‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 15 sur 54 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Le marquis au comte et à la tomtesse.

Jamais, mes cliers enfants, jamais je n éprouvai une joie plus vive et plus pure que celle que je ressens. Maintenant je suis sûr de mon fils. Ce n'est souvent que par des degrés insensibles et de légers combats que l'iiabitude des vertus s'acquiert : mais» quand il a fallu, dès le premier assaut, afïronter ce qui répugne le plus à notre faible nature , on devient fort dès cet instant , et eu continuant à veiller sur soi, à ne pas présumer de ses forces, on est vertueux le reste de sa vie.

Tu le seras, cher Valmont; ce que tu viens de faire me répond de ce que tu feras à l'avenir. Non , ta vertu ne se démentira point. Eh! à quelle plus grande épreuve le ciel peut-il la mettre? celle-ci est telle , qu'en .commençant à lire la lettre d'Emilie , j'en ai tremblé pour toi. Généreux comte! le monde ne saurait plus te faire peur, tu as acquis la facilité de le vaincre en apprenant à le braver. Mais qu'il a dû t'en coûter pour te résigner à son injuste mépris ! Le ciel a récompensé ton courage , et n'a voulu accepter du sacrifice que l'offrande que tu lui en faisais. Après tout, ce monde dont tu sacrifiais la gloire y eût perdu plus que toi. Tu retrou-

DE LA RAISOÎ^. ^I

vais la paix et le doux contentement que donne laccomplissemerjt du devoir : tu rentrais parmi nous au sein de la tendre amitié, de la retraite et de la liberté : tu retombais entre les bras de ton père, d'un père, qui n^eût pu contenir ses transports, son amour, et aux yeux duquel ton humiliation apparente eût été le plus beau, le plus glorieux de tous les triomphes; bien plus beau, bien plus grand que les hauts faits de ces héros que tu m'as vantés. Ah ! que je te plaindrais , mon fds , si dans cette dernière circonstance tu n'avais point eu d'autre règle de conduite que la leur! Ce n'est pas que je ne prise autant que je le dois ce caractère de no])lesse , de générosité et de franchise, que tu exaltais en eux; j'en pense comme toi; et ton enthousiasme me plait. Je me prêtais même, en te lisant, à l'espèce d illusion que tu t'étais formée. Quelle différence, en effet, de ces hommes qui malgré toi arrêtent aujourdhui tes regards, à ceux dont ta lettre me rappelait le souvenir ! Eh pourquoi faut-il que tu sois forcé de comparer des nains avec des géants! Gardons-nous cependant, quelque grands qu aient été ceux-ci, de les considérer comme les plus parfaits modèles. Tu le fais si bien dire à ton héros; son courage n'a pas été sans faiblesse, ni sa vertu sans tache. Sans doute c'était en partie la faute de son siècle; c'était à quelques égards le triste apanage de la nature humaine qui ne souffre presque aucune vertu sans déf; ut : toutefois il faut bien Tavouer, c'était sur-

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tout l'eiTct du peu de principes vraiment liés à 1 égard de la religion même. Ces hommes la croj^aient, la chérissaient; mais ils n'en saisissaient pas assez tout 1 ensemble ni le véritable esprit; ils en respectaient les dogmes et en oubliaient trop aisément les maximes. Plus sagement instruits, plus vivement pénétrés de la morale sublime qu'elle nous enseigne, ils eussent été moins remphs de préjugés funestes, moins emportés, moins vindicatils, mpins fiers , plus humains encore et plus parfaits.

Avec des idées plus justes, des sentiments plus vrais , et une âme aussi forte que la leur, tu peux donc aspii^er, cher Valmont, à un plus grand et plus digne héroïsme : et la conduite que tu viens de tenir en est, à mon avis, la preuve la plus sensible.

Oui, mon fils, j'admire plus en toi cette fermeté constante à pratiquer un devoir qui, selon le monde , pouvait te coûter si cher, que je n'admire en eux le mépris qu'ils faisaient de la vie pour augmenter leur gloire. Il suffit de fermer les yeux sur le péril ; il ne faut qu'un certain degré de chaleur dans le sang, et de feu dans l'imagination, qu'une crainte de la honte plus vive en nous que la crainte même de la mort , pour faire d'un homme sans vertu, sans principes et sans mœurs, un homme qui, pour me servir de l'expression vulgaire, soit brave comme son épée : et si les guerriers dont tu parles n'avaient pas joint à ce genre d'intrépidité d'autres qualités qui les rçn-

daleiit, à plus dun titre, de grands hommes; s'ils n^avaient pas einioLli dans mille circonstances cette antique bravoure par le légitime usage quils en faisaient, et par le sang-froid dont elle était accompagnée , je n'aurais pas tant d'estime pour leur valeur. Mais envisager sans se laisser abattre les plus grands sacrifices; courir tous les hasards plutôt que de risquer de se rendre coupable ; compromettre une réputation justement acquise poui' conserver au fond de son cœur une vertu sans reproche, voilà, mon fds, voilà ce qui se concilie tout mon respect, et ce qui forme aux yeax du sage le vrai courage et la vraie grandeur d âme.

Et toi, mon Emilie, toi qui sais si bien apprécier la conduite et les sentiments de ton mari , que tu me deviens toujours plus chère ! Que je te sais gré des justes alarmes que t'inspirait à l'égard du comte la religion encore plus que la nature ! Dans une des lettres que tu m'as écrites, que j'aime à te voir si opposée , de caractère et de mœurs , à ces femmes dont tu m'as peint le ridicule , et qui se montrent, par un ton d'eiîionterie et de licence, par leurs modes bizarres et leur goût dépravé, la chimère du jour et la honte de leur sexe ! Chère Emilie ! tu ne fus jamais faite pour leur ressembler. Dès l'âge le plus tendre la modestie, la décence , une aimable pudeur, relevèrent le prix dô tes attraits. Sans coquetterie^^ sans prétentions, sans recherche d'agrémen ts empruntés , ta beauté simple et naïve tirait de sa simplicité même un

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