‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 30 sur 54 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

Le comte de Valmont au marquis.

J E n'ai point perdu de vue , mon père , le conseil que vous m'avez donné dans une de vos lettres, de me faire , s'il se pouvait , un ami qui , vivant danjs le monde sans y tenir, n'ayant par sa situation ni les préjugés des grands ni ceux des riches,

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connaissant assez les hommes pour pouvoir leur être utile, et voulant bien l'être, mais sans prétention pour lui-même, content d'un état médiocre, et s'estimant heurrux Je n'être point obligé d'en sortir, me fît part^dans des circonstances critiques, de son expérience , de sa sagesse et de ses lumières , nie montrât la vérité dans tout son jour parmi toutes les préventions qui tendent à nous en écarter, vous suppléât en quelque sorte à mou égard dans bien des moments, et pût, s il était nécessaire, me suppléer un jour auprès de mes enfants. Je sentais le besoin d'un tel ami depuis que j'avais le malheur d'être éloigné de vous. Mais des amis de ce caractère se rencontrent si difficilement î Je craignais d'y être trompé , d avoir à me défendre, par la suite, de l'orgueil secret eî des vues personnelles de celui dans lequel j'aurais placé ma confiance. Je craignais qu'après l'avoir choisi dans une condition inférieure à la mienne (puisque autrement il ne pouvait remplir qu'une partie de l'objet que je me proposais), il ne se fit de mon amitié un trafic d intérêt ou de vanité. Dans cet état de perplexité, j'examinais, j'étudiais tous ceux qui semblaient avoir quelque rapport à mes vues. Je n'eu trouvais pas qui y répondissent comme je le désirais ; je n'apercevais dans la plupart ni une façon de penser assez noble, ni un discernement assez exact, n'. des principes sur lesquels je pusse faire un assez grand fond. Leur langage n'avait point ce ton do

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franchise et de véiité , cet air mâle et ferme qui promet dans un ami une critique sévère de nos défauts , et assez de courage pour ne pas se lasser de nous les dire. Souvent aussi, avec un caractère de droiture et des principes de religion , il leur manquait cette connaissance profonde du cœur humain, que le seul usage du monde ne donne pas , qui ne s'acquiert point sans beaucoup de réflexion , et sans laquelle cependant presque tous les conseils portent à faux, ou ne prennent pas sur notre esprit assez d autorité et de crédit pour nous engager à les suivre. Plus souvent encore je ne remarquais point en eux cette aménité, ce charme de la douceur et de la bienveillance qui nous rend la vertu aimable en nous rendant cher celui qui nous en offre les leçons. C'était sur un militaire, plus que sur tout autre, que je voulais fixer mon choix, espérant y puiser plus de ressources pour moi, pour mes enfants j et en particulier pour le baron.

Après bien des recherches, et lorsque je commen çais à me rebuter de leur peu de succès, une providence attentive à mes besoins a daigné enfin seconder mes intentions. Dans le corps où est mon fils, et dans sa compagnie , est un ancien officier, nommé Verzure, généralement estimé pour toutes les qualités de l'esprit et du cœur qu'il possède au plus haut degré. Dans une visite qu'il est venu rendre au baron , je l'ai vu , je lai entretenu ; et dès le premier instant je n'ai pas eu de peine à le juger. Son.

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abord simple , noble et aisé ; son air affable et prévenant, sans avoir rien de trop vif ni de trop empressé; ses discours sans apprêt et sans art, mais pleins de justesse et de précision ; toutes ses manières, aussi naturelles, aussi vraies que ses pensées et ses expressions, peignaient le fond de son âme, et confirmaient à mes yeux la vérité des éloges qu'on lui prodiguait. Je crois qu'avec les sentiments d'estime et de confiance qu'il m'inspirait, je me serais ouvert à lui dès le premier entretien , coimme à un second M. Dorval , si , lorsqu'on m'avait vanté son mérite , on ne m'avait pas ajouté que, quoique né pour la société, dont il eût pu faire les délices et l'ornement, îl en était séparé autant que son état et les bienséances pouvaient le lui permettre, et n'avait plus de liaison intime avec personne. Ce caractère particulier, que tout le monde lui connaissait, et qui ne diminuait en rien le respect qu'on avait pour lui, m'étonnait par le contraste qu'il formait avec cet extérieur engageant et facile qu'il faisait paraître -, je n'osais m'avancer, par la crainte même de l'éloigner davantage, et je remis à un autre moment à sonder ses dispositions les plus secrètes.

