LAURENT DE TURIN
Quand Amauri et Mauvoisin se présentèrent chez Laurent, il létait près d'une table chargée de mets délicats. Derrière lui, un esclave enfant le servait avec une attention qui devait prouver ou le despotisme du maître ou le dévouement de l'esclave : c'était Manfride. Goldery était aussi dans la salle, surveillant de l'œil l'arrangement des mets sur la table. Quoique Laurent fût seul, trois escabelles, trois gobelets, trois couteaux annonçaient qu'on attendait deux convives. Quant aux assiettes, elles étaient fort rares à cette époque et se remplaçaient volontiers par une croûte de forte pâtisserie où l'on servait chacun et que les plus gloutons finissaient souvent par manger. Un érudit de ce temps-là n'aurait pas fait la faute de croire que les Troyens mangèrent des tables en bois de chêne.
— Nous vous dérangeons, messire, dit Amauri en entrant.
— Vous voyez qu'il n'en est rien, mes braves chevaliers; dit Laurent en riant, car je vous attendais.
— Nous! répondirent-ils avec étonnement.
— Eh! ne vous ai-je pas invités hier soir, messires?
— Invités ! dit Amauri que la colère et la crainte commençaient déjà à gagner.
— Invités ! répéta Mauvoisin, qui se repentait déjà d'être entré.
— Il le faut bien, messires, puisque vous êtes venus. Allons, allons, asseyez-vous. Est-ce que vous avez fait quelque mauvais rêve qui vous a fait oublier mon invitation'? Lh bien! je bénis le bon esprit qui vous a inspiré l'idée de venir. Boià! Goldery, offre à laver à ces seigneurs. Ripert, présente-leur l'aigui' re et l'essuie-mains.
— Messire Laurent de Turin, dit Amauri en se reculant, nous ne sommes point venus pour nous asseoir à votre table, mais pour avoir avec vous une explication.
— L'explication, quelle qu'elle soit, vous sera accordée après le repas; mais, sur mon âmet~car j'en ai une, m'essires, bonne ou mauvaise, sauvée ou damnée, j'en ai une; sur mon ame! dis-je, vous n'obtiendrez rien de moi à jeun.
— Messire, dit Amauri, voulez-vous nous outrager par une si étrange réception?
— Etrange ! répliqua Laurent ; je la croyais loyale cl pleine de franchise. Peut-être en usez-vous avec plus de réserve dans votre pays de France ; dans le mien, on se dépêche de se connaître et de mener joyeuse vie ensemble. Qui diable sait à quoi nous serons réduits quand nous serons morts? L'enfer est large, messires.
— De par les cornes de Satan! s'écria Goldery, nous n'y avons jamais été ou plutôt nous n'y serons jamais aussi sèchement grillés que ne le seront les cùies de pore que j'ai mises sur le feu, si vous conversez encore longtemps au lieu de vous mettre à table.
— Eh bien! s'écria Mauvoisin, qui, n'ayant pas pris l'occupation de répondre à Laurent, avait pu juger de la sotte figure que faisait Amauri, eh bien ! mangeons. A table! messires, et fut-ce le Qdèle cocheo de saint Antoine dont on va nous servir les côtes, j'en mangerai.
— Cet effort de courage et d'estomac entraîna Àmauri, et ils s'assirent tous trois à la table préparée. Mais cette résolution n'était pas tellement libre de toute crainte qu'au cri de satisfaction que laissa échapper Goldery, les deux chevaliers ne relevassent la tète comme s'ils avaient ouï l'exclamation joyeuse d'un démon qui prend un moine flagrante délicto; puis, en voyant son sourire, ils trouvèrent que l'écuyer avait les dents plus longues, plus aiguës, plus fortes que ne pouvait les avoir un homme, et tous deux devinrent pâles.
— ILpert! s'écria Laurent, verse à boire; voilà ces dignes chevaliers à qui le cœur manque de faim et de soif.
Le page s'approcha, et il se trouva si gracieux, si frêle, si beau pour un page, qu'il devint par sa beauté un objet presque aussi terrible que Goldery par sa laideur. En ce moment, Mauvoisin crut voir toute la tentation armée contre lui.
— N'est-ce pas qu'il est beau, sire de Mauvoisin ! plus beau que la plus belle jeune tille de celles qui vous ont donné la joie de leurs baisers! Aussi ne le céderais-je pas pour la maîtresse la plus riche et la plus noble de France.
