LETTRE XVIII
Le comte de Valmont à son père. ,
Je n'ai pas cru, mon père, devoir attendre votre réponse pour vous faire part de tout ce qui peut intéresser votre tendresse pour nous. Le chevalier de Lausane a supplié la reine de favoriser ses vœux par rapport à ma fille, et de lui obtenir pour cette alliance Fagrément du vicomte , à qui le roi venait d'accorder la place pour laquelle il se croyait en concurrence avec moi. La reine a saisi cette ouverture avec un excès de joie qui peignait vivement toute la bonté de son cœur. Elle a passé à 1 instant chez le roi; et, après lui avoir dit que c'était à ma sollicitation quelle avait demandé pour le vicomte la grâce quelle souhaitait si ardemment pour moi-même, elle a exposé à sa majesté les désirs du chevalier, et l'espèce de répugnance que son frère avait à les satisfaire. Qu il sache, je vous en conjure, a-t-elle ajouté, que c'est au comte qu'il doit la protection que je lui ai accordée, et la faveur dont vous venez de 1 honorer; quHl oublie tous les sujets de ressentiment qu'il peut avoir; et que le mariage du chevalier avec mademoiselle de Valmont confonde à jamais les intérêts des deux familles. Le roi a applaudi à cette alliance, et en a parlé le jour même à M. de Lausane, qui s'est vu forcé de me faire son remeir^ Tome lEj, t6
l86 LES ÉGAREMENTS
Ciment d'un service pour lequel je nW attendais pas lorsque je le lui ai rendu. Il m'a en même temps demandé Julie pour son frère, en joignant, m'a-t-ildit, sa demande à celle que son oncle m'avait déjà faite. Malgré le contentement et l'air de franchise quil affectait, la contrainte perçait à travers ses démonstrations; et il était aisé de voir que l'autorité avait plus de part a sa démarche que le penchant. Je n'ai pas voulu paraître m'en apercevoir, ni écouter à ce sujet une fausse délicatesse, qui m'eût fait manquer à ce que je devais aux bontés de leurs majestés , aux vœux du chevalier, et au bonheur de ma fdle, qui ne peut qu'être heureuse avec lui. J'ai remercié à mon tour le vicomte de riionneur qu'il me faisait. Je lui ai dit que, quoique je me fusse fait une loi de ne point disposer de mes enfants, et de ne rien résoudre d'essentiel sur tout ce qui les concerne sans votre agrément, je croyais toutefois pouvoir lui être garant que vous vous feriez, ainsi que moi, un honneur et un devoir de vous conformer aux intentions de leurs majestés : que je désirais seulement que, l'ouverture de la campagne devant se faire dans très-peu de temps , et ma fille étant si jeune encore, on voulût bien différer ce mariage jusqu'à mon retour, dans Fespérance qu'il ne vous serait pas impossible d'y assister. M. de Lausanne m'a paru très-satisfait de ce délai. Puisse-t-ii ne pas avoir dessein de le faire servir à rompre une union dont je sens plus que jamais tout le prix!