Je fus le voir avec mon fils. Son séjour ordirraire est à la campagne. Une petite maison à quelques lieues de Paris , un enclos assez vaste , et audehors quelques arpents de terre, forment en 'hiens-fonds tout son domaine. Une ancienne gouvernante, un valet jeune encore, qu'il traite avec

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bonté, et qui paraît le servir avec autant d'affection que de respect, un vieux jardinier qui en est le père, composent tout son domestique. Il donne lui-même tous les jours quelques heures à cultiver les fleurs et les fruits de son jardin. Près de sa maison, qui est à quelque distance du village, est une gi'ande ferme, appartenante à l'a])baye de.... et plus loin un petit bois qui en dépend, et où il va chercher dans les beaux jours de lété de l ombre et de la fraîcheur. Autour de lui sont des coteaux riants, dont l'aspect borne d assez près son horizon sans que sa retraite en paraisse moins agréable. Les bustes de quelques grands hommes, tels que ceux de Turenne, de Fabert, de Catinat, de Fénélon j des estampes et des tableaux des meilleures écoles, qui retracent ou des jeux champêtres, des fêtes de village, les travaux de la campagne, ou des traits d'humanité et de bienfaisance, ou des exemples attendrissants de piété et de religion; une bibliothèque peu nombreuse , mais au choix de laquelle le goût, la sagesse et les mœurs ont présidé , sont Punique ornement de cette demeure et en font toute la richesse. Cette maison 6St celle d'un sage, et rappelle, moins encore par sa petitesse "^ que par les dispositions de celui qui rhabite , le souvenir de la maison de Socrate.

* On faisait un reproche à Socrate de ce qu étant dans le cas de recevoir les citoyens les plus considérables d'Athènes, il avait axte si petite maison : TJilt au ciel, répondit-il, aue je la vUs^ remplie ie vrais amis!

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M. de Verzure vint au-devant de nous dès qu'il nous aperçut , et avec ce Ion de simplicité et de noijiesse qui lui est propre il nous fit Faccueil le plus obligeant. Encouragé par cette réception , je lui demandai, après un entretien que je souhaitais de prolonger, la permission de venir interrompre quelquefois sa solilude, et de lui amener le baron. Monsieur, me répondit-il en me prenant la main, comme si nous nous fussions connus depuis long-temps , je ne vous dirai pas que la demande que vous me faites mlionore; je sens assez la valeur des termes pour ne pas me servii^ de celui-ci vis-à-vis d'un homme qui pense comme M. de Valmont : mais je ne craindrai point de vous dire que l'estime dont j étais prévenu à votre égard n'a pas eu moins de part à la visite que je vous ai faite que Tobligation de rendre à M. le baron celle que je lui devais. H y a trop de conformité dans nos sentiments pour que je ne désire pas d'être lié plus étroitement avec vous. On vous aura parlé de mon goût pour la retraite. Ce goût n^est point en moi 1 ellll de la misanthropie : il est le fruit dune longue et tardive expérience, et de l'horreur que j'ai toujours eue pour le vice et pour l'imposture. La vérité et la vertu sont si rares parmi les hommes! La présence de M. votre fils ne m'empêchera pas de vous ouvrir mon cœur : à son âge, il ne peut que gagner au récit que je vais vous faire.

