‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

La même*

Deux semaines se sont écoulées avant (ju'il ait été question entre le chevalier et nous de ce qui avait fait la matière des derniers entretiens. Dans cet intervalle il me paraissait moins ouvert el moins gai qu'il ne l'est ordinairement : il avait même un air sombre qui lui est étranger. Nous n'osions nous en expliquer avec lui , et nous attendions qu'il nous prévînt. Vous ne me demandez pas, nous dit-il un jour, ce qu'ont produit sur moi les lettres de M. le marquis. Ce n'est pas, lui répondit mon mari, que nous ne nous intéressions vivement à l'effet qu'elles ont pu opérer; mais nous craignons que, jeune encore, et trop peu aguerri contre vos passions, vous ne trouviez toujours trop pénible le joug que la religion leur impose , quoiqu'il ne soit au fond que le joug de la raison , et, comme je vous l'ai fait observer, qu'un assujettissement qui conduit au bonheur.

Vous aviez moins à craindre à cet égard, dit Lausane , que lorsque j'ai commencé à vous connaître. J'éprouve maintenant un penchant plus raisonnable et plus doux que tous ceux dont j'ai ressenti la violence, et qui ont causé tant de foij mes fautes et mes malheurs. Aussi pur que l'objet

100 LES EGAREMENTS

qui l'a fait naître , il suffirait , ce me semble j pour me défendre de toute autre passion. J'avouerai cependant que les obligations étroites que la religion nous prescrit, et 1 espèce de contrainte oii elle nous retient, ont pendant quelques jours suspendu mes résolutions. Je sentais la force victorieuse des preuves qui confirment la dîyinité du Christianisme ; et , malgré cela , j'aurais voulu pouvoir douter encore , tant j'étais combattu par l'amour de rindépendance , et par la crainte de me trouver engagé beaucoup plus que je ne l'aurais voulu! Ce combat a duré assez long-temps, et a été la souixe de l'espèce de tristesse et d'ennui que vous avez dû remarquer en moi. J'avançais néanmoins dans une lecture qui m'intéressait en m'éclairant , et la conviction augmentait avec les lumières. Elles amenaient par degrés le désir du changement. Je reconnaissais par ma propre expérience combien était vrai ce que vous m'aviez dit, qu'il est comme impossible que nous ayons une ferme croyance de ce que la religion nous enseigne, et que nous conservions une disposition constante à la démentir par nos oeuvres. Plus j'étudiais les caractères de la religion chrétienne , tels que M. votre père les expose, plus j'envisageais cet accord de toutes ses parties, cet ensemble si parfait, sur lequel il insiste avec tant de raison; plus jetais forcé de m'écrier : Non, il n'y a que Dieu seul qui ait pu imprimer au christianisme ces signes de vérité, que jamais le men-

DE LA RAISON. l3l

songe neût pu contrefaire, et quen effet on ne rencontre point dans toutes les religions inventées par les hommes. Quel amas de preuves dont chacune en particulier, considérée avec attention, aurait déjà un très-grand p ''s! que doit donc produire leur assemblage sur uii esprit raisonnable? Ah! Dieu ne m'en devait pas tant pour me convaincre ; et ne m'eût-il offert que la moindre partie de ces témoignages frappants par lesquels il a daigné se manifester lui-même, je ne devrais pas mettre de bornes à ma soumission et à ma reconnaissance. Je ne suis pas étonné, me suis- je dit enfin, des sacrifices que j'ai vu faire à Valmont. Risquer son crédit, ses biens, ses dignités, sa vie, son honneur, s'il le faut; les immoler quand Dieu l'exige, c'est beaucoup pour notre faiblesse; ce n'est point trop pour celui qui a les lumières et les secours que donne la religion.

Ah ! cher Lausane , s'écria Valmont , en se jetant au cou du chevalier, cher Lausane, vous voilà vraiment chrétien.

