‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 33 sur 54 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

Le comte de Valmont au marquis,

Emilie vous a marqué, mon père, l'emploi que la cour daignait faire de moi; il me reste à vous apprendre les événements qui ont suivi la lettre qu'elle vous a écrite. Le vicomte, en cédant à des sollicitations trop importunes , et que je n^ai pas été le maître d'empêcher, avait cru sans doute pouvoir se dédommager de la violence qu'il se faisait , en me suscitant des embarras dont il me serait difficile de me tirer; et peut-être en effet j sans M. de Verzure , l'appréhension trop vive des risques auxquels il m'expose m'eût -elle entièrement découragé.

Lorsque le roi m'eut contraint d'accepter le titre dont il m'honorait, M. de Lausane accourut aussitôt pour m'en féliciter. 11 ne me dissimula pas que c'était à lui que je le devais, et il me parla assez claii'ement des droits qu'il croyait avoir â ma reconnaissance *. Par respect pour les ordres du prince, je ne voulus pas insister sur la nécessité qui m'avait été imposée, ni me montrer indifférent au service que le vicomte se flattait de

* M. de Lausane irouve sans doute plus commode d'oublier ce qu'il doit au désintéressement de M. de Valmont j et celui-ci paraît assez modeste pour ne pas s'en aouvenir.

ai6 CES ÉGAREMENTS

m'avoir rendu. Je me contentai de le remercier, et de lui témoigner l'empressement que j'aurais à saisir toutes les occasions de lui être utile. Il se retira sans s'expliquer davantage; et peu de jours après m'abordant avec tous les dehors de l'amitié et de la franchise : Je viens, me dit-il, vous offrir le plus sûr moyen de vous acquitter envers moi ; mais, n'ayant à vous parler que d'affaires qui nous sont personnelles, j'exige votre parole d honneur que vous me garderez sur tout ceci un secret inviolable. Je crus, d'après ce qu'il m'annonçait, ne rien risquer en le lui promettant. Ce secret était cependant un premier piège qu'il me tendait. Nos deux familles, reprit-il ensuite, vont bientôt n'en faire qu'une : ce que je viens vous demander pour mon frère, je vous le demande pour l'époux de Julie, pour vous-même ; et je vous en aurai néanmoins la même obligation que s'il n'était ici question que de mon propre intérêt.

Ce début, fait avec tant d'art, m'alarma de la part d'un homme tel que Lausane. Je ne lui laissai lien entrevoir de mes craintes, et il continua ainsi : Le roi n'ayant point encore nommé celui qui doit commander le second corps de troupes qui sera à vos ordres, c'est sur le chevalier que je désire (jue vous fassiez tomber un choix si propre à l'a^ vancer. Il ne me convient pas de le demander; et <^cst à vous seul que je veux qu'il en soit rede* vable. Prenez sur vous le soin de solliciter cette grâce sans quHl le sache; et je vous suis garant

DE LA RAISON. 2l;>

qu'elle vous sera accordée. La reine , (jui a si fortement appuyé 1 alliance que nous devons contracter, est prévenue de la démarche que vous allez faire; elle l'attend de vous, et m'a chargé de vous en instruire.

Ici, mon père, peignez-vous, s'il se peut, mon étonnement et ma douleur. C'est une injustice que M. de Lausane exigeait de moi : et c'est la reine, aussi sage, aussi équitable que bonne, la reine qui, dans tout le cours d'une si belle vie, n'a jamais rien voulu qui ne fût autant un acte de justice qu'un acte de bienfaisance; c'est elle que le vicomte osait en quelque sorte associer à ses vues en la trompant, en lui déguisant tout ce qu avait d odieux le plan qu'il s était formé. Car enfin, quelque tendresse que j'eusse pour le chevalier, je ne me faisais point illusion sur son mérite Il en a sans doute; mais pas ei;icore assez pour lui donner droit de prétendre à un pareil grade ; il n'a point encore rendu des services assez importants pour lui servir de titres ; le sang dont il sort, quelque illustre qu'il soit, n'est point tel qu'il puisse faire oublier ce qu'on doit à des officiers-généraux beaucoup plus anciens que luL