Privé de ma mère pres'^u'au sortir de mon en-

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fancej élevé, au fond d'une province, sous les yeux d un père qui n'avait d autre soin que celui de me former lui-même à la religion , à la probité et à tous les principes du véritable honneur; ne connaissant d'autre société que celle de quelques vieux militaires , retirés comme lui , et qui avaient son même caractère de bonté et de droiture, je ne me figurais pas que le monde pût être diflérent de ce qu'il était autour de moi. Je lisais peu, et ne réfléchissais pas assez pour tirer de mes lectures des lumières qui pussent me détromper d'une si douce erreur. Le peu de livres qui me tombaient entre les mains étaient d'ailleurs de nature à m'j confirmer : ils ne m'offraient, pour la plupart, que les coutumes et les mœurs de l'ancienne chevalerie. Quelques exercices convenables à un gentilhomme remplissaient une partie de ma journée. Après eux, la chasse était mon occupation la plus ordinaire , et toutes mes leçons de morale consistaient dans les avis d'un père tendre, et dans le bien que je voyais faire. Cette vie innocente et paisible ne fut pas de longue durée. Mon père mourut avant que j'entrasse au service. A cette époque tout changea pour moi. Un oncle, qui devenait mon tuteur, et qui, n'ayant point d enfants, se proposait depuis long-temps de m'adopter pour son fils, vint me chercher et m'emmena à Paris. Il était écuyer du prince de.... dont il avait su gagner la confiance, et dont il partageait en courtisan les intrigues et les plaisirs. Il me présenta à Tome ÎV , in

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lui comme un jeune homme qui ne demandait qu'à être formé, et dont il pourrait un jour tirer parti. Le prince s'amusa beaucoup de ma naïveté et de ma franchise. Satisfait cependant de quelques saillies qui annonçaient en moi de la vivacité et une sorte d'esprit , me trouvant une taille avantageuse, une ligure assez noble; et content d'ailleurs de ce que ma physionomie semblait lui promettre, il me recommanda aux soins de mon oncle, qui prétendait se faire honneur auprès de lui du nouveau genre d'éducation qu'il allait me donner. Il commença par me choisir les maîtres les plus propres à me former le goût et à me faire acquérir en peu de temps les connaissances qui m'étaient le plus nécessaires. Mes progrès à cet égard parurent répondre à son attente; mais elle fut cruellement trompée sur tout le reste. Il s'était chargé de m'instruire lui-même dans ce qu'il appelait la science du monde. Ses leçons, présentées d'abord avec assez de ménagement pour ne pas alarmer ma délicatesse , mais devenues moins équivoques de jour en jour, contrariaient toutes celles que j'avais reçues de mon père. Une complaisance envers les grands, qui devait aller jusqu'à la servitude; une déférence aveugle à leurs volontés et à leurs caprices; Fattention à prévenir sans scrupule tous leurs désirs; Fart de charmer leur ennui, de flatter leur amour propre , de nourrir leurs passions , ou de les faire naître au gré de mes intérêts ; la dissimulation la plus profonde; Féloignement

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de toute vérité; l'oubli de tous principes; une très-bonne opinion de moi-même , qui fît valoir à leurs yeux mes talents, mes ressources et mes lumières; un ton de confiance qui me mît en état de les maîtriser sans quils s'en aperçussent; un manège adroit; une politique sourde; de longs circuits qui les ramenassent sûrement à mes vues lorsque j'aurais l'air d'entrer le plus servilement dans les leurs: pour le dire en un mot et sans adoucissement, un mélange de bassesse et d'orgueil : tel était le plan qu'on me traçait pour que je parvinsse à jouer un rôle auprès d eux, et surtout auprès du prince dont je devais briguer la faveur.

Ces leçons me remplissaient d'étonnement et d'horreur- et j étais trop ouvert et trop franc pour déguiser l'impression qu'elles faisaient sur moi. Non, monsieur, dis -je un jour, avec un air d'indignation et d'un ton ferme et assuré, non, jamais cette morale ne sera la mienne; elle répugne trop à mon cœur; rlle est trop opposée à celle de mon respectable père. Si je pouvais l'adopter un seul moment , je croirais entendre son ombre plaintive s'élever contre moi, et me demander compte des principes et des exemples qu'il m'a donnés. Jeune homme, repartit mon oncle en riant de ma simplicité , fombre de ton père pense bien à toi ! J'ai pitié des préjugés dont il a bercé ton enfance. Sois donc un être bizarre et inutile dans la société; reste confondu dans la foule des

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imbéciles et des misérables; va languir dans ta noble chaumière sans fortune et sans gloire. Ah! plutôt, m'écriai -je, plutôt mille fois y retourner sans nom, sans crédit et sans richesses , que de les acheter par le vice et par l'imposture; plutôt y passer le reste de mes jours obsclir et ignoré ; plutôt n'être rien que de ramper honteusement pour m élever, que de devenir un homme important en cessant d'être honnête et vrai, et en me rendant méprisable ! Ces réponses libres et tranchantes eussent indisposé pour toujours mon oncle contre moi , s'il n'eût été retenu par un secret pencha at pour Punique reste de sa famille.

