LETTRE XXIV
Le marquis à la comtesse.
J'adore , fna chère Emilie, les desseins de la providence à l'égard de ton mari ; et je ne désire autre chose, sinon que dans l'élévation comme dans l'abaissement, dans les succès comme dans les revers, il réponde dignement aux vues qu elle a sui' lui. Quant à toi, ma fille, je me bornerai pour le moment à t'éclairer sur ce zèle si ardent que tu fais paraître pour sa gloire. J'en loue le principe , et ne veux qu'en corriger l'excès. Il part sans doute de l'estime que tu as conçue pour ses vertus : crains toutefois , mon Emilie , les vœux inconsidérés qu'il t'inspire» Je ne te dirai pas que nous nous retrouvons tout entiers, sans le vouloir, dans Cv'ux qui nous appartiennent et qui
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nous sont cliers ; que leur gloire ne nous intéresse si vivement que parce qu elle devient en quelque sorte la nôtre ; et qu'il arrive ainsi , par un raffinement de vanité j que nous désirons pour eux un éclat que nous craindrions pour nous-mêmes : des avis si utiles pour tant d'autres ne sont pas faits pour toi. Mais songe que cette gloire, que tu ambitionnerais pour Valraont, n'est pas sans danger; que, sans parler des soins qu'elle entraîne, des contradictions , des vicissitudes auxquelles elle nous expose, nous ne saurions trop appréhender i'ivresse à laquelle elle nous conduit. Heureux donc et vraiment sages ceux qui lui préfèrent les avan* tages plus réels et plus sûrs d'une douce et tranquille obscurité! Plus sage encore est celui qui sait, comme Valmont, apprécier cette fumée de gloire , ce vain éclat de renommée , envisager de sang-fioid les dangers qu'il nous fait courir, et les affronter l cependant' lorsque le devoir l'exige , f aime bien mieux, après tout, que la gloire vienne le chercher et le contraigne à la recevoir, que sll allait au-devant d'elle. Dans les transports de ton admiration pour lui, tu condamnes cette défiance de lui-même qu'il te fait paraître. Je n'ignore pas^ ma fille, que dans le langage du monde on traite ce sentiment de pusillanimité et de faiblesse : maiâ je sais aussi que tous les hommes vraiment grands, vraiment dignes de nos hommages, ont eu cette sage défiance en partage : je sais que les grandes fautes sont uées presque toutes de la trop grande
âl4 Î^ES ÉGAREMENTS ^
confiance dans nos forces; que pour lordinaire les hommes médiocres en tout genre sont présomptueux ; et que , comme tu Tobscrves si bien , le vrai mérite est toujours modeste.
Eh ! quand je serais forcé de convenir, d'après des exceptions assez rares, que quelques-unes de ces qualités qu'on appelle héroïques se sont souvent rencontrées avec une opinion avantageuse de soi-même et un secret sentiment de sa supériorité; qu'ont elles produit alors qu'une ambition démesurée, presque toujours aussi funeste à ces prétendus héros dont elles ont signalé les exploits que fatale au genre humain qui les a si follement admirées ? Avec moins de confiance et de présomption, ils eussent été des citoyens utiles et bienfaisants ; et ils se sont montrés , pour la plupart, des sujets rebelles, des tjrrans au sein de leur patrie , ou des conquérants homicides.
Laisse donc, ma chère Emilie , laisse à ton mari sa modestie, son humble défiance. Cette vertu ne dégénère que dans des âmes faibles, parce qu'y étant portée à Fexcès, elle devient en elles un manque de générosité et de courage; mais dans Valmont elle ne fera que tempérer son amour si vif pour le bien par la sagesse et la prudence.