Un soupçon moins diabolique, mais plus hideux, traversa la tête d'Amauri et celle de Mauvoisin, et tous deux se regardèrent furtivement. Cependant le repas était servi, et le fait d'être resté déjà un quart d'heure en présence de Laurent sans que quelque prodige se fût opéré, l'odeur des mets, le vin dans les gobelet?, décidèrent les deux chevaliers à faire bonne contenance. Mais tandis que Laurent paraissait s'abandonner sans réserve aux intempérances de la table, Amauri et Robert le suivaient prudemment, pensant que si peu qu'ils fissent, ils seraient toujours en avant avec un être comme Laurent, dût-il boire une pinte de vin contre chaque gobelet qui leur serait versé. Pourtant, à leur grand étonnenient, ils virent bientôt s'aviner l'expression et la parole de Laurent; il balbutiai! et riait de ne pouvoir parler clairement. Vainement Goldery semblait vouloir le retenir, vainement i" page se laissait demander du vin deux fois avant de verser, Laurent devenait bruyant, emporté; il menaçait en chancelant, se servant du dos de son couteau pour couper et répandant les sauces sur la table : c'était une véritable et sale ivresse. Les deux chevaliers, attentifs à cette preuve de faiblesse humaine, et nous disons humaine en ce sens que
ce mot vient d'homme, les deux chevaliers devinrent assurés et forts du sang-froid qu'ils croyaient avoir gardé. L'un d'eux, Amauri, sur un signe de Mauvoisin, se laissa aller à dire :
— Assurément, messire Laurent, jamais, dans un repas, on n'engagea plus joyeusement par l'exemple ses convives à y prendre part.
— Taisez-vous, dit Laurent, en se balançant d'un air déjà privé de raison, vous être des ribauds de gueusaille ! Que saint Satan vous empale sur chacune de ses cornes, car vous n'êtes bons qu'à mettre à une maladrerie,et non à vous asseoir à une table honorable. Dis donc Goldery, hé! Goldery ? que nous a donc dit ce damné sorcier?
Goldery prit un air embarassé et répondit :
— Eh ! mon maître, je ne connais pas de sorcier.
— Gomment! drôle, tu ne connais pas de sorcier! t* ne connais pas maître Guédon de Montpellier! cet enfant de Satan, ton cousin-germain, qui m'a prêté plus de sacs qu'il ne pousse de branches de houx sur l'aride montagne des sires de Saissac, les protégés de ce brave Mauvoisin ; ah ! tu ne connais pas ce damné juif?
— Messire, dit Goldery avec impatience, et en jetant un coup d'oeil singulier sur les deux chevaliers, songez devant qui vous parlez.
— Eh ! s'écria Laurent, qui se tenait à peine droit sur son siège, eh! ce sont eux, les voilà, les deux joyeux compagnons qu'il nous avait promis, les deux débiteurs de la nuit de Noël, qui devaient nous tenir tête à la table, au jeu, partout. Bénédiction sur eux! ce sont des saints que je ferai canoniser à mes frais.
— Quoi! s'écria Amauri, vous connaissez le juif sorcier?...
— Si je le connais, dit Laurent, qui, tout à fait ivre, bavait ses paroles, je le connais comme se connaissent les voleurs, les sorciers, Goldery et Satan.
— Eh! quel jour l'avez-vous Vu? dit Mauvoisin.
— Pardieu ! je l'ai vu... Quand donc l'ai-je vu ?
Puis il se prit à rire d'un air où L'hébétement de l'ivresse était déjà mêlé à un commencent de sommeil, et il continua :
— Je l'ai vu une nuit qu'il avait été brûlé. Il se remit à rire du même ton.
— Une nuit qu'il avait été brûle! s'écrièrent ensemble Mau voisin et Amauri.
— Oui, par deux imbéciles qui s'imaginaient qu'on peut brûler Satan...
Les deux chevaliers se reculèrent avec épouvante.
— Oh! l'histoire est singulière... C'étaient deux chevaliers croisés... A boire, esclave... Deux croisés vendus au diable... A boire, la belle... Deux infâmes coquins... A boire... Un scélérat et un lâche... A boire, Manfride! femme, à boire?
— Mes.-ires, dit Goldery, veuillez vous retirer; quand mon maître est dans cet état, il dit des choses si étranges...
Amauri et Mauvoisin, stupéfaits, répondirent à voix basse :
— Non, nous voulons entendre.
— Entendre! s'écria Laurent, en faisant effort sur son ivresse pour se redresser et reprendre un air de hauteur et de sang-froid ; écoutez donc.
— iMon maître, cria Goldery, n'oubliez pas votre serment.
— Quel serment? fils de Satan, dit Laurent d'un air furieux : quoi! la promesse que j'ai faite à Guédon de profiter de ma ressemblance avec un lâche Provençal pour faire peur à des chevaliers de France, plus lâches encore ! Au diable le sorcier et le serment ! je suis Laurent de Turin, et n'ai besoin que de mon épée pour épouvanter mes ennemis. Où sont-ils? je les exterminerai, et le sorcier aussi, et toi aussi.
