‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 22 sur 54 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

La même.

J'ai eu tant d'occasions d'étudier à son tour le chevalier de Lausane, je l'ai observé avec tant de soin, que l'état de son cœur n'est plus un mystère pour moi. Il aime Julie pbis qu'il ne le croit lui-même, et il devient de jour en jour plus digne d'elle. Ses sentiments n'ont pris une sorte de consistance, si je puis parler ainsi, qu'en passant par des degrés presque insensibles. Dans les premiers

temps de sa liaison avec mon mari, livré à toute la fougue de ses passions , il n'avait d'ardeur que pour le plaisir; des amours sans discernement et sans choix, de crimiuelles intrigues , dont il se lassait presque aussitôt qu'il les avait formées, amusaient son loisir, étouffaient en lui ce naturel heureux qui ne demandait qu'à se développer, et lui donnaient ce caractère indécis, cet esprit souvent faux et volage qu'il faisait paraître. Il vit Julie comme un enfant aimable, et ne se douta point des impressions qu elle pouvait faire sur son cœur. Son respect, son attachement pour mon mari ne lui permettaient pas de prendre vis-à-vis de sa fille le ton de la galanterie , que d ailleurs elle ne lui eût pas souffert plus que nous. 11 se contentait de converser avec elle comme avec une jeune personne sans conséquence, et s'étonnait cependant de ce rare assemblage de simplicité et de finesse qui brillaient dans ses reparties, ainsi que de la justesse de ses idées. Julie , sans qu'il s'en aperçût, l'accoutumait à penser, et les réflexions que mon mari lui suggérait font enfin accoutumé à penser juste. Dès qu il a pu, par des entretiens réitérés, qui devenaient de jour en jour plus sérieux et plus graves, s'assurer du mérite de Julie, je l'ai vu aussi devenir plus timide et plus circonspect. A un air d'estime et de bienveillance ont succédé les plus grands égards el le ton de f admiration et du respect. Je le surprenais quelquefois les yeux fixés sur raa fille, et dans l'attitude d'un homme qui

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reve et qui contemple. Julie le 7ait-etle les yeux , il détournait les siens et paraissait interdit et distrait. S'il lui arrivait, en conversant avec mon mari, de tenir quelques propos peu réfléchis, il la regardait à Tinstant, et rougissait. Si elle paraissait avoir fait quelque attention à ses discours k^ gers, il se reprenait , s'embarrassait, et rougissait encore. Maintenant s'il lui adresse la parole, ce quil semble toujours avoir envie de faire, et ce qu'il ne fait néanmoins que très-rarement, ce n'est jamais sans cet air de trouble et d'embarras qui 1:^ trahit en dépit de lui-même. 11 était autrefois vif, étourdi, surtout vis-à-vis des femmes qu il agaçait sans cesse et qu'il traitait assez cavalièrement; aujourd hui il est froid vis-à-vis de toutes , poli , mais réservé, et na d'attention un peu marquée que pour Julie, sans môme prétendre en avoir. Ainsi, mon père, autant il s'était montré jusquici peu susceptible d'un attachement déiicat et sincère, autant il a pris tous les caractères d'un amour tendre , honnête , respectueux , et qui ne ressemble en rien aux folles passions qui lavaient égaré.

Le comte n a pas tardé à deviner son secret, et Q*en a pas été elfrayé. Si quelque chose, me disait-il, est capable de ramener le chevalier a uno conduite plus sage , et de lui iliire prendre de meilleurs principes, c'est la pureté des sentiments qu'il conçoit pour Julie. Ce n'est pas seulement de sa beauté qu'il est épris, c'est surtout des qualités

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vraiment estimables qu'il découvre en elle; c'est de sa sagesse, de son discernement , de sa candeur, de son aimable simplicité. Je remarque avec joie que la beauté de Fàme est dans Julie le plus puissant de tous ses attraits. Celui-là seul lui attachera pour toujours le chevalier. En la comparant à tout ce qu'il a cru aimer jusqu'ici, il rougira des penchants qui Font rendu vicieux et inconséquent. Il viendra à aimer la vérité et la vertu; et si , comme j'aime à m'en flatter, il devient un jour tout ce qu'il doit être pour fixer mon choix , je n^aurai pas de plaisir plus doux que celui de le donner pour époux à ma Oile.

