‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 2 sur 54 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Le comte de Valmont à son père.

M. LE maréchal de.... vient de terminer cette campagne avec gloire, et se dispose à mettre les troupes en quartier d hiver. Se conformant aux intentions de la reine, il a bien voulu m'appuycr de tout son crédit auprès de sa majesté. Il a trop faitvaloir mes services dans la part qu'il me donne aux succès qui ont couronné nos dernières entreprises ; et c'est d'après ce témoignage si flatteur que le roi daigne mettre fin à mon exil, et me rappelle , ainsi que vous , à la cour.

10 LES EGAREMENTS

Je sens , mon père , tout le prix de cette faveur : ce n'est cependant qu'en tremblant que je la reçois. Formé par vous - même à l'attachement le plus tendre pour mon souverain , devenu par vos leçons l'un de ses sujets les plus zélés et les plus fidèles, je ne pouvais que me rappeler avec douleur que j'avais mérité d'encourir sa disgrâce : je ne puis que jouir avec transport de sa présence. Mais, en chérissant sa personne, je crains Fair qu'on respire si près du trône, et les fatales influences du séjour qu habite le monarque ; je ci^ains l'exemple contagieux de tout ce qui Fenvironne. Depuis quinze ans que je suis éloigné de la cour, elle est étrangère pour moi. Que vais -je y faire? jouer là maladroitement le rôle de courtisan que je méprise, ou paraître un homme singulier et un être bizarre; risquer d'oublier vos maximes, ou contrarier sans cesse celles des autres ; applaudir tout haut à ce que je serai forcé de condamner en secret, ou, plus courageux et plus vrai , me faire autant d'ennemis qu'il y aura d'hommes puissants dont je heurterai les sentiments et les intérêts sans le vouloir. Quelle triste alternative ! N importe , j'obéirai , comme je le dois : mais venez au secours de votre fils; jamais il n'eut plus besoin de vos conseils et de vos lumières.

La reine redemande son Emilie. Elle a dû lui écrire pour lui offrir auprès d'elle la même place <jue sa tendresse pour son mari l'a empêchée d'ac-

cepter autrefois. Maintenant elle ne peut la refuser sans se montrer ingrate. Mais comment se séparerait elle de vous? comment quitterait elle ses enfants que vous-même ne pourriez lui abandonner sans le plus sensible regret? Daignez donc, mon tendre père, me les ramener avec elle. Je sentirais bien moins le plaisir de les reYoir, si vous me condamniez à les revoir sans vous. Le comte de Veymur'*',qui vient d obtenir son congé, sachant l'impossibilité où je suis de vous rejoindre, et même de me rendre aussitôt que vous à la cour, ne hcite si fort son départ que dans le dessein de vous accompagner. Il veut bien se charger de ma lettre et de tous nos embrassements pour sa famille et pour la mienne. Il se charge aussi de vous instruire plus au long de tout ce qui s'est passé à l'armée. Mon fds vous écrit en même temps que moi , ainsi qu'à sa mère**. C'est aux soins que vous avez pris de son enfancequ^ildoit toutes lesbonnes qualités qu'on remarque eu lui; et j'ose dire, sans vous flatter, que le disciple fait honneur à son maître.

* Autrefois le chevalier. Voyez la lettre XXXII dhi second volume.

* *■ On a retranché, comme dans les volumes précédents, toutes les lettres peu importantes , pour ne conserver que celles qui nous ont paru mériter quelque attention.

ra tES ÉGAREMENTS

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