Oui, mon ami, je le suis, grâce à votre exemple, à vos soins, et je conviendrai sans peine que je ne l'étais que de nom. Mais maintenant que je connais mieux les fondements de ma religion, et qu'elle m'est devenue plus chère, je ne puis soutenir de sang-froid les attaques qu'on lui livre avec tant d'indécence et d'acharnement. Hélas! par une bizarrerie étrange, je m'amusais autrefois des traits qu'on lançait contre elle; j'y joignais même

i32 LES égare:,îents

de fades plaisanteries , des railleries sacrilèges , et cependant je voulais paraître tenir encore au fond du christianisme, et je désirais qu^on ne me crût pas un impie. Aujourd hui je dois à la vérité une Lien autre conduite j je dois la venger des insultes qu'on lui fait, et réparer, autant qu'il est en moi, celles que je lui ai faites moi-même par mon inconséquence. Dites-moi donc , cher Valmont , comment vous pensez qu un homme du monde peut s'y prendre pour remplir à cet égard toute justice ? J approuve votre zèle , répondit Valmont; il est l'efïet et la marque d'un véritable changement. On ne peut ni respecter, ni chérir au fond du cœur son Dieu, sa foi, sans souhaiter que les antres les respectent également. Mais, mon ami, si le vrai zèle doit être ai'dent et courageux, il doit €încore être éclairé et circonspect. Loin de nous , sans doute, Fesprit de faiblesse et cette tolérance pusillanime dontlincrédule tire avantage pour insulter impunément aux vérités les plus saintes , et ne tolérer, à bien dire , que le vice et l'impiété ; loin de nous ce silence perfide qui trahit la cause de la religion ; en craignant de la défendre : mais loin de nous aussi cet esprit de dispute et d'aigreur qui irrite au lieu de ramener. La controverse proprement dite sied mal à un homme du monde, surtout s'il n'est pas suffisamment instruit . et ne fait souvent, au miheu d'un cercle d'hommes légers et frivoles , qu'augmenter les doutes dans des esprits faibles^ toujours plus portés, par l'instinct

DE LA RAISO.X. l33

même des passions , à saisir des difficultés apparentes que des réponses solides , et à adopter des plaisanteries que des raisons. Je ne voudrais donc, dans bien des cas, qu'imposer d'un seul mot à l'audace de ces hommes pervers qui ne font briller leur esprit aux dépens de la religion que par un elFet de la corruption de leur cœur ^. La plus simple réflexion sur leur intolérance trop réelle , et sur l'indécence de leurs propos, suffirait souvent pour les déconcerter sans danger. Mais si , avec mi certain fonds de lumières, je m'apercevais que jWsse affaire à des esprits moins présomptueux , et qui conservassent une sorte de droiture dans leurs égarements, je croirais devoir m'y prendre d'une autre manière.

Ou je parlerais à des hommes qui sont à peu près, cher Lausane, ce que vous étiez il n'y a pas long-temps, des esprits indécis , moitié irréligieux, moitié chrétiens, qui sont tour à tour l'un et l'aur tre ; qui ne sont ni Tun ni l'autre , pour parler plus exactement : ou j'aurais en tète de véritables iiv crédules pour qui l'incrédulité serait un parti pris et déterminé.

A l'égard des premiers, que je suppose de caractère à daigner m'entendre, je ne voudrais ré-

* « Il me seinble, de cette implication et entrelassoire de lan- K gage par où ils nous pressent , qu'il en va comme des joueurs « de passe-passe. Leur souplesse combat et force nos sens , mais « elle n'ébranle aucunement notre créance. Hors ce batelage ^ ils « ne font rien qui ne soit Las et vil. » ( MoistAigse, )

l34 LES ÉGAREMENTS

pondre à leurs froides ironies, à leurs fausses allii"sions, à toutes leurs petites difficultés, (jue par quel(jues preuves de fait ou de sentiment, sans m'attacher encore à leur développer tous les grands taractères de la religion révélée, ce qui nous mènerait trop loin.

Croyez-vous, leur dirais-je, qu'il y ait, à tout prendre, une morale plus belle, plus pure, plus vraie que celle de l'Evangile? Comparez la, si vous le voiliez , avec celle des Marc-Aurèle , des Epietète, des Sénèque, et voyez laquelle est la plus claire , la plus simple , la moins équivoque , la plus \ la portée de tous, la plus sublime cependant, et la mieux liée dans toutes ses parties. Voyez quelle est celle qui parle le plus au cœur, qui lui offre des consolations plus réelles ( i ), qui s^assortit le mieux aux besoins de tous les hommes, dans tous les états et dans toutes les conditions ; celle qui renferme le plus de sagesse sans aflectation de philosophie, sans faste, sans enflure; celle qui nous tient le plus sûrement dans la dépendance de l'Etre suprême , et, si je puis parler ainsi, le plus immédiatement sous la main de Dieu même , en excluant tous les grands mots de nature, de nécessité ^ de fatalité; celle qui fait porter le courage et la fermeté qu'elle inspire sur des motifs plus persuasifs , moins reclierchés et plus solides; celle qui donne plus de force pour se vaincre et plus de défiance de soimême, plus de grandeur et plus d humilité; qui présente une ^n plus noble (2), et des moyens