Le prince, de son côté, cherchait à s'assurer par fui -même de l'effet que produisait en moi cette éducation tant vantée qu'on s'était flatté de me donner. Il m'admettait par intervalles à des parties de chasse où je pouvais me montrer tel qur, j'étais, sans gêne et sans contrainte. Il m'adressait souvent la parole, il me questionnait; et j'en profitais pour lui représenter les vœux et la misère des pauves paysans, les vexations qu'on leur faisait éprouver en son nom, les pertes innombrables qu*on leur faisait supporter, le joug dur et tyrannique qu'on imposait à tant dliommes pour satisfaire au plaisir d'un seul homme. Le prince, étonné de ce langage, me regardait; il semblait quelquefois sourire à ma sincérité. Mais, trompé à 1 instant même par les flatteurs qui lenvironnaient, il prenait en dédain mes prétendues rêveries, et voulait

lien me faire grâce, en faveur de mon oncle, de 1 i hardiesse que j'avais eue de plaider devant lui la cause de 1 humanité. Lassé enfin de ce qu'il appelait la sauvagerie et les algarades de son neveu, il me bannit de sa présence, en lui disant que l'unique parti qu il eût à prendre était de me faire enti'er dans la gendarmerie, et que, par considération pour lui, il voudrait bien m y protéger. Le prince ne tarda pas à être obéi j et en effet on mV vança au bout de quelques années.

Un mariage très-avantageux pour moi était sur le point de se conclure. J'aimais la personne que je devais épouser, et je croj-ais en être aimé. Elle se flattait que le crédit de mon oncle me mènerait beaucoup plus loin ; mais il encourut la disgrâce du prince, et en mourut de chagrin. Un ami^ sur lequel je comptais autant que sur moi-même, se mit sur les rangs pour solliciter en son nom une compagnie qui m'avait été promise; il l'obtint, et fît réussir en sa faveur le mariageque je me croyaid au moment de contracter. Je me vis ainsi trahi tout à la fois sur les deux objets qui m'intéressaient le plus vivement , et par les deux personnes qui m'étaient les plus chères.

Comme la guerre venait de finir, poux faire diversion à ma douleur, je demandai la permission de voyager. Je vendis ce qui me restait des biens de mon père et de ceux de mon oncle , qui , n'étant riche que des pensions quon lui faisait, me laissait une succession très-modique. Après avoir

placé en viager une partie de mes fonds, j'en employai une autre partie à voyager dans les différentes cours de l'Europe. De retour en France , j'y fis de nouvelles connaissances; je crus y avoir acquis de nouveaux amis ; et j'y éprouvai , au bout de quelques années, de nouvelles trahisons. Mon trop de franchise j dont je n'avais point perdu l'habitude , en me consolant en secret de mt3S malheurs, m'en attirait de plus grands encore. Une fois entre autres je fus traité en criminel d'état , pour avoir dit à un homme en place une vérité que je croyais nécessaire. Las des hommes, parce que jusquici, me dit M. de Verzure, je n'avais point eu le bonheur d'en rencontrer qui eussent vos principes , résolu de les fuir sans cesser de les aimer, ne voulant d'autre liaison avec eux que celle dont mon état ne me permettait pas de me dispenser, je me suis ménagé cette retraite, d'où je ne sors que très -rarement, et où je fais mon unique étude de la religion, de la nature et de moi-même-, plus heureux maintenant, si vous et M. le baron vous venez quelquefois la partager avec moi!

