‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 13 sur 54 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Du même.

Par des propos ofFensants, qu'on me répète de toute part, et que je ue puis feindre d'ignorer, le chevalier de Lausane s'est déclaré mon ennemi. Quel parti vais -je prendre?.... Mon père! ^3eutêtre dans peu reverrez-vous votre fils. Devez-vous le plaindre ou le féliciter? Ali! plaignez -le des combats qu'il éprouve. Suspendu entre son devoir et ce qu'il a plu au monde d'appeler 1 honneur, il est à la veille de trahir l'un ou de perdre l'autre. Cruelle alternative! Grand Dieu! n'ai -je donc bravé tant de périls, n'ai -je acquis, en servant mon roi, quelque réputation de valeur, que pour risquer de la voir ternir en un moment! Estime! réputation! vains jugements des hommes! que vous maîtrisez une âme trop fière encore, et à qui il manquait cette épreuve pour se bien connaître elle-même!.... Cependant j^ai pu dissimuler jusqu'ici, et mon cœur saigne à chaque instant des efforts qu'il se fait. Où sont ces hommes dont je vous parlais dans ma dernière lettre , ces hommes dout je me retraçais l'ancien esprit et l'héroïsme? Hélas ! à quoi peut me servir ici leur exemple qu'à m égarer! Pour repousser une injure, pour laver un affront, ils ne savaient que donner la mort ou

la recevoir. Eh! qu'il est aisé d'avoir du courage à ce prix ! Faut-il être plus grand cju eux \ sacrifier à ma religion , à ma conscience , mille vies , si je les avais? ce n^est rien : mon honneur.... Je frémis; et vous, mon père, vous qui ne connaissez rien au-dessus de la religion ^ des lois et du devoir, vous frémiriez sans doute de me voir hésiter un seul instant : vous me rappelleriez ces grands principes que vous m avez développés tant de fois. Je les ai présents à la mémoire, et ils font mon tourment. Perdre le fruit de tant dannées de réflexions et de travail , oublier vos sages maximes, ou vivre déshonoré!.... Cruel empire de Fopinion ! Hommes injustes et barbares (i), accordez donc une fois vos lois et vos usages ! Eh ! qu'importe leur accord, me diriez -vous, quand le devoir a parlé? Qu'importe! Ah! donnez-moi votre force, ou plutôt je la demande avec larmes à celui de qui seul je peux l'attendre. Si vous lisiez ce qui se passe dans mon âme , vous seriez effi^ayé de ma situation. Mais pourquoi chercherais- je à vous la peindre? Ce que je viens d'écrire vous causerait encore trop d'alarmes : ma lettre ne partira pas. Je vous la porterai moi-même.... ou bientôt vous en recevrez une autre,,.. Mon père! que vous apprendra-t-elle?

rsOTE.

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(i) Cruel empire de l'opinion! hommes injustes et barbares, etc. En effet, quelle tyrannie que celle du monde! Et est-ce la faute de la religion si elle s'accorde si mal avec lui? ÎNTous ne répélerons point ce que nous avons déjà dit sur le duel * ; il s'agit ici de le considérer soûs un autre point de vue. On convient généralement qu'il est contraire aux premiers principes de la raison et aux premiers sentiments de l'humanité. Sa fureur a éteint dans les siècles passés un nombre considérable des plus illustres maisons ; tous les jours encore il porte le deuil dans les familles; il y perpe'tue les vengeances et les haines; il affaiblit l'état eu lui faisant perdre d'une ou d'autre manièi-e une partie de ceux qui ne doivent être arme's que pour sa défense ; la plus saine politique le réprouve; ce n'est point lui, ce n'est point une délicatesse mal entendue qui entretiendra parmi nous la ve'rilable valeur ; les lois les plus sévères le condamnent ; la religion en a horreur : et cependant celui qui s'y refuse encourt presque toujours, le blâme, le mépris, et est forcé de quitter le sei^ice. Çue fera l'homme de bien dans une pareille circonstance ? Ah ! que la sagesse du législateur vienne donc à son secours, et, eu changeant cette tyrannie de l'usage, qu'elle apporte à un grand mal l'unique remède qui puisse le guérir, la flétrissure.