DELARAISON. lô^v

plus efficaces pour y parvenir. Comparez et choisissez.

Oh! si vous parliez à un homme de bonne foi, dit le chevalier, la réponse ne serait pas équivoque, et le choix ne serait pas difficile à faire. J'ai lu avec attention, mais sans enthousiasme, les sages que vous venez de citer ; et j'avoue que, si quelquefois ils parlaient à ma raison, ils nont presque jamais rien dit à mon cœur; qu'ils ne me donnaient point ces lumières précises qui , en éclairant l'entendement, agissent puissamment sur la volonté; cjue, si j'y trouvais çà et là do grandes idées, elles ne me paraissaient pas approcher de la noblesse , de la simplicité , de la justesse et de la beauté de celles de l'Evangile , ni de la pureté de sa morale.

Mais, leur dirais-je encore, reprit Valmont, comment arrive -t- il que cette morale si simple el si sublime soit le caractère propre de l'Evangile ? Qui l'a dictée à Jésus-christ et à ses disciples? Comment forme-t-elle l'esprit du christianisme? et est- il possible de n'y pas reconnaître le sceau de la divinité?

vSi je veux d'autres preuves de sentiment, je n'ai qu'à opposer lincrédule avant sa conversion à l'incrédule converti au christianisme : car c'est ici qu'éclatent davantage les heureux fruits de la religion. Combien le même homme est différent de lui-même! Quel fonds de sagesse dans ses principes ! quelle droiture dans ses vues ! quel carac-

l36 LES ÉGAREMENTS

tère de vérité et de franchise dans son langage et dans toute sa conduite! quelle pureté dans ses mœurs! quelle modestie, quelle douceur, quelle honnêteté dans ses procédés! quelle charité tendre et compatissante! quel assemblage de toutes les vertus opposé au caractère de fierté, d indépendance, de bizarrerie, d'intrigue, d'amour de la licence et des plaisirs, qu'il eut presque toujours avant son changement! Qu^on me montre, a dit quelqu'un, un incrédule qui, pour être vicieux plus à son aise, se soit fait chrétien j et un chrétien, qui, pour être plus solidement vertueux, se soit fait incrédule.

Quant à moi, cher Lausane, je suis si persuadé qu'un des principaux caractères de vérité en matière de religion est qu^elle soit propre à perfectionner en nous l'homme moral, que, si je coi>naissais un plan de religion et de philosophie, plus capable que la religion chrétienne de tïw conduire à la' vertu, de m'en inspirer la pratique, de m'aider constamment à la suivre, je ne balancerais pas un seul moment à Pembrasser.

Si , de ce que je viens de dire , je voulais passer à un autre genre de preuves, et pousser un peu plus loin cet homme du monde tel que je l'ai supposé, je prendrais un petit nombre de faits parmi ceux que nous offre l'histoire de la religion , de ces faits avérés qu'avec un peu de bonne foi il no pourrait pas se permettre de contredire; et, pour lui rendre cette preuve plus sensible, supposons

lui dirais-je qu à quelque distance de nous il y ait une nation qui, posant en principes dans ses annales la dégradation de l'homme , le besoin dWe lumière plus vive et plus sûre que celle qui est commune aux autres peuples, la nécessité d'un médiateur, ait vu se succéder d'âge en âge au milieu d'elle des espèces d'hommes rares et singuliers qui lui aient annoncé pour la suite des siècles d'une manière frappante, et au nom de la Divinité, une révolution toute semblable à celle qui a donné Jésus-Christ à la terre, avec tous les caractères que lui ont assignés les prophètes : supposons que, les uns après les autres, ces mêmes hommes se soient accordés à confirmer cette attente, qu'ils l'aient développée successivement, qu ils aient détaillé de jour en jour d'une manière plus précise le temps auquel cet événement devait s^accomplir, la manière dont il devait s opérer; que cette prédiction se vérifie dans toutes ses parties ; que dans les circonstances qu'ils ont décrites, il paraisse un législateur tel qu'ils l'ont promis; que cet envoyé signale sa venue et atteste sa mission par des lumières, par des bienfaits, par des merveilles en tout genre ; qu'il parle , qu'il agisse, qu'il vive, et qu'il meure comme on l'avait annoncé : ne sera-t-on pas fondé à regarder sa mission comme divine, et le langage des prophètes qui ont prédit sa venue comme le langage de la divinité?