Et en parlant ainsi, il se démenait tellement qu'il se laissa tomber et ne fit plus que grommeler quelques mots inarticulés. Goldery insista près des deux chevaliers pour les faire retirer. Comme ils sortaient, Amauri dit â Mauvoisiu :
— Voilà donc le somptueux et élégant Laurent de Turin! c'est un sale et honteux ivrogne. Tout son secret, c'est d'avoir eu recours, comme nous, à cet infâme qui aura parlé.
— Mais, reprit Mauvoisin, comment a-t-il parlé? Comment a-t-il pu le voir le lendemain du jour où nous avionscru enfermer dans l'incendie notre secret et nos engagements?
Goldery, qui les suivait, les approcha, et les retenant un moment dans la salle qui précédait celle dout ils sortaient, leur dit avec un air de raillerie suppliante :
— Messires, vous connaissez le secret de mon maître, ne
le dites à personne ; surtout, cachez qu'il ait des rapports avec Guédon, et que la jeune esclave...
— Sais-tu que cette esclave est admirablement belle?
— Hélas! dit Goldery avec une hypocrite componction.
— Et sans doute elle est malhaureuse avec un pareil maître?
— Qui ne le serait pas avec lui? répliqua Goldery.
— Alors, pourquoi ne pas le quitter?
— Le quitter? dit Goldery en tremblant; oh! celui qui lui a touché lui est enchaîné; le quitter, hélas! ce D'est pas le fuir, car il n'est pas un endroit si caché où sa haine ne puisse atteindre celui qu'il soupçonnerait de le trahir.
— Mais enfin, dit Amauri, quel est cet homme ?
— Cet homme, si c'est un homme, répondit Goldery; ce chevalier, si c'est un chevalier....
Au moment où il allait continuer, Laurent de Turin rentra calme, frais, parfumé, magnifiquement vêtu ; et s'adressaû* aux deux chevaliers, il reprit sera air railleur, à l'élounement qu'ils montrèrent à sa vue.
— Pardonnez-moi, measires; de ne pouvoir vous tenir tète plus longtemps; voici l'heure où il laut que je me rende près de la comtesse de Montlbrt.Un mot, sire de Mauvo^iu.
Il le prit à part et lui dit :
— Quand vous voudrez vider quelques bons flacons de vin, ne venez pas avec un si mauvais convive. Amauri est un homme à nous vendre à son père, s'il y trouvait le n oindre intérêt; il me suffit qu'il soit persuadé que je 6ais son secret pour qu'il respecte le oôtre.
Il se retourna vers Amauri, et, lui prenant le bras et l'entraînant hors de la salle, il lui dit tout bas :
— Gomment venez-vous me demander une explication sur un sorcier avec un imbécile qui croit aux reven C'est avec du vin qu'on remplit une âme et un corps i
le sien; mais entre gens qui ont un but plus élevé, et je sais quel est le tien, il faut s'entendre seul à seul.
Puis il les quitta tons les deux, sans que ni l'un ni l'autre fussent plus éclaires sur ce qu'il pouvait être, mais 'qu'ils eussent envie de se confier leurs soupçons; car à chacun d'eux il avait serré la main en signe d'amitié et d'intelligence, et chacun pensait seul être appelé à sa confidence.
Cependant, à l'étonnement inquiet que faisaient naitre en eux toutes les actions de cet homme s'ajoutèrent l'étonnement que leur causa l'ivresse grossière du repas et le calme immédiat qui lui avait succédé. Laurent s'éloigna et se rendit chez Bérangère, qui pour la première fois sentit, à l'aspect d'un homme, un embarras et une crainte qui, dans une âme comme la sienne, ne pouvaient avoir d'issue que dans un sentiment de haine ou de préférence. L'entretien que Laurent eut avec elle a besoin d'être expliqué, car il ëclaicira quelques points obscurs de ce récit.
— Merci, sire chevalier, lui dit Bérangère dès qu'il l'eut saluée, merci de m'apporter le mot de l'énigme que vous m'avez proposée hier.
— 11 était cependant facile à trouver, dit Laurent en souriant, et si vous aviez pensé depuis hier, un instant eût suffi à vous expliquer complètement ce que vous appelez cette énigme.
— J'avoue, messire, que ce sont jeux d'esprit que je laisse volontiers aux femmes ou aux chevaliers qui s'enjuponnent de leurs occupations, comme fait mon gracieux cousin le sire Bouchard, et que c'est d'autres pensées que je nourris dans mon cerveau, quand il veille. Dispensez-vous donc de l'aire une galanterie d'une confidence ou d'un message, et dites-moi franchement de qui vous tenez cet anneau.
