‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

La même.

Pour ne vous laisser rien ignorer, mon père, de ce qui peut vous intéresser, je m^empresse à vous faire part de ce qui s^est passé depuis ma dernière lettre.

La vicomtesse de Lausane a été instruite de la visite que madame de S.... et sa fille avaient rendue à Valmont. Je ne sais comment elle est venue à bout d'en percer le mystère : mais il y a plus encore ; c'est qu'elle a saisi avec la même justesse le véritable motif de celle que Valmont a faite à son mari. S'il m'est permis de hasarder quelques conjectures, voici celles qui m'ont paru les plus vraisemblables.

Cette jeune femme , dont le caractère me laisse tout à craindre pour les suites, et sur laquelle il doit m'être permis de vous parler avec franchise^ est née avec un cœur susceptible des passions les plus vives, et un esprit jaloux de dominer. Elle s'est flattée, en épousant le vicomte, de régner tellement sur lui, qu elle pût disposer à son gré de son autorité et de son crédit. Le désir de jouer un rôle à la cour, beaucoup plus qu'un attachement sincère pour M. de Lausane , l'a portée à éclairer de près ses démarches pour s'emparer

seule de tout Tempire que d'autres pouvaient prétendre sur son esprit. Elle y a réussi en partie; et, à force de recherches, d'intrigues^ de souplesse, de menaces même et d'importunités, elle est parvenue à écarter presque toutes les personnes qui lui faisaient ombrage; il en restait une que sa jeunesse, ses charmes, la proximité du lieu qu'elle habitait, les visites assidues de Lausane lorsqu'il était à sa terre, celles du moins qui avaient précédé et suivi de près son mariage, lui rendaient suspecte; et c'est la jeune personne dont je vous ai raconté l'histoire. Cependant, à en juger par quelques mots échappés devant mol au chevalier de Lausane, à qui elle avait confié ses craintes, elle n'avait encore à cet égard que des inquiétudes et des soupçons; mais ils se seront changés en certitude dès qu'elle aura su que son mari, après avoir acheté autrefois des droits litigieux sur la terre de M...., commençait tout à coup des poursuites dont elle croyait entrevoir la cause , et dont elle démêlait toutes les conséquences. Elle aura redoublé d'attention et de vigilance, et, ne laissant rien perdre de ce qui pouvait l'éclairer sur cet objet, elle se sera fait informer de l'entrevue de madame de S.... et de sa fdle avec M. de Valmont, de celle de mon mari avec le vicomte, aussitôt que madame de S.... nous eut quittés, et enfin de la dernière visite qu elle nous a rendue. C'est sur cela sans doute qu'ayant vu cesser à l'instant les poursuites de M. de Lausane , elle aura cru devoir

faire honneur à Valmont de la manière dont cette affaire s'était terminée.

Elle n'a malheureusement que trop bien deviné; et ce qui vous surprendra, c'est que dès le lendemain elle est venue faire ses rcmcrcîments à mon mari. Jugez , mon père ^ du troul/le où elle Ta jeté lorsquelle lui a fait, à peu de chose près, le récit de ce qui s était passé. D'un côté il craignait, en confirmant devant mrdaroe de Lausane un fait qui pouvait encore lui paraître incertain , de compromettre mal à propos le vicomte et la malheureuse famille intéressée dans ce récit ; de Fantre , il appréhendait également, en se tenant sur la négative , de faire tort à ce caractère de droiture que vous lui connaissez , et de compromettre la vérité. Il tenait des discours vagues; il faisait, avec le plus d'esprit cjuil pouvait, des réponses qui ne signitlaient rien ; il se jetait à l'écart par des questions qui pussent distraire lattention de madame de Lausane et la porter sur d'autres objets. La vicomtesse ne prenait point le change, et souriait de son embarras. Elle se répandait en éloges sur sa modestie et sur ses procédés; elle renouvelait les expressions de sa reconnaissance, et y mettait une vivacité et une chaleur qui déconcertaient encore plus Valmont. Elle termina enfin cette longue séance en lui disant qu'elle voulait absolument se lier avec moi de l'amitié la plus étroite. En effet, elle vint me voir dès le soir même avec le chevalier de Lauranc, toujours ardent à celé-

Ircr son ami. Prévenue par mon mari, je me tins avec elle sur le ton de la plus grande honnêteté ^ mais en môme temps de la plus grande réserve. Elle s'en aperçut, et ne fit que redoubler d'empressement et de caresses. Elle ne m'appela plus que sa petite maman-, elle fit à M. de Valmont, qui était présent, mille sortes de compliments sur le bonheur qu'il avait, disait-elle , de posséder une sî digne épouse. Elle lui parlait avec feu des obligations que lui avait le chevalier; elle relombait ensuite sur les charmes de Julie, et prétendait le marier avec elle. Il n'est pont de folies quelle n'ait épuisées dans cet entretien^, et toujours avec les grâces qui lui sont propres et le jargon le plus séduisant. J'étudiais ma fille, que je n'avais pas eu la prudence d'écarter. Je la voyais fixer de temps en temps madame de Lausane, jeter à la dérobée un regard sur le chevalier, rougir, se déconcerter dès qu'on parlait d elle. La pauvre enfant ne savait dans bien des moments quelle contenance tenir; et je vous avoue, mon père, que je n'étais pas dans un moindre embarras.

De puis ce moment madame de Lausane et I-e chevalier ne nous quittent presque plus, et je ne puis pas toujours éloigner Julie. Elle convient que les saillies de la vicomtesse l'amusent; mais elle ajoute qu'elle ne voudrait pas lui ressembler. Elle la trouve trop légère, trop volage, trop aisée dans ses discours et dans ses manières, trop remplie en même temps d'un certain art qu'elle ser.dt

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