Supposons en second lieu que parmi cette Tome IF. lo.

r38 LES ÉGAREMENTS

nation il se rencontre douze hommes de la lie du peuple, bateliers ou pêcheurs, comme on voudra les appeler, qui, devenus les disciples de cet envoyé , crucifié au milieu d'eux , entreprennent sans secours, sans autorité, sans crédit, sans science (3), sans richesses et sans armes, de renouveler la face de la terre; qu'ils changent en effet le culte et les mœurs d une partie de leurs compatriotes, en dépit de l'aveuglement que le reste de la nation oppose aux prédictions qu'elle a entre les mains, et qui se vérifient sous ses yeux; qu ils se répandent en même temps parmi les nations les plus savantes et les plus policées ^ telles qu'étaient dans le siècle d'Auguste les Grecs et les Romains ; que , les voyant idolâtres tout à la fois de leurs dieux et de leurs passions, ils leur prêchent cet homme -dieu crucifié, et osent bien se promettre de leur faire recevoir ses dogmes et sa morale; que, malgré Fopposition des pontifes, des sages, des princes, des magistrats, malgré la diversité des langues et des opinions, malgré tous les obstacles et tous les intérêts contraires , de tels hommes triomphent de leur résistance et de celle du monde entier : n'aura-t-on pas raison de regarder ce prodige étonnant comme l'ouvrage de Dieu même ?

Supposons enfin que, dans les commencements de leur prédication , il se trouve quelques philosophes semblables aux nôtres, qui, témoins de leurs premiers eflbrts, raisonnant sur leur entre-

DE LA RAiv^ ,. ijç}

prise selon toutes les lois de la sagesse humaine, en plaisantent et en regardent le succès comme la plus absurde chimère; mais qu'au bout de dixsept cents ans ces mêmes sages puissent reparaître sur la terre, et quils voient un nouveau monde formé sur le plan que traçaient de leur temps ces hommes rustiques et grossiers; tous leurs enseignements adoptés de génération en génération par les génies les plus profonds , par les esprits les plus éclairés; leur messie reconnu pour le fds et Tenvoyé de Dieu; le peuple qui l'a rejeté devenu un monument éternel des vengeances du Très- Haut, et au milieu de tous les peuples portant écrit sur son front Farrêt de sa réprobation ; la religion du Christ reçue dans les contrées les plus éloignées; son église toujours subsistante au milieu des contradictions de presque tous les siècles ; toutes les opinions des hommes , toutes les sectes philosophiques, toutes les nouveautés et les erreurs qui auront lutté contre sa croyance, se dissipant tôt ou tard à sa lumière ; tous les empires se succédant les uns aux autres, se mêlant, se confondant autour d elle , tandis qu'elle demeure stable parmi tous ces changements : pourraient- ils ne pas reconnaître à ces traits l'empreinte de la divinité?

Ah ! ils ly reconnaîtraient sans doute , s'écria le ehevalier, et je conçois qu'en parlant ainsi à des hommes vrais, à des esprits raisonnables, vous n'auriez pas même besoin, pour les convaincre^,

l/jO LES ÉGAREMENTS

de soutenir ces réflexions si naturelles et si simples cle la démonstration complète qu'offrent tous les caractères et tout Fensemble de la religion (4). Mais comment se comporter vis-à-vis de cette autre classe d'incrédules à legard desquels il ne s^agit plus seulement de raffermir une foi chancelante, de dissiper des doutes qu'élèvent les passions, de répondre à des sophismes dont on est le premier à sentir le faible, et peut-êti^e même à rougir en secret? Comment forcer au silence ces prétendus esprits forts, déterminés à ne rien admettre en genre de révélation, et qui font profession ouverte d'incrédulité?