Je témoignai à M. de Verzure combien cette offre me flattait, et, usant de la même franchise dont il avait usé envers moi , je lui fis part des conseils que vous m'aviez donnés. Je lui dis combien je désirais ardemment de trouver un ami tel que lui, et combien je me félicitais de l'avoir rencontré. Je lui demandai aussi son amitié

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pour mon fils, et le priai de lui teuir lieu d'un second père. Il me le promit, et nous nous séparâmes avec une égale impatience de nous revoir. Il ma prévenu peu de jours après. Depuis ce temps je ne cesse de cultiver, de concert avec le baron, un ami qui nous est si essentiel à tous deux. C'est auprès de lui que je vais chercher, dans les cas pressants et difficiles, les lumières dont j'ai hesoin. C'est avec lui que je vais xnc délasser du triste et dégoûtant spectacle des vices et des passions des hommes. Je lui parle souvent de vous avec Emilie, qui le goûte autant que moi. Il nous soutient, il nous console de votre absence, et nous fait puiser dans ses entretiens une force nouvelle. La sagesse de ses principes , jointe à la connaissance qu il a du cœur humain , rend ses avis toujours sûrs et son commerce vraiment utile. Le baron a conçu pour lui la plus grande estime et le plus tendre attachement. Il lui communique ses réflexions, ses études; il lui a même fait part des secrets de son cœur. Un tel confident ne peut que servir à épurer de plus en plus ses sentiments, et à fortifier son goût pour la vertu.

Tout se prépare pour l'ouverture de la campagne. M. le maréchal de va commander en

Al Deux autres corps de troupes sont destinés

a garder nos frontières. Le dernier, le moins considérable des deux , sera placé à quelque distance de l'autre , de manière qu'il puisse s'en rapprocher aisément, si leur jonction devenait nécessaire, ou

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prêter les mains à la grande armée, si nous nous trouvions moins en forces de ce côté-là. Il n'est pas décidé si je continuerai à servir sous le maréchal : c'est ce qui pourrait m'arriver de plus favorable , par Famitié qu'il a pour moi. Les deux autres généraux ne sont point encore nommés, ce qui occasione bien des intrigues et des mouvements à la cour.

Les ennemis paraissent vouloir faire les plus grands elforts pour réparer les mauvais succès au'ils ont eus dans la dernière campagne, et nous iorcer à une paix moins avantageuse que celle à laquelle nous avons droit de prétendre.

LETTRE XXL

Le marquis à son fils.

J E n ai pas voulu différer, mon cher fils , à te ïffàr* quer la joie que je ressens du don inestimable que le ciel a daigné te faire dans la personne de IVL de Verzure. Tel que tu me le dépeins, il est Tami qu'il te fallait; et quel honneur pour toi qu'il tait jugé digne d'être le sien ! C'est maintenant que tu ti^ouveras au besoin un censeur exact et fidèle qui, persuadé de ton amour pour le vrai, fera briller à tes yeux la lumière lors même qu'elle viendrait à contrarier tes penchants ; qui , peu occupé du soin de plaire, n'ambitionner^ auprès de toi d'autre

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avantage que celui de tetre utile; qui, t'aimant pour toi-même, se croira payé de son attachement et de ses services par le bien qu'il te verra faire. Si cependant, comme j'ai lieu de m'en flatter, M. de Verzure ne peut avoir par la suite rien d'essentiel à te dire que ton cœur généreux et sincère ne t'ait dit avant lui, ah ! du moins il te confiraiera dans tes résolutions , il te soutiendra dans tes nobles projets, et t'inspirera le courage nécessaire pour les bien remplir.

Je fonde sur lui les mêmes espérances, et de plus grandes encore , par rapport à ton fils. Tu ne seras pas toujours le maître de Favoir à tes côtés , surtout à l'armée : c'est là toutefois que se rencontrent, pour la conduite et les mœurs d'un jeune homme , les plus grands périls. C'est là guen bien peu de temps ses principes s'altèrent j Çue son caractère se dément, qu'une répétition constante de fausses maximes change insensiblement sa manière de penser, que la continuité des mauvais exemples et la crainte du ridicule deviennent pour lui une séduction de tous les moments, si dans son corps il n'a pas pour soutien et pour guide quelqu'un dont la réputation soit bien établie, dont làge, dont la vertu long-temps éprouvée inspirent une sorte de vénération, et qui couvre de son ombre le disciple confié à ses soins. Eh ! pour le baron , quel plus digne soutien , quel plus sage mentor que M. de Verzure î