Il n'en est point qui ne s'offensât avec raisDii d'une semblable préférence ; elle ne paraîtrait que Fouvrage de la brigue et de la faveur : et voilà ce que le vicomte n'avait pas permis à la reine d'apercevoir ; voilà ce qu il voulait faire retomber sur moi, et la première sorte d'épreuve par la<^uelie

l'orne IV . iQ

'2lO LES ÉGAREMENTS

il voulait me faire passer. Si je cédais, je devenais complice d'une injustice, et je me rendais injuste moi-même. Si je résistais , je fournissais contre moi des armes au vicomte, je risquais de déplaire à la reine, prévenue comme elle l'était par M. de Lausane , à ma bienfaitrice , pour qui je sacrifierais mille vies, si je les avais, mais jamais ma conscience; je devais craindre d'aliéner l'esprit du chevalier,qui m'intéresse par tant d'endroits, dont l'union avec ma famille fait ma plus douce espérance, et auprès duquel le vicomte, en m'obligeant au secret, se réservait le moyen le plus facile d'empoisonner mes intentions.

Toutes ces réflexions se présentaient en foule â mon esprit, tandis que M. de Lausane me parlait; et il avait tout dit, qu'occupé de tant de pensées diverses, je paraissais l'écouter encore. Feignant d être étonné de mon silence : Vous vous taisez, me dit-il; trouvez-vous quelque difficulté à ce que je vous propose? Oui, mon cher vicomte, lui répondis-je ; il en est une qui me paraît insurmontable. Jugez de ma peine par l'extrême désir que j'aurais de vous obliger, et par tous les motifs qui me porteraient à le faire. — .Quel est donc cet obstacle si difficile à vaincre? — C'est que je ne saurais me permettre ce que je ne crois pas équitable? et l'est-il que je sollicite pour le chevalier ce qui est du à tant d'autres avant lui? — Mais n'y a-t-il point d'exemples?... — H y en a peu; et je suis persuadé que, si jamais on ne sur-

DE LA MAISON. 2îg

prenait la religion du prince par de faux exposes , il n'y en aurait même pas, à moins de services bien signalés. Au reste, le roi est le maître-, qu'il ordonne; il peut compter sur notre obéissance : mais il ne le fera pas, pour peu quon Féclaire; et ce ne sera pas moi qui aiderai à le tromper. — ^Et la reine? — La reine, monsieur! vous la connaissez aussi-bien que moi, elle ne peut vouloir que ce qui est juste. — ■ Ce que je vous demande de concert avec elle , je l'ai cru tel. — Elle le croyait aussi. Mais ne craignez pas, cher vicomte, quen la désabusant je hasarde rien qui puisse vous compromettre. Les réflexions que je lui ferai faire à ce sujet paraîtront venir de vous; et en excusant votre amitié pour un frère, en citant même les exemples que vous pourriez alléguer en sa faveur, je lui dirai quelles sont les raisons qui vous déterminent à ne pas vous en prévaloir. Faisons mieux, reprit M. de Lausane; puisque je ne puis vaincre en vous ce nouveau genre de scrupule , assez singulier pour un courtisan, laissez-moi le soin de me désister de ce projet auprès de la reine, et qu il ne paraisse pas que je vous en aie parlé. Souvenez-vous du secret que je vous ai demandé; c e^t sans reserve que vous me lavez promis. Vous létendez beaucoup trop loin, lui ai-je dit, si vous prétendez m'obliger à f égard de la rein© comme à 1 égard du chevalier. N importe, je vous le garderai; et en cela du moins vous reconnaîtrez jusquà quel point vous pouvez compter sur moi.

Mais, à votre tour, ne me compromettez pas. — Vous défiez -vous de moi? — La méfiance, cher Lausane, s'allie difficilement avec la franchise; mais observez que , si Ton savait que je vous ai refusé, et que Ton prît mal ce refus, vous ne me laissez aucun moyen pour me défendre. — Soyez tranquille, monsieur, vous n'en avez pas besoin : et il me quitta d'un air assez peu satisfait pour me laisser tout à craindre.

