‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 34 sur 54 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

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pire s'aftermit, plus son crédit augmente. Il n'est rien qu'elle ne pût vaincre, si jamais elle ne se di^mentait elle-même; et, quand elle essuierait quelque disgrâce , elle a de quoi s'en consoler aisément par l'estime publique et par son propre témoignage.

Si je te rappelle, mon fds, ces importantes vérités, lors même que tu en parais le plus vivement pénétré, ce nest que pour t animer toujours plus fortement à les suivre, et à leur donner dans la pratique toute l'étendue dont elles sont susceptibles. Car il ne suffit pas , cher Valmont , de s'armer de courage pour empêcher le mal ; il faut encore en montrer pour faire le bien. Que de grandes vues une âme généreuse ne se propose-t-elle pas î Que de vastes projets elle enfante ! De quelle sensibilité elle est douée pour tout ce qui intéresse la félicité de ses semblables! Avec quel zèle elle se porte à procurer de nouveaux avantages à ses concitoyens, et, si elle le peut, à tous les hommes ! Pour y parvenir, nul soin ne lui paraît trop pénible, nulle fatigue ne la rebute, nul danger ne lepouvante; que dis- je? elle ne connaît plus de pérHs dès qu ils ne sont que pour elle.

Ah ! mon fils , si nous mettions autant d'ardeur à faire le bien qu'en apportent les méchants à faire le mal , quels heureux succès couronneraient nos elForts! La nature même des choses qu'un si beau zèle nous ferait entreprendi^e seconderait nos louables desseins. Tous les cœurs bien faits s uni-

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raient à nos travaux, et nous aurions la faveur de la plus digne portion du genre humain dont nous chercherions à faire le bonheur. Sans doute il en coûte pour réaliser les meilleures intentions. Les petites vues , les intérêts particuliers opposent leurs intrigues et leurs clameurs, suscitent des ennemis , font éprouver des contradictions , préparent des dégoûts et des peines : mais, si Ton réussit , quelle satisfaction intérieure ! quelle douce récompense! et, si malheureusement on échoue, n est-ce rien que d'avoir tenté de faire du bien ?

Peut-être, mon fds, et c'est là ma plus chère espérance, peut-être le ciel ta-t-il destiné â faire un jour d aussi grandes choses que celles que je t'ai vu tant de fois admirer dans les autres. Ne te refuse pas aux vues qu'il a sur toi. Je loue Ihomme simple et modeste qui, content de la position où il se trouve, pourvu qu'il s'y rende utile, se plaît à obéir tandis qu'on le juge digne de commander -, qui ne court point au-devant des places et des dignités, et les abandonne volontiers à celui qui! croit plus capable que lui de les bien remplir : mais , lorsqu'une fois le choix est tombé sm- lui , qu'il dépose de vaines craintes, et que, se reposant avec confiance sur cette providence qui l'appelle, il n'ait plus d'autres soins que celui de s'acquitter avec honneur des devoirs qu'elle lui prescrit.

Que je sais donc gré à M. de Verzure de t'avoir retenu dans le rang où elle t'a placé ! Tu l'avoues,

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mon fils, et j'applaudis à ta sincérité; ce n'était plus seulement une juste défiance de toi-même qui t'alarmait lorsque tu t es yu sur le point de le quitter; c'étaient les nouvelles entraves où te mettait la haine artificieuse de Lausane , c'était une appréhension trop vive des risques qu'entraînait la rivalité du marquis. Tu en redoutais les suites, disais-tu, pour les intérêts de Fétat et la gloire du prince ; mais peut-être aussi craignaistu un peu trop pour ta propre gloire; et c'est ici que les réflexions que je t'ai fait faire ne te seront pas inutiles. Dans toutes les circonstances où tu pourras te trouver par la suite , si critiques qu'elles puissent être, fais tout ce qui est en ton pouvoir; fais-le constamment, et ne t'inquiète point des événements pour tout ce qui n'a rapport qu'à ton propre intérêt. Voilà , mon fils , la vraie grandeur d'âme que ton père attend de toi. Si un sentiment peu réfléchi, et quelque impétuosité dans le caractère, ont pu te rendre faible un moment; pour le réparer comme il convient, sois fort le reste de ta vie.