Que celui-là soit réellement flétri, qui aura proposé un duel ou qui l'aura accepté ; que, conformément aux vues de cet excellent patriote dont les rêves, comme on a bien voulu les appeler, ont souvent renfermé de si utiles vérités, on fasse jurer*à un gentilhomme **, idès son entrée dans le service, de ne jamais

* Tome 3 , lettre 44 > ^^^^ (^)'

** Voyez dans le petit volume imprimé en i7;5, chez la veuve Duchesne, sous ce titre : les rêves d^un homme de bien qui peuvent être réalisés, la formule de ce serment. Voyez-y tout l'ensemble des moyens que l'auteur indique, et qui jusqu ici n'ont eu lieu ju'en partie.

s'arroger le di'oit, souverainement injuste dans toute société politique, de se faire justice à lui-même ; que, sans autre considération que celle de l'inlérét public, il >oil cassé à la tête de son corps et déshonoré, sil a été menteur et parjure à son serment; que celui qui a refusé un appel et qui en a porté ses plaintes soit loué et récompensé : et les lois, soutenues de l'opinion, reprendront toute leur vigueur.

Voici ce que disait Louis Xllï dans son édit contre les duels du mois de septembre 1626 : « Et d'autant que quelques-uns, se voyant appelés, se pourraient engager au combat, non par la seule fureur et passion brutale, comme il arrive souvent, mais par la crainte d'être soupçonnés de manquer de valeur et de courage s'ils refusaient d'y aller ; pour lever cette vaine appréhension, et en outre récompenser le mérite et la sagesse de ceux qui , conduits par la laison , par la crainte de Dieu, ou par vn louable désir d'obéir à nos lois, se réserveront à employer leur courage aux occasions légitimes qui le peuvent requérir pour le bien de notre service ; nous déclarons que nous réputona et réputerons toujours tels refus pour marques d'une valeur bien conduite , digne d'être employée par nous aux charges militaires les plus honorables et importantes, comme nous promettons et jurons devant Dieu de les en gratifier volontiers quand les occasions s'en offriront. »

Il n'y a qu'une fermeté constante à ne pas se départir de ces principes, qui puisse nous faire espérer de voir extirper sans retoiu" ces restes gothiques et barbares d'un de nos plus anciens préjugés. Eh ! de qui peut-on mieux l'attendre, cette fermeté si nécessaire , que de notre jeune monarque , lorsqu'on se rappelle la sage réponse qu'il fit peu de temps avant son sacre à quelqu'un qui lui demandait le retour et la grâce d'un duelliste, sous prétexte que sa majesté n'était pas encore liée par un serment? « Eh quoi, dit ce prince, je pardonnerais aujourd'hui ce que, d'après l'exemple de mes ancêtres, d'après la loi de l'état et les plus puissants motifs, je vais promettre à Dieu de ne pardonner jamais ! »

La reine du Médicis , pendant sa régence , avait négligé dans une occasion importante de faire exécuter l'ordonnance de

6o LES ÉGARE3IENTS

Henri IV contre les duellistes. Madame , lui dit le chancelier de de Siileri , après que le jeune de Lux eut été' tué en demandant raison de la mort de son père, si vous ai>iez fait punir le clievnlier de Lorraine îorscju'il tua le baron de Lux père, vous amies conservé la vie du fils.

Ou sait le trait de Gustave- Adolphe, et on ne saurait trop lo re'pcter, (c Ce fameux conquérant du Nord , au milieu de ses succès, veillait sans relâche au maintien de la discipline militaire. Conm e il pensait avec raison que les combats particuliers eu étaient la ruine, il prononça la peine de inoit contre tous crax qui se battraient en duel. Quelque temps après que cette loi eut été portée, deux officiers généraux qui avaient eu quelque démêle' ensemble demandèrent au roi la permission de vider leur querelle l'épée à la ri^ain. (iustave fut d'al?ord indigne' de la proposition. Il y consentit néanmoins , jnaîs il ajouta qu'il voulait être lui-même témoin 4ji comL-at, '^oht il ^signa l'heure et le lieu. Il s'y rendit avec un coqos d'i'.'^^Pterie qui environna les deux champions; ensuite il appela le l^ourreau de l'armée, et lui dit , Mon ami, à l'instant oii il y en aura uri de tué, coupe devant moi la tête à Vautre. A ces i^iol- 'fs dciLx généraux restèrent quelque temps immobiles ; unis ils se jetèrent aux pieds du roi , lui demandant pardon , et se jurèrent une éternelle amitié. Depuis ce moment , on n'entendit plus parler de duels dans les armées suédoises. »