Le croiriez-vous, mon père? ce que mon mari ne faisait encore qu'espérer s'est déjà réalisé en partie. Le chevalier de Lausane n'est plus le même homme ; et c'est moins à ses secrètes dispositions qu'aux soins, à Famitlé et au zèle de Valmonl qu'il doit cet heureux changement. Pour ne vous laisser rien à désirer sur cet objet , je vais vous remettre sous les yeux comme un précis de ses eU"trctiens avec le comte , tels que je les avais retenus, et tels que je les ai écrits presqu'à l'instant où je sortais de les entendre '*'. Vous y verrex

* On a cm devoir ne rien retrancher de ces entreiiens , quelque rapport qu'ils pussent avoir avec ce qui a été dit dans les volumes préccdenis. Les objets, plus rapprochés, sont pre'semtés sous un aiitie jour, qui convient mieux à des hommes du caraio tère du chevalier de Lausane ; c'est-à-dire , à ceux qui dans un certain monde forment la classe la plus nombreuse , et qu'il ixor,, porte le plus d'éclairer.

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comment il a passé, cVune façon de penser trèspeu réfléchie , très - peu sage , aux principes les plus propres à le rendre solidement et constamment vertueux.

Je vous avoue, disait- il un jour à Valmont, que votre exemple m'impose. Depuis l'iieureux moment qui m'a si bien appris à vous connaître, et qui a triomphé de tous mes ressentiments, je n'aperçois en vous qu'une manière dagir toujours uniforme; qu'un système suivi de raison , de conduite et de vertu que je ne puis m'empêcher d'admirer; qu'un plan de religion qui sert de règle et de mobile à toutes vos actions (i). Je vois que dans les occasions les plus critiques vous ne vous déconcertez jamais , que vous ne donnez aucun signe de faiblesse, lorsqu'il serait si naturel dêtrie faible et de s oublier soi-même ; je vois qu'avec un caractère oui a dVi être vif, bouillant, emporté , et qui en effet l'a été beaucoup, vous conservez une âme libre , tranquille , et que vous prenez sur vous tout l'empire qu'il est possible d y prendre, qu'avec un cœur très -susceptible de passions, il semble (|ue vous n'en ayez aucune, tant vous apportez d'attention et de soin à les réprimer! D'où vous vient cette force? et comment faites-vous?

Je n'ai pas , répondit Valmont , tout le mérite qf.e vous voulez bien me prêter. Il s en faut que je st)is exempt de faiblesse; et plus je m'étudie, plus je sens qu'après tout le travail que j'ai fait sur moi il m'en reste encore plus à faire. Mais si

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f ai quelque force , c'est la religion même qui me la donne ; et je ne vois pas où Ton peut en trouver loin d'elle.

La religion! reprit le chevalier : elle est belle dans la spéculation ; mais dans la pratique , quel est l homme qui peut la suivre? — Celui qui la croit, cher Lausane, et dont la croyance est unu affaire, non de routine, de préjugé, mais de sentiment et de conviction. — Cette conviction , cette persuasion intime, on ne se la donne pas.

— Non, mon am* \ mais on la demande à celui à qui il appartient de nous la donner. On cherche d'ailleurs à se rendre digne de son secours et de sa lumière par la préparation du cœur, par l'étude, par la réflexion; et cette croyance ferme et sûre, on l'obtient enfin. — En attendant qu on l'ait obtenue, faudra-t-il se priver de tous les plaisirs, se condamner à des lectures sèches et abstraites, se livrer à des méditations profendes , dont tout le résultat est de jeter le trouble dans l'àme et de nous empêcher de jouir tranquillement des douceurs de la vie? Ce qui m'étonne, est que vous ayez pu, si jeune encore, vous occuper d'objets si sérieux, et qui, après tout, ne sont propres qu'à faire germer sous nos pas la tristesse et l'ennui. — Et moi, chevalier, ce qui m étonne à bien plus juste titre, est que vous soyez si indifférent sur ce qui tient à vos plus chers intérêts. Etes-vous bien tissuré qu'il ny ait point d'autre vie que celle-ci?

