‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · Tome IF. G · texte numérisé non relu

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et quelles angoisses pour mon cœur î Je voyais jnon mari ne combattant qu'à regret, se bornant à défendre sa vie, donnant sur lui tout l'avantage, percé de plaies, et tombant sous le fer de son ennemi. « Peut-être en cet instant il meurt, « m écriais- je, et il meurt coupable. O ciel! Com- « ment Valmont a-t-il pu accepter un du; 1? où « est sa fermeté? où est sa religion? Que sont dece venus ses principes? Valmont!.... Faurais-je cru « capable de se démentir lui même? j^aurais si bien « répondu de sa vertu, de sa constance !.... Hélas! « quel fond peut-on faire sur une vertu qui *rf a pas « été suffisamment éprouvée? Grand Dieu! prends « pitié de sa faiblesse! Dieu juste! si, pour nous (c punir, tu veux le sacrifice de sa vie; en me soute mettant à tes lois, j implore ta clémence : ah ! c( laisse-lui du moins le temps du repentir. »

Tels étaient mes transports, mes craintes, mes jj^émissements-et mes prières. Je m'agitais , je poussais des cris, je versais des pleurs. Je m'adressais au ciel, à Valmont, à Lausane; je prêtais quelquefois l'oreille, et le moindre bruit me faisait tressaillir. O joie subite et inespérée ! On annonce le chevalier de Lausane et Valmont. « Je suis vaincu, madame, sY-crie en entrant le chevalier, et je viens avouer devant vous ma défaite. J'ai pu vouloir ôter la vie à votre mari. Hélas ! que je rougis de ma haine et de mes projets de vengeance ! et que j admire son courage et sa vertu! .... « Sa vertn ^ repris - je avec un air sombre , et en

essuyant les larnies de joie que sa présence avait fait couler; sa vertu! Ali! Valmont! était-ce là celle que votre père attendait de vous? Rassuretoi, mon Emilie, reprit Valmont en souriant, je n'ai point manqué à mon devoir; je n'ai point accepté de défi, « Non , madame , il a mieux fait, dit le chevalier; sans combattre, il m'a désarmé. Arrivé en même temps que lui au parc de Vincennes, et à Fendroit que je lui avais désigné, je Tai vu s'avancer vers moi de cet air de noblesse et de grandeur que je n'ai pu jusq^u'ici m'empêcher d admirer en lui. « Voici, m'a-t-il dit, le lieu où je portai « à votre frère un coup mortel. Depuis quinze ans «- je gémis d'un moment de fureur. Je n'aurai point (c de nouveaux reproches à me faire. Donnez à « ma démarche tel sens qu il vous plaira; je viens « remettre mon honneur entre vos mains : vous « sacrifier bien plus que ma vie, c'est assez vous « venger : celle-ci ne tient à rien; je ne la défen- « drai pas contre vous. » A ces mots il me découvre son sein , et jette son épée loin de lui. O pouvoir de la vertu ! j'ai senti expirer ma vengeance ; les armes me sont tombées des mains; et après un moment de saisissement et de surprise, fondant en larmes, je me suis précipité dans ses bras. « 0 « Valmont! lui ai-je dit enfin, vous triomphez. « Quel emportement, quelle haine n'auriez-vous « pas la force de dompter? J'étais un insensé, je « vous dois le retour de ma raison. Soyez mon « ami, et recevez dans ces embrassements le gage

(j8 les égahements

(( d'un attachement que rien ne sera capable d'al- « térer. » Telle est, madame ^ la victoire que M. le comte a remportée sur moi. « Eh! comptez -vous pour rien, cher Lausane, lui dit Valmont, de vous être vaincu vous-même? Toute la gloire de ce genre de comhat vous est due. La colère , la haine est aveugle, et, à Tégard de tout autre que vous, je n'en eusse point fait assez pour l'éteindre ; lors même que vous me laissiez la vie, vous ne me rendiez rien encore; je vous confiais mon honneur, et vous l'avez respecté.... « Cessez, mon ami, reprit Lausane en finterrompant vivement , cessez de me faire rougir de tous les torts que j'ai pu avoir envers vous. Je vais m'empresser de les réparer; et je frémis des risques que court dans la bouche d'un étourdi Ihonneur d'un homme de bien.

Eu finissant ces mots il nous quitta; et moi, mon père, je restais extasiée devant mon mari. Quelle âme ! me disais-je, et qu'elle a bien la vraie grandeur que donne la religion! Quel époux le ciel m'avait destiné! J'étais tentée de me laisser tomber à ses genoux : je ne sais ce qui ma retenue; mais du moins je me suis jetée à son cou et mes larmes ont coulé sur son visage. L'heureux 'our ! le beau jour pour Valmonl î

Le chevalier s'est acquitté dignement de sa promesse. Abjurant tous les sentiments de jalousie et d'aigreur qui semblaient étrangers à un cœur tel que îe sien, il a fût rçtcutir en tous heux les

louanges de son ami. « J'ai vu, dit-il, j'ai vu son « sein tout couvert de blessures qu'il reçut dans « de plus justes combats; il mérite bien la répu- « tation qu il s'est faite ; et , s'il ne m'eut pas u vaincu par sa générosité, s'il eût employé con- « tre moi d'autres armes , j'eusse succombé sous ce sa valeui' : c'est moi, c'est moi qui lui dois la ce vie. »

Le roi, instruit de cet événement, a paru redoubler d'estime pour ^' almont. Il a exalté au mi~ lieu de toute sa cour la sagesse de sa conduite et la noblesse de ses sentiments. Ainsi mon mari recueille, sans Favoir cliercbée, une gloii^e plus solide et plus vraie que celle qu'il eût voulu s'assurer en obéissant aux préjugés contre la loi du devoir.

Mes enfants vous écrivent par le même courrier que moi. Tout ce que je peux vous en dire pour le moment , c'est qu'à en juger par les qualités que je remarque en eux, jai tout lieu d'espérer qu'ils imiteront un jour les vertus de leur père.

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