EXTREME RESOLUTION
Sans suivre jour à jour le développement de la situation où se trouvait Laurent de Turin, il faut dire cependant qu'à quelque temps de son arrivée il était parmi les chevaliers de Castelnaudary le plus recherché de tous par les gens dont il avait voulu se faire l'ami. Alix et Bouchard le traitaient avec celte affectuosité qui annonce une intelligence commune d'intérêts intimes, une harmonie complète de sentiments. Plus assurés, pour ainsi dire, de leur bonheur secret, ils s'observaient bien plus ensemble qu'ils ne l'avaient fait jusque là. Au lieu de ces regards indiscrets que deux amants ne peuvent retenir lorsqu'ils n'ont qu'eux-mêmes pour confidents; au lieu de ces paroles à voix basse, imprudents entretiens épiés par les curieux, chacun d'eux s'entretenait tout bas avec Laurent, et, soit qu'Alix l'écoutàt quand Bouchard venaitde lui parler, ou que Bouchard l'entretint après Alix, il semblait aux deux intéressés qu'ils avaient causé ensemble.
Bérangère, la hère Bérangère, avait elle-même subi le charme decel homme mal défini, où elle voyait assinciiun! le plus somptueux et le plus renommé chevalier de la croisade, et où son orgueil aimait à chercher un insensé, qui
eût dû être un ennemi, et qu'un amour forcené pour elle avait fait complice des bourreaux de son père. Plus qu'une autre, elle avait souvent et directement essayé de faire expliqurr Laurent; mais il paraissait si cruellement blessé de cett'.1 curiosité, il répondait si froidement qu'il avait réduit le passé, le présent et l'avenir de sa vie à une seule pensée, à celle d'être airyé de Bérangère ; il était si hautement oon admirateur et soh esclave dans le présent; il l'entourait si magnifiquement d'hommages splendides et de flatteries, et promettait pour l'avenir une si belle vengeance de l'insulte faite à Bérangère, qu'elle supposait aisément que le passé lui avait été donné de même en sacrifice par un abandon com.| let des griefs les plus violents, et que la honte de ce sacrifice empêchait seul Laurent d'en laire un public aveu.
— • Vingt fois son orgueil voulut s'en donner triomphe; mais, de ce côté, Laurent restait inattaquable, comme si, après avoir intéressé la vanité et la colère de Bérangère, il se gardait quelque chose pour le dernier lien qu'il voulait lui imposer. Cependant celle-ci se laissait aller malgré elle à l'enivrement public d'un hommage si éclatant, et à l'applaudissement secret d'un amour capable d'avoir brisé les plus saints devoirs et négligé les plus terribles ressentiments. D'ailleurs, soit humeur, soit habileté, il y avait, dans la conduite de Laurent, des heures de désespoir dont elle traduisait le secret à sa manière.
Pour elle, c'étaient des cris de remords qui s'élevaient en lui et le venaient épouvanter, dans son amour, des misères de son père et de la mort funeste de sa sœur. Dans cette supposition de l'état de lame de Laurent, le chevalier lui-même changeait complètement d'être et de nom, et devenait certainement Albert de Saissac, le chevalier faïdit, pris d'une folle passion, apostat à tout ce qui est vénéré dans ce monde, et qui, pour abriter son amour contre les craintes du comte de Monllbrt et la haine méfiante des croisés, avait insolemment joué la comédie dosa mort et s'était fait un nouvel homme, avait entrepris une nouvelle vie, une nouvelle gloire, pour lui plaire. Et alors cette audace la ravissait ; cet esprit aventureux lui semblait seul digne de la comprendre; mais alors aussi elle n'était pas assurée sur la force de la
résolution d'Albert; elle tremblait qu'un repentir de sang ne le rejetât parmi les siens.
De ce désir de conserver un pareil chevalier et de cette crainte de le perdre naissaient toutes les faiblesses et toutes les fautes d'un véritable amour, si un véritable amour n'en était déjà né. Puis il arrivait que le soir, dans les assemblées accoutumées de la comtesse, Laurent racontait si franchement sa vie passée, ses voyages dans les pays lointains; il riait si joyeusement des regards épouvantés de Foulques, que tout le rêve qu'elle avait bâti s'écroulait, et que son amant n'était plus que Laurent de Turin. .Mais, dans cette autre supposition, c'était encore un si singulier caractère, qu'elle pouvait, même à ce titre, trembler de le voir porter ailleurs ses hommages.
Enfin, des deux côtés, soit qu'il fût Laurent ou Albert, il restait toujours sur lui un si impénétrable mystère, que la curiosité venait en aide au penchant de Bérangère. Quelqueois même la pensée d'une existence surhumaine se mêlait aux autres pensées de Bérangère, et lui faisait de Laurent une occupation de tous les moments.
Quand un homme est arrivé à ce point d'être l'occupation constante d'une femme, à quelque titre qae ce soit, il est plus près de son amour que celui qui semble y avoir des droits réels, si tant il est que quelque chose soit un droit à l'amour, si ce n'est l'amour lui-même. Avec une âme comme celle de Bérangère, il serait difficile de donner le nom d'amour au sentiment que Laurent lui inspirait; mais, soit curiosité, soit orgueil, soit vengeance, elle avait donné à Laurent des droits que nul autre ne s'était acquis sur elle : sa raillerie contre sa mère se taisait ou demandait devant lui grâce par un mot flatteur pour lui-même, lorsqu'elle s'échappait malgré sa présence; il était sollicité d'être d'une calvacade où les autres sollicitaient d'être admis; elle s'enquérait de son absence, qui la rendait, sinon triste, du moins chagrine ; elle boudait, quoiqu'elle lie pleurât pas, qu'il négligeait d'être sans cesse près d'elle; enfin il ne lui manquait plus, pour aimer, que d'être jalouse : elle le fut.