— Soit, dit Laurent; je le tiens d'an homme chargé de vous le remettre de la part de Pierre avec des paroles que le galant souverain de l'Aragon a cru devoir renfermer dans la mesure, rimée des vers de la langue d'oc, afin que la pensée en demeurât plus fixe et ne pût s'atténuer dans les termes variables d'un discours ordinaire, en effet, un discours ordinaire s'altère par un mot changé ou mal redit, et à la dixième personne il ne reste plus rien de l'intention, au lieu qu'un tenson comme celui-ci s'implante net et complet d;ms la mémoire, et se transmet fidèlement.
— Eh! voyons le leuson, dit Bérangère avec impatience; les louanges du n i d'Aragon sont choses si banales que, si je vous le demande, c'est plutôt pour vous faire accomplir votre m< ssage que pour l'entendre. Voyous le tenson.
— Par Dieu! madame, dit Laurent, le roi d'Aragon vous rend trop de jus lice pour vous cuvoyer les galanteries bana-
les qull prodigue aux autres femmes : aussi n'est-ce point galanterie que ce qu'il vous adresse, à moins qu "il n'en soit de l'amour comme de la cuisine, ainsi que dit mon valet Goldery, qui prétend qu'il n'y a que deux bonnes choses dans un repas, ce qui chatouille le palais et ce qui l'écorche, le miel et le piment.
Bérangère devint rouge, et prenant un air aussi chargé d'impertinence jouée qu'elle put en ajouter à son impertinence native, elle répliqua :
— Eh bien! messire, servez-nous le plat pimenté du sire Pierre. Comme je ne suis pas autrement friande de la cuisine d'amour, j'espère que le piment ne m'écorchera pas plus que le meil ne me chatouille ; voyons.
— Soit, dit Laurent-, le voici écrit de la main de Sa Majesté.
— Ecrit? dit Bérangère. v
— ■ Ecrit, répondit Laurent, avec le chant noté sur lequel le disent les hérétiques de Toulouse.
Bérangère pâlit de rage, bien qu'elle ne sût encore ce que contenait d'insolence le parchemin que venait de lui remettre Laurent; mais ce mouvement invincible de dépit essaya de se cacher bientôt sous la raillerie ordinaire de la jeune comtesse.
— Eh bien! dit-elle, vous le chevalier aux mérites séducteurs, vous qui passez pour jongler et chanter aussi bien que pour frapper et crier en avant, dites-moi ce tenson avec son cliant. 11 faut bien que je l'entende de quelqu'un.
Ce dernier mot découvrit à Laurent la pensée de Bérangère. Ce quelqu'un qui, sans lui faire l'insulte directement, viendrait la lui transmettre, ce quelqu'un devait être l'objet immédiat d'une haine qui, sans cela, n'aurait pu se prendre qu'à un absent. Laurent prévit et brava ce résultat, et, mettant un genou à terre, il répondit à demi-voix :
Ores sachez, pour être en amour bien appris,
Qu'à chaque chose il tant son prix.
A la ribaude eu feu qui se joue avec joie, Laissez sans marchander toute votre monnoie; A celle qui rechigne et dit : « Comment ! encor? » Un par chaque baiser comptez vos deniers d'or;
A dame qui se pâme à bout de résistance, Sans dire grand merci, ne rendez l'existence; A la none qui prie et pleure en refusant, Rendez prière et pleurs de même en tout faisant; A doux amour caché faut amour et mystère, Et d'amour fier de vous, que votre amour soit fière; A dame de vertu qui vous aura dit : « Non! » Gardez amour, s'il peut : gardez respect si non; Mais a celle qui belle et d'esprit et de corps Fait d'amour un serment de haine et de discords; Fière, veut qu'on la venge et folle qu'on la serve, Et parmi vingt amants sans amour se conserve A celui dont le cœur d'elle seule est épris, A Bérangère, enfin, il faut haine et mépris. Car faut savoir, pour être en amour bien appris, Qu'à chaque chose il faut son prix.
Lorsqu'il eut fini, Bérangère, qui l'avait écouté les dents serrées et les yeux fixés sur lui, demeura longtemps muette. Elle cherchait une résolution à prendre contre cet homme qui venait de lui répéter insolemment la satire du roi d'Aragon et la lui avait si froidement enfoncée au cœur. Cependant sa vanité la retenait de traiter Laurent comme un misérahle ; elle s'imaginait que ce chevalier n'avait pu se charger de ce message et le lui rendre si librement s il n'avait en lui quelque dessein secret; elle ne pouvait se persuader qu'il y eût un homme qui osât appuyer le doigt sur la blessure et la lui faire sentir seulement dans le but de répéter fidèlement ce qu'il devait dire. Alors, sans quitter Laurent des yeux, elle lui dit :
— Et que pensez -vous de ces rimes, sire Laurent de Turin?
