Tome IV . a
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Madame de Lausane n^a que trop réalisé mes craintes en fournissant chaque jour un nouvel exercice à la vertu de mon mari. Cette jeune femme si remplie d'attraits , mais si ardente , si vive et si légère, s'est passionnée pour le comte. Peu capable de ménagements, ses sentiments ne sont plus un mystère. Elle les déguisait, dans les premiers temps, sous les deiiors de l'estime et de la confiance pour mieux séduire Valmont. Elle avait sans cesse de nouveaux conseils à lui demander. Faisant naître à son gré des circonstances toujours plus embarrassantes et plus critiques, se ser\^ant adroitement des prétextes que lui fournissaient la conduite et les infidélités du vicomte, aflectant toutes les vertus qu'elle croyait les plus propres à lui concilier le cœur de mon époux, ellu prenait à ses yeux toutes les formes; elle employait les expressions le plus naïves d'une amitié tendre et ingénue. Valmont se défiait trop de ses artifices et de ses charmes pour s'y laisser surprendre ; il se défiait encore plus de lui-même. Jamais il ne l'entretenait qu en ma présence , quels que fussent les secrets dont elle voulait lui faire part, et les avis quil croyait avoir à lui donner. Pour tout ce qui concerne lintérieur d'une maison, lui disait -il quelquefois, vous puiserez dans madame de Valmont des lumières beaucoup plus sures que les miennes. Je n'ai dailleurs rien de secret pour elle, comme elle n'a rien de caché pour moi. Tant de réserve ne faisait qu'irriter sa pas»-
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sîon Elle prit enfin le parti de ne plus se contraindre. Elle se rencontrait partout sur les pas de mon mari. A la faveur de son rang et de son crédit, elle savait se ménager un accès dans toutes les sociétés où on avait coutume de le voir. Elle profitait de mon absence et de toutes les occasions favorables pour lui faire les aveux les plus flatteurs. Le comte teignant toujours de ne pas Fentendre, elle se détermina à lui écrire. Je ne puis vous rapporter les termes de sa letlre : tout ce que je sais, c'est au'un jour que nous éticns seuls, Vaimont la lui a remise devant moi, en la conjurant de ne plus lui en écrire de sembla] ;les. Ce serait bien en vain, madame, lui a-t-il dit, que je voudrais taire devant ma femme les senliments dont cette lettre est remplie : vous les rendez trop publics pour que personne puisse les ipnorer. Permettez -moi cependant de vous faire quelques réflexions , puisque aussi -bien vous m'y contraignez. Vous savez que mon cœui' est à Emilie; de quel droit prétendriez-vous le lui dérober? Je vous ai entendue plus d\me fois vous plaindre des infidélités de votre mari; combien plus n'aurait-il pas à se plaindre de vous, si vous l'imitiez ! Et, quels que soient ses torts en efiét, pouvez -vous penser que toutes cboses à cet égard soient absolument égales entre vous '*' ? Si aujourd hui les mœurs sont si dé /
* Voyez ce qu'a si tien dit Rousseau sur ce sujee, ci-dessus, t. a, p. 89 et suivantes.
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pravées que tout semble permis , croyez-vous cependant qu'on regarde du même œil une femme qui se respecte elle-même et celle qui ne respecte plus rien? Dans un certain monde, si aveugle et si corrompu qu'il soit, l'honneur d'une femme sans reproche n^est-il plus un bien, et le monde luimême, si indulgent pour le crime, ne fait- il pas encore une loi des bienséances? Une conscience pure et tranquille n'est-elle d'aucun piix? ^^ous croyez à la religion ; vous méprisez même avec un juste fondement ces femmes prétendues philosophes qui se font un faux hcnneur de protéger une secte d hommes si peu sages et de se rendre l'écho de leurs bizarres et n.cnstrueuses opinions ; mais la religion se borne-t-elle à régler notre croyance? Ne devons-nous pas trembler de la contredire par nos mœurs? Il semble, madame, que ce ne serai î point à moi à vous tenir un pareil langage; et, dans la classe ordinaire des esprits licencieux et iii voles, il n'aurait d'autre effet, j'en conviens, que celui de me rendre souverainement ridicule. Mais, accoutumé à mépriser également leurs critiques et leurs éloges, j'ai cru devoir vous parler le langage de la vérité, en faisant usage, pour votre propre intérêt, du droit que vous va^r, avez donné.