Du côté de Mauvoisin et d'Amauri, c'était une amitié presque fraternelle avec Laurent. C'étaient avec tous deux de longues nuits d'orgie de table, où on riait des choses les
plus saintes; puis, secrètement, avec Àmauri, des présents magnifiques et des espérances immenses de pouvoir à partager ensemble. En môme temps, il semblait que toutes les craintes des deux chevaliers eussent été calmées par une explication plus franche que celle du premier jour; une folle idée de profiter d'une ressemblance avec un mort pour les épouvanter un moment du secret que lui avait livré le sorcier juif, et tout paraissait clair aux yeux des deux débauchés, qui trouvaient en Laurent un joyeux compagnon, dont la bourse et la santé étaient intarissables. Cependant il avait laissé à chacun d'eux leur part de crainte : c'était l'existence de ce sorcier qu'ils croyaient avoir fait disparaître dans l'incendie de la maison, et Laurent savait endormir ou éveiller cette crainte, selon qu'il en avait besoin.
Cependant le récit de Foulques avait circulé ; quelques chevaliers et le menu peuple des croisés en avaient appris quelque chose. L'histoire du corps d'un chrétien occupé par un esprit de ténèbres paraissait une chose fort vraisemblable à leur superstition, et, dans beaucoup d'endroits, Laurent ne pouvait passer sans être désigné du doigt comme un maudit, ou évité comme un pesliféré. Les uns faisaient, à son approche, des signes de croix, et ils étaient aussi étonnés que scandalisés devoir Laurent leur rire imperlinemment au visage, sans contorsions ni signes d'épouvante ; d'autres avaient eu l'audace de s'approcher par derrière et de lui jeter de l'eau bénite, et s'étaient enfuis pour ne pas être atteints par les mouvements convulsionnants qui éclateraient à cette sainte aspersion : c'était la prudence d'un mineur qui vient d'attacher l'amadou enflammé à la charge de poudre qui va faire voler un édifice en éclats. Mais Laurent ne s'en apercevait pas, ou, s'il s'en apercevait, c'était pour bàtonner le manant qui avait taché son beau pourpoint ou sa cape de velours.
De tout cela, il résultait une espèce d'être indéfini, moiDs qu'un démon, plus qu'un homme, et, s'il m'est permis d'expliquer ce caractère par comparaison à ces êtres de fatalité créés par la littérature fantastique, je pourrais dire qu'il y avait dans Laurent une raison d'être ou de paraître un homme à part, que n'ont point nos héros moderne.-.
Le besoin de surnaturel qui tient incessamment la nature
humaine a imaginé l'homme fatal avec l'enchantement de sa voix vibrante et le vampirisme de son regard, qui suce l'àme et la dessèche. Ce dandy vêtu de malheur et qui laisse toujours quelque lambeau de son infortune pendant à la vie de ceux qui l'ont frôlé dans son terrible passage et qui, cependant n'en garde pas moins entier, comme celui du Christ, son suaire de désespoir; ce dandy du roman intime est l'immatérialisation du vampire physique, du démon réel de nos vieilles histoires.
Mais si la foi de nos pères aux êtres surnaturels avait ce côté d'erreur qu'elle admettait des impossibilités, elle avait cela de raisonnable qu'elle s'appuyait sur des choses physiquement saisissables si elles eussent existé. Ainsi le vampire était un être inexistant, mais on l'appliquait très-lucidement. 11 sortait de terre, s'introduisait sur la couche vierge des jeunes filles, et de ses lèvres impures il buvait le sang de leur cœur. Le remords n'était pas une de ces profondes et dévorantes pensées qui rongent l'existence et dansent dans votre insomnie; le remords s'habillait en revenant et venait d'une main froide tirer les rideaux de votre lit et vous parler à l'oreille. Cette puissance de pressentiment qui de nos jours fait de certaines âmes un objet de doute sur leur nature mortelle pour ceux à qui on les représente, cette intuition de l'esprit était alors un art, une science écrite dans certains livres et pratiquée par des sorciers. Une parole amère, un regard singulier, une parole soutirante, ne faisaient d'un homme, il y a six siècles, qu'un malade morose et non point un être fantastique.
■Mais être mort et ressuscité, avoir des agens de Lucifer en personne dans le corps, faire du bout du doigt un ulcère incurable à la peau de celui qu'on touchait, tout cela n'existait pas si vous voulez, mais c'était la condition nécessaire pour être admis parmi les êtres à puissance surhumaine.
A ce compte, Laurent avait laissé à Foulques le soin d'établir sa réputation, et celui-ci s'en était acquitté plus merveilleusement qu'il ie pensait. Aux récits de foulques il faut ajouter l'esprit d'envie des chevaliers de moindre importance, qui supportaient impatiemment qu'un nouveau venu eût concentré sur lui les préférences de toute la maison de Monlfoit, assez mégalement réparties pour que chacun pût
espérer d'en prendre sa part, et l'on concevra alors qu'il sefùt fait contre Laurent une sorte de parti qui attendait le retour de Simon pour lui dénoncer ce chevalier. Sur ce point, l'accord et. it unanime; mais il y avait débat sur les motifs de la dénonciation et sur les résu tats. Foulques ne parlait d'autre chose que de le livrer aux évoques comme sorcier et de le brûler vif. Les chevaliers désiraient quil fût abandonné aux prévôts d'armes et pendu comme traître.
En appui de cette haine et de ces accusations venaient les désastres de la cause de la religion depuis que cet homme avait paru parmi les croisés, et ici peut-être est-il besoin de retourner en campagne et de battre un peu la plaine et les monts pour apprendre où en étaient les affaires des Albigeois et de> Français.
L'Œil sanglant avait eu raison : l'heure paraissait sonnée de la délivrance; les malheurs de la faiblesse avaient tellement dépassé les malheurs possibles de la résistance que le désespoir était venu encourager toutes les populations de la Provence. Disons môme que dans ce livre, si nous avons plus négligé que dans l'ouvrage qui le précède le récit des événements historiques, c'est que nous ne nous sentons pas la force d'écrire au bout de chacune de nos pages : « Et le château ayant été pris par les croisés, les femmes, les hommes et les enfants furent massacrés sans qu'il en restât de vivants que ceux qui parvinrent à s'échapper à la faveur de la nuit. » Ces mêmes tableaux, toujours répétés, eussent fatigué nos lecteurs de l'ennui des redues et du dégoût de cette orgie de massacre.
