LETTRE XVII
La comtesse au marquis.
Je vous ai promis, mon père, des détails sur le ])aron et sur la conduite de mon mari à l'égard de ses enfants. J'y joindrai tout ce qui concerne l'intérieur de sa maison; et, en vous oflrant dans Valmont le spectacle touchant des vertus qu'il fait éclater au sein de sa famille , je ferai en sorte de charmer lennui que me cause votre éloignement et celui que vous fait éprouver notre absence.
Je crois vous avoir marqué que, depuis que mon fils n'était plus avec vous, il me paraissait moins gai et plus rêveur qu il ne Tétait autrefois. Une sorte de mélancolie s'était emparée de lui, et semblait avoir éteint le feu de son caractère. Constamment appliqué à l'étude, assidu auprès de ses frères, Fobéissance pouvait seule le distraire de ses occupations, et l'arracher pour quelques heures à cette vie sédentaire. Sans qu'il portât dans le monde un air timide et emprunté , il ne fallait que le connaître un peu pour s'apercevoir qu'il n'y était point à son aise , et qu'il n'aspirait qu'au moment de se retrouver en liberté. En vain les sociétés les plus aimables, les jeunes personnes les plus remplies d'attraits daignaient elles l'accueillir avec bonté, et quelquefois même avec un air de préférence ; loin d'en être plus porté à se répandre et plus jaloux de se montrer, il cherchait l'occasion de s'échapper dès qu'il était libre de le faire sans blesser les bienséances. Souvent nous lui en avons fait la guerre , mon mari et moi , en cherchant à lui arracher un secret qu'il ne nous était pas difficile de pénétrer. Nous alHons au-devant de ses craintes; nous soulagions, autant que nous le pouvions, son embarras : et, quoique plein de confiance en nous, il n'osait encore s'expliquer.
Un jour que , par de tendres reproches sur la réserva dont il usait à notre égard, nous facilitions les épanchements de son cœur^ il nous dit
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avec une rougeur aimabl.e et avec tous les charmes de rinnocence et de la franchise , qu il ne se connaissait pas lui-même; que jamais il n'avait prétendu nous faire un secret de l'état de son âme; mais que, ne pouvant tirer de ses réflexions aucune lumière, son incertitude était l'unique cause de son silence. Je sens, ajouta-t-il, que je n eprouVe de satisfaction que quand je suis seul avec vous, ou que dans les douces rêveries qui amusent mon loisir. Si quelque chose est capable de les suspendre, ce sont mes occupations à l'égard de mes frères, et les études auxquelles je me livre pour moi-même. Mais, mon fils, lui dit M. de Valmont, quel est l'objet de ces rêveries si séduisantes qui t'engagent à quitter pour elles toute autre société que la nôtre! Plus je les examine, répondit le baron , et plus je m'y perds. Mon imagination me ramène sans cesse aux lieux que nous habitions avant que de venir à la cour. Elle me rappelle ces temps heureux où, loin des cercles brillants d'un monde qui m'est à charge , nous ne faisions avec toute la maison de M. de Veymurqu une même famille , au milieu de laquelle régnaient la simplicité, la paix et la joie la plus pure; où j'envisageais madame de Veymur comme une seconde mère, sa fille comme une autre sœur; où, presque toujours ensemble, nous faisions notre bonheur du plaisir de nous voir, et nous ne nous quittion-s, pendant l'intervalle des dernières campagnes., iju avec l'espérance prochaine et un désir plus ai^
