LETTRE II
Le marquis à son fils.
(^UEL mélange pour moi, mon fils, de plaisirs et de peines ! tu es rentré en grâce avec ton prince , tu as servi utilement ta patrie; je prévois que par la suite tu la serviras plus utilement encore : que ces pensées sont douces et consolantes pour un père ! mais que le sacrifice que je viens de faire coûte à ma sensibilité! Ton Emilie est partie avec ses enfants et M. de Veymur; et je n'ai pu les accompagner. Depuis que je ne t'ai vu , ma santé s'est altérée. Sans avoir de makdie, j'ai des infirmités; plus que cela encore, une vieille habitude me rend ce séjour nécessaire. Je suis utile à mes pau vres vassaux; et que ferais -tu à la cour d'un vieillard tel que moi? Qu'y fcrais-je moi-même? je n'ai plus cette vigueur d'esprit ni cette, force de courage qui pourraient te soutenir dans des occasions délicates, ou t'offrir dans des circonstances difficiles la ressource d'un bon conseil. Je me rends justice, cher Valmoiit; et c'est le seul mérite que je puis avoir à mon âge. Non, je ne suis point de ces hommes que la nature paraît avoir excepté de de la loi commune , de ces hommes rares dont le génie toujours vaste, dont la raison toujours ferme, semblent même prendre de nouvelles forces quand
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le corps s'affaiblit. Je ne suis plus ce qu'était M. d'Orval quand nous Tavons perdu; et je n'ai pas mérité, par lusage que j'ai fait de ma jeunesse, une vieillesse semblable à la sienne. Ne sois donc pas étonné si , malgré les instances d'Emilie, malgré ma tendresse pour vous tous , mes chers enfants, j'ai pu me résoudre à ne point quitter ces lieux, où peut-être dans peu mes cendres seront réunies à celles de mes pères. La mort toute récente de mon ancien ami, bien plus jeune que moi"^, celle de son épouse, m'avertissent de notre fin commune; et je ne dois plus penser qu'à m'y préparer.
C est d ailleurs une consolation pour moi, de savoir que j'épargne à mes enfants le spectacle d'un père mourant, et que je les accoutume par 1 absence à la privation d'un bien qu'ils peuvent perdre sitôt.
Si toutefois le ciel prolonge mes années, je jouirai encore du plaisir de vous voir. Le prince vous permettra de venir vous délasser auprès de moi de vos soins et de vos travaux. Vous me ramènerez mes petits -enfants, et je les bénirai une seconde fois avant de mourir. Hélas ! que leur éloigncment, que celui d'Emilie ont ébranlé ma constance! que leur peine ajoutait à la mienne! Peins-toi, mon fds, ton épouse éplorée et ne pou-
* M. de Veymur , le frère aîné' de celui qui a épouse' made moiselle de SecneviUc.
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vant s^arracher d'entre mes bras; ses enfants à mes genoux, levant leurs mains vers moi, et me pressant de partir; madame de Veymur "^ et sa fille se joignant à eux, et m^assurant quelles brûlaient du désir de faire ce voyage avec nous j mais qu'elles ne le feraient point sans moi; nos fermiers, toutes les bonnes gens de nos hameaux, m'invitant à donner cette satisfaction à mes enfants , et cependant craignant de me perdre , pleurant Emilie, qu'ils eussent voulu pouvoir retenir au milieu d'eux, regrettant Julie, qui, à l'exemple de sa mère, leur a donné tant de marques de tendresse et de bonté : quel spectacle , cher Valmont! et quels assauts on livrait à mon coeur! Déchiré par une foule de sentiments contraires , j^hésitais , je ne savais à quoi me déterminer, lorsque M. Colmet , mon respectable curé , pour qui tu as conçu tant d'estime, est venu fixer mon irrésolution, a Eh quoi ! monsieur, m'a-t-il dit, faible , infirme, « comme vous Fêtes, irez -vous vous exposer aux a fatigues d'un long voyage? Arriverez -vous à a Paris languissant, épuisé, dans un état à faire cf craindre à M. votre fils de ne pas vous posséder « long-temps ? Accoutumé à une vie simple , à des a occupations conformes à votre goût^ à votre « âge, à votre tempérament, ne vous soutenant a que par beaucoup d'exercice, vous ferez -vous « maintenant un genre de vie tout opposé? Eh!