Mais à l'époque où nous sommes arrivés, la Provence, flagellée jusqu'aux os par l'épée de ses conquérants, se retournait saignante et furieuse, et si c'était encore une arène de meurtres, ce n'était plus du moins une tuerie de bouchers : c'était une lutte de soldats. La prévision de l'Œil sanglant s'accomplissait avec une rapidité qui permettait déjà de marquer le jour de la chute de Muntlurt.
D'abord les deux comtes de Foix, ceux de Toulouse et de Conimingcs, avaient laissé habilement passer Simon de Monfort dans les lieux où ils auraient pu le combattre et l'arrêter. Depuis deux mois, grâce à celte manœuvre, il harcelait le Quercy, portant presque toujours avec lui le triomphe de
son ambition. Sans cloute il eût mieux valu l'attaquer de front et le vaincre. Mais tant de luttes répétées contre lui avaient tellement appris aux seigneurs de la Provence que là où était Montfort la victoire n'était possible que pour lui, qu'ils ne voulurent pas risquer leur dernier effort contre un si puissant adversaire, et le jugeant invincible de sa personne, ils tentèrent de prouver que sa cause ne l'était pas. Aussi, tandis qu'il soumettait Rhodez, Gahors, les comtes de Foix se levèrent soudainement; ils se précipitèrent sur tous les corps épars de croisa qui sillonnaient leur patrie de la Provence, les détruisirent avec une audace et une activité inouïes, reprirent quantité de châteaux sur leurs ennemis, et après avoir balayé les campagnes, vinrent, à la tête d'une armée immense, qui s'était levée de terre comme par enchantement, poser le siège devant Castelnaudary.
C'étaient toutes les forces de la croisade qui s'y étaient concentrées, mais désarmées de leurs chefs, et que les comtes provençaux comptaient détruire avant que Simon put leur porter l'activité et le génie de son commandement. Le coup était décisif, et les mains qui le frappaient l'eussent rendu morte! à la conquête si elles n'eussent été entravées par la même faiblesse et la même duplicité qui avaient perdu le vicomte de Beziers, et peut-être aussi par des raisons dont nous seuls pouvons rendre compte. Mais nous n'avons pas à considérer l'histoire face à face; nous n'avons pas la prétention de la suivre dans sa marche jour à jour et d'en raconter les incidents ; elle ne nous luit que par le reflet dont elle éclaire les acteurs que nous mettons en scène, et s'il nous est permis de faire une comparaison, nous ne la lisons pas pour ainsi dire dans le livre où elle est écrite, mais dans le visage de ceux qui tiennent le livre; ou, si vous le préférez, nous ne voulons dépeindre l orage ni dans son magnifique incendie ni dans ses bruissements terribles, mais nous voulons en donnée une idée par la physionomie de ceux qui l'écoutent. Kous laissons à d'autres les vastes et savantes descriptions du choc du dehors pour rester dans les observations plus modestesde l'effet qu'ilproduit sur quelques individus. Abandonnons duncle récit des attaques forcenées des comtesde Foix et de leurs rapides succès, et voyons ce qu'ils produisaient
dans le cercle étroit où nous avons enfermé nos lecteurs.
Montfort, à la tête de quelques chevaliers, abandonna sou pillage et sa soumission du Querey. marcha seul ou presque seul vers le point menacé; trompa la vigilance de Roger- Bernard ev se jeta hardiment dans Castelnaudary. Au bruit de son arrivée, Raymond se sentit pris d'une de ces terreurs superstitieuses qui considèrent certaines luttes comme des impossibilités, disposition singulière qui fait braver à des cœurs médiocres les dangers les plus redoutables et qui laisse les plus braves guerriers sans courage contre la fatalité indomptable que leur imagination se crée. Raymond fut sur le point d'abandonner le siège de Castelnaudary dès qu'il apprit que Simon était dans le château; mais Roger-Bernard arrêta le comte de sa volonté de fer, et il lui dit en pleine assemblée :
— Sire comte, je ferai bâtir un mur infranchissable autour de nous; soyons enfermés avec Simon de Montfort dans une arène où il faudra que l'une de nos deux fortunes demeure à terre. Ce mur sera mon épée et celle de mes montagards, et je jure Dieu que tout fuyard qui voudra passer dessus ou dessous n'a tète si haute on ne la pliera si bas que je ne l'atteigne.
Raymond demeura donc dans le camp, mais ce ne fut plus avec le même courage ni la même espérance : Simon était un fantôme que Raymond n'osait regarder en face. Simon à genoux et chargé de fers eût fait reculer Raymond debout et armé. C'était un pouvoir magnétique. Napoléon l'a possédé contre l'Europe ; Simon l'avait contre le comte de Toulo.se. Cependant du côté des comtes de Foix le siège fut poussé avec cette activité qui nail surtout du sua i $.
En effet, depuis un mois, Simon, barcelé dans le château, voyait diminuer chaque jour ses moyens de défense. Dès les premières attaques de Kuger-Bcrnard, le bourg s'était de lui-même livré aux ennemis de Simon et l'avait repoussé dans le château. Vainement celui-ci avait-il plusieurs fois repris le bourg; à chaque fois l'obstination acharnée du comte de Foix s'était remise dans cette possession, d'où il interceptait à Simon tout secours d'hommes et de vivres. Le dernier désastre de ce genre avait porté au comble la confiance des Provençaux et la détresse de Montfort.
Six mille Allemands, venus à travers la France, avaient pénétré jusqu'à quelques lieues de Castelnaudary. Simon, averti par des émissaires qui avaient trompé la vigilance de Roger-Bernard, se tenait prêt à faire une vigoureuse sortie dès que les six mille Germains seraient en vue de Castelnaudary. Mais ce fut vainement qu'il les attendit; les deux comtes de Foix s'élancèrent à leur rencontre et les attirèrent dans une embuscade par les mômes signes qui devaient les avertir de la venue de Simon à leur rencontre. Ils les exterminèrent jusqu'au dernier, et l'on eût pu remarquer à La lin de ce carnage épouvantable, que ce n'était plus le délire du combat qui frappait sans pardon, mais une sorte de prudence qui i velissait avec tous ces ennemis exterminés le secret de leur défaite et de la manière dont ils avaient été surpris.
