LETTRE XXVII
La comtesse de Valmont au marquis^
Je vais vous rejoindre, mon père; la reine me l'a permis. Ma Julie, ses jeunes frères, toute la petite famille partage la joie que j'en ressens, comme elle va partager mon bonheur. La baron seul gémit de ne pouvoir nous accompagner. Mais le devoir l'appelle-, et, pour lui en adoucir la rigueur, le comte lui fait espérer qu'au retour de la campagne ils seront libres tous deux de venir nous chercher. Il jouira alors, comme ses frères, de vos tendres embrassements; il reverra sa petite maman, sa chère Hortense, que rien n^est capable de lui faire oublier. Sans cesse il nous en parle, et ce n'est qu'à nous et à M. de Verzure qu'il se permet d'en parler. Lorsqu il se présente à ses yeux quelque objet dont on vante les charmes : Ce n'est point là, nous dit-il, ce n'est point là mon Hortense; ce ne sont point ses grâces naïves, sa retenue, sa sage et modesto simplicité : non, je ne vois que ma sœur qui puisse lui être comparée. Je doute en eflet qu'il lui eût été possible de faire un meilleur choix; et puisqu'il n'a pas dépendu de nous de le prémunir contre une passion trop tendre, nous ne pouvons, après tout, qu'applaudir à la constance de son attachement. Elle fait l'éloge
de son cœur; et, comme Valmont l'avait prévu, elle a contribué, autant que nos soins et nos conseils, à le garantir de ces liaisons dangereuses, de ces passions honteuses et frivoles qui sont aujourd'hui recueil de la jeunesse. Cet attachement si honnête et si pur n'a rien pris d'ailleurs sur ce que nous avions droit d'attendre de ses heureuses dispositions. Vous en jugerez, mon père; et j'ose croire que vous ne regretterez pas la peine que vous vous êtes donnée pour le former. Plus il mérite toute mon affection , plus je crains de le perdre : ce ne sont point ses études, ses travaux, ses exercices pénibles que je redoute. Je laisse à d'autres mères ces craintes pusillanimes : elles ne furent jamais les miennes. Je redouterais bien plutôt ces faux ménagements et cette mollesse qui l'eussent rendu, comme tant d'autres, peu propre à soutenir la fatigue et à affronter les hasards. Mais quelque mâle que soit leducation qu il a reçue et celle qu'il reçoit encore tous les jours, quelque force de tempérament qu'il ait acquise , il n'est point à l'abri de ces coups funestes qui moissonnent à la fleur de leurs ans nos plus braves guerriers ^. C'est maintenant comme épouse et comme mère que
* Aimable comte de Gisors , l'espoir de ton prince et de ta patrie , le plus digne objet de notre estime et de notre amour ; c'est ainsi que tu nous a été enlevé au moment où s'ouvrait devant toi la plus brillante carrière. Formé par un père qui n'avait rien néglige' pour faire de toi un grand homme, tu signalas ta jeunesse par les exploits des héros. Quelle mort glorieuse,
sSo LES ÉGAREMENTS
j'ai lieu de trembler. Depuis tant d'années, à chaque campagne qui va s'ouvrir, je crains pour mon mari; depuis deux ans je crains encore pour mon iils. Ils sont tous deux si dignes de ma tendresse ! Mais surtout les vertus du comte me le rendent toujours plus vénérable et plus cher. Ses vues sont si droites, sa conduite est si noble et si désintéressée, son cc^ur est si bienflusant, il a pris tant d'empire sur lui-même, il a si peu d'inégalités et de faiblesses ; et quand il lui en échappe de bien légères, parce qu'enfin il est homme^ il se juge avec tant de rigueur et a pour nous tant d'indulgence , que je ne puis me lasser d'admirer en lui les fruits qu'y porte la religion. Car c'est elle, mon père, qui la fait tqut ce qu il est aujourd'hui.
J'en ai une nouvelle preuve dans le précieux dépôt qu'il vient de me confier. Il avait oublié, pour une affaire importante, des papiers qu'il m'a fait demander en m'envoyant la clef de son bureau, et en m indiquant à peu près l'endroit où je pourrais les trouver. Je me suis trompée de tiroir, et j'en ai ouvert un où le premier objet qui m'a frappé était un cahier écrit de sa main, qui avait pour titre : Le fruit des leçons de mon père, et
mais funeste, en interrompit le cours! Je mêlai mes regrets les [.lus amers à ceux de mes concitoyens. Autrefois le compagnon de tes premières études et de tes premiers jeux, je me voyais honoré de cette bienveillance qui fait le charme d'un âge tendre. Hélas ! le coup qui t'a frappé a laissé dans mon cœur une plaie qui saigne encore , et que le temps ne peut fermer.