La petite maman est enchantée , par rapport

au baron , qu'elle appelle toujours son fils , de la découverte que tu viens de faire. En lisant avec moi la dernière lettre qu'Emilie m'a écrite, elle s'est presque fâchée de l'espèce de critique que tu semblais faire , des projets d'union dont elle nous a entretenus tant de fois , et qui flattent si sensiblement son amitié pour nous. Elle était tentée de croire que la nouvelle perspective qui s'ouvrait devant toi te faisait ambitionner pour ton fils un autre parti que sa chère Hortense. Voilà les gens de cour, sest-elle écriée dans un premier mouvement de dépit; et elle a laissé tomber quelques larmes. J'ai continué à lire. Le sombre nuage qui s'était répandu sur son front s'est bientôt dissipé ; la joie a brillé dans ses yeux ; elle s'est accusée elle-même de trop de vivacité, et, en m'embrasgant, elle s'est réconciliée avec toi.

Je ne puis d'ailleurs qu'approuver ta façon de penser. Ce ne sont point ces alliances que forment la politique des pères et leur fausse prévoyance qui font pour l'ordinaire le bonheur des enfants. Combien n'as-tu pas vu, cher Valmont, de ces mariages si propres à flatter l'orgueil des familles ii'oflrir dès les premiers jours que des caractères discordants, que des cœurs mal assortis, et, au lieu des avantages qu'on s'en promettait, n'enfanter que des scandales, des divisions et des haines ! Il faut sans doute qu'il n'y ait pas trop de disparité entre les conditions, ni peut-être raêmue trop de disproportion entre les fortunes; mais,

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lorsqu'après tout les familles se conviennent, le plus ou moins de décoration et de richesse ne doit pas balancer, ce me semble, la convenance des inclinations, des caractères, et des moeurs. Tu n'ignores pas qu'Hortense est par son père d'une maison très -ancienne; que par sa mère elle tient à celle d'Emilie! que sa fortune s'est accrue des grands biens qu'avait acquis M. Dorval. Hortense a été formée sous nos jeux ; elle a été élevée avec ton fds; leurs cœurs paraissent faits l'un pour l'autre; et je crois, Valmont, que toutes ces circonstances réunies ne peuvent faire qu'un heureux mariage. Celui du chevalier de Lausane avec Julie a quelque chose de plus favorable dans les idées d'un certain monde; mais il ne saurait me flatter davantage , et je les désire tous deux avec un égal empressement.

LETTRE XXIL

La comtesse de Valmont au marquis.

J'admire, mon père, la modeste et sage tranquillité de mon mari dans un moment où tout s'agite, où tout fermente autour de lui. Tandis que ceux qui se sentent appuyés par leur crédit ou par leur naissajice , quoiqu'ils soient les moins distingués par l'éclat ou par Tancienneté de leurs services, briguent à l'envi l'honneur du comman-

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dément, Valmont, que les plus vieux militaires eii jugent digne , et que le maréchal lui-même a désigné comme celui qui méritait le mieux d'y prétendre, s éloigne de tout ce qui pourrait le lui procurer. Il fait moins assidûment sa cour depuis g[u'il sait qu'il pourrait être question de lui. Il fréquente moins ceux qui, dans le conseil, seraient le plus disposés à lui accorder leur suffrage. Lorsqu'on lui parle des titres qu'il s'est acquis , il rejette ses succès sur Texpérience et les lumières du maréchal, qui dictait ses opérations, et ne craint pas d'avancer qu'il ii'a point appris assez longtemps à obéir pour se croire en droit de commander. Il ne conçoit pas, me dit-il entre nous, comment on peut prendre sur soi le sort de tant d'hommes, et peut-être celui de tout un empire, sans y être forcé par l'autorité.