Pendant que le comte s'exprimait a'Xîii, je vou5 avouerai, mon père, qu'en admirant le courageet la sagesse de Valmont, je souifrais cruellemcn pour madame de Lausane. Je ne pouvais jeter
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quelques regards sur elle sans lire dans ses yeux et dans tout son maintien sa confusion et son embarras. Mon cœur s'ouvrait en sa faveur à la tendresse et à la pitié, quoique, dans la situation où je la voyais, rougissant, pâlissant tour à tour, tremblante, incertaine, suspendue entre le dépit et l'amour, jamais peut-être elle ne m'ait paru si remplie de charmes , si dangereuse et si aimable. Il se fit entre nous un long silence. Je ne savais que lui dire; elle n avait pas la force de parler. Je pris enfin ses belles mains entre les -miennes: Madame, lui dis-je, soyez ma sœur, mon amie. Sachez gré à mon mari des avis qu'il vous donne ; fuyez-le, et transportez , s'il se peut , à son épouse tout l'attachement que vous ressentez pour iui... Le fuir! reprit-elle; le pourrai- je? Ah! quïl vous est aisé de me donner des conseils; mais que votre sagesse à tous deux est cruelle!... Monsieur, ajouta -t- elle en s adressant à Valmont, souffrez du moins que je m'accoutume par degrés à ne plus vous voir; et permettez -moi l'un et lautre de vous importuner quelquefois. Vous honorerez ma femme, répondit le comte; mais ce sera donc moi qui vous fuirai : d^ailleurs , madame , le public a les yeux sur vous. Votre mari lui-même s'offenserait avec raison de visites trop assidues. Ma fille est presque toujours avec sa mère ; et vous yous observez si peu , que votre exemple ne peut être une leçon pour elle. Souffrez que madame de Valmont aille vous voir. Barbare, s'écria
la vicomtesse^ vous voulez que je vous haïsse autant que vous hait mon mari; vous osez presque me défendre l'cntrce de votre maison. Non, madame, repris-je à l'instant, elliayée des suites que pouvait entraîner son dépit; non, je vous reverrai toujours avec la plus tendre amitié et le plus vif intérêt. Si votre honneur et votre repos étaient moins chers à mon époux, il ne vous parlerait pas ainsi. Mais je vous le demande, si dans toute autre que moi vous aviez une rivale, si une autre femme à la cour avait les mêmes sentiments que vous, pourricz-vous blâmer la conduite de M. de Valmonl? A cette question la vicomtesse resta interdite. Après un moment de trouble et d incertitude : Que vous êtes séduisante ! me dit elle. Mais, après tout, vous êtes moins inhumaine que votre mari. Laissez -moi donc apprendre de vous à triompher de mon propre cœur. A ces mots, elle se leva. Mon mari fut contraint de lui donner la main pour descendre , et elle le fixa de nouveau avecdesyeuxsi tendres, qu'elle nous laissa persuadés que de pareilles leçons ne la corrigeraient pas. Ah ! qu'il est malheureux pour une femme bien née de se laisser ainsi aveugler par sa passion, et de se trouver réduite à oublier tout ce qu elle se doit à elle-même !
Depuis ce moment le comte évite avec le plus grand soin de la rencontrer. Elle vient cependant aux heures oii elle croit le trouver; mais il fait si L'en, qu'il n'y est jamais pour elle. Ce sera bientôt
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nne ennemie de plus, el l'ennemie la plus à craindre. Que ne peut en eilet dans une femme Famour méprisé, lorsqu'il se change en fureur!