Ce que je prévoyais ne tarda pas à se vérifier. Je me hâtai d aller faire ma cour à la reine : elle me reçut avec une sorte d'indifférence qui , sans rien expliquer, ne m'apprenait que trop qu'elle croyait avoir à se plaindre de moi. Cette froideur si marquée semblait se répandre jusque sur mon épouse. Emilie n'osait lui en demander les raisons: et, me trouvant si réservé, elle nWait me les demander à moi-même. Je souffrais, et ne pouvais parler. Je devinais assez sous quels traits on avait su me peindre aux yeux de ma bienfaitrice , aux yeux de celle dont la bienveillance et l'estime m^étaient plus chères que tous ses bienfaits. Il m'était aisé de comprendre que le vicomte avait rapporté notre entretien, et la réponse que je m'étais cru obligé de faire; mais en la modifiant à son gré, en déguisant les motifs de mon refus, en me faisant considérer comme un faux ami, sur lequel on ne pouvait compter, comme un mauvais cœur, insensible à toutes les avances du vicomte, à toutes les bontés de la reine, et qui se mettait peu en peine

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d'entrer dans ses vues et de satisfaire ses désirs. Pour tout dire enfin , je ne pouvais me dissimuler que M. de Lausane avait manqué essentiellement à ce que j'avais droit d'attendre de lui. Peut-être même, selon la façon de penser la plus commune, son infidélité m^autorisait-elle à rompre le silence. Un mot eut suffi pour me justifier : mais je me l'étais interdit par la promesse que j'avais faite; et, si j'en appelais à un tribunal plus sévère que celui de l'opinion, le manque de parole de la part du vi • comte ne me dispensait pas de garder la mienne'". J'aimais donc mieux ^ quel que fût mon tourment, passer pour ingrat que de me rendre parjure, et paraître coupable que de le devenir.

Pour mettre le comble à ma peine , le chevalier ne se présentait plus chez moi; il me donnait tout lieu de penser quil m'avait oublié, qu il avait oublié Julie; et ma fille, toute raisonnable qu^elIe est, n'y était pas insensible : en quelque lieu qu'il me rencontrât, il craignait de m'aborder, et je craignais presque autant les questions qu'il eût pu me faire. Voilà donc, me disais- je à moi-même, tout ce que devait pix)duire cette exactitude si scrupuleuse à garder ma promesse! Voilà ce que le monde, en croyant me faire grâce, traiterait de simplicité ! Je perds l'estime de la reine et ses bontés ; je perds ^ dans la personne du chevalier, celui

* Voyez plus baut le faaiî de M. de Turefine, pote (9)5 Lettre Vl»

que je désirais pour époux à ma fille ; je perds en lui un ami sur lequel je comptais pour moi-même : et tel est l'avantage que le vicomte sait tirer de ses artifices et de ses ruses pour l'accomplissement de ses desseins ; tel est Fart, tels sont les intrigues des cours et les jeux des courtisans ! Mais qu'importe? me disais- je ensuite; dès que je n'ai rien à me reprocher, lavantage est encore pour moi. Ali ! plutôt que de cesser d être ce que je suis , que de manquer à ce que je me dois , plutôt mille fois être dupe, et n en faire jamais! Si je perds tout ce qui me flattait le plus, la fidélité, la droiture, le véritable honneur ne méritent- ils pas bien de pareils sacrifices?

Quels sacrifices cependant! quHls me paraissaient'pénibles ! et je ne pouvais pas même le confier à M. de Verzure, ni m'en consoler avec Emilie. J'étais dans cette situation pénible lorsqu'on m'annonça le chevalier de Lausane. Il se jette à mon cou, et me serrant entre ses bras : Mon amij s'écrie-t-il, mon respectable ami! qu'il m'en a coûté de vous taxer de dissimulation , de déguisement, de vous croire faux et trompeur! Le vicomte.... Ah! mon cœur le lui pardonnera-t-il jamais ! Le perfide! il m'avait fait entendre que, pour mieux s'assurer de votre amitié pour moi, eit ayant de trop justes raisons de la suspecter-, il vous avait demandé en ma faveur, et au nom de la reine, un service essentiel qui ne tenait qu'à une démarche de votre part; mais que, craignant d^u-