— A Dieu ne plaise ) mais je tire parti le plus que TomQ IV, , jo

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je peux du moment présent, et je ne mnic|uiète point de Favenir. — Mais s'il y en a un, il sera présent un jour; et quels regrets n éprouverez -vous point alors de ne vous en être pas occupé! Quels regrets surtout, dans le cas où vous viendriez à reconnaître, mais trop tard, que votre état en bien ou en mal devait dépendre pour toujours du parti que vous prendriez ici-bas , et de l'usage que vous feriez de la vie! Et après tout, que diriez-vous si^ en comparant votre situation avec la mienne, vous veniez à découvrir que, même dans ce monde, en usant avec modération des plaisiis permis, en me refusant ceux que la religion et la raison me défendent , par ma manière de penser, j'ai été, à tout prendre, plus heureux que vous? — Quoi î en vous combattant à chaque instant vous-même, tandis qu'il ne nVen coûte A moi que de me laisser aller? — Oui, par exemple, à des transports de colère qui vous mettent hors do vous, et pour un accès de délire, pour un moment d'emportement et de vengeance, vous préparent des jours et quelquefois des années d'e repentir ; à àes désirs effrénés qui vous inquiètent j vous agitent, vous tourmentent pendant longtemps, et ne vous donnent, lors même qu'ils sont satisfaits , que la moindre partie de ce qu ils vous avaient promis; à des passions favorites, à de.-? genres de plaisirs qui vous suscitent des inimitiés, des querelles, un malaise intérieur, des dégoûts, des remords, si, avec un cœur aussi bon que l'est

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îe votre, vous faites quelque retour sur vous et sur les maux que vous causez.... Pardonnez , chevalier; c'est parce que je vous aime que je vous parle avec tant de franchise : et de plus vous me favcz permis. Dites- moi donc, cher Lausane, eu suivant ainsi vos passions , êtes-vous un être bien fortuné? — Non; mais pouvez -vous l'être beaucoup plus en leur résistant? — Oui, mon ami, tel est l'avantage que j'ai sur vous. Je combals quelque temps; mais je goûte à longs traits le plaisir de m être vaincu. Insensiblement les combats deviennent plus rares et moins pénibles. Les passions, qui ne disent jamtiis cest assez y quand on les écoute , qui prennent toujours de nouvelles forces dès qu'on s'y livre, s'affaiblissent par degrés lorsqu'on les réprime, et nous laissent jioi uiv^-i-fin du contentement et de la paix. Ne disiez -vous pas, il n'y a qu'un instant qu'avec un caractère îiatureliement vif, ardent, et même autrefois bouillant et emporté , je ne vous laissais apercevoir aujourd'hui qu'une àme libre et tranquille? Eh bien, mon ami, cette égalité d'àme, cette tranquillité, cette bberté, ne sont-elles pas un fruit bien précieux et une assez douce récompense des combats qu'on s'est livrés, et des victoires qu'on a remportées sur soi-même? O Valmont, soyez donc heureux; pour moi, j'aurais trop à faire si je voulais travailler aussi sérieusement que vous à le devenir. — Pas tant que vous le pensez, répondit Valmont au chevaHer, qui se disposait à

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se retirer; mais faites-j'^ attention, cher Lausane, le bonheur mérite hien qu'on ne s'efeie pas de ce qu'il doit nous en coûter pour l'obtenir (2).

Ainsi finit ce premier entretien, qui peu de temps après fut suivi d'un autre non moins intéressant. Mon mari faisait la guerre au chevalier sur sa légèreté et son peu de principes : Gomment pouvez-vous vous accoutumer, lui disait-il, à être sans cesse en contradiction avec vous-même; à faire un acte de religion que vous démentez finstant d'après; à parler dans de certains moments comme si vous pensiez en chrétien fidèle , et presqu'au même instant, comme si vous croyiez à peine en Dieu, ou que tout culte lui fut égal? (Vest qu'à dire vrai je ne sais que croire , repartit le chevalier; et que je ne serais pas fâché que tout cela fut à peu près indiflérent. J'aime votre franchise , lui dit Valmont ; mais , mon ami , vos désirs n'ôtent rien à la nature des choses , et n'y mettent rien. Ce que vous voudriez qu elles fussent ne fera pas qu'elles soient autrement qu'elles ne sont ; el ne vaudrait-il pas mieux les voir en elles-mêmes , et y accommoder votre façon de penser;, que de risquer de vous tromper en ne les voyant que d'après vos dispositions? — Je ne me trompe pas : je ne nié rien, je n'affirme rien. Je laisse chacun penser comme il lui plaît; je suis même assez porté à penser tout comme on voudra, pourvu qu'on m'épargne la peine d'y réfléchir et de penser par moi -môme.- — Quoi, chevalier, cette indolence