Mes craintes se sont au moins dissipées par rapport à Julie; et je n'ai à son égard que les choses les plus satisfaisantes à vous dire. Vous savez, mon père, que son espèce d'attachement pour madame de Lausane me faisait tremljler. Je craiggais que ce sentiment peu réfléchi n'influât par la suite sur sa manière de penser, n'alFaiblît ses principes, et n'altérât insensiblement ce sens droit, cette sagesse de discernement qu'elle fait paraître. Julie m'a heureusement détrompée. Dè3 que la vicomtesse a fait éclater avec trop peu de ménagement sa passion pour Valmont, ma fdle s'est refroidie par degrés, et n'a plus montré à son égard qu'une sorte d'indiflérence. Je lui en ai demandé la raison dans un moment où, causant ensemble en toute liberté, j'admirais en elle ce mélange singulier de finesse et de naïveté que vous lui connaissez. Elle m'a répondu avec sa franchise ordinaire : Tant que madame de Lausane ne m'a paru qu'enjouée,, et même un peu légère, je lui ai fait grâce de sa légèreté en faveur de la confiance qu'elle semblait vous témoigner, ainsi qu'à mon papa, et des agrémenls qu elle sait répandre dans son langage et dans ses manières : mais je n'ai pas tardé à m 'apercevoir quelle mettait trop dart dànis. toute sa conduite , et pas assez de décence. Elle aijne mon cher papa ; et il n'a pas tenu à elle
quelle n'en fût aimée. Elle connaissait bien peu les avantages que vous avez sur elle, et ce qu'elle doit à son mari. Mais si mon papa avait été de caractère à se laisser surprendre, elle aurait donc été la cause de votre malheur; et après tout, elle se serait rendue malheureuse elle même. Car enfin tout ceci m'a fait naître bien des réflexions, et m'a rappelé toutes celles que mon grand -papa m'avait fait faire. N est - il pas vrai, ma chère maman, quune femme qui oublie son devoir, et qui par là môme se rend méprisable, ne peut pas être aimée Ion g -temps? On doit s'en dégoûter aussi facilement qu'on a pu l'aimer; et il ne lui reste plus alors qu'à dévorer sa houle et son chagrin. Ajoutez à cela que sa honte devient publique; et, si elle n'a pas rougi de s'afficher ellemême, elle a du moins furieusement à rougir de se voir abandonnée. Pour moi, je sens que j en mouillais de dépit.
Mais, ma fdie, lui ai-je dit, que penserais-tu (l'une femme qui, sauvant les apparences, ménagerait tellement sa passion qu'elle épargnerait aux autres le scandale, et s épargnerait à elle-même l'opprobre et le mépris qu'entraîne le défaut de conduite? J'entends, ma chère maman, reprit Julie; vous ne me demandez pas si, au scandale ])rès, cette femme serait également coupable; la réponse est toute simple : mais vous me demandez si elle serait également à plaindre. Hélas ! oui ; elle le serait beaucoup. Sans nous arrêter sur le raé-
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côritenlement qu'elle aurait d'elle-même, ij*esl-i! pas vrai que, pour reudre son intrigue secrète, elle sera toujours forcée de se confier à quelqu^un? Elle aura beau se mettre en gai de contre la curiosité naturelle des gens qui l'environnent, ce qui est déjà pour elle une source d'inquiétudes, il faudra bien qu'elle fasse entrer quelqu'un dans son secret. C'est une femme de chambre , par exemple; mais qui l'assurera que cette femme, qui est capable de trahir sa conscience , n'est pas également capable de trahir par crainte ou par intérêt le secret qu'elle lui confie? D'ailleurs, en s'en remettant à la discrétion d une domestique ou de toute autre personne, elle se met dans sa dépendance, et n est-ce pas, maman, qu'il n'y a rien de si triste que de dépendre de quelqu'un dans la vue de faire le mal plus librement? O qu'il est bien plus sage de respecter son honneur, son devoir, et d'aimer tendrement son mari! Aussi, ma chère maman, j'espère bien que celui que vous me donnerez aura assez de mérite pour que je n'aie pas trop de violence à me faire pour l'aimer. — ■ Nous ferons en sorte , ma fdle , de ne pas tromper ton espoir. Mais dis -moi sur cela tout ce que tu penses. Tu sais combien ton bonheur nous est cher; quel que fût ton mari, tu conviens qu'il serait de ton devoir de l'aimer, et tu sens assez que nous ne voudrions pas te rendre ce devoir pénible. Quelles seraient donc les qualités que tu désirerais en lui pour qu'il ne t'en coûtât rien dj8