Ton état , cher Valmont , t'impose maintenant de grands devoirs. Aimer, désirer la paix en faisant la guerre , et ne combattre que pour 'avoir le bonheur de l'obtenir; gémir d'un mal que l'ignorance où sont les peuples sur leurs véritables intérêts a seul rendu nécessaire (i); respecter l'humanité lorsqu'autour de nous tout semble armé pour la détruire; ne point perdre de vue cette

importante maxime ^ que le droit de la guerre, pris dans ses vrais principes , ne nous permet envers des ennemis, qui comme nous sont des hommes , que le moindre mal que nous pouvons leur faire , dès qu'il suffit pour empêcher ceux dont ils no-us menacent injustement, et pour nous assurer la jouissance paisible des biens quïls cherchent à nous ravir; ménager le soldat, en être le père (2), et ne point acheter au prix de son sang ce qu^on peut devoir avec moins de frais au temps et à la patience "^ ; faire naître et aflfermir en lui , par des opérations toujours sages, par des ressources toujours promptes, cette confiance dans son général qui garantit rintrépidité,la bravoure du Français, et qui est l'âme de ses succès; mettre en mouvement le grand ressort de Fhonneur national; en exciter avec la plus grande activité l'idée dans tous les esprits, et le sentiment dans tous les cœurs; mettre un frein à la valeur sans l'amortir; tempérer le courage par la prudence , afin de ne pas risquer de se voir arracher par une ardeur inconsidérée les avantages qu'on pouvait attendre de la modération et de la sagesse (3) ; établir la discipline la plus sévère (4); faire refleurir la religion

* Quand on proposait au comte de Saxe une attaque où il fallait sacrifier quelques soldats : « Dififcrons de quelques jours, « répondait-il ; le plus beau succès est celui qui coûte le moins « de sang : un grenadier m'est pre'cieux , il faut vingt ans pour « le remplacer. » (Histoire du maréclial de Saxe, dans la France \'X\èravr&. de Turpin. )

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et les mœurs , seules capables d'affermir la règle et d'en adoucir la contrainte (5); étudier par toimême les positions, les lieux, les campements, les marches, et choisir avec intelligence parmi les officiers ceux qui méritent le mieux que tu te reposes sur eux des détails ; recueillir les avis, avoir le tien sans y tenir, savoir y ramener les autres lorsqu'il est le plus sûr; prendre sur toi les événe* ments quand l'occasion et la nécessité t'en font une loi; que dirai -je enfin? conserver le sangfroid au milieu des hasards; y courir le premier, si^il le faut, et montrer aux autres le chemin de rhonneur, en te souvenant toutefois que la bravoure du chef n'est point l'audace du soldat, mais que de sa sûreté dépend pour l'ordinaire le salut de toute une armée: ce n'est là qu'une exposition bien succincte des obligations que tu contractes. Mais qu'elles ne t'efïraient pas; le Tout-Puissant, au nom duquel tu en subis le joug, t'aidera à le porter.

Eh ! quel plus noble emploi que celui qu'il te confie! Quelle récompense il y attache à l'instant même où l'on s'en acquitte ! Protéger tout un peuple par sa sagesse et par sa valeur, mériter d'être nommé son défenseur et son appui , garantir ses possessions et sa liberté , assurer son repos et son bonheur, fixer toute son attention, se rendre dign^ de toute son estime , recevoir le tribut de sa plus vive reconnaissance : quoi de plus propre ici-baa à enflammer un grand cœur! Quelle gloire plus

pure, lorsqu'elle n'est point souillée par la Lassesse des motifs; lorsqu'elle n'est point flétrie par les inconséquences et les fausses démarches qu'entraînent les passions; lorsqu'elle a pour fondement cette vertu solide qui nous rend justes , humains , tempérants parmi les horreurs de la guerre, et modestes au sein de la victoire ! Puisse cette gloire des vrais héros être un jour la tienne! ou plutôt, mon fils, sans tenir à son éclat trompeur, sans t inquiéter de ce qu'elle a de mobile et de changeant par la contrariété des événements divers , ou par Fin justice des hommes, puisse -tu la ment er !

M. de Veymur éprouve dans ce moment une satisfaction bien douce, que nous partageons de tout notre cœur avec lui ; il vient de recevoir les ordres de la cour, et se prépare à aller servir sous toi. Si tu pouvais obtenir que pendant ton absence, Emilie, avec ses enfants.... 0 mon ami! je ne veux pas me permettre des désirs trop vifs, un espoir trop flatteur! Que serait-ce si mes vœux n'étaient pas remplis !

NOTES

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