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dent de nous revoir encore. Le souvenir de nos entretiens, l'image toujours renaissante de nos amusements et de nos jeux, les conseils de mon grand-père , les caresses de celle que j'appelais ma petite maman , l'amitié d Hortense , les projets d'union que vous formiez entre nous , tout cela , je vous Favoue, me suit partout et m'affecte malgi^é moi : de toutes les personnes que nous avons quittées, je ne puis dire quelle est celle que je regrette le plus, elles me sont toutes infiniment chères; mais je m'aperçois que je ne pourrais m'accoutumcr à l'idée de ne plus voir Hortense. Je la compare avec les objets les plus aimables; et parmi les jeunes personnes de son âge, si j'en excepte Julie, je n'en vois point d'aussi aimable qu'elle. Le baron s'arrêta à ces mots; et après un moment de silence : Vous voyez nous dit-il, qu'il m'est impossible de me définir. Pas absolument, lui répliqua Valmont; et il me semble, mon fils, que tu te définis beaucoup mieux que tu ne penses. 11 eût été à souhaiter pour toi que tu ne to fusses pas si fort occupé du penchant qui t'attache à la fille de madame de Vcymur. Souvent, mon ami, je t'ai engage à te mettre en garde contre ton imagination et la sensibilité de ton cœur. Heureux celui qui sait conserver un cœur libre et maître de soi! il en est plus fortement lié à ses devoirs, et risque moins de s'en écarter. Ne crains pas cependant que je te fasse un crime d un attachement que dès fàge le plus tendre l'habitude a fait naître
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que les circonstances fortifiaient chaque jour, et quij heureusement pour toi, s^est fixé sur un objet qui mérite toute ton estime. Le ri'ora que madame de Vejmur a pris à ton égard, et que notre amitié pour elle ne nous permettait pas de lui disputer, les projets d 'union entre sa fille et toi , trop souvent répétés , et sur lesquelles il ne nous convenait pas de lui imposer silence'^ nç m'ont pas toujours paru sans danger. C'est ainsi que se préparent insensiblement des amitiés trop vives, et qui, par les obstacles qu'elles rencontrent, suffisent quelquefois pour empoisonner tout le cours de la vie. J'espère qu'il nVn sera pas ainsi des sentiments que tu as conçus pour Hortense. Modèreles néanmoins; ne permets pas qu'ils te captivent au point de te rendre un jour moins sensible au plaisir d'être avec nous; ne les laisse pas, par des pensées oiseuses et stériles, par de vains souvenirs, dégénérer en une passion ardente, qui t'emporterait au-delà des principes que tu t'es faits. Tu n'es pas encore dans l'âge de penser à un établissement; et c'est, avant tout, à des parents qui t'aiment si tendrement à y penser pour toi. Ils ne te refuseront pas , mon fils , ce qui peut faire ton bonheur; ce n'est point d'après les vues de l'intérêt et de l'ambition qu'ils régleront ton choix : Hortense est digne de toi; travaille de jour en jour à te rendre plus digne d'elle. J'aime mieux, après tout, te voir un attachement honnête et lé- ^time (i) pour lequel je puisse êtr€ le confident
de tes pensées et le soutien de tes espérances , que d'avoir à^craindre que tu ne t égares dans ces honteuses et criminelles intrigues ^ où tant de jeunes gens perdent tout à la fois leur santé ^ leur réputation, leur fortune et leurs mœurs.
Le baron, transporté de joie, s'est jeté aux'genoux de son père , et les tenant embrassés : « 0 le « meilleur, ô le plus tendre de tous les pères! lui « disait-il , ne craignez pas que j'aie jamais d'autre « confident que vous, et d'autre volonté que la « vôtre. Si je désire de mériter Hortense , je suis « encore plus jaloux du bonheur de vous plaire^ « et, quel que soit mon attachement pour elle, « j^ose me flatter qu'avec le secours de vos bontés « et de vos lumières, il me sera toujours moins « cher que mon devoir. »
Je n'entreprendrai pas de vous exprimer combien ce mélange de sagesse et de bonté d'une part , de naïveté, de confiance et de respect de l'autre, m'ont intéressée. J'étais aussi émue que mon fds , et je partageais en mère la tendresse que lui témoignait mon mari. Depuis ce moment le baron a repris son enjouement. Il accompagne volontiers son père partout où il veut le mener, et ne marque plus tant d'empressement à rester seul, si ce n'est pour se livrer avec plus d'ardeur encore aux études qui lui sont propres.
Cest M. de Valmont qui les dirige; c'est loi aussi qui préside à celles du commandeur et du chevalier. Tous les matins il se renferme quelque