DE LA RÂISO^r. û5l
mon plan de conduite au milieu du monde. J'ai cru devoir respecter le secret de mon mari. J'ai remis à l'instant ce cahier à l'endroit où je l'avais trouvé, en espérant néanmoins qu'il ne me serait pas impossible de tirer parti de ma méprise. Dès que le comte est rentré, j^ai volé dans ses bras. En lui remettant sa clef, je lui ai raconté ce qui m'était arrivé; je l'ai conjuré de me faire part, pour ma propre utilité, de ce qu^il n'avait écrit que pour lui-même , et de me permettre d en tirer une copie. Après quelque résistance, il a cédé à ma prière , sous la condition expresse que jamais je ne montrerais cet écrit qu'à vous '*', et à mes enfants après sa mort. Vous verrez, mon père^ si j'ai tort de me passionner comme je le fais pour !a gloire de Valmont. Non, non, ce n'est pas pour moi que je la désire; ce n'est pas même pour lui ; c'est pour l'intérêt de la vertu, de la religion ; c'est pour celui du monde entier; car je n'ai pas trop dit lorsque je vous ai marqué dans ma dernière lettre que , si sa condition lelevait au-dessus des autres hommes, s'il régnait sur l'univers, ce ne serait que pour en faire le bonheur. D'après cette justice que je lui rends, d après les sentiments qu'il fait naître en moi, et qui lui sont dus, ne me pardonnerez-vous pas de trembler pour ses jours? Ma Julie ressent mes alarmes, et y joint les siennes. Elle craint, de son côté, pour un père qu'elle aime
* On le trouvera à la fin du dernier volume.
aSli LES ÉGAREMENTS
autant qu'elle en est aimée , pour un frère qui fait avec nous sa société la plus douce, et qui se glorifie hautement d être le frère de Julie j elle craint aussi pour le chevalier de Lausane, et surtout, lui dit- elle ^ parce que vous êtes le bon ami de mon papa.
Le chevalier est forcé d'aller servir sous le marquis de L...., au lieu de suivre Valmont comme il s'en était flatté. Il voit avec peine son mariage retardé jusqu'à la fin de la campagne, et s'inquiète des o]:)staclcs que son frère peut encore y apporter: aussi a-t-il remis ses intérêts les plus chers entre les mains de sa belle-sœur, eu la conjurant d'entretenir son mari dans des dispositions favorables. La vicomtesse s'y était déjà offerte d'elle - même, afin de se rapprocher toujours davantage de nous.
Cette jeune femme, n'écoutant plus que sa passion , emploie sans cesse de nouveaux moyens pour la faire valoir. Elle emprunte tous les agréments; elle épuise tous les raffinements de la coquetterie et de Fart ; elle boude , elle s'éloigne , elle revient; elle témoigne de findilférence , et le moment d'après, du dépit, de Temportement, de la fureur. Elle f^iit paraître des accès de tendresse pour son mari, qui s'y laisse aisément surprendre; et hors de sa présence , elle ne laisse plus apercevoir pour lui que de faversion et du mépris. Il est des instants où elle joue auprès de Valmont la naïveté, le sentiment, où elle affecte un ton de sagesse et de raison, où elle prend le masque des
vertus qu'elle sait qui lui sont les plus chères : il en est d'autres où elle semble oublier tous principes, où elle traite de préjugés toute espèce de lois et de bienséances, où elle ne parle plus que dafïranchissement de tout joug et de toute contrainte , que de liberté et de plaisirs. Elle se replie dans tous les sens contraires, et avec tout ce manège elle ne fait que se rendre encore plus méprisable. Elle le sent quelquefois malgré elle, et c'est ce qui fait son plus cruel tourment. Valmont ne s'avise plus de la prêcher; il m'en laisse le soin ; mais je n'y réussis pas mieux que lui. Elle le cherche, et il ne s'étudie qu'à la fuir. S il ne peut l'éviter, sa circonspection, son sang-froid, ou son air distrait, la désolent et l'irritent. Toute résistance l'enflamme; et, comme je ne l'ai que trop prévu, lexcès de sa passion finira par une haine encore plus violente que ne lest son amour.
Vous voyez , mon père , par combien d idées affligeantes est empoisonnée la joie que m'inspire le voyage qu'il m'est permis de faire. Oublierai-je auprès de vous toutes mes craintes, et me suggérerez-vous quelques moyens pour empêcher qu'elles ne se réalisent? Ne nous écrivez plus; vos lettres ne nous retrouveraient pas ici. Je me mettrai en route avec nofre pieux abbé et toute la petite famille, dans trois jours au plus tard. Mon mari , que doivent accompagner son fils et M. de Verzure, pourra différer un peu davantage à rejoindre ses troupes; cependant, comme ses équi-
pages sont déjà prêts , le délai ne peut pas être long. Quel moment, mon tendre père, quel moment, pour votre Emilie , que celui où elle se retrouvera dans vos bras ! Mais aussi que de larmes vont lui coûter ses adieux à un époux et à un fils qu'elle aime si tendrement!