*■ Autrefois mademoiselle de Senneville.
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« quel plus gi\ind intérêt vos enfants ont-ils, que « celui de voir prolonger vos années ? Vou- « draient-ils, pour une satisfaction qui leurcoû- « terait si cher, risquer d'en abréger le cours? »
Ces réflexions, faites du ton de vérité que tu lui connais, ont pénétré madame de Veymur et Emilie. Eh bien, s'est écriée ton épouse en baignant mon visage de ses larmes, eh bien, mon père, vivez donc loin de nous, puisque le ciel l'ordonne! mais vivez long - temps, et que chaque année me ramène ici. Ah! chère Veymur!.... à ces mots des sanglots ont étouffé sa voix. Je t'entends, a dit madame de Veymur. Ma bonne amie, tu me laisses ton père, et tu sais qu il est le nôtre. Va, sois tranquille; nous restons avec lui, et il ne sortira point du sein de sa famille.
Tel est , mon fds , le détail de notre séparation, et l'aveu de ma faiblesse ; car c'en était une de balancer. Prévoyant ce qui vient d'arriver, je m étais consulté; d'après les considérations les plus sages, mon parti était pris ; et en si peu d'instants je me suis vu sur le point d'en changer. Ah ! qu'on doit peu compter sur ces résolutions quand on a le coeur si sensible !
O toi , mon fils , songe donc bien , pour te con^ soler, que , si quelque chose peut te conserver tan père , c'est la vie qull mène ici ; c^est le bien qu'il y fait : et s'il est vrai qu'il puisse encore t'être utile, si tu crois devoir faire tant de cas de ses avis , souviens - toi que c'est dans la retraite qu'il
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peut te donner des lumières plus sûres, parce qu'il sy trouvera moins environné des préjugés des autres , moins afFocté des petits intérêts qui les trompent et des grandes passions qui les aveuglent, moins asservi à l'empire de Topin ion. Ayant vu autrefois le monde de si près , et ne le considérant plus que de sa solitude, il le verra mieux. Son tourbillon nous entraîne malgré nous , et son spectacle nous en impose. Pour le voir comme il faut, il est avantageux de le voir d'un peu loin , quand d'ailleurs on la déjà connu.
Fais-toi cependant au milieu du monde même s^il se peut, un ami, qui n'y tienne peint par goût, qui y vive sans prétentions, qui doive sa sagesse à l'expérience et aux revers; qui, au-dessus des vains ménagements, te parle le langage de la vérité , f éclaire sur tes fautes , te montre le bien que tu peux faire, le mal que tu dois prévenir, et celui que par malheur tu aurais à réparer. Que cet ami , placé entre les grands et ces hommes qu'on nomme le peuple, te mette en garde contre l'orgueil et la dureté des uns, et t'inspire un tendre intérêt pour le bonheur des autres. Peut-être cet ami te sera - 1 - il nécessaire , non-seulement pour toi, mais pour tes enfants, si quelque circonstance inopinée te force pour un temps à les perdre de vue. J'aurais souhaité, en laissant partir bien à regret le baron ^ et Julie, pouvoir retenir du
* Le fils aîné de M. de Valmont.
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moins le commandeur elle clievalier-, mais, puisque ma santé est trop faible pour que je puisse achever de les former comme je le désirerais, j'ai mieux aimé qu'ils fussent élevés par toi-même, et je n'ai pas cru devoir mettre de bornes à mon sacrifice.
ïu leur as fait jusqu'ici de sages leçons ; maintenant, mon fils , tu leur dois de grands exemples. C'est dans la carrière où tu vas rentrer que tu selas plus que jamais à portée de leur en ofirir : et pour que tu ne risques pas de perdre pour eux , ni pour toi , le fruit de quinze ans de réflexions et de sagesse, je n'ai qu'un avis à te donner, mais qui seul te vaudra tous les autres ; c est de te montrer à la cour, dès les premiers moments, tel que tu \ eux être le reste de ta vie. Ton caractère une fois annoncé ne te coûtera plus rien à soutenir ; ta conduite n'aura rien d'équivoque 3 on ne cherchera point à te démêler ni à te surprendre. Tu t'épargneras ainsi bien des épreuves dar^ereuseSç et des combats inutiles.
Adieu, mon filsj aime toujours tendrement un père qui t'aime plus que lui-même.