‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 4 sur 54 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Le comte de Valmont au marquis.

J'ai retrouvé, en arrivant à Paris, Emilie et mes enfants; mais je n'ai point retrouvé mon père : et sa lettre et son absence m'ont rempli de douleur. Quelles sombres images elle renferme I quelles craintes elle s'obstine à faire naître en moi! Que parlez -vous, mon père, d'infirmités, de mort? à (juelîe perte semblez-vous me préparer? J'ai interrogé Emilie, qui a tout fait pour vaincre votre résistance; et elle ne craint que les idées tristes que vous vous formez. J'ai interrogé M. de Veymur; et il ne vous a point trouvé aussi faible que vous croyez létre. Sans avoir cette même vigueur que vous faisiez paraître lorsque je vous ai quitté, vous conservez un tempérament sain , et vos infirmités ne sont que passagères. Vous n'avez rien perdu de ce qui nous rend vos avis si respectables et si cliers. Votre lettre elle - même dément l'opinion que vous voulez nous donner. Ah! pourquoi faut -il que M. Colmet vous ait confirmé dans vos sentiments, et soit parvenu à vous arrêter î

Et quoi, mon père , ne serez-vous pas toujours libre de mener au milieu de nous le genre de vie qui vous convient le mieux, et qui est le plus con-

forme à vos penchants? Vous faites du bien où vous êtes; mais vous en ferez partout, et encore plus ici. N'aurez-vous pas pitié de moi? me laisserez-vous sans appui, sans soutien pour la vertu, dans ces lieux où tout tend à la détruire ? Mes premiers égarements n'ont-ils pas dû vous convaincre du besoin que j'ai de votre prés^ence pour m'armer contre moi-même?

Vous m'avez si bien instruit de la loi sacrée que le ciel nous impose de faire tout le bien, le plus grand bien qui dépend de nous ; arrivera-t-il une fois que votre exemple soit en contradiction avec vos principes? Moins éloigné de vos enfants, de quelle utilité ne serie»-vous pas à moi, à Emilie, à mes fils, je dis bien plus, à letat, au monarque, qui, vous rappelant à sa cour, et reconnaissant anjourdhui votre fidélité, écouterait, respecterait vos avis ! Ne savez-vous donc pas combien est nécessaire dans le conseil des rois un courtisan désintéressé , ami de leur personne plus que de leur rang et de leur faveur , au - dessus de lambition et des vues personnelles, conduit par la seule vue du bien, vivement touché des malheurs publics , des misères du peuple , et devenu auprès du prince 1 organe le plus sûr de ses sentiments et le plus fidèle interprète de ses besoins? De tels hommes sont si précieux et si rares ! Venez montrer à la France qu'il en est encore de ce caractère , et qu'un bon roi peut toujours trouver un ami. Et moi, qui ne peux me passer de vos sages

conseils et de vos doux entretiens , moi qui éprouve plus que jamais le vide affreux que votre absence laisse au fond de mon coeur, que j'aie la douce consolation de vous revoir à mes côtés, comme mon mentor et mon guide; comme le seul ami en qui je puisse établir une entière confiance; venez conserver en moi cet amour de la sagesse que vous nravez inspiré, et me faire partager les fruits de la longue expérience que vous avez acquise. Hélas ! que les jours qui se sont écoulés près de vous ont fui rapidement! depuis tant d'années que j^avais oublié la cour et ses faveurs, que ne m^a-t-ellc pour jamais oublié!

Cependant le roi ne ma rappelé que pour me donner les plus grandes marques de bonté. J'ai retrouvé en lui ce caractèie sensible et bienfaisant qui le rend les délices de ses sujets et Fobjet de leur plus tendre amour. Malgré le souvenir qui lui est resté de la perte de Lausane , il m'a fait un accueil si flatteur, que je ne puis douter que, sans avoir noirci la mémoire du baron, la reine ne soit parvenue à faire excuser tous mes torts. Elle a reçu avec le plus tif intérêt les remercîments d Emilie, qui lui a été présentée le lendemain de mon arrivée; et elle ne désire plus que votre retour.