La nouvelle en arriva bientôt à Castelnaudary et y répandit une consternation qui alla troubler jusque dans leurs intérêts les plus cachés ceux pour qui les succès de Montfort n'avait été jusque là que l'objet très-secondaire de leur pensée. Presque tous s'aperçurent que son existence était la première condition de la leur, bien qu'ils eussent détaché leurs vœux des siens; pour Amauri, plus d'ambition grossière et de plaisirs brutaux si son père était chassé de la Provence'; pour Bérangère, plus de vengeance et de triomphes vaniteux; pour Alix, peut être aussi plus d'amour caché et perdu dans les fracas et le délire îles succès de son mari. Ce l'ut dans CC3 circonstances qu'eut lieu la scène que nous croyons devoir rapporter.
Le soir de cet événement, Montfort, après avoir longuement visité le château de Castelnaudary, compté les hommes, pesé les vivres et, sans flatterie pour sa position comme sans désespoir, supputé ses moyens de défense, rentra dans l'appartement qu'il occupait dans la tour principale el lit appeler auprès de lui le petit nombre de ceux en qui sa confiance était complète : d'abord c iux de sa famille, puis Gui de L Bouchard, Foulques et Laurent.
Quand tous furent assemblés, silencieux et inquiets de ce qui aliait arriver, Simon leur lit un signe pour les inviter à s'asseoir, et, demeurant seul debout au milieu d'eux, il commença en ces termes :
o- JSous avons pour huit jours de vivres, nous sommes
cent vingt chevaliers, il y a mille sergents et deux mille hommes de pied dans le château, et nous sommes investis par une armée de soixante mille Provençaux. Leurs machines sont prêtes, et si demain elles ne renversent les murs, dans huit jours la famine les aura désarmés : or, si Dieu ne nous sauve, nous sommes perdus. Dans cette circonstance, que pensez vous qu'il faille décider?
— Sire comte, dit Gui de Lévis, si pour défendre cette ville il faut mourir par l'épëe ou la faim, je suis prêt; si pour en sortir par capitulation il faut abandonner ma terre de Mirepoix, elle est a vous : voilà tout ce que je puis dire de moi. Quant à celui des deux partis qu'il vous plaira de m 'imposer, permeltez-moi de n'en point discuter : c'est votre gloire et votre nom qui y sont intéressés ; c'est à vous seul à les assurer comme vous l'entendrez.
— Sire de Lévis! s'écria Foulques, ce n'est point cela que vous demande le comte de Moutiort ; nul ne doute de votre dévouement; mais il s'agit d'un avis salutaire, et je pense que, puisqu'il m'a fait appeler en sa présence, il voudra bien écouter le mien.
— Parlez, dit Montfort.
— Il faut d'abord, dit Foulques, faire une différence entre ceux dont les services n'ont été qu'une espérance de fortune et ceux dont l'appui a été un sacrifice des biens et des avantages qu'ils possédaient. Que les premiers tiennent leurs volontés esclaves de celle de leur seigneur, c'est juste; mais ceux qui ont beaucoup apporté dans la fortune d'un allié ont le droit de sauver les restes de ce qu'ils y ont aventuré. Donc, d'après ce que vient de dire le sire comte, il me parait impossible de résister plus longuement, et je pense qu'il serait honorable et prudent de rendre la place en stipulant les droits de chacun.
— Kl que, s sont les droits qu'il vous conviendrait de stipuler, muilie Foulques-.' du Muiitfort avec humeur.
L'évoque sourit aigrement à cette question et repondit au comte :
— Messire comte, je parle des vôtres ou de ceux de vos chevaliers; les miens sont à l'abri de toute discussion ; il n'y a ni chef ni armée, sous quelque bannière qu'ils marchent, qui puissent luire que je ne sois pas l'évéque de Toulouse et
aujourd'hui et à toujours, c'est-à-dire tant que je vivrai.
— Oui-dà! tant que vous vivrez? dit Laurent en regardant Foulques d'un air goguenard, et vos droits pourraient bien, d'ici à huit jours, mourir d'inanition. D'ailleurs, ajouta-t-il sérieusement, nous discutons comme s'il y avait ici un parti à prendre; avant tout, il faut savoir si le seul qui nous reste n'est pas une défense désespérée.
— Pourquoi cela? dit Foulques.
* — Pourquoi? reprit Laurent. Parce que vous êtes dans les mains de ceux qui ont été dans les vôtres, et à qui vous n'avez accordé ni grâce ni traité en pareille circonstance. Les supposez-vous plus généreux que vous?
— Sinon plus généreux, du moins plus timides, dit Montfort; c'est d'eux-mêmes que me vient cette proposition de traité.
— D'eux! s'écria Laurent, dont le trouble le domina un moment; des comtes de Foix et de Gomminges?
— De leur suzerain, du comte de Toulouse, reprit Montfort.
Un sourire de mépris fut la seule réponse de Laurent, qui rentra dans son silence.
— Bouchard, dit le comte de Montfort, vous, qui ne m'avez point dit votre avis, que pensez-vous qu'il faille faire?
— Mon oncle, dit Bouchard, si le nom de Montfort n'était allié à celui de Montmorency et si sa gloire n'était une partie de notre patrimoine commun, je vous eusse fait la même réponse que Gui de Lévis; mais il ne m'en voudra pas si à son dévouement j'ajoute celui d'un conseil : je pense qu'il faut traiter, puisque cela est possible.