Cependant la vicomtesse, qui ne laisse passer aucune occasion de se faire valoir auprès de lui, s'intrigue et agit fortement en sa faveur. Beaucoup plus constante dans ses goûts que je ne l'aurais cru et qu il n'eût été à désirer, elle semble s'être fait un point d'honneur d'enchaîner Valmont, gui met tous ses soins à l'éviter. Dans un dernier entretien qu'elle a su se ménager avec lui, quoiqu'en ma présence et sous un prétexte assez plausible pour qu'il lui fût impossible de s'y refuser, elle employa auprès de lui l'amorce la plus flatteuse pour un cœur qui ne serait pas aussi bien préparé que l'est le sien. Vous bornez trop vos

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vues , lui dit-elle. EIi ! pourquoi tant cl indifférence pour des honneurs qui vous sont dus? Le choix dont on s'occupe si sérieusement à la cour ne doi? tomber que sur vous. La plus saine partie du conseil est dans vos intérêts. Que dîs-je? 11 dépend de moi de vaincre le seul obstacle que vous ayez h surmonter! C'est M. de Lausane qui empêcha que vous ne soyez nommé: c'est lui qui, par sou crédit, arrête tous les effets de la bonne volonté que le roi vous a témoignée jusqu'ici. Je me flatte de conserver sur l'esprit du vicomte assez d'empire pour changer encore sur cet article ses dispositions à votre é<5ard, comme je me félicite d«8 l'avoir fait par rapport au mariage de son frère avec mademoiselle de Valmont. Il me sufEt aujourd'hui, cher comte, pour vous ouvrir la carrière la plus brillante, de consulter mon cœur. Votre sort est entre mes mains. Tant pis, madame, lui répondit Valmont avec un sang-froid auquel elle ne s'attendait pas. Tant pis! repritelle d'un air déconcerté Oui, madame, je ne

craindrai pas de le répéter. J'honore votre sexe r de grands exemples m'apprennent qu'il peut commander avec succès et régner avec gloire. Mais , quand la providence ne l'appelle pas à gouverner, ce n'est point lui qui doit nous donner des généraux ou des ministres, qui doit les faire ou les défaire à son gré; et nous serions trop à plaindre si de petites intrigues de cour, des baisons de goûî: et de caprice^ de petites vues étrpites et bornées

(levaient fixer le choix qui nous importe le plus. C'est sur un bon général , sur un sage ministre , que reposent la sûreté et le bonheur d'un état; c'est donc aux plus dignes qu'il convient d'en accorder les fonctions et les honneurs , et non à ceux qui réussiront le mieux à vous intéresser et à vous plaire. — Mais ^ monsieur, si nos goûts sont d'accord avec le mérite? — 11 faut, madame, en laisser le discernement à ceux qui sont faits pour en juger. Sous un prince tel que le nôtre, et soas des ministres aussi éclairés, le vrai mérite se produira assez de lui-même. — ^ Cependant, monsieur, est-il impossible que le prince se laisse prévenir? Malgré la sagesse de ses lumières , le crédit de M. de Lausane, par exemple, ne peut- il pas influer sur ses déterminations? Ne peut -il pas nuire au vrai bien que nous devons tous nous emr presser de procurer? — Il y nuira moins, madame, que vos empressements , beaucoup moins que les préventions auxquelles vous vous livrez ; et, puisqu'enfin il est question de faire tomber le choix du commandement sur ceux qui le méritent le plus, M. de Lausane ne saurait- il trouver parmi tous nos officiers-généraux quelqu'un qui y prétende à plus juste titre que moi? — Ce langage, monsieur, est digne de vous; il prouve mieux que tout ce que je pourrais dire, que nos goûts sont quelquefois raisonnables, et que notre choix n est pas toujours une affaire de préjugé. Mais, cher comte , paiious avec une entière franchise ; si mon