— Je pense qu'avec deux vers changés, cette chanson serait excellente, et que si elle finissait ainsi vous l'approuveriez :
Qui prétend qu'on la venge et qui veut qu'on la serve, Et q >i garde sa vie, et son amour conserve A qui viendra, la nuit, jeter dans son giron La rouronne et le chef de Pierre d'Aragon.
— Est-ce vrai que vous le ferez? s'écria Cérangôre en se dressant l'œil enflammé d'une terrible joie.
— Est ce vrai que tu seras à moi? dit Laurent en lui prenant la main.
— A toi, répondit Bérangère, homme ou démon, chrétien ou mécréant, noble ou serf, à toi, quand tu m'apporteras la tête du roi d'Aragon.
— Que l'enfer se réjouisse, dit Laureut, tu m'appartiendras!
A cette sauvage exclamation, Bérangère se sentit pénétrée d'effroi, même au milieu de sa colère ; elle se recula de Laurent et lui dit :
— Mais qui ètes-vous?
— Bérangère, lui dit Laurent d'un ton où régnait un profond sentiment d'exaltation, je suis un homme qui ai fait de ton amour la seule ambition de ma vie, un homme qui brave peut-être pour toi le saint respect qu'on doit aux choses les plus sacrées, un homme dont les siens disent peut-être qu'il est un traître et un infâme, un homme qui rit sur une tombe et qui baiserait la main qui l'a frappé, et qui frapperait au cœur celui qui l'a appelé sou frère; un furieux dont la rage devait avoir un cri de mort, et qui l'a changé en une prière d'amour. Oh ! les insensés, qui parient famille et patrie, et qui te rencontrent. Ils n'ont plus d autre patrie que les li ux où tu habites, d'autre famille que celle dont tu es l'orgueil. Ne nie demandez jamais rien, madame, oh rien! et ne me faites pas devenir plus fou que je ne suis. Ne savez-vou< pas des hommes qui ont tue leur père pour leur amour? Oh! taisez-vous, et que je ne sois pour voua que l'homme qui vous vengera et a qui vous avez promis d'être à lui.
— Quoi! reprit Bérangère, senez-vous ce qu'ils soupçonnent? El votre amour pour moi irait-il à ce point d'oublier le massacre de...
— Bérangère, reprit Laurent avec impatience, tu veux la tête du roi d'Aragon, lu l'auras; laisse les morts dans leur tombe et les sottises de la peur à l'évêque Foulques. Je suis Laurenl de Turin : il faut que je m'appelle Lan
de- Turin pour toi. car je m'appelle ainsi peur ton père, et si tu veux de la vengeance, il ne faut pas qu'il puisse croire que j'en poursuis une autre. Montl'ort ne comprend plus l'amour ni la haine.
— Mais le sire Albert?... dit Bérangère.
— Je m'appelle Laurent de Turin, reprit le chevalier avec une impatiente persévérance; le sire Albert de Saissac est couché dans sa tombe; ne l'en évoquez pas.
Puis il s'arrêta, et quittant l'air grave dont il avait parlé jusque là, il reprit avec une singulière expression :
— Madame, ne demandez pas à un homme compte des folies qu'il peut faire pour vous approcher. Ce serait un trop long chapelet à dévider ; vous ne devez savoir que les nobles actions qu'il a tentées et qu'il tentera pour vous plaire. J'ai beaucoup osé pour avoir le droit de vous obéir. J'ai fait quelque chose du nom de Laurent de Turin pour qu'il pût compter parmi ceux de vos esclaves. J'arracherais la couronne du roi de France pour vous la mettre au front, si vous deviez pour cela m'appeler votre seigneur.
— On n'appelle de ce nom que son suzerain ou son époux, dit Béran gère à Laurent; mais il est un autre nom qui le vaut bien.
— Et quel est-il? reprit Laurent.
— Je le dirai, messire.
A qui viendra, la nuit, jeter dans mon giron La couronne et le chef de Pierre d'Aragon.
— Et jusque là? dit Laurent.
— Jusque là, messire, dit Bérangère en se levant, j'aime les chevaliers galants et respectueux, joyeux en propos, prodigues en fêtes, prêts à tout ordre, dévoués à tout caprice. Je les aime ainsi, tenez-vous pour averti.
Puis, considérant Albert avec une assurance singulière, elle ajouta :
— Jusque là, je ne serais pas fâchée que celui que je dois récompenser un jour put me plaire plus que cette foule de soudards ou de niais qui peuplent ce château.
— Béni soit Dieu, madame, dit Laurent, de m 'avoir donné de si minces rivaux!
Il la salua et se retira. Une heure après, il était auprès d'Alix, qui le recul avec une sorte de retenue craintive. Laurent l'aborda avec un respect si vrai ou si admirablement joué qu'elle se rassura un peu d'abord; mais lorsqu'il commença la conversation par celle phrase :
lf>0 LE COMTE DE TOULOUSE.