{Histoire de Gustave-Adolphe , par Haute. )

Souvenons-nous, en terminant cette note, de. la belle maxime de Rousseau : «L'homme de courage dédaigne le duel, et l'homme de bien l'abhorre. » u Tout honnête homme pense maintenant, dit Mirabeau, que l'afTront est pour celui qui le fait ; que l'épée n'est aux mains d'un gentilhomme que pour la défense de sa patrie et pour la sienne propre ; et que la meilleure vengeance à tirer de ses ennemis est de valoir mieux qu'eux à la guerre , dans les emplois et dans la vie privée. »

{ L'Ami des hoW'mes , i, 4 , p. 6 1 . )

DE LA RAISOl^. Bt

LETTRE VIIL

La comtesse de Valmont au marquis,

V ous ne youlcz rien ignorer, mon tendre père, de ce qui nous concerne -, et quel autre que moi pourrait vous en instruire? mon mari ne vous en dirait que la moindre partie.

Je crois vous avoir écrit que les frères de Lausane avaient hérité de ses grands biens, et depuis quelques années de son crédit. Le vicomte joue ici le plus grand rôle , et est auprès du prince dans la plus haute faveur : jamais le baron lui-même , s il eût vécu plus long temps, n'eût pu se flatter d'en obtenir davantage. Le chevalier, quoique I)eaucoup plus jeune que son frère, a presque autant de pouvoir ; et , sans la protection de la reine , sans les services essentiels que mon mari a rendus,

sans les lettres que le maréchal de a écrites au

roi pour solliciter la fin de son exil , il n'y avait aucun lieu d'espérer que Valmont pût jamais rentrer en grâce et reparaître à la cour. L'espèce de triomphe qu'il a remporté sur les Lausane, qui depuis si long-temps s'opposaient à son retour, a excité leur jalousie, aigri leur ressentiment, et renouvelé en eux plus fortement encore le souvenir de la mort de leur frère. Dans de premières eiJtrevueL-, le vicomte, qui eût craint de se com-

62 LES ÉgA?EMENTS

promettre , s est contenté de ne montrer que cle la froideur. Il a opposé à Tair ouvert, aux manières û'anches et pleines de noblesse et de candeur que le comte faisait paraître, des compliments vagues et un ton de réserve qui ne masquaient que faiblement son dépit et sa haine. Le chevalier^ moins politique et moijjs circonspect , plus vrai , plus généreux, mais vif et sensible à l'excès, a pris seul, entre tous les courtisans, un air de hauteur qui allait presque jusqu'à l'insulte, et qui faisait assez voir qu'il ne s en tiendrait pas à quelques signes de mécontentement. Il ne craignait pas même do dire, assez haut pour que bien des gens pussent l'entendre, que la retraite dans laquelle avait vécu M. de Valmont n'avait fait de lui qu'un hypocrite ou un lâche ; et que , malgré ce que Ton en pensait à l'armée, il ne se croirait sûr de sa valeur qu'autant qu il se serait mesuré avec lui. Comme il ne manque pas à la cour de ces hommes faux qui , sous le voile de l'amitié , ne demandent qu'à fomenter les haines et éterniser les querelles, on redisait au comte ces propos outrageants. Jugez , mon père, de ce que devait être cette épreuve pour le coeur comme pour la religion de votre fds; jugez des alarmes que j eusse éprouvées si j'eusse été instruite plus tôt des dangers qu'il courait. Valmont renfermait au -dedans de lui ses combats et ses peines; et, d'après l'image quil m'en a tracée , peut-être n'a-t-il pas éprouvé dans toute sa vie une situation plus violente et plus