VOUS flatte et vous rassure ! Mais est - elle d'un esprit raisonnable? Suffit -il de ne rien nier, de ne rien affirmer pour faire un légitime usage de sa raison? La vérité se contente-t-elle dun pareil hommage? et n'y a-t-ii rien à craindie pour vous de l'avoir négligée ou de 1 avoir méconnue? Vous ue niez rien , vous n affirmez rien ! et je vous vois nier tour à tour ou affirmer les deux contraires. Sont-ils tous deux vrais? et n importe-t-il en aucune manière que vous les confondiez lun avec l'autre? Vous avez lesprit orné de connaissances précieuses , et que vous n Wez pas acquises sans réflexion : je vous ai vu porter de la pénétration et une sorte de profondeur dans des sciences sur lesquelles plus d'une fois j'ai rendu justice à vos lumières. Votre esprit ne sera-t-il paresseux que sur des objets qui sont ds la première nécessité pour vous? — ^ Mais Dieu s'embarrasse -t- il de notre façon de penser? Ici on croit d une manière, là on croit d'une autre : damnera-t-il les hommes pour des opinions? — Et s il les a faits pour la vérité; s'il les a créés pour le connaître et pour lui rendre Ihommage qui lui est dû; s'il a daigné les instruire par la voix de la raison, de la conscience et de la religion; si leur culte, leurs mœurs, leurs mérites les plus vrais tiennent à leurs opinions, ou, pour mieux dire, aux enseignements <ju'il leur a donnés; si, pour ne pas faire attention ;<ux clartés qu'il nous présente, on l'outrage par àos cultes bizarres, sacrilèges, ou par une couf

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pable indifférence, croyez-vous que, dans toutes ces suppositions, Dieu s'embarrasse peu de notre manière de penser, et que toute croyance, tout culte soit égal pour le Dieu de sainteté, de sagesse et de vérité? — 'Ne pourrait-on pas s'en tenir du moins à ce que la simple raison dicte également à tous les hommes? — ^Tel est en partie, cher Lausane, le langage que je tenais autrefois. Mais, m'a-t-on répondu alors, cette raison leur suffit-elle? Les lumières qu'ils en reçoivent sontelles assez claires et assez précises? Aujourdhui encore, ceux qui ne veulent point d'autre guide savent ils au juste à quoi s'en tenir? et s'accordentils entre eux et avec eux-mêmes? La raison toute seule ne ramène-t-elle pas un esprit droit et sensé au besoin dune autorité? Les prétendus sages, qui au sein du christianisme se donnent pour les partisans de la seule loi naturelle, ont-ils bien la force de la suivre? restent-ils dans un point fixe et déterminé? ne retombent- ils pas insensiblement dans l'indifférence pour tout culte? et ne vont- ils pas se perdre presque infailliblement dans le matérialisme? Quoi quil en soit de leurs sentiments et de leur conduite , si Dieu nous a dicté lui-même ce que nous devons croire et pratiquer pour 1 honorer et pour lui plaire, nous est -il libre de le servir à notre manière , et de ne croire que ce que nous voudrons? — Mais encore une fois, Dieu ne nous a pas créés pour nous rendre malheureux. — Que conclure de là, cher Lausane? Dieu vous

a crée pour le bonheur, j'en conviens : cette bonté infinie qui fait partie de son essence ne vous permet pas d'en douter; et il s'en est expliqué luimême assez clairement au fond de votre cœur par cette pente invincible qu'il vous a donnée pour la félicité. Mais ne vous a-t-il pas aussi créé libre? et dès-lors n"a-t-il pas pu vouloir que. le bonheur fût le prix de votre obéissance? N a-t-il pas dû attacher, par un juste châtiment, à la révolte de votre esprit, aux dérèglements de votre cœur, une destinée toute contraire? et si, malgré les lumières et les secours qu'il vous présente, vous vous obstiniez à lui être infidèle, vous croiriez -vous en droit de lui imputer vos malheurs? — 'Non; vous commencez à m inquiéter, et je sens combien les questions que vous me faites sont pressantes. Laissez-moi, je vous en conjure, le temps d'y réfléchir.

