‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 17 sur 54 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

La comtesse de Valmont au marquis.

]\lox père , vous louez votre Emilie ; et vous savez que je ne suis déjà que trop sensible à la louange, surtout quand elle me vient de vous. Mais ce qui me touche plus encore, c'est l'espoir que vou^ nourrissez en moi par rapport à mes enfants; ce sont les vertus de mon mari. Elles ne me laissent cependant pas sans inquiétude ; et je prévois qu il faudra tôt ou tard qu'il succombe, en suivant, comme il le fait, les lois austères du véritable honneur et du devoir. Eh bien, ne soyons pas moins généreuse que lui. Tout cher qu'il est à mon cœur, qu'il succombe, si le ciel l'ordonne-, mais qu il soit toujours semblable à lui-même !

Une circonstance , un peu différente de la dernière, vient de mettre sa fermeté dans un nouveau jour, et Texpose par la suite à de nouveaux périls. Le vicomte de Lausane a épousé mademoiselle de.... , la plus belle personne de la cour et la plus accomplie , si fart et le ton du jour ne déparaient pas en elle la nature. Aussi pourvue d'esprit que d'attraits, elle a presque tout pouvoir sur son mari , et ne peut toutefois lempécher de lui être infidèle. Le vicomte , livré tour à tour aux affaires et aux plaisirs , aime sa femme et veut avoir de3

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maîtresses. Ce qu'il y a de plus déplorable dans sa conduite , c'est que trop souvent il abuse de son crédit pour séduire l'innocence, pour flétrir des familles honnêtes, qui craindraient de se plaiudre , et qui ne £e sentent pas assez fortes pour lutter cou Ire lui.

Il y a quelques jours qu'étant seule avec mon

mari et Julie , on annonce madame de S et sa

lille, qui demandent un entretien secret. Julie se retire; elles entrent et se jetlent à nos genoux. La jeune personne était en pleurs. La mère paraissait avoir le cœur serré par la douleur, et ne pouvait parler. Valmont s'empresse de les relever et de les faire asseoir. Après quelques moments de silence, cette mère désolée fliit un effort sur elle-même eî s exprime ainsi : « Je viens, monsieur, réclamer « votre prptection contre un méchant qui nous a « déshonorées. Vous seul êtes assez généreux poiu' t( ne pas craindre de venir à notre secours. La <( voix publique a fait passer jusqu'à nous le récit « de vos vertus; vous êtes le refuge des malheu- <c reux; et à ce titre que n avons-nous pas à at- « tendre de vous ! Je n'ai pas la force d'en dire da- « vantage. Ma fdle, racontez vous-même, si vour> « le pouvez j votre déshonneur et nos infortunes. »

Pendant qu'elle disait ces mots, je fixais mes regards sur la jeune personne. Une rougeur modeste couvrait son front. Une physionomie noble, où se peignaient la douceur et le sentiment, an-

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noucait en elle un cœur tendre et sensible, de Téducation et de la naissance; ses traits étaient réguliers; une parure simple et lionnêle n^eo relevait que mieux les grâces de sa figure. Elle avait les yeux baisses; sa poitrine s'élevait avec force, et marauait lagitation de son àme. Avant de commencerj elle couvrit son visage de ses mains. Elle tremblait : je la rassurai; et à travers quelques sanglots sa voix se fit entendre. « Madame , mon- « sieur, nous dit-elle, ayez pitié d'une iijfortunêe « séduite par l'artifice, et qui, revenue de son er- « reur, cherclie à se défendre aujourd'liui de Fcra- « portement et de la violence. Je serais indigne ce de vos bontés si le goût du crime avait infecté fc mon cœur ; et si , sous les auspices de la plus rcs- « pectable des mères , je n étais amenée devant K vous par le repentir de ma faute et le désir de la « siagesse. Ma mère est restée veuve d un ancien « officier qui s était distingué par ses services, et « qui lui a laissé en mourant deux enfants, mon « frère et moi , avec tous les titres d'une ancienne K noblesse et presque point de fortune. Son uni- « que bien est la petite terre de M... à quelques « lieux de S. G. , contiguë à celle du vicomte de « Lausane. Il vint nous rendre quelques visites « dans un temps où il ne jouissait pas encore « d'une si haute faveur. Mon père , qui vivait « alors , le reçut avec tous les égards qui étaient « dus à sa naissance. J'étais très-jeune ; et quel- « ques années se passèrent sans que le vicomte

