dont mon époux peut me frapper. Certes, c'est affreux. Mais ce malheur, si épouvantable qu'il fût, je le braverais pour ce qu'il porte avec lui de désespoir et d'infamie; mais j'en mourrai pour ce qu'il aura de honteux et de moqueur. La comtesse de Mon'.fort, la grave et prudente comtesse de Montfort, suivant au loin son jeune amant de vingt ans, maudite comme une fille imprudente, quand sa fille attendait sa bénédicton maternelle! Comprends-tu cela ? Oh ! ce n'est rien de mourir sous le fer, mais mourir sous la raillerie et le dédain, flétrie d'un mot qui me reprochera moins mon crime que ma déraison!... Et tu faillites, toutes les fois que tu viens dans cette chambre, de ma résistance, de mes prières, de ma foideur ! Cet embarras d'accepter tout l'amour qu'on inspire et de rendre tout ce qui vous brûle; cet embarras qui est la céleste et gracieuse pudeiir des belles jeunes filles, c'est la honte grossière et maladroite d'une femme qui sent la folie de sa faiblesse. Oui, Bouchard, ce mot ; « Je t'aime, » que lu me demandes si souvent à ge-

noux, ces baisers que tu cherches, ils sont si jeunes sur tes lèvres qu'ils m'épouvantent sur les miennes.

— Eh bien ! dit Bouchard en l'interrompant et en souriant doucement, je te dirai, si tu veux, le jour où tu es née. Je te compterai tes années avec rigueur, et puis tu me suivras, la, devant cet acier poli ; là, tu te regarderas; et dis-moi si Bérangère a cette beauté parfaite, ce front pur et blanc, ces cheveux noirs et riches, ces lèvres fraîches d'amour, ces yeux si fiers et si doux, ce sein virginal de beauté, celte main si frêle, ces pieds si délicats, tout cet être si beau que Dieu en protège la pureté comme celle de son œuvre chérie; et puis il restera de ton âge, Alix, que tu es belle, la plus belle entre toi et ta fille. Oh! ce n'est pas d'aimer qui est folie à ta beauté, ce serait de ne pas t'aimer qui serait insensé à moi; mais je t'aime, mais tu es belle, mais tu le vois.

Puis la comtesse, rouge et troublée, se cacha dans les bras de Bouchard et lui dit avec un bonheur qui la dominait, quoiqu'elle laissât échapper quelques larmes :

— Oui, je suis belle et tu m'aimes, Bouchard? et puis, s'il faut mourir, tu me pleureras, enfant, tu diras que je n'étais pas une odieuse femme, comme la dame de Penaultier, dont l'avide beauté a dévoré la jeune fleur de Sabran ; tu diras que je t'aimais d'un amour saint et dévoué. Las! Bouchard, quand tu m'es apparu parmi les pleurs où me laissaient l'abandon de mon époux, la dissolution de mon fils et la haine de ma fille, je t'ai écouté pour ce que tu m'as apporté de douces consolations; et quand tu as commencé à mêler à ta tendresse si noble tes éloges sur ce qui me restait de beauté, j'en ai souri comme d'une erreur de ton allée tion pour mes chagrins; puis quand j'ai vu que c'était un amour pour moi, j'ai été presque fiére; et quand je me suis donnée à toi, je l'ai donné non pas ce que j'avais et que j'estimais peu, mais ce que tu voulais et que tu désirais tant; et maintenant que tu m'aimes assez pour être heureux, oh ! je serais ingrate de ne pas te dire que je t'aime et que moi aussi je suis heureuse de toi, enfant, heureuse comme ma jeunesse et mes rêves n'ont jamais été.

Cette tristesse d'Alix qui tant de fois avait alarmé Bouchard, ce combat pudique d'une femme qui relient le voile qui de-

vrait être refermé à jamais comme une jeune fille retient celui qui n'est pas encore tombé, cet amour qui avait toujours peur de se livrer, avaient un charme adorable et étaient sauvés du malheur d'être une sotte coquetterie par l'admirable beauté de la comtesse. La pudeur ne messied qu'aux Messalines ridées ; alors elle est une portion du fard et du blanc dont elles se plâtrent. Quand les délires de la nuit les ont fait tomber, ce qui reste après est hideux.

& Quand l'amant fut rassuré sur l'amour, il chercha d'autres inquiétudes dans les iiaroles de Laurent de Turin, mais lui seul pouvait apprendre où devait aller le trait qu'il avait pour ainsi dire posé sur l'arc. Ce danger lui-même s'effaça bientôt devant la curiosité qu'inspirait cet étrange personnage, et le croyant ennemi, on se résolut à le traiter en ennemi.

— Ecoute, dit Bouchard, cette ressemblance me préoccupe sans m 'épouvanter. Je saurai quel est cet homme, quels sont ses desseins, dans quel but il est ici ; permets-moi d'assister à l'entretien qu'il t'a demandé, et laisse-moi l'interroger.

— Je ne puis, dit Alix, c'est un message de mon époux qu'il m'apporte. Et que penserait ce chevalier s'il voyait qu'entre mon époux et moi il n'y a rien de secret pour un autre?

— Eh bien ! dit Bouchard, je serai dans la chambre voisine, et au moindre mot blessant sorti de sa bouche...

— Sa bouche, dit Alix, ne répétera que les paroles du comte deMonlfort, et la comtesse de Montfort doit les entendre, quelles qu'elles soient, avec soumission et respect.

— Cependant, dit Bouchard, je ne veux point te laisser seule avec cet homme. Cet homme m'épouvante.

— Tu as raison, cet homme nous sera fatal. Tu sais, quand tu es entré et que tu m'as trouvée à genoux devant mon prie-Dieu, la tète appuyée sur le pupitre ; je m'étais laissée aller à un vague sommeil ; à ce moment, imagine-toi que je crus le voir devant moi, comme un démon insolent, me dépouillant toute nue et me montrant ainsi à la risée des hommes.

— Toi?

— Moi ou Bérangère, je ne sais ; c'était une épouvantable vision de deux fantômes, dont l'un, qui était une femme, se débattait sous la main terrible d'un être surnaturel. Puis

mon fils et Mauvoisin étaient mêlés à tout cela ; le comte aussi.

— Alix, c'est le délire d'un rêve.

— Je l'ai cru un moment quand l'effroi m'a éveillée-, mais au moment où j'allais me relever, j'ai été saisie de la soudaine pensée que c'était un avertissement du ciel qu'une pareille vision venue après la prière et devant l'image de Dieu.

Bouchard ne répondit pas d'abord, car il rougissait de partager le trouble de la comtesse. Enfin, il lui dit :

— N'oublie pas de me redire cependant chaque parole de cet homme.

Le lendemain, Mauvoisin et Amauri étaient de bonne heure dans l'appartement de Laurent de Turin. La comtesse lui avait fait dire qu'elle le reverrait au milieu du jour, et Bérangère l'attendait dans une cruelle anxiété.

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