ser votre crédit auprès du roi , sous de vains prétextes vous le lui aviez refusé. Le mécontentement que la reine faisait paraître , le silence que vous gardiez , Fespèce de gêne et d'embarras que je croyais remarquer en vous lorsque nous noU3 rencontrions en sa présence, tout semblait confirmer lidée que mon frère m'avait donnée. Je ne vous voyais plus que comme le reste des hommes, comme un homme qui par de fausses démonstrations m'en avait imposé, qui se faisait un jeu de la religion et de l'amitié, et qui ne voulait rester mon ami qu'autant qu'il ne lui en coûterait rien pour l'être. Hélas! vous connaissais -je donc assez peu pour vous juger si mal! Mais le vicomte m'avait aveuglé, et l'excès de mon attachement pour vous servait encore à vous rendre plus cou pable à mes yeux. Quels combats j'ai éprouvés Je me croyais forcé de renoncer à votre aUiance^ d'oublier Julie. Je ne pouvais me résoudre à de* venir votre gendre après avoir commencé à vous mésestimer. Mes yeux se sont ouverts; et c'est la reine elle-même qui vient de m'éclairer. Elle a craint de vous avoir condamné trop légèrement, d'en avoir trop cru de fausses apparences. Vous trouvant pour la première fois contraire à ses désirs, elle a voulu pénétrer vos motifs, éclairer ses doutes; elle a voulu percer le mystère que renferme le silence que vous avez gardé jusqu'ici, et qu'elle n'a pu encore m'expliquer. Elle a consulté avant tout sur le genre de service que mon frère

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exigeait de vous, et qu'il m'avait caché. On lui en a fait aisément sentir Finjustice , et elle va vous marquer combien elle vous sait gré de votre résistance. Mais moi, cher Valmont, si j'eusse su que c'était sur cela que portaient les plaintes de mon frère, et que tel avait été l'ohjet de sa demande, ah ! croyez-en les principes que j'ai reçus de vous, les sentiments que vous m'avez inspirés, j^eusse été le premier à désavouer le vicomte, à détromper la reine, à lui rappeler des droits mieux fondés que les miens, à vous rendre grâces d'un refus dont lepoux de Julie se tiendi\^ un jour plus honoré que d'un titre que vous m'eussiez oLtenu par faveur, et que je n'ai pas mérité.

Que vous dirai -je, mon père, et comment vous rendrais -je l'impression que les sentiments du jeune Lausane faisaient sur moi? Je le retrouvais tel que mon cœur le désirait, et toujours plus digne de l'attachement que j'ai pour lui. Ses torts, s'il en avait eu, n'avaient pris leur source que dans sa délicatesse et son extrême sensibilité. Que je goûtais de douceurs à les lui pardonner! En excusant sa trop grande facilité à en croire son frère , que je lui savais gré , sur tout le reste , de sa façon de penser! Avec quels transports j'ai reçu ses aveux! par quelles tendres caresses j'ai payé son retour! Eh! pourquoi, s'écriait-il en me prodiguant les siennes, pourquoi m'avez -vous permis d'être injuste à votre égard? pourquoi ce silence obstiné? Cessez de m'interroger à cet égardj

lui ai- je répondu , et soyez persuadé que j'ai souffert plus que vous.

On vint nous avertir que la reine m attendait , ainsi que le chevalier. Cher comte , me dit - elle , dès qu'elle m'aperçut, c'est aujourd'hui que j'apprends mieux que jamais à vous connaître. En refusaift de vous prêter à ce que je croyais juste et qui ne Fêtait pas , vous mWez rendu un service que je n'ouhlierai de ma vie. Je suis d'ailleurs informée de la cause de votre silence, et elle ajoute à mon estime pour vous. Je ne faisais que l'entrevoir; je viens de forcer le vicomte à me la dire. Il vous avait demandé le secret sur un entretien qu'il aurait dû me communiquer tout entier; et vous le lui avez gardé. Il vous avait promis de se désister auprès de moi du projet qu'il avait conçu; et il ne l'a pas fait. Il s'est reposé sur votre fidélité

pour oser noircir La reine s'arrête à ces mots.