Quelques jours après Vaimont reprit l'entretien où ils iWaient laissé. Eh bien, dit-il au chevalier, où en êtes-vous de vos réflexions? — Pas bien îivancé. Jai craint que cela ne me menât .trop loin. — Eh! à quoi cela pourrait-il vous mener qu'à être plus sage et plus heureux? Pensez- vous que la vérité et le bonheur soient incompatibles? Quant à moi, je crois que l'une est nécessairement faite pour nous conduire à l'autre, — ' Je le crois comme vous; mais il y a des vérités qui contrarient trop nos penchants pour qu'on soit bien tenté de s'en occuper. Il faudrait ne pas

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vivre au milieu du monde pour pouvoir penser juste sur certains objets, et agir conséquemment. C'est, je vous l'avoue, ce qui plusieurs fois dans ma vie m'a donné de si grands désirs de retraite : fj ai passé par intervalles des semaines entières; mais je ne suis pas né pour la solitude, et cependant je jugerais volontiers que , pour se conduire selon 1 esprit de la religion , il faudrait vivre en anachorète. — -Vous vous trompez, Lausane, et c'est la peine qu il vous en coûterait à vous convaincre qui vous fait regarder la pratique de la religion et de la vertu comme impossible au milieu du monde. Une preuve qu'elle ne l'est pas, c'est l'exemple de ceux qui vivent chrétiennement.— -Le nombre en est si petit! — Pas autant qu'il le paraît ; et je vois , en y regardant de plus près, quil n'y a point de situation si critique, de genre de vie si assujettissant qui ne nous présente des modèles propres à nous exciter ou à nous confondre. Quand toutefois le nombre des hommes vertueux serait aussi petit que vous vous l'imaginez, il réclamerait contre la lâcheté de ceux qui refusent de le devenir, et prouverait toujours qu'il est insensé de se perdre avec la foule quand on peut se sauver avec les vrais sages. Mais, cher. Lausane , ce qui nous égare sur les pas de la multitude, ce ne sont pas seulement les passions j c'est, comme vous venez d en convenir, la paresse de penser, la crainte de réfléchir trop sérieusement : et de là le défaut de principes^ une croyance

mal assurée, et même, tout en se disant chrétien, une sorte d'incrédulité. S'il y a tant d'hommes faibles et vicieux au sein du christianisme, je vous Tai déjà dit, il faut s'en prendre au défaut de persuasion. Il n'y a rien dont une foi vive ne nous rendit capables ; et il me paraîtrait aussi difficile à celui qui est vivement pénétré de la divinité de la religion chrétienne, et de toutes les vérités qu'elle nous enseigne, de prendre le parti du vice et de s'y tenir qu il vous le paraît d'embrasser constamment, dans un certain monde, la pratique de la vertu. — J'ai prié avec plus de ferveur, depuis notre premier entretien, et je n'en suis pas mieux disposé. — ■ Il ne faut pas vous lasser; les dons les plus précieux ne s'accordent qu'à la persévérance. La vérité mérite bien aussi que vous ne vous borniez pas à l'appeler par vos vœux et par vos prières , mais que vous alliez au-devant d'elle, que vous la cherchiez , que vous fassiez des efforts pour la trouver. Voudriez - vous lire l'extrait que j'ai fait pour vous des lettres que mon père m'a écrites dans le temps où je m'étais égaré? J'étais, avant qu il m'éciairàt,j)lus incrédule que vous ne fêtes. Il n'est question, après tout, que d'affermir en vous la foi qui est trop vague et trop incertaine. Pour moi , j'avais eu le malheur de la perdre sans qu'il me restât aucun désir de la recouvrer. — Eh! Valmont, pourquoi avez-vous tant tardé? — Parce que vous ne me paraissiez pas assez préparé. Vous n'aviez nulle idée de changement;

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vous aimiez les téiièhres où vous étiez plongé, le moindre travail , la moindre étude en genre de religion vous effrayait. Ce n^est pas, après tout, qu elle demande de grandes discussions et des recherches bien épineuses. Elle a des preuves qui sont à la portée de tous, et il ne faut qu'un cœur droit pour s'y rendre. — Pourquoi donc y a-t- il aujourd hui tant d'incrédules? — ^Pourquoi? parce que des hommes vains et emportés par Tamour de la singularité ont voulu se frayer une route nouvelle, et qu'on s'est fait un faux honneur de les suivre (3). « Comment pouvez-vous croire, disait « le sauveur des hommes, à quelques faux sages de « son temps , vous qui vous empressez à recevoir fc de la gloire les uns des autres, et qui ne cherce chez pas la gloire qui vient de Dieu seul "^ ? « Un autre germe d'incrédulité, c'est la corruption des mœurs. Plus elles s'altèrent , plus il est naturel que le nombre des mécréants augmente. L Evangile, en nous éclairant, nous juge et nous condamne ; et l'on veut pouvoir faire le mal sans crainte et sans remords! C'est encore ce que le sauveur fai-sait observer aux Juifs incrédules : « La lumière « est venue dans le monde, leur disait-il, et les (c hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lu- « mière, parce que leui's œuvres étaient mauvai-

