‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 36 sur 54 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

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devdnements hniîortants , elles ont été réduites à rétablir les choses dans la même situation où elles étaient avant la nipture. « Lisez la suite dans l'ouvrage même, et méditez, quelques pa^-es après, les réflexions importantes des derniers ministres de la reine Anne sur les dépenses de l'Angleterre pendant la guerra de 1 7 o I : quelles leçons elles renferment pour les souverains !

Sur une matière d'aussi grande conséquence que l'est celleci, puisqu'elle tient essentiellement au bonheur et au malheur du genre humain , on nous excusera sans doute si nous joignons à ceci les observations que J.-J. Rousseau a insérées dans son extrait du Projet de paix perpétuelle de l'abbé de saint Pierre, et qui sont copiés d'après lui,

« Considérons la consommation il'hommes , d'argent , de forces de toute espèce , l'épuisement où la plus lieiu"euse guerre jette un état quelconque ; et comparons ce préjudice aux avantages qu'il en retire : nous trouverons qu'il perd souvent quand il croit gagner, et que le vainqueur, toujours plus faible qu'avant la guerre, n'a de consolation que de voir le vaincu plus aiTaibli que lui : encore cet avantage est-il moins réel qu'apparent, parce que la supériorité qu'on peut avoir acquis sur son adversaire , on l'a perdue en même temps contre les puissance» nevitres, qui, sans changer d'état, se fortifient par rapport A nous de tout notre affaiblissement.

(( Si tous les rois ne sojit pas revenus encore de la foïïe 'des conquêtes, il sen.ble au moins que les plus sages commencent à entrevoir qu'elles coûtent quelquefois plus qu'elles ne valenfc. Sans entrer à cet égard dans mille détails qui nous mèneraient trop loin, on peut dire en général qu'un prince qui, pour reculer ses frontières, perd autant de ses anciens sujets qu'il en acquiert de nouveaux , s'affaiblit en s'agrandissant ; parce qu'avec un plus grand espace à défendi-e, il n'a plus de défenseurs. Or on ne peut ignorer que , par la manière dont la guerre se fait aujourd hui, la moindre dépopidation qu'elle produit est celte qui se fait dans les armces : c'( si bien là la perte apparente et sensible ; mais il s'en fait en même temps dans tout l'état uiie plus grave et plus irréparable que celle des hommes qui meurent , par ceux qui ne naissent pas , par l'augmentalion des im-

pots , par l'Interruption du commerce , par la désertion des cam-i pagnes, par l'aLandon de l'agriculture ; ce mal, qu'on n'aperçoit point d'abord, se fait sentir cruellement dans la suite ^ et c'est alors qu'on est étonné d'être si faible pour s'être rendu ai puiâ; sant.

Ce qui rend encore les conquêtes moins intéressantes , c'est qu'on sait maintenant par quels moyens on peut douliler et tripler sa puissance, non-seulement sans étendre son territoire, mais quelquefois en le resserrant, comme fit très-sagement l'empereur Adrien. On sait que ce sont les hommes seuls qui font la force des rois ; et c'est une proposition qui découle de ce que je viens de dire; que, de deux étals qui nourrissent le même nombre d'hal^itanîs, celui qui occupe une moindre étendue de terre est réellement le plus puissant. C'est donc par de bonnes lois, pat une sage police, par de grandes vues économiques, qu'un souverain est sûr d'augmenter ses forces sans rien donner au Lasard. Les véritabl s conquêtes qu'il fait sur ses voisins sont les établissements plus utiles qu'il forme dans ses états ; et tous les sujets de plus qui lui naissent sont autant d'ennemis qu'il tue. i>

Voilà sans doute d'excellentes raisons. Il n'est aujourd'hui presque aucun politique, aucun sage, qui ne se fît honneur d'y applaudir et de les faire valoir. Cependant tout retentit des bruits de guerre ; toutes les nations sont sous les armes ; des ré^ volutions se préparent : et c'est en préconisant la philosophie; c'est en exaltant le nouvel esprit, qui s'est emparé, dit-on,, de bien des souverains et de quelques grandes puissances ; c'est en Vantant leiu- prétendue tolérance , et les nouveaujx systèmes d'humanité et de bienfaisance , dont les grands mots ne produisent que de si petits effets, que nous allons voir égorger d'une extrémité du monde à l'autre des millions d'hommes. O vraie sagesse, vraie philosophie, vraie religion, que n'inspirez - vous les mortels! Jusqu'à quand méconnaîtront - ils leurs injtérêts les plus chers , et feront-ils couler le sang hiunain en faisant l'ajwlogie de leurs siècles de lumières !