critique. Il u'osait sea ouvrir à personne, pas même à vous. J'ai vu en dernier lieu une lettre qu'il vous écrivait, et qu'il ne vous a pas envoyée; il craignait les impressions que de si fâcheuses nouvelles eussent pu faire sur un père aussi teudre , et avec une santé aussi chancelante que l'est la vôtre. 11 savait d'ailleurs quels étaient les conseils que vous lui auriez donnés s'il avait eu le temps de les recevoir; et il se les donnait à lui-même. Il se rappelait ce que vous lui aviez répété tant de fois sur les caractères de la vraie vertu et du vrai courage. « Voici, se disait- il, ainsi « qu^il me l'a répété depuis-, voici le moment d'escc sayer mes forces , et de mettre en action ce que « je n'ai pu mettre jusqu'ici qu'en discours et en « maximes. Je conçois tout ce que le monde va « dire de moi. Les sentiments du chevalier vont « devenir l'opinion publique; on oubliera ce que « j'ai fait pour ne penser qu'à ce que l'honneur, c( selon le monde , me dictait de faire ; je me verrai « couvert de confusion et d'ignominie; et telle est (c la force des préjugés , que la protection du « prince ne m'en défendrait pas. Je serai forcé de « m'éloigner une seconde fois ; mais avec bien « plus de honte que la première : dans une posi- (c tion, dans un âge oii la carrière des dignités et « des honneurs semblait s'ouvrir devant moi, je (c vais perdre tous les avantages auxquels je poufc vais prétendre. Ma honte rejaillira jusque sur « mes enfants. Sans état, sans emploi à larme e^

C4 I^ES EGAREMENTS

« s'ils ne veulent pas y su])ir à chaque instant la « même épreuve que moi, ils traîneront au fond « dune province une vie obscure,etlenommêm3 « qu'ils auront hérité de leur père sera une tacha « pour eux. Que cette perspective est affligeante! « que ma situation est cruelle, et qu'il en coûte

« pour être chrétien et vertueux ! Mais quoi !

« la vertu n'aura- 1- elle sur moi d'empire qu'au- « tant qu elle pourra m'attirer l'estime et la conte sidération de^ hommes? La religion ne recevra- « t-elle mon culte et mes hommages qu'autant « quil ne m'en coûtera rien pour la suivre? Se- « rai -je fort et courageux en apparence, mais faible « et Uche en effet lorsqu'il sera question de mon « devoir? Pour être estimé, respecté d'un monde « bizarre et frivole, consentirai-je à être vil et mé- « prisable à mes propres yeux ? Ferai- je dépendre « ma vertu, mon honneur et ma conscience de (c préjugés injustes, inhumains? et redeviendrai- je « infidèle , homicide , infracteur des lois de la re- « ligion et de l'état, pour ne pas blesser la cou- « tume et l'opinion?.... Non; qu'il en soit tout ce « qu'il pourra -j je ne balancerai pas plus long- « temps entre Dieu et les hommes, entre les in- « térêts d'un moment et les lois sacrées de cette (c vérité constante et immuable que le juste lit au « fond de son cœur; je ne cesserai point d'être ce f( que je suis et ce que je dois être. O monde! tu « peux m'outrager, me déshonorer, mais tu ne (C peux me vaincre ni m'avilir! Et toi, religion

it sainte, que j'ai pu méconnaître auti'efois, sois « vengée par les sacrifices que tu m'inspires, et « que je ne peux faire qu à toi seule, »

Valmont, ainsi préparé, attendit avec plus clc tranquillité le moment qui devait décider de son sort, et lui montrer à lui-même ce qu'il pouvai': se promettre de son respect, de son attachement pour la religion, et de son courage à Fobserver. Les procédés du chevalier devenaient de jour en jour plus irréguliers, et ses discours plus piquants. Le sang -froid du comte le désolait, et confirmait toujours davantage ses doutes et la hardiesse de ses propos. Craignant d'ailleurs que je ne tardasse pas plus long -temps à en être informéç, et à agir assez puissamment auprès de la reine pour len faire repentir sans compromettre mon mari, il lui fit dans toutes les formes un défi auquel il était impossible de ne pas répondre. Il lui fixa, dans le parc même de Vincennes, où s était passée l'ancienne affaire avec le baron, f heure du rendezvous; et il s en vanta à quelques-uns de ses amis : fun des nôtres, qui n'en avait été instruit que iort tard et par une voie indirecte, vint mô 1 apprendre lorsqu'il n en était plus temps. Concevez, s'il se peut, mon étonnement et ma douleur. Je courus chez la reine; elle envova à l'instant chez le chevalier; on fit chercher Valmont : tous deux étaient partis bien avant qu'on eut pensé à les retenir, et sans qu'on pût se flatter de les rejoindre. Quelles heures je passai I quelles transes mortelles

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