* Quomodô vor. potest'is credere, cjui gloriani ah invicem acç^ptlis, et qloriam auœ à solo Dco est non quccritis?

(Joan. V, 44-)

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« ses * » Ainsi l'incrédulité devient cause et effet presquen même temps, et sous diftérents rapports. Elle est une des sources les plus ordinaires des mauvaises mœurs ; et les mauvaises mœurs la répi\ndent et la reproduisent à leur tour. Ainsi encore, d'après l'expérience la plus constante et la doctrine de Jésus-Christ, il y a deux causes principales de Tirréligion et de l'impiété, les vices de l'esprit, tels que la présomption, la vanité; et les vices du cœur. — ■ Je conviens sans peine de tout ce que vous venez de me dire ; et je vous avouerai entre nous que , si je ne me suis pas formé un plan fixe d'incrédulité, ce n'est pas que je n'aie été tenté de le faire, précisément par les raisons que vous venez d'alléguer. Mais je ne sais quel respect pour la foi de mes pères m'a toujours retenu. Tant de grands hommes l'ont chérie , Font révérée dans la sincérité de leur cœur, font analysée, l'ont défendue avec toute l'autorité et toute la supériorité des vrais talents et des plus pures lumières; tant d'autres l'ont professée avec tout léclat des plus hautes vertus; elle a produit autour de moi tant d'hommes vraiment estimables, et les seuls peutêtre dont le commerce m'ait paru vraiment sûr, que , malgré la mode et le ton du jour peu propre d'ailleurs à imposer, par le caractère de ceux qui le donnent et la frivolité de ceux qui le reçoivent,

* Liix venit in mundum, et dilexérunt hommes magis tenehras qiiàm lucem :erant enim eoriim mala opéra. (Ibid. lU, 19.)

malgré mes passioiib ^ j'eusse rougi à mes propres yeux de la sotte vanité et de la petite gloire de passer pour incrédule. — C'est une vanité qui , comme toutes les autres, a fait bien des dupes; et je connais une foule de gens qui auraient pu prétendre à l'estime publique, et qui n'ont gagné à cette vanité-là que du ridicule et du mépris : aussi ai-je cru m'apercevoir qu'elle commençait à passer de mode. Quoi qu'il en soit, mon ami, formons nous une façon de penser indépendante des opinions et des préjugés; car il en est de plus d'une espèce; et tant de gens qui prétendent les con> battre sont souvent ceux qui se soumettent le pliis aveuglément à leur empire. — Pour aclicver cLc me prémunir contre les autres et contre motmême, donnez -moi donc, cher Valmont, dit le chevalier en finissant cet entretien, l'extrait dont vous m'avez parlé. Mon mari fut le chercher à linstant, et le lui remit entre les mains.

Voilà, mon père, où en est Lausane : dès qui! aura retiré de cette lecture les fruits que^ious nous en promettons, je n'aurai rien de plus pressé que de vous en faire part.

NOTES

(i) Je n^averçois en vous (juune manière d'agir toujoun unifoTVie, (luurt système suivi, de raison, de conduite et de vertu.,, qu'un plan de religion, etc. C'est celte uniformité" de

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plan et de conduite qui distinguaient particulièrement le comte du Muy, que nous aurons lieu par la suite de citer plus d'une fois dans ces notes. Aussi avait -il droit de dire, en terminant Une de ses lettres au comte de Maillebois : « Personne au monde « n'influe sur ma conduite ; Dieu et le roi , voilà la règle de mes devoirs. {Manuscrit de famille sur L. G. du Muy, par L. M. de**^)

