‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 10 sur 54 · Tome IF · texte numérisé non relu

Tome IF

\(> LES EGAfvEMExXÏS

rançon d'une foule de gentilslionimes' et de soldats, et que, ne s'étant rien réservé de ce qu'il avait emprunté pour la sienne, il se vit obligé de se constituer une seconde fois prisonnier à la cour du prince de Galles. On chargea presque aussitôt des personnes qui lui étaient inconnues de payer au prince les soixantedix mille florins d'or auxquels Duguesclln n'avait pas craint de se taxer pour sa rançon , et de lui en offrir à lui-mêm.e cent mille, et plus, s'il le voulait. Il ne m'en faudra pas tant, ile'pondit Duguesclin : je n'en prendrai que le nécessaire pour délivrei: tous les prisonniers français , bretons et castillans qui sont ici depuis la bataille, et les mettre en équipage pour me suivre,

(Vie de Ducjuesclin.)

Ce même Duguesclin vendit ses terres pour payer son arjne'e; et Turenne, dans une occasion semblable, fit distribuer sa vaisselle à ses soldats.

Après avoir commandé les armées pendant plus de vingt ans, le maréchal de Turenne laissa moins de bien en mourant qu'il n'en avait eu de sa maison. Quatre jours avant qu'il fût tué, il avait donné quatorze mille livres aux Anglais qui servaisnt sous iui, après eu avoir emprunté dix mille sur son crédit à Strasbourg. On ne trouva, après sa mort, que cinq cents écus dajki sa cassette.

Un jour, ayant touché beaucoup d'arjent d'une charge dont la cour lui avait pcnnis de disposer, il assemljla cinq ou six colonels dont les régiments étaient délabrés; et, leur laissant croire que cet argent venait du roi , il le leiu: distribua à proportion de leurs besoins. Toute sa vie est remplie de pareils traits. On sait le refus qu'il fit de recevoir une somme de cent mille écus que lui offrait une ville considérable pour qu'il ne fit point passer son armée sur son territoire. Comme votre ville , dit Turenne aux députés, n'est point sur la route par où fai dessein de faire marcher mes troupes, je ne puis prendre Varijcni cjue vous n\o(J'i é%.

A peu près dans le même temps un officier général lui proposa, dans le comté de la Marck, un gain de quatre cent mille livres, dont la cour ne pourrait jamais rien savoir : « Je vous « suis fort obligé, répondit-il; mais, comme j'ai souvent trouvé /

DE LA RAISON.' '5t

« de ces occasions sans en avoir profilé , je ne crois pus devois « changer de conduite à mon âge. »

MÊME PAGE

(i i) Je vois (les petils- maîtres, des héros de ruelle où je devrais voir de nohles chevaliers. Eh ! qu'eût dit Bayard s'il eût vu tout l'attirail de toilette de nos jeunes militaires ; s'il eût respire'près d'eux leurs odeurs et leurs parfiuns; s'il les eût vus courir de cercle en cercle, seulement pour se former une liste de toutes les malheureuses victimes qu'ils prétendront avoir imïiîolées à leur vanité; s'il les eût vus se faire un triomphe de la séduction et un jeu de l'adultère? Ah I qu'il y a de sens, à mon avis , dans ce mot qu'a dit quelque part Rousseaii : Je c; 0/5 déjà vous voir avili jusqu''à nêtre plus qu'un homme à honnes fortunes.

(ra) Je vois des jeunes qens qui rougiraient d^avoir conservé une constitution saine et robuste., etc. Eh! qu'eût-il dit encore s'il eût vu la plupart des importants de nos jours , petits , maign s , pâles , affectant une vue basse, une voix grêle , une pi'ononciation lente et mal articulée, un corps débile, qui se porte en avant et semble prêt à tomber '\ chaque pas, un dos voûté, un air de maladresse, un ton d'épuisement, tous les symptômes de la faiblesse et de l'anéantissen.enl?

MÊME PAGE

(i3} Qui comptent pour peu de chose Vhonneur du ^exe. Bayard ne fut pas toujours , comme Scipion , un modèle de continence et de sagesse ; mais toujours il respecta l'innocence de la vertu. Eh! combien de fois la pudeur alarmée ne trouva -t- elle pas auprès de lui un asile assuré ! Lorsque , par une infamie dont nous n'avons que trop d'exemples aujourd'hui, une femme, plus marâtre que mère , força elle-même sa fille à se laisser conduire cliez le chevalier, il n'abusa pas de sa pauvreté et de sa jeunesse, quoique vivement épris de ses charmes. Cette aimable vierge ne l'i ut pas plus tôt aperçu, que , se jetant à ses pieds et tes aiTosant de ses larmes, « Monseigneur, lui dit -elle, vous ne

Sa LES Egarements

«i clcslionororcz pas une ïiiallieureiise viciime de la misère dont « votre vertu devrait vous rendre le défenseur. » Levez-iious , ma fille, lui répondit Bayard ; tous sortirez de ma maison aussi sacje et plus l.eureuce que vous n'y êtes entrée. Sur-le-champ il la conduisit dans une retraite, et le lendemain il envoya clicrchei- la mère. Après lui avoir fait les reproches qu'elle méritait , il lui donna six cents francs pour marier sa fille à im honnête homme qui consentait à l'épouser avec cette dot, et y ajouta cent écus pour les habits et les frais de la cérémonie. La générosité de Bayard fut récompensée, ajoute l'auteur moderne qui a fait riiistoire dn sa vie , par la satisfaction qu'il cul d'avoir sauvé l'honneur d'une fille verlueuse , et d'en avoir fait un« femime exemplaire et respectable par sa conduite.

Presque tous les héros se sont distingues par de semblables triits. Après la prise du cliâteau de Sole, dans le Hainaut, par le vicomte de Turcnne, quelques soldats, ayant trouvé dans la plaça un^ femme d'une rare be.uilé, l'amenèrent à leur commandant comme la plus précieuse portion du butin. Le vicomte n'avait alors que vingt-six ans, et il n'était pas insensible, (lependant il feignit de ne pas pénétrer le dessein de ses soldats, et loua beaucoup leur retenue , ron me s'ils n'avaient pense, en lui aanenant cette femme qu'à la dérober à la brutalité de leurs compagnons. Il fit chercher son mari, et , la remettant entre se» mains, il lui dit que c'était ù la discrélicn de ses soldats qu il de \ ait l'honneur de sa femm.e,

r<.'otre siècle peut offrir encore quelques traits de délicatesse a cet égard ; mais ils méritent d'autant mieux qu'on s'en souvienne qu'ils sont deveuns plus rir'^s : car tous nos guerriers ne sont pas des béros. Voici un de ces traits qui fait lionneur à la mémoire du maréchal de Faxe, quel qu'ait été d'ailleurs son goût pour le plaisir. « Une dame titiée de province, mécontente de son mari , qui sans doute avait des motifs pour n'être pas con tent d'elle, vint à Paris, où, séduite par la réputation de galanterie du comte, elle lui écrivit et lui donna rendez -vous au bal de l'opéra. Il fut exact h l'assignation. La dame, qui avait emprunté le secours de l'art pour s'embellir, lui fit le récit pathétique de ses infortunes; elle cn;t pallier sa honte en exagéra;»:

Page 1