Puissent donc se réaliser les vœux qu'un de nos militaires a &Kn es I « Puissent des ministres patxiotes, des génies sages et

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di-s cœurs sensibles, sans cesse environner le trône! Échos des peuples, organes de la raison, ils répè;eront aux monarques que la guciTe, du moins offensive, est toujours une atroce démence; que c'est un appauvrissement que les conquêtes; que l'histoire, plus juste à mesure que les hommes s'éclairent, s'apprête h. jeter un jour terrible sur la gloire abhorrée des conquérants ; et que cette foule de pane'gyristes elle-même, honteuse enfin d'avoir nourri tant de fureur par les louanges * , n'a plus d'encens à brûler pour les désolateurs du monde. » Histoiî'C des campagnes de M. de Maillehois en Italie, par le ïii,arquis de Pesay, mestre-de-camp de dragons.

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(2) Ménager le soldat, en être le père... Faire naître et ajjermir en lui cette conjiance dans son général, etc. Tiirenne était dans l'usage de visiter souvent son camp; sa vigilance redoublait lorsque ses soins devenaient plus nécessaires. Duraut l'expédition rapide de la conquête de la Franche-Comté en 1G74 , il s'approcha un jour d'une tente où plusieurs jeunes soldais, qui mangeaient ensemble, se plaignaient de la pénible et inutile

* On a malheureusement trop vanté en effet ce prétendu héros, à l'ambition duquel le monde entier ne suffisait pas. La lecture de Quinte-Curce a fait, dit- on, un Charle» XII. Que 'n avait-il saisi ce mot si touchant et si profond d'un Scythe à Alexandre I « Si lu étais un dieu , tu ne ferais pas tant de mal aux hommes. »

« Les plus grands conquérants , a dit M. le dauphin dans un « de ses écrits, sont fort au-dessous des rois pacifiques, justes (( et humains : il est bien plus beau d'être les délices du monde ((que d'en cire la terreur. Un prince, ajoute-t-il, qui entre- « prend une guerre uniquement pour sa gloire personnelle, est (( également en horreur et à Dieu et aux hommes : mais un roi (( digne de l'être l'évite sans la craindre, et la soutient avec courage quand elle est inévital)le ; il se montre dans l'occasion pro- 'X digue de son sang, et toujours avare de celui de ses sujets. » {Vie du danphin père de Louis XVI.)

lîiarche cju'ils venaient de faire. « Vous ne connaissez pas notre <î père, leui dit un vieux grenadier tout criblé de coups; il ne fi nous aurait pas exposés à tant de fatigues, s'il n'avait pas de « grandes vues que nous ne saurions pénétrer. » Cje discours fit cesser toutes les plaintes, et on se mit à boire à la santé du général. Turenne avoua depuis qu'il n'avait jamais senti de plaisir plus vif.

Et quel général sut en effet inspirer plus de confiance et plus d'amour à ses solda^^s? Il avait en i6j3, pendant les plus grandes rigucius de TLiver, entrepris de cl^asser de la Westplialie l'armée des ennemis. Un Jour, qu'épuisé de veilles et de fali gués, il s'était couché derrière un buisson, des fantassins qui voyaient en passant que la neige tombait sur lui , coupèrent des branches d'arbres pour lui faire une huile. Des cavaliers ariivèrent qui la couvrirent de leurs manteaux. Turenne s'éveille dans cet instant, et demande à quoi l'on s'amuse au lieu de marcher, « Nous voulons, répondirent les so'dats, conserver notre père^ « c'est notr* plus grande affaire ; si nous venions à le perdre , « qui nous ramènerait dans notre pays ? »

(Dictionnaire des hommes illustr^.s.)

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(3) Afn de ne pas riscfiier de se voir aiTache}- par une valeur inconsidérée (es avantages , etc. En parcourant nos annales, on frémit de tous les revers que cette même cause nous a fait essuyer sous tant d'époques si fatales à la France. Qu'on se rappelle les batailles de Courtray, de Crécy, de Poitiers , d' Aziacourt , de Dellingue ; qu'on réunisse toutes les circonstances de celle de Pavie ; qu'on lise dans Villaret les détails de la journée de Nicopolis, dont les Français ont essuyé presque seuls tous le désastre, et l'on verra qu'ils n'ont dû leurs défaites les plus mémorables qu à une valeur présomptueuse , ou à une précipitation indiscrète. Souvent même celle-ci nous a arraché d-es mains une victoire qui était toute acquise, dit l'un de nos plus célèbres historiens, si l'on eût voulu ne pas combattre. Le zèLe patriotique , ajoule-t-il , doit toujours avertir les Français d'une faute qui leur fut toujours si familière et si funeste.