Il se rcpent, continue-t-elle, après un moment de silence; il a honte de son procédé; quelle réparation attendez-vous de lui? Moi, madame, lui répliquai-je en lui haisant la main quelle me tendait avec bonté, je ne demande à votre majesté qu'une grâce, c'est qu'elle daigne lui pardonner comme je lui pardonne moi-même. Qu'on appelle M. de Lausane, dit-elle aussitôt. Il parut au même instant ; et elle lui adressa ce peu de mots : Mon intention, monsieur, était d'instruire le roi de tout le manège odieux que vous venez d employer. Vous brouilliez M. de Valmont avec votre frère ;

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après avoir consenti à l'union de sa fille avec le chevalier, vous me déguisiez les vrais motifs de son refus; vous me compromettiez moi-même -, et il me prie de vous pardonner. Je cède à ses instances; mais ne perdez jamais le souvenir de ce que vous lui devez. Nous nous embrassâmes en présence de la reino , dont je ne pouvais m$ lasser d'admirer les vertus; nous lui fîmes nos remercîîpfients j de concert avec le chevalier, qu'elle avait voulu instruire par une semblable leçon ; et je crus presque avoir triomphé de 1 inimitié du vicomte. Hélas! que devais -je attendre d'un cœur tel que le sien !

Le même jour, tandis que je me félicitais, au sein de ma famille, du retour du chevalier, lorsque je me flattais d avoir fait naître dans M. de Lausane des sentiments plus vrais et des dispositions plus favorables, j'apprends qu'il a fait donner le commandement du second corps de troupes qui devait agir conjointement avec moi au marquis de L , le seul de tous les militaires que

j'eusse à redouter.

Cet officier, recommandable par son expérience et par ses talents, mais reconnu pour être d'un caractère inquiet et ombrageux , a été fait lieutenant-général en même temps que moi. Ami du vicomte , sur le crédit duquel il comptait pour son avancement, ne doutant pas qu^il ne fût choisi préférablement à tout autre pour commander en chef 2 il n'a pu voir ses espérances trompics sans

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se livrer au plus vif ressentiment. Moins habile que M, de Lausane dans Fart de dissimuler, c'est contre moi qu'il dirigeait ses plaintes les plus amères j il ne parlait que de projets de vengeance ; et maintenant qu'il va courir la même carrière qu6 moi, maintenant que le vicomte m'oppose en lui un concurrent jaloux, fier et intraitable, concevez , mon père , tout ce que je dois craindre d'un pareil choix.

Cest ici, je l'avoue, que, sans M. de Verzure^ j'eusse donné peut-être les plus grandes marques de faiblesse. EiFrayé de la perspective affligeante gui s'ouvrait devant moi, j'allai trouver ce digne ami. Je viens, monsieur, lui dis je en l'abordant j m^appuyer de vos conseils, et chercher auprès de vous la force dont j'ai besoin. Je lui exposai à l'instant le sujet de mon trouble et de mes alarmes j je lui fis comprendre les risques que j'allais courir^ les pièges qu^on allait me tendre. Toutes mes démarches seront présentées sous le jour le plus odieux -, au lieu de pouvoir concerter mes opérations avec le marquis , je ne dois me promettre de sa part qu'une entière opposition de sentiments, que de continuelles entraves et des obstacles insurmontables. Si je n'avais à craindre que pour ma propre gloire , aidé de vos conseils et de vos lumières, je pourrais espérer de parvenir à m'oublier moi-même. Mais le service du prince en souffrira; les ennemis tomberont séparément sur nousj ou^ malgré la jonction de nos troupes, ils

vaincront à coup sûr des généraux divisés. Plus cette campagne est importante pour le succès de nos armes et pour forcer tant d'ennemis à la paix, plus une telle division nous sera funeste. Si vous l'approuvez , mon parti est pris : je vais porter ma démission au roi. Si j'y suis forcé, je ferai entendre mes plaintes à la reine , qui a déjà été instruite des dispositions du vicomte; je lui dévoilerai tout l'objet et tout le plan de cette nouvelle intrigue j je la prierai... Mon général, s'écria M. de Verzure en m'intcrrompant, modérez ces transports; considérez de sang-froid la position où vous êtes, et la nature des mouvements qui vous agitent; les plaintes ne sont pas faites pour vous. Le service du roi n est ici qu'un prétexte ; et , quelque spécieux qu'il soit, il vous déguise dans ce moment la passion qui vous fait parler. Le dernier trait de M. de Lausane vous aigrit et vous déconcerte; il prend sur votre caractère, sur celui du moins que la religion vous a donné.