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goût e:t à vos yeux une faiblesse, n'esl-elle pas bien pardonnable ? aux yeux d'une épouse aussi tendre que l'est madame de Vaîmont, ne portet-elle pas son excuse avec elle? et votre propre délicatesse devrait-elle si fort s'en alarmer? Ah! je vois trop ce qui vous arrête. Lorsque vous refusez le service que je veux vous rendre, convenez -en de bonne foi, c'est que vous ne voulez rien devoir à mon amitié pour vous. — 'Vous n ignorez pas, madame, quelle est ma façon de penser; et y eûtil encore plus à perdre ou à gagner pour moi , je ue la trahirais pas. Il est vrai que trop de bonté de votre part me ferait craindre de me trouver engagé à Irop de reconnaissance. Ce n'est pas qu'un sentiment si doux pût jamais être à charge à mon cœur; mais j'aime mieux en effet qu'il ne vous doive rien que de vous laisser la moindre idée (Jue vous puissiez quelque jour en rien attendre de plus. J'ajouterai, pour achever de m'expliquer avec vous sans détour, que , bien loin de souhaites le commandement que vous mx 'offrez, je le redoute ; et que je m'estimerai trop heureux d'apprendre encore à servir sous quelqu'un de plus instiuit que moi. — 'Voilà, monsieur, reprit la comtesse avec dépit, un langage bien singulier! Il faut que ce soit vous pour que je puisse croire à tant de modestie et de désintéressement. Eh ! quel est Ihonune qui ne saisit avec empressement un^ si belle occasion de faire valoir ses talents et de servir avec honneur? A vous entendre, vous re-

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fuseriez aussi le bâton de maréchal de France , si je pouvais en disposer. — Oui , madame ; et la première raison que j'aurais de le refuser, c'est (jue je ne l'ai pas mérité. — Et la seconde, monsieur? — Dispensez-moi de vous la dire. — En effet, d'après ce que vous m'avez déjà dit , elle est facile à deviner. En vérité , monsieur, vous avez juré de me rendre votre plus cruelle ennemie. Ah! ma petite maman! ajouta-t-elle en se levant, quel homme sauvage vous avez pour mari! Eh bien, monsieur, reprit -elle en acceptant sa main pour descendre, j'aurai l'esprit mieux fait que vous; je vous servirai malgré votre refus; et il viendra peut-être un jour où vous ne craindrez pas d'cV vouer tout ce que vous me devez. Elle lui serra la main, et descendit avec lui.

Quelles mœurs! grand Dieu! et quel siècle que le nôtre 1 Voilà ce que sont dans les conditions les plus relevées tant de femmes dont on vante les charmes ! Et quels charmes peuvent s'allier avec si peu de décence ? Eh quoi ! elles ne savent donc plus ce qui est dû à leur sexe, ce qu'elles se doivent elles-mêmes? Elles se chargent de toutes les avances, elles qui sont si peu nées pour en faire, et qui se rendent déjà si coupables dès qu'elles souf« frent qu'on leur en fasse impunément. Quoi! rien n'est donc un frein pour elles! L'union la plus sainte, les engagements les plus sacrés ne disent plus rien à leur esprit ni à leur cœur. La présence même d une tendre épouse, d'une mère de famille^

ne leur imprime aucun sentiment de respect. O ma Julie ! puisses-tu n'être jamais liée avec des femmes d un semblable caractère ! Hélas ! si elles savaient du moins combien elles se dégradent, un reste de fierté les défendrait peut-être de tant d'à* yilissement et de bassesse.

Aussi, mon père, ce ne sont point leurs attraits que je crains pour mon mari. Je ne crains pas même pour lui ces offres séduisantes dont Fappât est si dangereux pour des âmes vulgaires : la sienne est à l'épreuve de l'enchantement des richesses , des titres et des honneurs. Mais ce cpe je ne cesse de craindre pour les suites , ce sont les excès de la vengeance dans un cœur vicieux et passionné , où la haine la plus violente tient de si près à l'amour. Je ne porte qu'en tremblant mes regards sur l'avenir. J'y vois une femme artificieuse et hautaine se livrer à tout le ressentiment d'une passion méprisée, faire jouer tous les ressorts de l'intriguer, employer peut-être toutes les noirceurs de la car lomnie pour perdre l'homme juste qu'elle n'aura pu vaincre, unir sa haine à celle de son mari , maîtriser cette âme faible dont elle sait si bien plier à son gré toutes les volontés, et, abusant de son pouvoir, faire paj^er à Valmont, par une chaîne de malheurs, tous les rebuts qu'il lui aura fait essayer. Tristes pressentiments, qui me forcent à la ménager, lorsqu'elle me paraît si peu digne de condescendance et d'égards ! Mon père ! joignez vos prières aux miennes. Que le ciel, en chan-

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