Tome IF
go LES ÉGAREMENTS
iaclic'e d'imiter, et avec tout cela elle ne se déplaît pas avec elle. Je crains qu'insensiblement elle ne s'y attache ; qu'elle ne se laisse trop aisément entj^aîner par l'exemple d'une jeune femme qui vraiment a des charmes , et qui possède au souverain degré ce je ne sais quoi qui enchante et qui s'empare de nous malgré toutes nos réflexions. Je la prémunis, autant qu'il est en moi contre cet écueil : mais que peuvent les leçons contre Tcxemple! Et toutefois je ne laisserai pas ma fille dans une reti'aite continuelle; je ne crois pas même quelle puisse êti^e mieux partout ailleurs qu'avec sa mère. Pourquoi faut-il que dans un certain monde on soit comme assujetti à des sociétés qui nous tyrannisent, et auxquelles notre état et les circonstances ne nous permettent pas de nous refuser ! J'ofïrc du moins à Julie le contraste de ces femmes respectables dont je vous ai parlé , et qui ont toutes les qualités qui manquent à la vicomtesse. Il est un autre objet que je redoute encore plus ;ru'elle pour ma fille; c est le chevalier de Lausane. ïl est difficile de voir Julie et de ne pas l'aimer. 11 est peut-être aussi difficile de voir le chevalier et de ne pas le trouver aimable. Je doute même qu'il pût se rencontrer ici un couple mieux assorti. Le chevaher, comme vous avez pu ie voir par tout ce que je vous en ai dit, ne ressemble point du tout à son frère. Autant celui ci est d'un caractère faux, dissimulé, qui joue le sentiment, la probité, l'hon ncur, lorsqu'il est le plus éloigné d'en avoir la réa-
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litd, autant Fautre est ouvert, franc, incapable de se déguiser, plciu d honneur et de sentiment, rempli de respect pour la vertu, quoiqu'il n'ait pas toujours le courage de la pratiquer. Rien n'est plus agréable que ses manières, ni plus honnête que ses procédés, toutes les fois qu'un sentiment vif et impétueux ne le fait pas sortir de son caractère. Sa physionomie est intéressante ; ses traits sont réguliers; son esprit est liant et facile; ses expressions sont naturelles; tout en lui prévient en sa faveur. Une seule chose ternit à mes yeux toutes ses bonnes qualités, et le laisse, dans bien des moments, sans force contre ses passions ; c'est qu'il est mal affermi dans les principes de la religion. 11 n'est pas à beaucoup près ce qu'était le baron de Lausane, incrédule par vanité, par système, et surtout par un fonds de corruption; mais il ne se met pas trop en peine de ce qu'il faut croire. Il craint d'approfondir une loi qui lui paraît trop austère. Il se laisse entraîner par le feu de son imagination à de vaines difficuhés dont il se fait un rempart contre la certitude, et n'appréhende rien tant que de s'éclairer. Cependant il a eu dans sa vie des accès de dévotion : et comme ils l'emportaient bien au-delà de ce que la religion exige, pour ne plus s'exposer à ces transports inconsidérés , il reste maintenant bien en-deçà de ce qu'elle commande. Il a pris au fond le plus mauvais parti; celui de ne plus réfléchir sur des objets trop inquiétants pour lui; de ne plus compter
avec lui- même; de vivre au jour le jour sans gène et sans souci; de faire par intervalles quelques actes extérieurs de religion pour ne pas rompre entièrement avec un Dieu qu'il redoute encore, et ne pas abjurer sans retour un culte qu'il révère en secret lors même qu'il en plaisautc et qu'il le contredit. A cela près, il vit comme si ce culte ne lobligeait à rien, comme s il n'était, à tout prendre, qu'une oiTaire de bienséance. Le chevalier est, pour le dire en un mot, un de ces hommes du monde très-aimables, mais très-dissipés, trèsinconséquents, et qui avec le meilleur fonds et l'âme la plus déhcate et la plus sensible sont de fort mauvais chrétiens.
Vous concevez, mon père, combien son état m'intéresse, et combien il aftécte M. de Valmont. Les sentiments d'estime et d'amitié cpic le chevalier a pour lui, et quil porte jusqu'à une sorte d'enthousiasme, font désirer à mon mari de mettre à profit l'ascendant qu'd a sur son esprit pour le ramener à une façon de penser plus sage et plu ; propre à le rendre heureux : mais ce n'est pas en leloignant qu'on peut se flatter d'y réussir. Aussi lui permettons-nous un libre accès dans la maison en redoublant de précautions pour Julie , à qui Ihabitude de le voir pourrait inspirer un secret penchant. Quoique avec beaucoup de naïveté et de candeur, elle ait des vues très-fines et un discernement exquis. Son jugement est aussi formé qu'il puisse fêtre pour son âge. Les maximes que vous
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lui avez inculquées avec tant de soin , et que nous lui développons sans afïectation dès queroccasion s'en présente, forment dans son esprit un plan de conduite et de sagesse qui la met en garde contre elle-même. C'est beaucoup sans doute; mais ce n est pas encore assez pour me rassurer. Elle a lïmagination très -vive, le cœur naturellement tendre, de la force et de la constance dans ses affections ; tout dépend de la manière de les diriger. Autant ces dispositions nous offrent-elles un fonds inépuisable de richesses et les plus grandes ressources pour le bien , autant seraient-elles propres à nous alarmer, si Julie , oubliant un seul moment de veiller sur son coeur, y laissait allumer le feu des passions. Aidez-nous, mon digne et respectable père, à consommer votre ouvrage. Ce ne sont pas de longues lettres que nous attendons de vous. Nous nous en rapportons à ma bonne amie de tous les détails qui vous concernent, et je me charge bien volontiers de faire à votre égard presque tous les frais de la correspondance; mais du moins ne vous contentez pas de nous donner dans les lettres de notre chère Veyniur quelques signes de vie '^. Vous savez tout le cas que nous faisons de vos conseils : il est des circonstances où un mot d'avis de votre part nous déciderait bien mieux
"*" C( ci est relatif à une lettre de madame de Veymur que nous avons supprimée comme tant d'autres, et où il n'y avait que (juelques mots de la main du niaïquis.
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que toutes les réflexions que nous pourrions faire.