« Un des travers qui s'ël aient introduits à la coiu", sur la fin du règne de Louis XIV, était de soumettre la religion à ce que l'on appelait très-improprement les devoirs de son état. Le chevalier du Muy l'évita. Dès qu'il devait adopter un principe, aucune considération n'était capable de l'en écarter. Il lui suffisait cjue l'église n'approuvât pas les spectacles pour qu'il crût devoir c en alistenir, et il osait toujours paraître ce qu'il était. Feu M. le dauphin lui permit de ne pas l'y suivre. Quand le roi de Daricmarck passa à Lille, où il commandait, il conduisit sa majesté h. la comédie, la plaça dans sa loge , et vint la reprendre à la fin de la pièce. »

« Le duc de Glocester, voyageant en Flandre, passa par ctetb^ même ville. Il dîna un vendredi chez le comte du Muy, et parut étonne' de ne voir que du maigre sur sa table. Le comte s'en aperçut et lui dit : (c Notre religion nous ordonne de faire maigre aujourd'hui ; si je commettais quelquefois la faute de faire «ervir du gras les jours où il nous est interdit, je m'en abstiendrais dans celui-ci par respect pour votre altesse, et pour lui faire voir que les Français savent aussi obéir à leurs lois,

a Toute sa conduite était aussi exemple de faiblesse que d'o'itentalion. Passant sa vie à la cour, sa religion lui défendait de se montier chez les maîtresses, et le même motif lui ordonnait de garder un silence absolu sur leiu: conduite, (c II n'y a, disait l'une d'entre elles , que le chevalier du Muy, à la cour, qui ne fiisse aucun cas de moi ; jamais il n'en parle , et il ne me voit jamais. »

« C'est ici le lieu de publier la justice que lui a rendue M. de Malesherbes : « Je craignais, dit ce ministre en traitant une aflàire avec lui, de heurter les préjugés que je lui supposais. J'avais tert; car je ne lui ai jamais trouvé que des principes. »

(f Sa vertu fut bien complète, puisqu'il n'y eut personne qui ne se sentît forcé de lui rendre liommage, et que le maréchal de Saxe, sachant que M. le dauphin désirait avoir le chevalier du Muy pour son menin , et demandant cette place pour un autre auquel il ne manquait aucun litre, retira sa demande, et dit : « Je ne veux point faire le tort à M. le dauphin de le priver de la ipocie'té d'un homme aussi vertueux, et qui peut devenir aussi utile à la France. » {Manuscrit de famille,)

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(a) Le bonheur mérite bien quon ne s'effraie pas de ce qu'il doit en coûter pour Vobtenir. Oui, sans doute, et pour cette vie comme pour l'autre , qu'est-ce qui devrait servir le plus efficacement h rappeler l'homme à la religion que le désir même d'être heureux? Il porte en lui un esprit inquiet, un cœur que tout agite ; il ne peut se reposer que dans la ve'rité ; et il soupire après un contentement solide. D'une part, des raisonnements et des systèmes rendent son esprit toujours plus flottant et plus incertain y de l'autre , 'des biens bornés et passagers l'attirent et trompent son espoir. Des maux réels empoisonnent ses joies, et le laissent sans un contre-poids suffisant, s'il n'éprouve pas les consolations intérieiues propres à adoucir son tourment. La religion, et la vraie religion toute seule est le terme où ces réflexions doivent le conduire. Par la voie d'une autorité légitime , elle lui fait trouver le repos de l'esprit dans les lumières qu'elle lui présente : par l'amour du souverain bien et par la soumission qu'elle lui inspire aux volontés du Très-Haut, elle lui offre les plus douces consolations , et lui fait goûter les vrais plaisirs du cœur. Ainsi elle s'accommode à tous ses besoins. Elle le rend heureux en quelque sorte par les privations et par les jouissances , par ce qu'elle lui ôte, par ce qu'elle lui donne , et par ce qu'elle lui promet. En toutes circonstances, avec le secours delà religion, on regrette moins ce que I'ol perd, et l'on jouit mieux de ce qu'on possède.

(3) Parce que des hommes vains ont voulu se frayer une roule nouvelle, et qu^on s'est fait un faux honneur de les suivre.