Laurent sembla grincer des dents à cette parole. Bouchard continua :
— Messirc comte, je ne ferais point cette proposition si ce n'étaient que des hommes qui fussent enfermés dans cette forteresse, mais il s'y trouve des femmes, et s'il arrivait que la place tombât dans les mains des Provençaux après une attaque où nous péririons tous, n'oubliez pas, sire comte, ce qui a été fait à Lavaur; n'oubliez pas ce qui s'est passé à Saissac, car nos ennemis s'en souviendront. *
Laurent avait écouté Bouchard avec une impatience qui n'avait point échappé au regard de Montfort. Quelque effort
qu'il fit pour paraître tranquille, il laissait percer dans la contraction de ses lèvres une rage qui ressemblait trop à une espérance déçue pour ne pas être facilement devinée. Montfort continua en dirigeant ses paroles du côté de Laurent :
— Et qui sait, messire, si cette vengeance n'est pas plutôt le véritable but des Provençaux que la victoire ellemême?
— Mais, dit Laurent avec violence, ils ne le prouvent pas en offrant de traiter.
— Mais d'autres, dit Simon, le prouvent peut-être en s'y opposant.
Tous les regards étaient portés vers Laurent. 11 s'aperçut de cette attention, et, contraignant toute émotion, il répondit froidement :
— Qui donc a refusé de traiter ?
Il avait compris que cette assemblée pouvait être un piège ; il devina les soupçons de Montfort et lut dans le regard furtif de Foulques que c'était lui qui les lui avait inspirés. A ce moment toute une autre espérance s'était montrée à lui ou plutôt un tout autre plan de conduite. A celui qui eut pu porter le flambeau dans les ténèbres de cette âme eût apparu une volonté d'arriver à tout prix au but qu'elle s'était donné; mais en crainte de se fourvoyer dans le sentier qu'elle avait à prendre, cette volonté s'arrêta tout net et laissa à d'autres à décider la marche des événements, se réservant de les suivre ensuite à la piste ou de se porter à leur rencontre, selon ses intérêts. Laurent donc se remit sur son siège, et, posant sa tête sur sa main, sembla se laisser aller à ses sombres pensées.
Montfort le regarda quelque temps, et, après avoir échangé un coup d'œil avec les personnes présentes, il s'adressa directement à Laurent :
— Eti bien! lui dit-il, sire chevalier, quel est votre avis en cette circonstance?
— Mon avis? dit Laurent, je n'en veux pas avoir. Sire comte, c'est une cbarge bien lourde que la vie; et il y a des hommes pour qui le poids en est d'autant plus insupportable qu'il leur est mal attaclié sur la tète et que, de même qu'un casque faussé, il les blesse de quelque côté qu'ils veuillent le
porter. J'en suis là, sire comte, et j'avoue que quelquefois mon courage y succombe. J'ai cependant fait beaucoup pour ne pas être seul dans ce monde à subir la charge que le sort m'a jetée, et, sans vouloir la faire partager à personne, j'ai eu la folie de croire que ceux à qui j'avais prêté mon appui dans les dangers et les espérances de leur vie ne me laisseraient pas sans appui dans les plus rudes passages de la mienne.
Il se tut un moment, après avoir pour ainsi dire accentué ses paroles d'un regard lent et triste qu'il jeta sur ceux qui l'entouraient. Un silence glacé répondit seul à cet appel. Amauri semblait embarrassé; la comtesse jeta un regard timide sur Bouchard, et Bérangère se mordit les lèvres avec dépit. Montfort les examinait evec soin; puis il dit à Laurent :
— Et quels sont ceux à qui vous avez prêté appui et qui De vous tendent pas la main à cette heure?
Laurent se leva et d'un nouveau coup d'œil il interrogea les personnes présentes ; tous les yeux se baissèrent sous le sien. Alors, regardant Montfort en face, il répliqua vivement :
— Vous me demandez qui m'abandonne à cette heure. Eh tien! le premier de tous, c'est vous.
Les autres respirèrent.
— Moi? dit le comte.
— Vous, qui, ayant dans votre armée un chevalier qui pour votre cause a jeté sa vie aux combats et secouru voire pénurie de ses trésors, n'avez pas eu un mot pour le défendre contre les lâches délations de quelques envieux et les craintes ridicules d'un prêtre imbécile.
Cette accusation de l'accusé produisit d'abord le résultat ordinaire à cette tactique; la nécessité de se défendre détourna Montfort de ses premières intentions, et il répondît avec embarras:
— Quel chevalier ai-je abandonné dont les services fussent tels que ceux que vous venez de dire?
— Quel chevalier? dit Laurent. Moi! et s'il faut vous dire les noms de tous les acteurs de cette scène, les envieux pourraient s'appeler ici le Birede Lévis, et le prêtre imbécile, Foulques. N'est-ce pas vrai, comte de Montfort?
— Messire Laurent, reprit vivement le comte embarrassé, vous supposez...
— Messire Laurent, s'écria en même4emps Gui de Lévis, vous m'outragez !
— C'est un blasphème que parler ainsi d'un saint évêque, dit Foulques.
— Me suis-je trompé? reprit Laurent.
Le comte de Montfort se tut ; puis il ajouta:
— Si ce qu'on m'a dit est vrai...
Il s'arrêta.
— Eh bien! que vous a-t-on dit et qui vous l'a dit? reprit Laurent.
Le comte ne répondit pas.
— Ah ! je le sais maintenant, dit Laurent. Ce qu'on vous a dit est si insensé que vous n'osez le redire; ceux qui l'ont dit sont si lâches qu'ils n'osent le répéter.
— Eh bien ! s'écria Gui de Lévis, j'ai dit et je répète que vous êtes un traître!
— Un traître !... répéta Laurent en portant la main à son épée.
— Oui, reprit Foulques, encouragé par la sortie de Gui, un traître, un damné , un hérétique !
— Comte de Montfort, dit Laurent d'un air où le mépris s'ajoutait à un rire mal retenu, faites, je vous supplie, appeler votre médecin pour ces deux hemmes : pour cet évoque, afin qu'il le traite pour sa folie ; pour ce chevalier, alin qu'il lui donne les soins qu'exige un homme à qui j'arracherai la langue qui a prononcé sur moi le nom de traître.
— Sire Laurent, dit Montfort avec autorité, l'épée n'est pas le juge de pareilles accusations : la trahison n'a plus droit de la porter, et tenez- vous pour assuré que si ce qu'on dit est vrai, il n'y aura d'autre vie que la vôtre qui paiera le nom de traître que vous avez mérité.
