‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 20 sur 54 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

Le marquis de Valmont à la comtesse,

J/u me demandes des avis, ma fille; et je ne refuse pas de t'en donner : mais, indépendamment àes lumières que tu as acquises, quel fond ne dois-tu pas faire maintenant sur celles de ton mari! Chère Emilie! que sa façon de penser est respectable , et que je lui sais gré de la conduite qu'il a tenue jusquici ! Lorsqu'il hrave le crédit et la faveur pour faire valoir les droits de l'honneur outragé \ lorsqu'il se rend , à ses propres périls , le protecteur de l'innocence séduite par lartilice; lorsqu'en s'exposant lui-même ilconserve à toute une famille ses Liens, sa liberté, sa sûreté, tu trembles pour lui. Tendre épouse, mais femme forte et vertueuse, ne crains pour un si digne époux que ïe poison des prospérités et l'abus des grandeurs. Ce serait en abuser sans doute que de croire qu'elles nous sont données pour nous-mêmes, et non pour le soulagement et l'assistance des malheureux. Qu il fasse donc constamment ce qu'il doit faire j et toi, ma fille, n'oublie point la résolution que tu as formée de te montrer aussi généreuse que lui. CVst à ces nobles sentiments que je.

DE LA RAISON. qS

reconnais Emilie. Oui, ma fille; que ton mari retombe , s'il le faut , dans la disgrâce ; qu'il éprouve des malheurs plus réels que ceux qu'il a éprouvés jusquici, il ne sera point à plaindre tant qu'il n'aura rien, perdu de ce qui le rend vraiment grand. Si je ne le savais pas aussi armé contre la séduction ^qu il l'est en eftet, ce que je redouterais le plus par rapport à lui, c'est le caractère , ce sont les charmes de la vicomtesse telle que tu me la peins dans ta lettre. Mais, quand il n'aurait pas son Emilie , il serait assez fort, puisqu'il serait défendu par la religion.

A l'égard de Julie, si jeune encore, l'exemple de madame de Lausane n'est pas sans danger : cependant, ma fille, puisqu'il ne dépend pas de toi de l'y soustraire entièrement , puisqu'elle sera forcée tôt ou tard de vivre au milieu du monde , ne vaut-il pas autant que tu l'accoutumes par degrés à le voir tel qu'il est pour en bien juger? Deux écueils sont également à craindre pour une jeune personne destinée à y paraître avec un certain éclat : celui d'être trop répandue, dès ses premières années, parmi ce» femmes coquettes et frivoles qui lui font prendre sans efïbrt le ton du jour; et celui de ne commencer à les connaître que du moment où, sortant d'entre les bras d'une mère pour passer dans ceux d'un époux , elle se trouverait exposée au milieu d'elles à la contagion des modes et des usages, des ridicules et des vices, sans avoir appris à s'en garantir. Si Julie n avait

gG LES ÉGAREMENTS

pour toute société que la vicomtesse ou des femmes qui lui ressem])lassent, sans doute elle risquerait tout. Mais le soin que tu prends de renvii^onner sans cesse de celles qu'elle respecte le plus , de lui offrir en elles le spectacle des plus belles vertus, de former son jugement par des réflexions solides et par une comparaison exacte des modèles qu'elle doit suivre avec ceux quelle doit mépriser j ce soin, ma fdle, ne peut que lui rendre utile un contraste aussi frappant.

Relativement au chevalier de Lausane, quel plan dois -tu suivre? celui que les circonstances pourront te dicter. Etudie de plus en plus Julie , sonde la nature de ses sentiments les plus secrets; considère quel est le genre de mérite le plus propre à faire impiicssion sur son cœur; attache-toi à bien connaître l'empire qu'elle peut preiiclre sur ellemême, et jusqu'à quel point la raison et la religion peuvent 1 aider à maîtriser ses penchants. Ce sont toutes ces nuances , si délicates , si difliciles à saisir, mais si importantes pour gouverner une àme toute neuve encore, qui légitimeront tes alarmes, ou qui te feront prendre dans le caractère de ta fdle une juste confiance. Qu'elle ne soit pas sans bornes néanmoins; car la sagesse est d'une fe-ible ressource quand elle n'est pas éclairée par fexpérience et mûrie par les années. Etudie avec autant de soin le chevalier. Ce que tu m'en as écrit m'inspire, comme à toi, le plus tendre intérêt. Tout en lui m'annonce m naturel heureux

qui ne demande qu'à être formé par un ami tel que Valmont. Il mérite bien par cela même tout le zèle de ton mari; et je me repose sur lui des moyens qu'il doit employer pour le ramener à la sagesse et à la religion. Observe, de ton côté, comment il se comporte à l'égard de ta fdle. L idée de la vicomtesse, toute folle qu'elle te paraît, n'est pas sans fondement; et je t'avoue que, si le chevalier devenait un jour ce que je désirerais qu il fût , je ne voudrais pas d'atitre époux à Julie. Quel plus sûr moyen de réunir nos doux familles que cette heureuse alliance ! Mais avec des vues si sages, approfondis celles de Lausane. Il est aisé de lire, dans une àme telle que la sienne, et d'y distinguer un sentiment pur et honnête, des passions qui jusqu'ici ont pu 1 égarer. Adieu, ma fille; j'attends avec empressement toutes les nouvelles que tu auras à me donner; puissent-elles répondre à mes espérances î

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