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(c parût prendre à moi d autre intérêt que celui ce que pouvait faire naître rattachement qu'il sem- « blait avoir pour toute ma famille. Son crédit à « la cour commençait à s'établir. Mon père mou- « rut, après quelques mois de maladie, en lui re- « commandant son fds, qui venait d'entrer au « service. Un proche parent de mon père nous « intenta à sa mort un procès qui tendait à nous a dépouiller de 1 unique bien que nous possédions. « M. de Lausane, voulant nous obliger en appa- « rence, acheta de ce ]^:arent les droits qu'il préce tendait avoir sur notre héritage. C'était noua « lier, par rapport à lui , d'une manière bien « étroite; mais nous croyions le connaître assez « pour ne pas devoir redouter à son égard le poids « des engagements et de la reconnaissance. Sous « prétexte de mettre le comble à ses bontés et de « remplir les intentions de mon père, il fit en- « trer mon frère dans la marine avec un grade « beaucoup au-dessus de ce qu il pouvait espérer. « 11 parvint aussi à l'éloigner de nous pour longa temps en le faisant servir en Amérique. Ne « voyant plus rien qui s'opposât à ses vues, il prit « avec moi des manières plus tendres. Ma mère a s'en aperçut, et voulut me précautionner contre « le danger par la sagesse de ses avis. Telle est, rt madame, la lettre qu'elle eut la bonté de m'é- « crire chez une de mes tantes où elle m'avait en- « voyée passer quelques jours. »

En disant ces mots, la jeune personne me pré-

senta un papier ouvert, ou nous lûmes ces lignes qu'elle ne se sentait pas la force de lire elle-même, (c Ma fille , lui écrivait cette excellente mère, nous « avons de grandes obligations à M. de Lausane; « mais il vaudrait bien mieux pour nous n'en « avoir reçu aucun service, et ne l'avoir jamais tç connu, que de payer ses bienfaits au prix de ta (( vertu. {1 te îoue sur tes charmes; ces sortes de R louanges dans la bouche d un jeune homme son? <x toujours suspectes^ C'est le premier moyen do tç séduction; et tons ceux qui \^eulent nous perdro rî remploient avec le même art que lui. Il paraît (ç t aimer ^ mais tu es dans lage où, même san» <? beaucoup d'attraits, auxyeux de tous les hommes « on parait aimable. Quand sa passion , qu il te a peindiva avec un air de vérité capable de lui o: faire illusion à lui-même, serait plus sincère, â rf quoi peut-elle te conduire? » Tu es trop Jionnéîe pour vouloir être sa maîtresse^ eî lu nas point 2ssez de bien pour être sa femme (i). « Si ton et cœur se laissait prendre, que deviendrais-tu, ô « ma fille ! Aye donc soin de mettre toujours ti a mère entre Lausane et toi, fais-en toujours la ^ confidente la plus intime; ne lui laisse rien Tf ignorer de ce que le vicomte pourra te dire, (ç Souviens-toi des soins que j'ai pris de ton en- « fance, de l'éducation que nous t'avons donnée, « des dernières paroles qu'un père tendre t^a « adressées en mourant. » Surtout, ma fille , te disait-il, surtout ne laisse point affaiblir en toi le

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goiit de la piété; n'oublie point ta religion : ce n'est que par elle que tu peux conseri^er des mœurs chastes et pures; ce n'est qu'en elle que tu peux trouver la paix et le bonheur.