— Madame, je ne sais trop comment entamer le sujet qui m'amène, elle reprit tout son embarras et presque toute sa frayeur.
— Parlez, lui dit la comtesse, je suis prête à vous entendre, du moment que c'est au mon de mon mari que vous me parlez.
— C'est qu'en vérité, reprit Laurent, ce n'est pas en son nom que je parle, c'est au mien.
— Ai-je quelque chose à entendre de vous? reprit Alix.
— Oui, madame, ajouta Laurent; mais pour l'entendre favorablement, il faut croire à ma sincérité, et la première garantie que je puisse donner pour l'obtenir, c'est une trahison.
— Lue trahison, messire?... je ne vous comprends pas.
— Eh bien! reprit Laurent, après un moment d'hésitation, voici ce que m'a dit Montfort le jour de mon départ : « Laurent, les tristes succès qui depuis quelque temps poursuivent mes armes ne sont pas le plus cruel de mes chagrins. Je connais les luttes avec la mauvaise fortune : contre elle le plu3 grand courage, c'est le plus long; le plus sûr de Yraincre, c'est le plus patient; et j'ai éprouvé plus d'une fois que lorsqu'elle vous tient le genou sur la poitrine et le couteau sur la gorge, on lui fait lâcher prise avec une piqûre d'épine. Mais ce qui me ronge et me laisse sans force contre mes ennemis, c'est la douleur que je porte en moi, c'est le ver qui tue le chêne que l'orage ne peut briser, c'est la honteuse conduite de ma famille. »
La comtesse pâlit à ces mots et baissa les yeux, car Laurent lui avait lentement et précisément dirigé ces mots dans le cœur, comme un homme qui, versant une liqueur d'un vase dans un autre, n'en laisse tomber qu'un léger filet, de peur que le Ilot ne se heurte aux bords et n'en laisse rejaillir au dehors. Alix cependant, préparée à tout, retrouva dans l'espérance d'un malheur achevé la dignité qu'elle n'eût pas gardée contre une simple humiliation ; car la nature est ainsi l'aile, on L'accable bien plus aisément avec un mépris qu'avec une persécution. La comtesse, persuadée qu'à elle seule s'adressaient les plaintes du comte transmises par Laurent :
— Eh bien! messire, est-ce tout?
— INoii, madame, dit Laurent : veuillez m'écouter ; et si
vous pouvez, ajouta-t-il avec un sourire singulier, écoutezmoi dans mes paroles et non dans votre pensée . Le comte m'a encore dit : « Je sais que ma fille, qu'assurément je ne soupçonne pas d'une faiblesse, car elle n'a pas assez de cœur pour être faible, je sais que, forte de sa froideur, elle scandalise chacun de la liberté de ses discours et de ses actions. La plupart n'ont pas, pour l'apprécier, la connaissance profonde de cet égoïsme qui la préserve d'aimer tout autre qu'elle, et beaucoup de ceux qui me sont dévoués croient qu'une telle licence de paroles et de vanterie- ne peut venir que d'une pareille licence d'amour et de faiblesses. Si mes amis pensent ainsi, que ne doivent point penser mes envieux, que ne doivent point dire mes ennemis9 J'ai longtemps hésité sur ce que je devais faire. La rigueur serait à la fois maladresse et injustice; maladresse, car en punissant Bérangère de ses imprudences j'aurais l'air de croire à des crimes véritables; injustice, car véritablement elle n'est pas coupable. »
La comtesse écouta sans interrompre Laurent; puis, comme il s'arrêta de lui-même, elle lui dit froidement :
— Est-ce là tout?
— Non, dit Laurent, le comte s'est plaint encore de... Il s'arrêta.
— De qui? dit la comtesse, devenue tout-à-fait résolue.
— De son fils, répondit Laurent. Oui, madame, de son fils, qui traîne dans les orgies des tavernes et dans l'amitié des débauchés le nom de Montfort, armé pour la sainte cause de la religion.
— Messire, dit Alix froidement, j'ai peur de mon jugement en pareille chose. Le peu de respect, je dois dire l'inimitié de ma fille pour moi, m'ont trop blessé le cœur pour que je ne fusse pas peut-être pour elle plus sévère que je n'ai droit de l'être; et peut-être aussi l'amour de mon fils pour moi, qui a résisté à tout ce qu'il peut avoir à se reprocher d'égarement, me ferait lui pardonner bien des choses. Si donc le comte vous a chargé de me donner la tâche d'une surveillance active sur eux, répondez-lui qu'il n'y a que l'autorité forte d'un père qui puisse arrêter les malheurs et la déconsidération qu'il redoute pour son nom.