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(4) Ëtahlir la discipline la plus sévère. Un jeune officier français, se trouvant sur la Meuse devant une place qu'o;i allaat forcer, ne se donna pas la patience d'attendre le signaj pour l'assaut. Il sortit de son rang, monta à la brèc!)e, et y causa une «i grande épouvante, que les assiégés, qui ne le croyaient pas ^eul, abandonnèrent la brècLe; ce qui entraîna la prise de la flace. Le marquis de Créqiii, en étant instruit, fit venir devant iui le jeune officier. Au lieu des louanges auxquelles i! s'attendait, j^e maréchal le fit lier et garrotter ; et, après qu'il eut été promené en cet état plusieurs jours à la suite du camp, il fut mis en |>rison et condamné à mort pour Être sorti de son rang et pour evoir agi sans ordre. On le condui'ùt jusqu'au lieu du supplice, où se trouva le général, qui lui accorda sa grâce , lui donna une chaîne d'or, un clievul d'Espagne, et le garda près de lui afin de récompenser sa bravoure après avoir puni sa témérité.

Personne ne s'est plus appliqué à faire refleurir la discipline tjuc le maréchal de Yillars, parce que personne n'en a senti plus vivement la nécessité : c'est elle en effet qui maintient la subordination ; qui , sous un habile général , procure les succès et prévient tous les revers; qui assure la subsistance d'une armée dans le pays ennemi, ou l'empêche d'être a charge à son propre pays ; qui fait respecter au soldat ce qu'il y a de plus sacré , la piligion et les propriétés.

« L'armée entière, dit ViUars en parlant de celle qui était «eus ses ordres, observait la plus exacte discipline. Aucun soldat ne s'écartait, et en trois mois de temps je ne fus pas obligé à faire un seul exemple. C'est un bonhctxr que j'ai presque tou- [ouTS eu, et je me le procurais en suivant la même méthode de parler moi-même aux troupes , de n'oublier rien pour leur faire entendre ce qui était de l'intérêt général et particuHer. S'ils s'oubliaient après cela, j'étais d'une sévérité inflexible, surtout a;i commencement de la campagne. » ( Vie du maréchal duc de Villars,t. 2, p. i66. ) Voyez les effets de cette excellente médiode dans plusieurs endroiis de sa vie écrite par lui-même, et particulièrement tome i , p. 176, 177, 4^3 ; tome 2 , p. 2 56, A72 et ailleurs.

DE LA RAISO^. 247

Le 'duc de Villars donne un exemple frappant de ce que peut la discipline sur l'esprit du soldat, et sur sa conduite même dans un pays ennemi. « Il arriva alors, dit le maréchal, une chose qui paraîtra singulière, si on songe qu'elle se passa dans la cha» leur de la poursuite. Le marquis de Nangis entra dans un village avec huit cents grenadiers, trouva le curé et les habitants faisanl la procession de la Fêle-Dieu. Le curé s'arrêta pour donner la bénédiction. Les grenadiers se mirent à genoux, et, la bénédiction reçue, on marche aux ennemis sans que le curé ni la procession parussent alarmés. Il est vrai qu'on avait établi mie discipline si exacte , que les paysans ne prenaient plus la fuite. »

{Ihid. tome i , p. 435.)

(5) Faire refleurir la relicjlon et les mœivrs^ seules capables Raffermir la renie et d'en adoucir la contrainte. Il nV a guère, a dit le comte de Saint-Germain, que les motifs surnaturels qui puissent porter l'homme à toute l'énergie dont il est capable. Aussi voyons-nous par l'histoire que les peuples qui ont jeté un grand éclat furent tous vertueux et religieux dans les jours de leur splendeur. Les Romains , dans les beaux jours de leur république, e'taient les plus religieux des hommes. lia religion et les bonnes m^urs, qui en sont un e'coulement nécessaire, onl ensemble une telle influence sur le sort des empires, que leui- décadence et leur chute furent constamment l'effet et la suite de l'affaiblissement de la religion, qui amène nécessairement la corruption des 'mœurs ; et celles ci sont un thermomètre assuré qui marque l'état des nations. Ces grands objets sont trop négligés dans l'état militaire... Il doit êtie enjoint à tous comm.andanta de faire respecter soigneusement la religion et son culte , et de ne pas souffrir des mœurs publiquement dépravées et corronipues. S'il arrivait qu'un commandant lui-même fût vicieux et scandaleux, il doit être révoqué sur-le-champ : c'est un mauvais levain qui corromprait toute la masse. Toute troupe sans religion et sans mœurs ne sera jamais bonne. »

{Mémoires du comte de Saint-Germaivi.)

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