— Et , dit Laurent en reprenant son sang-froid , quelles sont ces accusations? Voyons, sire de Lévis, voulez-vous bien me les faire connaître?
(V lut le luur de celui-ci d'être embarrassé : il hésita un moment et répondit avec brusquerie :
— Cïsl sur la toi du saint évéque Foulques que j'ai parlé.
— Eh bien ! maître" Foulques , reprit Laurent , qu'avezvous à me reprocher ? Parlez.
— Oui, dit Foulques avec une résolution furieuse, telle qu'on voyait que le saint évoque croyait faire le plus grand acte de courage du monde, oui, je parlerai, je dirai tout. D'abord...
Il s'arrêta, il fit le signe de la croix et reprit :
— D'abord, fils du démon, je te maudis ! Arrière, Satan ! Anathème sur ta tète damnée!
Laurent se prit à rire, et le comte de Montfort dit avec humeur :
— Sirë évêque, ce n'est point de cela qu'il s'agit, mais des faits que vous voulez révéler et qui doivent confondre le sire Laurent. Allons, parlez. Que savez-vous contre lui?
— Eh bien ! dit l'évoque en tremblant, cet homme n'est point le sire Laurent de Turin.
— Qui suis-je donc? reprit Laurent.
— Vous êtes Albert de Saissac, dit l'évêque avec un tel effort de courage qu'il en devint tout pâle.
— Quoi ! celui qui est mort ! s'écria Laurent en éclatant de rire.
Cette gaîté n'ébranla point le sérieux des personnes présentes. Il semblait y avoir contre Laurent une détermination bien prise ou bien imposée de se tenir en garde contre toutes les tentatives d'échapper à une explication formelle.
— Non point celui qui est mort, s'écria Montfort avec colère, mais celui qui, à la porte de Garcassonne, a dit tout haut que, soit par le poison, soit par le fer, soit par ruse ou guerre, il vengerait son père et sa sœur. Voilà qui vous êtes, messire Laurent, ou plutôt qui l'on vous accuse d'être : répondez. Quelque malheur que le sort nous envoie, nous ne le subirons pas sans avoir puni le traître qui nous l'a attiré en se glissant parmi nous.
— Quoi! dit Laurent, cette fable a trouvé créance dans l'esprit du comte de Montfort ; cette folie, qui m'avait paru un si joyeux ridicule à ajouter à tous ceux de cet évéque jongleur, c'est le chef de la croisade, le plus habile et le plus terrible chevalier de la France, qui s'y laisse surprendre. Ah ! messire comte, jamais on ne perdit en un instant une plus grande foi en un grand courage que je ne le fais à cette
heure. Permettez que je me retire et que je désavoue un service dont je m'étais fait gloire sur un renom assurément bien usurpé.
A ces mots , Laurent se leva ; mais , à l'instant même , Montfort, Bouchard, Amauri et Gui de Lévis tirèrent leurs épées et se placèrent entre lui et la porte, tandis que la comtesse de Montfort et Bérangère se rapprochèrent l'une de l'autre, silencieuses et presque intelligentes de leur danger commun. Pour la première fois, elles confondirent dans un sentiment de peur leurs âmes, si peu accoutumées à sentir ensemble. Le doute du parti que Laurent allait prendre troublait plus d'une conscience ; il pouvait, après en avoir appelé à la reconnaissance de Montfort, s'adresser à l'espèce de complicité qui existait, du moins par la confidence, entre lui et des coupables qui l'abandonnaient ; il pouvait vouloir perdre qui n'osait le secourir; et assurément aucun ne l'eût osé, car Montfort, en avertissant sa femme et ses enfants qu'il voulait enlin éclaircir les doutes qu'il avait sur Laurent, les avait impérieusement avertis qu'il prendrait comme preuve des bruits répandus contre lui toute intercession d'eux en sa faveur. Ces paroles, Montfort les avait prononcées avec un de ces regards qui portent avec eux plus de soupçons qu'on n'en laisse percer dans le discours.
Pour tout le monde la situation était depuis longtemps pénible : à ce moment elle devint affreuse. En effet, Laurent s'élait arrêté et demeurait immobile. 11 avait d'abord porté un regard curieux sur le visage de la comtesse et sur celui de sa fille, qu'il vit assez tremblantes pour comprendre qu'elles obéissaient à un ordre plus fort que leur volonté; il considéra ensuite Bouchard, qui semblait l'encourager à se disculper, et Amauri, qui, les yeux baissés et l'air sombre et résolu, paraissait n'attendre qu'un signal pour égorger Laurent, à la première parole qui eût pu compromettre le secret qu'il portait en lui.
Non-seulement ta vie de Laurent, mais la pensée inconnue di cet homme se trouvaient en danger, sa pensée, son espérance, son œuvre inachevée; et ce fut elle qui devint le sujet de la méditation où il s'arrêta un moment.
lin toutes choses que rhouime fort se propose, le but une fois atteint, il prend un temps de repos : court, si la marche
a (fté facile; plus long, s'il a fallu y dépenser beaucoup de forces; éternel, quand il en a fait Tunique intérêt de sa vie. Ainsi, mourir n'était pas la crainte absolue de Laurent : c'était mourir avant d'avoir mené à exécution la pensée secrète de son âme qui était à la fois son désespoir et sa nagé. Dans les quelques minutes de son immobilité, il pesa le destin de touscos gens nui l'entouraient, l'honneur de la comtesse de Moriiforl, celui âc sa ïîïte, la vie d'Amaur,, celle de Bouchard, qui ne lui furent point obstacle par la pitié qu'il éprouva de les briser, mais qui l'arrêtèrent par l'incertitude où il était de les briser assez cruellement. Puis, il pensa que dans la roule qu'il avait à parcourir il était arrivé à un de ces abîmes qu'il fallait franchir à tout prix, et, inexorable qu'il était dans la résolution qu'il avait prise, il se décida à te combler, fût-ce de cadavres; mais il voulut avant choisir les victimes. Il répondit donc à Montfort :
- Sire comte, ne pensez pas que je me croie en votre pouvoir parce que vous êtes quatre hommes armés contre un chevalier sans défense. Outre l'épée que je puis tirer du fourreau pour briser les vôtres, ce sont des paroles que je pma l'aire sortir de mon cœur, telles qu'elles feraient tomber v. s poignards à mes pieds; cependant, je me tairai sur les autres et je parlerai sur moi. Mais pour que je le fasse sincèrement, je veux que vous soyez sincère avec moi. Est-il vrai qu'on vous a offert de traiter'
- Sur l'honneur, dit Montfort, je te le jure.
