Tome IF, i
mO LES ÉGAREMENTS
géant son cœur, la préserve elle-même de tous les maux (ju entraînent les passions; et que, devenue plus lieureuse et plus sage, elle laisse Valmont jouir en paix du fruit de ses vertus !
LETTRE XXIIL
La - '
même.
M-ADAME de Lausane , en vantant son crédit , ti'a point trop présumé de son pouvoir. Elle a su triomj)lier de la répugnance du vicomte, et Ta forcé de se déclarer pour mon mari : tant il est aisé à une femme adroite et remplie d attraits de subjuguer un époux trop facile, malgré la contrariété des sentiments et de toute la résistance qu'il peut faire ! Le comte est nommé pour commander en chef les deux corps de troupes sur lesquels doit rouler une partie des opérations de la campagne , et dont l'un sera au moins de vingt mille hommes effectifs, et l'autre de huit mille. Le moins considérable des deux aura son commandant sous les ordres de Valmont. La reine, qui ne cesse de Thonorer de ses bontés, et dont le cœur sensible et bienfaisant se plaît à faire retomber sur mon mari et sur moi les marques obligeantes de l'estime et de Famitié qu elle a toujours eues pour vous, a été la première à lui faire son compliment. Tous les courtisans s'empressent d'y joindre le leur. Quant
aux militaires, moins accoutumés à se contraindre , leur joie est aussi sincère que Tétaient auparavant leurs vœux et leurs éloges. Il n'en est aucun, si l'on en excepte le marquis de L...., qui ne se lit un plaisir de servir sous lui. Ce lieutenant général, de même date que mon mari , mais ancienne créature de Lausane, et qui, avec un caractère assez semblable au sien, possède toute sa confiance, espérait que le vicomte ferait porter sur lui un choix qu il croyait seul avoir m'érité. Il se plaint hautement d une préférence qui lui paraît injuste ; tandis que le comie, par un sentiment tout opposé , voudrait pouvoir lui céder un honneur qu'il n'accepte qu'à regret. Le roi, en lui donnant ce témoignage si flatteur de l'opinion qu'il a de ses talents , ne lui a laissé d'autre parti à prendre que celui de roLéissance. Dois -je me réjouir ou m'aflliger d'un événement si favorable en apparence à Valmont, mais en effet si contraire à ses désirs? Je ne lui connais que la noble ambition de se rendre utile ; et pourquoi faut - il qu'il redoute si fort ce qui va le mettre plus que jamais à portée de le devenir! Si c'est une vertu detre modeste^ si une sage défiance de soi-même est le propre du vrai mérite, n'est-ce pas aussi un excès dangereux de ne pas sentir tout ce que l'on est capable de faire? O mon père ! je chéris trop, j'honore trop mon mari pour lui chercher un défaut ! mais je lui voudrais, ce me semble, un peu plus d'estime de luimênifc lorsque je vois que tout le monde l'estime
et le révère autour de moi. Pardonnez la chaleuf de mon zèle; s'il m égare, il prend du moins sa source dans la haute idée que j'ai de Valmont. Il y a des instants où je voudrais le voir dans les places les plus éminentes, parce qu'il en est digne; où je voudrais le voir commander à l'univers, parce qu'il en ferait le bonheur. Je ne puis assez vous dire combien sa gloire m'est chëre. J'y tiens un peu ti'op peut-être ; et qui sait si le ciel ne m'en punira pas ?