Je pourrais être satisfait des espérances qu'elle me donne, et de la nouvelle perspective qui s'ouvre devant moi , si , dans les lieux que vous liabitez , près de vous, près de messieurs d'Orval et de

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Veymur lorsqu'ils vivaient encore^ je n'avais appris à connaître le vrai Lonheur. Pour charmer en quelcjne sorte la peine que me cause votre éloignement, je me rappelle ces temps heureux où, libre de toute inquiétude , je méditais à loisir la bonté de Dieu, qui par vos leçons s'était manifesté à mon esprit, et se faisait sentir si vivement à mon cœur; ces heures consacrées, non à des spéculations vaines , à de stériles recherches , mais à 1 étude de la religion , de mes devoirs et des connaissances propres aux différents états que la Providence pourrait un jour m'appelcr à remplir; ces amusements irnioccnts où l'agréable se mêlait à futile; ces soirées délicieuses où, réunis tous ensemble, nous nous rendions compte de nos pensées, de nos projets, de nos désirs, où nos âmes se livraient sans contrainte à des épanchements réciproques , s'entendaient , se répondaient et s'unissaient pour faire le bien ; ces lieux que vos soins ont rendus fertiles; ces promenades champêtres, ces hameaux où je recevais en votre nom le tribut de reconnaissance que vous rendent des hommes que vous avez formés, qui vous doivent leurs lumières, leur paix, leur félicité, et qui, au lieu de vous nommer leur seigneur, aiment bien mieux vous appeler leur père.

J'oppose ces souvenirs enchanteurs, ces touchantes images aux objets qui m'environnent; et quel contraste pour moi, si je ne comptais sur votre présence pour en adoucir l'amertume ! Ici, à la ville,

22 LES EGAREMENTS

à la campagne , dans nos palais , dans nos jardins , Tart se montre partout et masque la nature. On admire quelquefois , et jamais on ne se sent attendri. Nul objet ne porte au fond de l'âme une volupté pure. On parcourt tout , on effleure tout; on ne jouit de rien. Le cœur ne trouve à se reposer nulle part, et n'éprouve qu'une lassitude continuelle. Ici un tourbillon d'alFaires entraîne; on n'a pas le temps de converser avec soi-même. De petits intérêts, des petites intrigues, de petits honneurs, des misères et des jeux d enfants sont les soins importants qui occupent l'âme, la rétrécissent et lui font oublier la dignité de sa nature. La cour, devenue comme autrefois mon séjour ordinaire , ne me présente que les mêmes révolutions, les mêmes jnanéges, les mêmes vices, sans réveiller en moi les mêmes passions qui m'aidaient à surmonter le dégoût qu'elle inspire. La volonté du prince m'y retient, et mon penchant m'en éloigne. Je n'aperçois autour de moi que des cœurs faux , livrés à l'intrigue, à la cabale; que des hommes vendus à l'intérêt, au crédit, à la faveur; que des amis trompeurs et hypocrites , qui m'ont oublié lorsque je semblais n'être plus rien , et qui me recherchent maintenant que je parais reprendre une sorte d'existence. Froids, orgueilleux quand ils ont cru n'avoir plus besoin de moi, ils sont aujourd'hui affectueux, complaisants, rampants et toujours vils. Pleins d'un zèle apparent, ils cachent, pour la plupart, sous de feintes caresses, la jalousie qui

DE LA RAISON. à3

les dévore. Toujours rivaux de quiconque est leur égal, ennemis implacables de qui s élève au-dessus d'eux, mais adulateurs perfides, ils Fencensent, ils Fadorent, et forgent en secret la foudre dont ils cherchent à l'écraser.

Jugez , mon père , de quel œil je les vois , et quel spectacle hideux offre cette scène du monde à un être qui se sent et qui pense. Mon unique délassement est au sein de ma famille : j^ trouve dans Emilie tout ce qui peut lui assurer mon estime et ma tendresse , toutes les vertus de son sexe , d'autant plus précieuses à mes yeux qu'elles sont devenues plus rares: jy recueille dans mes enfants les fruits de l'éducation que vous leur avez donnée, et que je vous conjure, par amour pour eux, de venir perfectionner avec moi. Ce sera , si vous le désirez, S. L.... qui, dans les beaux mois de l'année, sera votre séjour ordinaire; et là, du moins pour les beautés simples de la nature, pour une vie libre et tranquille , vous n'aurez point à regretter les lieux que vous aurez abandonnés.

M. de Veymur se dispose à partir dans le dessein daller vous chercher, ainsi que son épouse et notre chère Hortense , pour que nous ne fassions tous qu'une même famille. Tendre Veymur, aimable et chère amie ! que je vous sais gré d'avoir si généreusement sacrifié le voyage que vous projetiez , et la société d Emilie à celle de mon père ! quelle autre que vous pourrait dignement nous suppléer auprès de lui ?

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