«tïélas! reprit mademoiselle de S... en poussant un profond soupir et en versant quelques larmes, « que nai-je suivi de si sages conseils! mais j'eus « Timprudence d'écouter le vicomte , de recevoir « une de ses lettres sans en faire part à ma mère, (c d'y répondre, de me flatter de la chimère dêtre (( un jour sa femme, de lire un livre dangereux (( quil me prêta, de laisser mon esprit se remplir (( de nuages, et de concevoir des doutes sur la re- « ligion , de joerdre de vue un guide éclairé qui « m'avait soutenue dans de premières épreuves. « J'eus la folie de raisonner avec M. de Lausane « quand je n'avais plus d'autre parti à prendre « que celui do le fuir. Il leva tous mes scrupules; « il dissipa toutes mes craintes: il traita ma reli- (( gion de superstition ridicule-, il me parla le lan-^ « gage perfide du sentiment , de la délicatesse j de « de la probité , de Ihonneur ; il insisla sur la pro- (( messe de m épouser après la mort d'un oncle (c fort âgé, qui le déshériterait s'il avait le moindre îc soupçon de ce mariage ; il me fit sentir que ma :c mère ne consentirait jamais à une union secrète, X et que toute ressource nous manquait à cet

K égard; il me fit des serments Je les crus; et

« huit jours après j'appris qu il venait de se ma- K rier.... Ce n'était pas assez pour ma honte ; il osa

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« reparaître chez ma mère, et voulut entreprendre « de me faii'e agréer ses excuses. Le mépris que je « lui témoignai l'irrita. Vous ne cesserez point K d'être à moi de gré ou de force ^ me dit-il un « jour en me dévoilant toute la noirceur de son (c caractère ; fai acquis des droits sur le seul bien « qui reste à votre mère', je 'les ferai valoir ^ je la (c dépouillerai^ je vous réduirai a la plus affreuse (c indigence^ vous ne reverrez plus votre frère ^ « vous serez trop heureuse de retomber dans mes « bras ^ et f quand vous ne le voudriez pas alors ^ « je sais d'autres moyens pour vous y contrain- « dre^ et pour vous séparer à jamais de votre (C mère. »

A ces mots, mon mrjii fut, ainsi que moi, saisi d horreur. Mademoiselle, cme je vous plains! s^écria-t-il, un tel homme est capable de tout. Oui, monsieur, reprit la mère, toute baignée de larmes : et il nous Ta bien prouvé. Un nouveau procès nous est intenté en son nom. Ce qu'il nous en coûterait pour le soutenir suffirait pour nous ruiner. Personne d'ailleurs ne veut prendre notre défense, et son crédit va nous accabler. Si nous n'avipns du moins que les horreurs de l'indigence k redouter ; mais ma fdle , ma malheureuse fille , que va-t-elle devenir?... Madame, lui dit Valmont après un moment de réflexion, il n'est pas question d'examiner tout ce que je risque pour moimême par la démarche que je vais faire. Le vicomte ne m'aime pas ; il va devenir pour moi un

ennemi irréconciliable, et j ai tout à appréhender de sa haine. N'importe, vous avez imploré mon appui, je vous le dois. Mademoiselle votre fille veut être rendue à la vertu, elle le sera. Si j'avais quelque autorité par moi-môme, je sais ce que j'aurais à faire ; mais je ne puis traiter avec M. de Lausane que sur le pied de l'égalité. C'est à luimême que je ra adres.:.:ai ■ je lui demanderai justice contre lui, et il fii.'idra bien qu'il nous la rende. Soyez tranquille . madame; demain, à la même heure, je vous rendrai compte de ce que j'aurai fait. A peine eut-i) fini ces mots, qu'une sorte de sérénité parut se répandre sur le visage de ces deux infortunées. La jeune personne s'approcha de moi et me baisa la main. Je les embrassai toutes deux, et elles se retirèrent.