— C'est, madame, reprit Laurent fort embarrassé, qu'il ne
m'a point, ehargé de vous demander cette surveillance; c'est à moi-même qu'il l'a confiée.
— A vous? dit Alix, blessée d'être exclue de ses droits de mère au moment même où elle les abdiquait.
— A moi, madame.
— A vous qu'il ne connaît peut-être pas pour ce que vous êtes, à vous une telle surveillance sur mon lils et ma fille?
— Sur tous ceux, répondit Laurent en regardant sévèrement lu comtesse en face, qui compromettent la gloire du nom de Monlfort.
— Messire, s'écria la comtesse indignée, vous m'insultez!
— Ecoutez-moi jusqu'au bout, madame, reprit Laurent en souriant tristement. Qui que je sois, je ne suis à la merci de personne, pas plus à celle de votre époux que de tout autre. Ma vie est à moi; ma pensée, à moi; mes actions, à moi. Sans lien sur cette terre que je puisse considérer comme indestructible, si le bien ne m'est pas une nécessité pour me faire aimer, le mal ne m'est pas un besoin non plus; cependant, dans ce désœuvement de mon être, il me reste un souvenir qui m'a toujours fait l'ami de ceux qui l'ont réveillé en moi. J'avais un père, madame; demeuré libre quand il était encore jeune, je suffisais à sa tendresse et à son orgueil de père, mais non point aux fougueuses passions de sa jeunesse. 11 ne voulut pas me douner, par un second mariage, des frères qui ne seraient entrés dans mon affection que par une porte à moitié" fermée,; il demeura veuf; mais il aima. 11 aima une femme : ah! madame, c'étaient les plus nobles et saintes grâces de la beauté; c'était un charme si doux et si pur, un si puissant bonheur que l'amour de cette femme, qu'on oubliait que cet amour était un crime; car cette femme, madame, elle était mariée.
La comtesse reprit toute sa confusion et se tut.
— Mon père l'aima et fut aimé; mais il n'était pas seul à donner sou cœur et à offrir sa vie pour lui plaire, et le rude et hautain amour de mon père fut oublié pour celui d'un poète aux. douces paroles emmiellées. Or, écoutez, maintenant : cette femme était si célestemenl bonne, si naïvement facile à aimer, que mon père la pleura sans la haïr, et qu'un jour (pic son époux, armé d'un soupçon trop certain, courait pour la surprendre au rendez-vous où elle était avec son
nouvel amour, mon père y courut pour les sauver et lui dire : « Adélaïde, ton mari me suit. »
— Adélaïde! s'écria Alix, Adélaïde, la vicomtesse de Beziers! Ainsi vous êtes...
— Madame, reprit le chevalier, je suis Laurent de Turin ; le nom d'Adélaïde est commun parmi la noblesse d'Italie, et l'histoire d'une femme belle et qui aime est assez vulgaire pour se rencontrer sous le ciel de la Provence et sous celui de ma patrie.
Cette dernière partie de la phrase de Laurent ramena Alix à la pensée de sa propre situation; elle fit comme Laurent, et prenant la conversation dans le sens d'allusion qu'il lui avait donné, elle continua :
— Ainsi votre père a dominé sa jalousie au point de sauver celle qui l'avait trahi?
— Oui, certes, Madame, dit Laurent, et toujours j'ai trouvé que c'était de lui la plus noble et la plus haute action qu'il eût faite, et, sur la tombe de cette femme qui fut la joie de mon père, j'ai juré à la Vierge, mère de Dieu, que je l'imiterais si je me trouvais en pareille situation.
La comtesse considéra Laurent d'un air étonné et crantif, et lui dit presque en tremblant :
— Quoi! sire Laurent, vous l'imiteriez? Vous l'imitez peutêtre?
Laurent sourit tristement.
— Oh! non madame, tant de bonheur n'est pas donné au pauvre Laurent de Turin! oh! non! je n'ai pas à protéger une perfide, et, quoique vous soyez belle de la beauté des déesses, noble comme était celle qu'aima mon père, aimée comme elle L'était, je n'ai pas même un désir à sacritier à votre salut. C'est inouï, n'est-ce pas, de vous apprécier pour ce que vous valez, et de ne pas mettre sa vie à votre merci? Car ne pas vous vous aimer, c'est ne pas vous connaître; mais il ne faut pas demander à l'arc brisé de lancer des Huches, ni au cœur muet de parler d'amour; non, madame, non; de l'histoire de mon père, il n'y a de vrai pour moi que ceci, qu'un homme m'a dit : « Laurent, je la soupçonne; » et que moi, je dis à cette femme soupçonnée : « Prenez garde! »
— Messire! messire! s'écria la comtesse, et quand vous a-t-il dit cela?