- Entre hommes qui s'interrogent l'épée à la main et le doute au cœur, il n'y a aucuns serments possibles, Montfort ; je le demande des preuves.
— Tu railles! s'écria Montfort.
— Sur l'honneur, dit Bouchard vivement, le comte de Toulouse a envoyé un messager secret.
— Silence, Bouchard! dit Montfort; avez-vous à Déposa aux questions d'un homme soupçonné de trahi» n .
"— Montfort, reprit Laurent, je liens plus la foi ti mes mains que lu n'y tiens la mienne. Prouve-moi qu'on t'a offert de traiter, et tu sauras ce que tu veux savoir, lu seras ce que tu veux. être. Ecoute, reprit-il avec un ai ci tandis que ses dents claquaient, prottYe,-ffioi i verras. Je suis en ton pouvoir; lu peux m'ég
que je ne sorte de cette chambre et faire que ce que tu vas me faire entendre ne passe dans mon oreille que pour me suivre dans le silence de la tombe. Eh bien! prouve-moi qu'on t'a offert de traiter; fais cela, Montfort, je t'en supplie! tu verras... tu verras...
Après ces mots, Laurent parcourut la chambre avec une sorte de fureur exaltée, puis il s'arrêta tout à coup et reprit avec rage :
— Des preuves! ah! donne-moi des preuves !
Il y avait quelque chose de si sombre et de si terrible dans le désespoir de Laurent que Montiort, après l'avoir considéré un moment, lui dit :
— Eh bien! je te les vais donner.
Laurent s'arrêta et devint pâle comme si on lui annonçait une épouvantable nouvelle. On sentait, à cet effroi qui le prit, qu'il doutait qu'on pût lui accorder ce qu'il demandait avec tant de rage. Mais cet effroi n'était pas celui que s'imagina Montfort. Ce n'était pas la peur de ne pouvoir s'échapper de sa situation, c'était l'épouvante d'être forcé d'y eci.apper par le moyen qu'il avait résolu.
Sur un nouveau signe, chacun remit l'épée dans le fourreau et reprit sa place en silence. Monlfort, soucieux, continua à demeurer debout. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. Les regards n'osaient pas même s'entretenir. Chacun se taisait les yeux baissés. Amauri rentra; deux hommes le suivaient. Laureut se retira dans l'ombre de l'angle le plus écarté. Avec ces deux hommes entrèrent quatre esclaves de ceux que les chevaliers croisés pour la Terre-Sainte avaient ramenés de la Palestine, muets, armés d'un coutelas, qui, large, terrible et pesant, était un sur inlrument de supplice, quoiqu'il eut été une mauvaise arme de combat.
Les deux hommes qui, les premiers, étaient entrés avec Amauri étaient Arregui, le chevalier borgne, ce misérable reste décent chevalii/rs, auquel Mostfort avait laissa la vue par une insultante pitié et a titre de conducteur d'un troupeau de mutilés, et Dav.d U-uiix, le bourgeois de Toulouse, le chef de la confrérie noire, i.e choix de ces dei: gers était une preuve plus convaincante de la situation lâcheuse de Monlfort (pie ce qu'il en avait pu dire ! ii envoyé à Montfort et David Roaix en p...
Foulques, étaient déjà une menace pour ceux qui étaient forcés île traiter avec eux. Lorsqu'ils furent entrés, Montfort s'adressa à eux rapidement et comme pour ne pas donner à sa pensée le temps de faire ce triste retour :
— Maîtres, leur dit-il, vous voici en présence de ceux qui doivent décider sur vos propositions; répétez-les et ils vous diront leur réponse.
— Ne leur avez-vous point fait part de notre message, sire comte? dit David Roaix.
— Non, dit Montfort ; d'ailleurs, ils désirent l'entendre de votre bouche. Hàtez-vous, car il faut que la décision soit prompte, de quelque côté qu'elle tourne.
— Eh bien! messires, dit David Roaix, voici ce que le comte de Toulouse, seigneur suzerain de cette contrée, propose au comte de Montfort :
« Celui-ci dispersera et renverra l'armée des croisés qu'il commande; remettra aux mains du comte de Toulouse tous les châteaux de sa suzeraineté qu'il tient encore dans ses mains; obtiendra, par son intercession et par la déclaration qu'il fera entre les mains des légats, que toutes les accusations portées contre le comte de Toulouse sont des calomnies ; il obtiendra, disons-nous, que l'interdit jeté sur ledit comte soit levé. Il livrera audit comte l'évêque Foulques, pour qu'il soit traduit au concile des évéques de la Provence, comme fauteur de discordes et de persécutions. »
— Blasphème ! s'écria Foulques.
— Laissez, laissez dire, reprit Montfort. Continuez, maître bourgeois. Ensuite?
. « Il abandonnera tous châteaux actuellement en sa possession et appartenant aux comtes de Foix;il en fera de même pour ceux de Commingcs et de Conserans ; et à ces conditions il pourra quitter Castelnaudary et se retirer clans la ville de Carcassonne ou de Béziers, dont la possession Lui est concédée, toutefois après qu'il en aura fait raser les murs jusqu'à leurs fondements, et qu'il aura reconnu la suzeraineté du comte de Toulouse. En outre, il engagera ses tei de Montfort entre les mains du roi de France à l'exécul loyale de ce traité. »
A ce moment, Laurent se leva, et, du fond de l'apparte-
ment où il se tenait pour ainsi dire caché, il dit d'une voix altérée :
— Est-ce tout, maître David Roaix?
— C'est tout, répondit celui-ci, frappé du son de cette voix.
— C'est tout, répéta Arregui.