Ce peu de mots, prononcé dun ton de vérité et d'intérêt, plus persuasif que tous les discours, me fit rentrer en moi-même. Je me rendis plus maître de moi ; et M. de Verzure , me voyant disposé à l'écouter, reprit en ces termes : Je sens comme vous, monsieur, les conséquences du coup qu'on a prétendu vous porter. Connaissant si bien M. de Lausane, vous auriez pu vous y attendre, et il eût été plus sage de le prévenir. Votre con- Cance, après tout, est celle d'une belle âme qui a

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toujours peine à soupçonner le mal qu'elle est incapable de faire. Mais ne croyez pas que ce mal soit sans remède. Des inconvénients qu il nous est aisé de prévoir seront aussi bien plus faciles à parer. Je puis déjà vous être garant que tous les militaires sont pour vous. Ils observeront toutes les démarches du marquis. Vous êtes en chef; et, dans les circonstances les plus im portantes ^ il ne vous en coûtera pour le service du prince, pour lintérêt de létat , que de vous armer de constance et d'une noble fermeté. Le roi est juste, plein de sens et de lumières; il a dans son conseil des ministres éclairés; vous lui enverrez vos plans bien développés , et vous forcerez M. de L.... à s y conformer. Vous avez la confiance des officiers et des soldats : tout autre , dont le marquis ne serait pas moins jaloux, vous remplacera-t-il mieux? D'ailleurs, les ordres du roi à votre égard sont précis., De nouvelles représentations de votre part, l'éclat que vous feriez j ne serviraient qu'à envenimer les liaines, qu'à vous ôter le mérite de la modération aux ytaix des courtisans , et qu'à vous donner aux yeux du prince un air de désobéissance et d humeur qui ne s^accorde point avec vos principes.

Eh bien , monsieur, lui répondis-je , vaincu par ses réflexions, je ne remercierai pas; je ne suivrai pas ce premier mouvement, ou il entrait trop de passion, j'en conviens, et dont vous m'apprenez à rougir : mais je demanderai à commander sous les ordres du marquis.

23o LES ÉGAREMENTS

Je VOUS reconnais à ce projet, s'écria M. de Verzure; et cet efFort est cligne de vous. Mais il vous est dicté par un zèle ardent pour le bien plus quil ne l'est par la prudence. C'est alors que M. de L..., de venu 1 instrument des passions du vicomte, vous écraserait sans ressources pour vousmême, et sans fruit pour le service du prince. Les défaites, les revers seraient pour vous, et les succès seraient tout entier pour lui. Il vous est d'ailleurs bien permis de croire le marquis aussi propre que vous à commander en chef; mais ce ne sera pas l'avis de tous les militaires. Ce que vous avez fait dans la dernière campagne laisse tout espérer de ce que vous ferez dans celle-ci ; et personne n'a la même confiance dans M. de L.... , quelque mérite qu'on lui suppose. Je ne prétends pas au reste que les arrangements secrets du vicomte et la jalousie du marquis ne puissent rendre vos opérations plus difficiles , retarder ou diminuer yqs succès; mais ce que j'ose vous garantir, c est que les choses en iraient moins bien , si de vous-même vous vous portiez à les changer. — ^îl faudra donc me résigner à tout événement? — Oui , mon cher comte , et tout attendre de celui qui dirige les événements à son gré, et qui sait mettre un prix â notre obéissance.

Tel a été , mon père , mon entretien avec M. de Verzure. En mêlant à ses sages conseils des choses trop flatteuses sans doute, et ce que je voudrais mériter, il m'a éclairé sui^ ce qui restait en moi de

mes anciennes faiblesses. L'impétuosité de mon caractère, retenu en partie par 1 heureux frein que vous avez su y mettre , n'est donc pas encore éteinte! Mes passions, plus comprimées, il est vrai, plus contraintes par la religion , ne sont pas encore domptées ! et que faudrait-il pour les ranimer? Ah! qu'un véritable ami est pour nous une ressource bien nécessaire contre nous-mêmes! Combien sans lui on risque de s'égarer, en donnant au dépit, au ressentiment, à la passion, ce qu on croyait donner à la raison !