— Quand je suis parti, madame.
— Et il vient avec le soupçon dans le cœur !
— Il vient avec la confiance que si je lui dis : « On a menti, » il le croira; et, sur mon âme, madame, je dirai : « On a menti. »
— Oh! messire! dit Alix en cachant ses larmes dans ses mains, ah! mon malheur est grand, car j'ai honte de vous être reconnaissante!
— Ne le soyez pas, dit Laurent avec émotion; oh! j'ai tant souffert, moi, tant suhi de tortures sans pitié, que je n'oublierai pas qu'un jour vous m'avez regardé sans dureté ni mépris.
— Vous, messire? vous? Mais expliquez-vous, au nom du ciel ! oh ! qui êtes-vous? Vous devrais-je le salut de ma réputation après le salut de ma vie ? N'étes-vous pas...
— Je suis Laurent de Turin, répondit le chevalier froidement; je suis un homme qui vous aime, parce que vous êtes tonne, un homme qui estime le sire Bouchard, parce qu'il est brave et juste ; on ma dit de vous perdre, j'ai juré de vous sauver ; c'est un vœu fait au ciel, fait à la Vierge, qui fut tout amour. Oui, j'ai juré de vous sauver; mais non pas en ennemi, en homme qui, un fer rouge à la main, fait une noire blessure sur une blessure saignante pour la guérir, mais en ami qui a su ce que c'est qu'aimer. Que Bouchard demeure, madame; que les propos haineux s'acharnent contre votre bonheur, je ne vous demande qu'une chose, c'est de leur opposer un rempart de mystère; de ce rempart, j'écraserai quiconque élèvera la voix contre vous. Voilà ce que j'avais à vous dire; vous voyez maintenant pourquoi j'ai trahi Montfort; ne trahissez pas ma trahison, et ne lui dites pas que je suis plus votre ami que le sien.
«£ Laurent sortit à ces mots, dominé par une émotion si profonde, que la comtesse le laissa partir sans penser à avoir avec lui une plus complète explication. Bouchard vint la rejoindre, et longtemps ils cherchèrent à pénétrer les intentions secrètes de cet homme; et, certains qu'il pouvait les perdre, ils résolurent de s'abandonner à lui. Quelque temps
après, Laurent était dans son appartement, seul, absorbé dans ses pensers, souriant cruellement à quelques-uns, à ceux qui lui traversaient incessamment la tète. Goldery était devant lui qui le considérait; fatigué de ce long silence, le bouffon finit par lui dire :
— Eh bien! maître?
#— Eh bien! dit Laurent en se levant avec une joie sauvage, ils sont à moi; à moi, entends-tu? Ils me sont livrés dans ce qu'ils ont de plus caché et de plus honteux dans le cœur. Je suis déjà plus que leur ami : je suis leur complice. Je les tiens en lesse par leurs passions ; je les traîne à ma suite par elles ; par elles, je les attacherai aux sangles de mon cheval et je les vautrerai dans le sang et dans la fange. Exécration sur eux, Goldery, exécration !
— Mon maître, dit Goldery en l'interrompant, c'est étonnant comme, en ce moment, vous avez la voix et le visage du sire Albert de Saissac.
Laurent se calma soudainement, et, regardant autour de lui, il reprit froidement :
—Tu as raison ; Laurent de Turin n'a que de dures paroles dans le cœur. N'est-ce pas, esclave? ajouta-t-il en regardant Manfride, assise sur un coussin, et qu'il avait heurtée et presque renversée dans l'explosion de sa frénésie joyeuse, n'est-ce pas que Laurent de Turin était un homme froid et compassé ?
— Laurent de Turin, reprit Manfride en baissant les yeux, n'avait pas donné à sa vie un but si éloigné ou si élevé qu'il ne prit pas garde à ceux qu'il fallait fouler aux pieds pour y arriver.
Après ces paroles, elle se retira.
— Maître, dit Goldery, cette femme vous perdra.
— Goldery, dit Laurent, elle m'aime.
— Mon maître, reprit le bouffon, la vengeance qui a franchi une montagne peut trébucher à un caillou de la route ; ce qui vous prend au pied vous renverse mieux que ce qui vous frappe à la tète ; prenez garde, mon maître.
— Eh bien I je lui parlerai, Goldery.
— Et que lui direz-vous?
— Mes projets.
— Savez-Yous ce qu'elle en comprendra? Que vous aimez
quelque chose plus que vous ne l'aimez, elle ; voilà tout.
— Et que faire alors ?
— Mon maître, jetez hors de la route le caillou où vous pouvez trébucher.
— Ah! misérable, ce serait infâme!
— Eh! eh! dit Goldery en riant du double sens qu'il attachait à ses paroles, il faut que Laurent de Turin soit vengé !