— Et de qui êtes-vous les envoyés?
— Nous sommes envoyés, dit Arregui, par le comte de Toulouse, les deux comtes de Foix et ceux de Comminges et de Conserans.
— Et reprit Laurent avec une hésitation singulière,
c'est bien tout ce qu'ils vous ont chargés de dire?...
— Tout, répondirent les deux envoyés.
Laurent poussa un profond soupir de désespoir, puis il reprit avec effort et d'une voix dont le tremblement annonçait qu'il était épouvanté de la réponse qu'on allait lui faire :
— Et ils n'ont rien stipulé en faveur du jeune héritier du vicomte de Béziers!
— Rien, répondit Arregui en baissant les yeux.
— Et, continua Laurent avec une amertume croissante, personne n'a élevé la voix en sa faveur dans le conseil de vos comtes?
— Personne.
Laurent se frappa le front et baissa la main jusqu'à ses yeux comme pour en arracher une larme qui lui faisait mal. Puis il continua, la voix vibrante entre ses dents serrées :
— Et pour nul autre châtelain des comtés de Carcassonne et de Béziers il n'a été demandé réparation et justice?
— Pour nul autre.
— Quoi! dit Laurent, dont chaque mot devenait plus serré à la gorge, plus profond d'amertume. Quoi! rien pour Guillaume de Minerve !
— Rien.
— Pour... il s'arrêta; pour Pierre de Cabaret? Quoi» rien?
— Rien.
— Rien pour personne! s'écria-t-il enfin en s'avanrant tout a fait, en se montrant à David Roaix et à Arregui, qui, d'abord terrifiés par l'expression épouvantable de son visage, le fureut encore plus en reconnaissant des traits qui devaient
fffi LE COMTE DE TOULOUSE.
être écrits dans leur mémoire à côté d'épouvantables malheurs. Ils baissèrent les yeux et répondirent d'un voix sourde :
— Non, rien!
Laurent, à ce mot, tressaillit et ferma les yeux comme pour se mettre seul avec lui-même; ses traits devinrent tirés et pâles comme ceux d'un mort, il demeura ainsi immobile, Puis, laissant tout à coup échapper de sa poitrine un soupir que semblait emporter avec lui tout le désespoir de sa situation, il répondit doucement :
— Alors, c'est bien, c'est assez.
Et d'un geste il lit comprendre au comte de Montfort qu'il pouvait renvoyer ces hommes. Le comte leur dit de se retirer, et tout à coup Laurent se retrouva avec ceux qui l'avaient interrogé. Alors il s'avança vers Montfort et lui dit :
— Et maintenant, que voulez-vous de moi? Un nom, un vain son que je ne veux plus entendre prononcer. Folie! je vous offre pour garantie de moi-même plus que des serment.-- : je vous offre l'extermination de cette armée qui nous entoure; ce n'est plus une défense désespérée, ce n'est plus un traité honteux, c'est la victoire et la vengeance; ce n'est plus la comté désarmée et vassale de Carcassonne ou de Céziers, c'est la comté souveraine et puissante de Toulouse et de Provence. Les voulez-vous ainsi suis autre explication? Je n'en puis donner et n'<n donnerai pas. Maintenant, décide. Accepte ou nus-moi tuer; mais n'oublie pas qu'eu mourant je puis te laisser au eœuB une morsure de vipère qui te tuera aussi.
Montfort, surpris de cette proposition, du ton dont elle lui était faite, jeta autour de lui non plus 08 tegBtd 90»] oonneux qui ebeiehait à deviner les plus secrètes pensées des autres, mais ce coup d'oeil embarrassé qui demande i onseil. Il n'en fallut pas tant pour déterminer tous ces iatéféls-cachés qui l'entouraient à le ptraraei à ce qu'ils souhaitaient. Amauri fut le premier qui s'écria !
— Ao eptez, mon père; c'est le salut de votre gloire et de notre cuu.-e. Le sire Laurent de Turin est notre meilleure soutien.
— Acceptez, dit iioiicliard ; (mis il ajouta tout bas: Que nous importe un secret qui lient peut-être a un vain respect
pour les jugements des hommes, qui auraient droit de condamner dans Albert de Saissac ce qu'ils honoreront dans Laurent de Turin!
— C'est peut-être un vœu de religion, dit doucement !a comtesse.
— Ou d'amour, dit Bérangèrc en s'anprochant de son père et en jetant un regard d'orgueil sur Laurent.
— Oui, lui dit Simon en souriant, je sais que lu es belle; et vous, Bouchard, Amauri, je sais que la gloire de mon nom vous est chère. Vous aussi, Alix, je suis assuré de votre amour. Eh bien ! qu'il en suit comme vous voudrez.
Après ces mots le comte de Monforl s'approcha de Laurent et lui dit:
—Je me livre à toi, Laurent ; que faudra- t-il répondre à ces envoyés?
—Répondez-leur, sire comte, répliqua le chevalier, que vous leur apporterez vos suprêmes volontés dans la vil Toulouse, rasée et démantelée, ayant à yblre.drotfc l'ôv Foulques et à votre gauche le sire Lévis de Mirepoix, votre sénéchal. Et puis, s'il le faut, sire comte, je vous nom dans l'église de Saint-Etienne, à côté du cercueil vi que Foulques a refusé de bénir, et où. vous pourrez me coucher pour l'éternité si je vous ai trahi d'un mot dans les promesses que je vous fais.
Le comte de Monlfort, comme tous ceux qui ont pris un parti après une longue hésitation, suivit sa rôs luli m plus aveuglément qu'il n'eût l'ait peut-être s'il avait i loins :- irde à la prendre, et sur la foi des paroles de Laurent, il lit transmettre aux deux envoyés l'insolente réponse que le çb \ lui avait dictée.
— Maintenant, sire comte, dit tout bas Laurent à Mont- Fort,qu'il n'y a plusà prendre que des résoluti iqs de gu i r % il s'.d'lir it de la présence de ces chevaliers I:
Monte rt invita sa femme et sa fille à se retirer, et les cinq chevaliers demeurèrent seuls avec l'evéquc Foulques,