Il est bien rare en effet, repartit Valmont, que cette espèce d hommes conserve un certain fonds de droiture qui puisse donner lieu à un entretien paisible et à de sages réflexions; mais, puisque j en ai supposé de ce caractère , et qu'il a été en quelque sorte le mien, au lieu de trancher net, comme je le ferais vis-à-vis du grand nombre, je voudrais essayer de tourner contre eux les armes dont ils se servent contre nous. Ils donnent aisément prise au ridicule , quand on sait le saisir (5); et c'est surtout par le ridicule qu'on réussit à les déconcerter. Ils plaisantent sur nos miracles, sur nos mystères : sans m'arrêter à leur faire voir que les miracles ne font qu'une partie de nos preuves, que celle-ci môme subsiste dans son entier, et qu'ils ne sont point encore parvenus par de solides ob jections à en affaiblir l'autorité, je leur opposeraiS|

DE LA RAISON. l^l

si ce sont des matérialistes, l'admirable prodige ef le mystère , non-seulement incompréhensible , mais absurde , d'une génération d'êtres à l'infini , sans cause proprement dite; leur débrouillement des éléments de la matière fait par nécessité ou par hasard; leurs corps organisés d'où se forment l intelligence, .les notions abstraites, les idées métaphysiques et morales^ la conscience, la vertu, etc. Je plaisanterais à mon tour sur cette nouvelle philosophie tout aussi occulte, tout aussi profondément obscure que ce qu'on a jamais pu inventer dans ce genre , et sur tous ces systèmes par lesquels ils veulent rendre raison de la formation des êtres les mieux ordonnés sans l'intervention d'une première cause intelligente et sage. Je rir^ais de cette superbe structure du monde entier, que disje? de celle dun oiseau, d'une mouche, formée nécessairement ou par une heureuse renconti^e d'atomes, de molécules organiques; tandis que la plus misérable chaumière, le plus petit instrument, le plus léger colifichet, supposent de l'invention, du dessein, et un ouvrier qui les a faits.

Mais , parce qu'il est peu d'incrédules qui affichent le matérialisme (6), et qu'une sorte de déisme, de théisme, de naturalisme, de pyrrlionisme , leur offre plus de ressources , je leur demanderais , pour combattre avec eux à armes égales, que, puisqu'ils sont instruits de tous les points de ma croyance, ils daignassent au moins

ï^2 LES ÉGAREMENTS

me faire part de la leur. Je ne serai pas alors réduit à me défendre; j'aurai, comme eux, l'avantage d'attaquer à mon tour. Je suivrai la marche indiquée dans une des lettres que je vous ai fait lire : je les opposerai à eux-mêmes , et je leur montrerai bientôt qu'ils ont peine à trouver où poser le pied, qu'ils ne savent au fond à quoi s'en tenir; que, s'ils ont quelques lumières, c'est surtout de la révélation qu'ils les empruntent, sans y joindre k bien des égards la môme certitude, sans en tirer pour la conduite de la vie les mêmes motifs ni les mêmes conséquences, et sans y porter la même justesse ni le même accord qu elle nous présente. Je les opposerai les uns aux autres, et je leur ferai voir sur combien d'articles ils diflerent entre eux, sans avoir, comme nous, une autorité qui puisse les réunir; je leur remettrai sous les yeux leurs variations , leurs contradictions d'ouvrage à ouvrage , de philosophe à philosophe , de système A système; et, s'il est pennis de plaisanter sur des objets aussi sérieux que celui des mœurs et de la religion , je doute qu'en finissant, les rieurs soient pour eux (7).

Que je vous sais gré, cher Valmont, reprit le chevalier, du plan d'attaque que vous venez de me tracer! Avec toute lindilTérence que j'ai eue jusqu'ici pour la vérité , je suis très-éloigné d'avoir les connaissances nécessaires pour le faire valoir; mais je ne désespère pas de les acquérir. Je n'ai plus gu'une seule question à vous faire Lors

DE LA raiso:n. 1^3

même que notre croyance est le mieux affermie , et que Ion a senti le plus vivement toute la force des preuves de la religion , il n'est pas impossible que les saillies trop ordinaires d'une imagination ardente , que le transport d'une passion soudaine , que peut-être même des contradictions apparentes , des difficultés imprévues , qui s'offrent tout à coup à notre esprit, n'y jettent, par intervalles, quelque doute effrayant, et ne deviennent pour iious la source d'un nouveau danger. Quel parti prendre alors pour s'en garantir?