Je vous l'avouerai, mon père; aussi sensible peut-être, mais moins courageuse et moins forte que mon mari , je tremblais des suites que pouvait avoir la démarche qu'il méditait. Restée seuleavec lui , en applaudissant à son dessein , je lui fis part de mes craintes. J'ai tout prévu, me dit-il; mais, mon Emihe, qui est-ce qui protégera les malheureux contre l'injustice et la tyrannie des hommes puissants et pervers? qui arrêtera la Hcence du crime et défendra Finnocence séduite et opprimée? qui arrachera du moins les âmes faibles à de nouveaux dangers, et les remettra dans la voie de l'honneur, ou les aidera à s'y soutenir ^uand elles y seront rentrées, si ceux qui ont

quelque crédit ne le font pas? Eh! pourquoi le del nous a-t-il placés dans un rang un peu plus distingué, dans un état plus honorable et plus avantageux que celui du commun des hommes , si ce n'est pour en faire usage en leur faveur? C'est ici la cause de l'humanité que je défends; et ne trouverai-je pas moi-même un protecteur dans celui qui veille du haut des cieux aux intérêts de tous tant que nous sommes?

Mon mari sortit à l'instant, et courut chez le vicomte. « Monsieur, lui dit-il en Fabordant, j'aurais a pu recourir à sa majesté.^ et lui demander justice il de l'attentat qu'un homme en place ose former « contre Ihonneur, les biens et la liberté d une fart mille pauvre et honnête. Mais j'ai cru ne devoir « lui donner, contre celui qui l'opprime, d'autre <c protecteur que vous - même. » Il lui raconta en même temps sa propre histoire, et ne craignit pas d'insister, quoique avec beai]coup de douceur et de modération, sur le jeu cruel qu'on se faisait d'enlever à un sexe faible et timide la paix et l'innocence, et sur l'espèce de gloire qu'on mettait à le séduire. Il était impossible à M. de Lausane de se méprendre sur les intentions de mon mari , et de ne pas se reconnaître dans le récit qu il lui faisait. Etonné, agité de mille mouvements divers, envisageant toutes les suites que pouvait avoir le parti qu'il allait prendre, voulant afiecter dans quelques moments un air de supériorité et de hauteur, retombant l'instant d'après dans la honte et

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1 accablement , balbuliaiit quelques mots entrecoupés, il prit enfui assez d'empire sur lui-même pour témoigner, du moins en apparence, sa reconnaissance à Valmont. Monsieur, dit -il au comte en prenant un extérieur tranquille et composé, je feindrais mal de ne pas entendre tout ce que vous avez bien voulu me dire. Votre conduite envers mon frère me donnait déjà la plus haute idée de votre sagesse et de la grandeur de votrq âme.

Ce que vous faites aniourdhui pour moi met le comble à mon estime; vous me rendez à moimême; et je ne vous devrai pas moins que le chevalier. Permettez que je partage avec lui votre amitié; et, pour commeTiccr à la mériter, voici mon désistement des poursuites que je viens de faire contre cette famille infortunée, ainsi que de tous les droits que je prétendais sur le peu de bien qu'elle possède. « Donnez -lui, monsieur, reprit « mon mari, l'assurance la plus entière des bontés (c que vous voulez avoir pour elle. Obtenez un « ordre pour le retour du jeune homme qui esi: ce passé en Amérique; je me charge en France do « son avancement et de sa fortune ; il la partagera « avec sa mère et sa sœur. )) Le vicomte promit de porter au plus tôt cet ordre à Valmont , qui , de retour au logis, me fit part de cet entretien. Que pensez-vous, lui dis-je, des sentiments de M. de Lausane à votre égard? « ils peuvent ne pas être « sii^cères , me répondit-il , mais j'aime mieux les

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a croire tels ; quoi qu'il en soit, je ne me repentirai « jamais d'avoir fait mon devoir. »

Le vicomte a rempli dès le jour même sa promesse; et le lendemain la mère de la jeune personne étant revenue avec elle pour recevoir la réponse que mon mari devait lui faire , elles se livrèrent toutes deux à des transports si vifs de joie et de reconnaissance ^ que je ne crus pas dans cet heureux moment qu'on pût acheter trop cher le plaisir de faire du ])icn.

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