LETTRE XXVL

Le marquis à son fils.

Je suis trop content, cher Vaîmont, de la conduite que tu as tenue à Tégard du vicomte , et de ta docilité à suivre les conseils de M. de Verzure , pour ne pas te pardonner aisément des transporta trop vifs et des irrésolutions d'un moment. En r&fusant à M. de Lausane ce que tu ne pouvais lui accorder sans injustice, en ne cédant ni à l'intérêt, ni à l'amitié, ni à des considérations plus puissantes encore, tu as soutenu, comme tu le devais, le caractère de force et de courage que j'ai tant désiré de former dans mon fils. C'est cette force, Valmont , qui donne une consistance réelle à toutes les vertus. Elle te devient plus que jamais

nécessaire ; et on peut dire du siècle où nous vivons que jamais elle ne fut plus rare. J^ai vu dans le monde, parmi les grands, des hommes estimables par Lien des endroits \ mais j'en ai peu vu qui eussent une âme assez virile pour conserver dans les occasions importantes cette fermeté inébranlable qui fait seule le vrai juste. Je les ai vus, pour la plupart, remplis d'équité dans le cours ordinaire de la vie, plier tout à coup leur droiture et leurs principes aux circonstances lorsqu'il était question pour eux de ce qii ils regardaient comme de grands intérêts. Je les ai vus, couvrant leur faiblesse du vain prétexte de la nécessité, excuser en eux ce qu'ils eussent hautement condamné dans les autres, et ce que, dans une position moins embarrassante, ils n'eussent pas cru pouvoir se pardonner à eux-mêmes. Un refus semblable au tien , dans des cas où Tordre , où la règle élaient violés plus ouvertement encore, eût sauvé une tache à leur vertu; et ils ne se sont pas senti assez de courage pour le faire. Une simple représentation, un mot eût suiïï quelquefois pour inspirer d'autres idées, pour déconcerter d'odieuses manœuvres, d'injustes projets-, et ils n'ont pas osé le dire. La crainte de se trop avancer, le risque de se compromettre, faisant taire en eux le cri de la vérité, ils ont autorisé enfin, par leur exemple ou par leur suffrage , ce qu'ils n avaient pas eu d abord la force de contredire ; et ils se sont trouvés complices de tout le mal qui s'est fait , et

qu'ils auraient pu empêcher. Avouons, mon fils, d'après de tels exemples, qu'on n'est pas solidement vertueuxquand on ne sait pas tout liasarder, tout sacrifier pour le devoir.

Ce n'est pas, cher Valmont, et ta conduite le prouve, que la vertu, tout austère qu'elle est , soit incompatible avec les attentions et les égards; mais, de tous les ménagements qu'elle peut mettre en usage, elle ne se permet que ceux qu'il lui convient de prendre. Elle adoucit, par la sagesse des motifs qu'elle expose , la dureté du refus qu'elle est obligée de faire ; elle en compense les désagréments par dos services d'un autre genre, dès qu'elle est à portée de les rendre. Si elle est forcée de dire des vérités qui puissent déplaire, ce n'est jamais de ce ton de supériorité qui offense ou qui hunii lie ; elle tempère le vif éclat d'une lumière importune par la manière dont elle la présente; en se déclarant contre les abus, elle ne s'élève point contre l'autorité ; et, sans flatter les vices , elle sait respecter les personnes.

Avec un semblable caractère que de maux ne prévient -elle pas ! Sa fermeté impose aux coeurs les plus pervers, et s'en fait admirer. Sous les yeux d'un prince plein de droiture, et qui ne demande qu'à être éclairé , elle e:,t un frein contre l'audace des hommes puissants et corrompus. Tôt ou tard sa marche, constante, invariable, triomphe des plus grands obstacles. Plus elle se soi¥tient sans altération , sans mélange, plus son em-

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