lui être attachée? T'es-tu formé m ce genre quelque modèle de perfection ? — Oh ! non , maman , mon grand-papa m'a si bien dit qu il fallait se mettre en garde contre son imagination, que pour toutes ces choses là je ne veuxrien imaginer. Vous concevez, ma chère maman.... je me ferais un modèle; et, si après cela je trouvais quelqu'un qui me parût en approcher, je pourrais m'y attacher insensiblement avant qu'il fût mon mari; et, s'il ne le devenait jamais, premièrement j'aurais mal fait de m y attacher, et de plus je serais malheureuse. J'attends donc que vous choisissiez pour moi, puisque vous savez mieux que moi lepoux qu'il me faut; il sera temps ensuite de laimer. — Tu as bien retenu, ma chère enfant, les leçons de ton grand-père, et tu m en deviendrais plus chère encore, si tu pouvais me l'être davantage. Mais, sans que tu te sois formé précisément un modèle , tu pourrais bien me dire à peu près quel est le genre de mérite qui serait le plus propre à t'intéresser. — Eh bien , maman , je voudrais qu'il eût une belle physionomie, comme celle de mon papa. — ^Tu voudrais donc un bel homme? — Ah! vous êtes méchante, ma petite maman; ce n'est pas là ce que je dis. 11 y a tant de beaux hommes qui ne sont capables que de rendre une
femme malheureuse, comme M. le duc de par
exemple. — Il ne faut pas nommer, ma fdle. — ! Oh ! maman , c'est entre nous. — Eh bien , lu voudrais une belle physionomie? — Oui, c'est-à-
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dire, une physionomie ouverte, prévenante, et qui annonçât une belle âme. — Que dirais- tu de celle du chevalier? — De mon jeune frère? — - Non, non, de celle du chevalier de Lausane, par exemple. — Ah ! maman , il ne faut pas nommer. — Ah! petite fdle! — Bon, bon, petite fille, h près de quinze ans! N'est-ce pas, maman, qu'à mon âge on n'est plus un enfant? — Pas trop assurément. Mais la physionomie du chevalier? — Elle me reviendrait assez; il a un air noble, affable, point avantageux; il a l'air de penser finement : mais il n'a point encore assez de justesse dans l'esprit; et j en juge par la manière de penser de mon papa. Ce qui m'en plaît, c'est qu'il ne tient point à ses idées. — Tu veux donc une physionomie qui annonce une âme noble?—- Oui, je veux de la noblesse dans les sentiments, un esprit juste, beaucoup de religion; car c^est tout cela qui fait qu'on agit bien, et qu'on rend une femme heureuse. Ah! que j aurais aimé un homme comme mon cher papa! — jMaissi la folie qui passait il y a quelque temps par la tête de la vicomtesse de Lausane eût été dans le cas de se réaliser, et qu'on t'eût proposé le chevalier? — Vous voyez bien , ma petite maman , qu il n'a pas assez de religion; et cest ce qui fait qu'il n'a pas l'esprit juste. Avec des hommes tels que ceux-là, il me semble qu'on ne peut compter sur rien. Eh! qui sait d'ailleurs si je ne viendiais pas à penser comme lui? — -Tu as raison, ma fille, lui ai-je dit
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en l'embrassant de tout mon cœur; et je te promets que nous ne te donnerons jamais un mari ^ns t avoir consultée.
Voilà, mon père, une grande conversation cbi tre ma fille et moi. Je n ai pas craint de vous la rapporter tout entière, parce qu'elle vous fera connaître comme à moi les sentiments et le cœui de Julie. Cette aimable enfant ne m'inquiète plus, Elle a trop bien profité de vos avis et des exemples de son père pour que je ne me repose pas sur sa sagesse des dispositions où nous devons toujours désirer qu elle soit. Il ne me reste plus quà vous instruire de celles du chevalier; et, comme j'ai encore besoin de quelques éclaircissements , permettez-moi de remettre à une autre lettre cet article si intéressant.