DE LA RAISON. Vj.'j

Cest en eiTct par la vanité, par la fureur du bel-esprit, par J'envie de se distinguer, que presque tout le mal a commencé. L'espèce d'êtres la plus ridicule , les pelits- maîtres, les petitesmaîtresses, tous les gens d'un certain ion, ont été disposés à (Toire qu'on cessait d'avoir de l'esprit et d'être aimable dèa qu'on était clire'tien : de nouveaux philosophes ont fait naître ou accrédité ce piéjugé. De là, dans un monde frivole, la fausse honte de paraître croire à l'Évangile, et plus encore celle de paraître en observer les préceptes ; de là la contagion , l'e'pide'mie de l'irréligion. Cependant, à en juger par le fait même, qu'y a-t-on gagné? et depuis quand l'esijrit, le goût, si étroitement liés avec les mœurs, se sont -ils plus affaiblis, dépravés, dégrades, que depuis le succès des nouvelles opinions? Voyez dans l'empire des kttres les ravages qu'elles y ont faits. Que nous y offret-on la plupart du temps, que de la poésie sans chaleur et sans images', des drames sans intérêt , des critiques sans discernement, des ouvrages d'agrément sins délicatesse, et sans autres charmes que ceux que leur prêtent l'incrédidilé, le libertinage et les passions ? Maintenant plus de cette véritable éloquence qui part du cœur, si ce n'est dans quelques-uns de nos orateurs vraiment chre'liens ; plus de cette solidité , de cette force victorieuse de raisonnement qui faisait le principal me'rite des bons ouvrages du dernier siècle ; plus de cette vraie gaieté qui faisait celui de tant de productions agréables. Parmi les gens de lettres, des querelles indécentes, des personnalités, des injures, un langage inconnu jusqu'ici dans un monde tant soit peu honnête, et qui ne semblait réservé qu'à une classe de peuple que nous n'oserions nommer; dans la sociélé, dans les entretiens, dans les livrei , de froids bons mots , des sarcasmes , des mécliancetés, des phrases, le jargon des modes ou de rimpiété, un cercle de petites choses, des petits riens : est-ce donc là ce qui fait le véritable esprit, et ce qui peut nous rendre aimables ? Tels sont cependant en tout ou en pafl:tie les fruits de l'irréligion. Elle a gâté en même temps l'esprit et le cœur; elle a tout altéré, les idées, le goût, les sentiments et les mœrus. AhJ que la religion bien entendue ouvre au contraire un vaste champ à tout ce qui est beau , grand , vrai , aimable et touchant ! Dann

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ce genre tout est de soo ressort. Et qu'y a-t-il au fond de plus propre qu'elle à faire valoir en bien le cœur, l'esprit et le géuie ? J'avoue que dans le commerce ordinaire de la vie, le vrai chrétien , tel que je le conçois , tel qu'il est selon le véritable esprit de l'Évangile , ne brillera pas par toutes ces petites qualités déliées, futiles, mensongères, qui naissent, pour la plupart, de la trop grande facilité à s'abandonner aux écarts de son imagination , ou qui supposent un certain goût pour les vices qu'on se pardonne si aisément dans le monde : il ne tiendra pas de ces propos qui, à la faveur d'une gaze légère, sauvent, à ce que l'on prétend, les bienséances, mais qui alarment la pudeur; il ne se permettra pas de ces railleries dont une âme un peu délicate est blessée, et dont l'amour-propre s'offense", il ne décliirera pas des réputations pour le seul plaisir d'amuser les autres ou de s'amuser lui-même ; il ne calomniera pas la religion , les mœurs -, il ne s'efforcera pas de donner à ce qu'il y a de plus respectable l'empreinte du ridicule, pour paraître agréable et plaisant. Mais, à cela près, il aura de grandes ressources pouu capiiver l'estime et la bienveillance : il aura l'esprit qu'il faut avoir, et le bon sens, qui vaut encore mieux que l'esprit, il fera briller celui des autres sans aucun retour sur lui-même ; s'il * des talents, il aura en même temps le goût du vrai, qui sert à eu régler l'usage ; il n'affectera point dans les cercles un air de supériorité , un ton despotique et tranchant ; son amour-propre , ne rivalisant avec personne, mettra tout le monde à son aise, et laissera à chacun ses prétentions ; il sera modeste , plein de francliise et de grandeur, rempli de sagesse et de raison; il sera affable, ouvert, officieux, prévenant, par l'effet même de la charité qui l'anime. N'en est-ce pas assez poiu- être aimable, et pour faire aimer et respecter la vertu? Il y a toutefois un monde auquel ce genre de mérite ne plaira pas, parce qu'il D*e»t point fait pour apprécier le vrai mérite.

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