On n'aurait jamais fait, dit Valmont, si l'on voulait répondre à toutes les difficultés ; et , comme il n'est point de vérité si solidement établie qui ne soit susceptible d objections , je crois qu'une fois parvenu à la certitude, le plus court est de les mépriser *. Je me suis trouvé dans cette situation d'esprit dont vous parlez , surtout dans les commencements de ma conversion. Je priais alors, et le calme renaissait dans mon âme. Dans un aujre moment, je proposais à quelqu'un de mieux instruit ce qui m'avait inquiété ; et le plus souvent je m'apercevais que je m'étais fait un monstre de ce qui , avec plus de lumières , n'eût pas mérité de faire sur moi la plus légère impression. Je me suis dit, après plusieurs épreuves de

"^ « Il est nécessaire, a très-bien dit Voltaire, pour qu'une « religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout qii'elle « rende raison des coutrarieLés prétendues. »

l44 I-ES ÉGAREMENTS

cette nature , que , sur quelque objet que ce soit et dans quelque genre que ce puisse être , nos lumières étant trop bornées pour répondre à tout , il devait suffire que le fond des preuves fût incontestable, que leur enchaînement fût sans réplique, pour ne pas devoir m'inquiéter de toutes ces obscurités , dont le véritable fruit , ce me semble , est d'humilier notre entendement et de perpétuer le mérite de notre foi. Il est impossible, après tout, me disais-je encore, que dans la religion , au milieu de cet amas de preuves qu'elle renferme, de cette correspondance admirable de toutes ses parties entre elles, il ny ait pas quelque solution à l'argument qui m'effraie quoique pour le moment je ne l'aperçoive pas. A force de raisonnements, chevalier, on bannirait la raison même; et c'est ainsi que de prétendus sages sont parvenus li douter de l'existence de tout ce qui les environnait, et en cela du moins sont devenus vraiment fous.

C'en est assez, cli^r Valmont, dit Lausane en prenant la main de mon mari , et en la pressant de ses lèvres, il ne me reste plus qu'à mettre à profit les lumières que vous venez de me donner; et je me promets bien d'en faire usage pour réparer jusque dans mes entretiens les infidélités sans nombre dont je me suis rendu coupable. Puissé-jc surtout les réparer par ma conduite! 0 mon ami! je ne me suis sauvé jusqu'ici des cris importuns de de ma conscience que parla légèreté de mon esprit

DE tj£ RAISON. liS

et par ma frivolité. Plus éclairé que je ne letais, je ne vois à un homme conséc|uent, qui veut se livrer à ses passions sans être à chaque instant tourmenté par ses remords, d'autre parti à prendre que celui de contredire , s'il le peut , toute vérité, et d'abjurer tous principes. Quant à moi, je sens trop le prix de ceux que vous mWez fait adopter pour y renoncer jamais, et pour n'en pas faire désormais la règle de mes mœurs.

Depuis ce dernier entretien le chevalier a tenu parole : et combien il a gagné à son changement! Il n'a plus cette sensibilité extrême qui nuisait si fort à Fégalité de son caractère. En reprenant sa gaieté naturelle, il a appris à la tempérer par uns sage réserve. Son imagination paraît moins bril- /ante peut-être , parce qu'il ne lui permet plus les mêmes écarts; mais elle est douce, riante, et na rien perdu de ses charmes les plus vrais. Son esprit a acquis par la religion une maturité que je n'attendais pour lui que de l'expérience et des années. II pense aujourd hui avec autant de justesse qu'il a toujours eu de grâce et de facilité à senoncer. Sa vie n'est plus oiseuse et stérile. Son ancien goût pour les sciences exactes s'est ranimé, et lui fournit un plan d'occupations et d'études qui remplace avec avantage les plaisirs bruyants d'un monde frivole et dangereux. Il avoue que c'est surtout la dissipation, l'oubli du travail, rhabitude à ne rien faire, qui l'avaient perdu. Il convient qu'il est plus heureux : mais il ajoute

Page 1