LETTRE XXVIII
Le marquis à son fAs.
Nous attendons avec impatience des nouvelles
de ton arrivée au camp de où nous t'écrivions.
Je ne te peindrai pas, mon fds, nos transports mutuels dans les premiers moments de notre réunion. Qu'Emilie ou sa chère Vejmur entreprennent de le faire, si elles l'osent. Pour moi, j'ai été trop fortement ému pour ne pas trouver les expressions bien faibles après de si vi^s et de si doux sentiments. Nos deux amies se sont évaDOuies entre mes bras, et à l'âge où je suis il s'en est peu fallu que je ne lisse comme elles. Mais leur danger commun m'a soutenu , si cependant leur état pouvait me paraître dangereux. Nos enfants les embrassaient, pleuraient, criaient, et me causaient Oicore plus d'embarras que leurs mères. Après quelques instants les sens se sont ranimés, les fQux se sont ouverts, les embrassements ont recommencé de toute part avec plus d'ardeur qu'au-
paravant. Les ris, lailégresse, ont succédé au-» évanouissements, aux étoufFements et aux larmes. Nous avons tous parlé à la fois , et nous ne nous entendions plus. Que n'étais-tu parmi nous, cher Valmont! que n'y étais-tu avec ton fils! vous eussiez tous deux partagé notre ivresse , et elle n'en eût duré (jue plus long-temps. Mon ami, qu'il est doux de se revoir quand on s'aime ainsi!
Et nos bonnes gens?... il a fallu ouvrir toutes les portes pour les laisser entrer. Sans apprêt, sans compliment, ils se sont jetés en foule dans les appartements; ils se sont pressés aut ur de nous; ils ont baisé les mains d Emilie , et puis les miennes. Us les ont mouillées de pleurs; ils nous ont présenté leurs enfants , qui se disputaient à qui nous approcherait de plus près , et qui voulaient participer tous ensemble à notre joie et à nos caresses. Vivent nos hameaux! c'est pour eux que sont faites ces scènes d'attendrissement, dont ne sont pas dignes nos gens de cour, si faussement affectueux, si maniérés et si fiers.
Après nous être un peu remis de nos fatigues et de nos plaisirs, je me suis occupé plus sérieusement de tes enfants. Ils n'ont rien perdu à beaur coup près entre tes mains et dans celles de leur mère. Leur caractère et leur union m'enchantent. Le commandeur et le chevalier font honneur à tes soins et au plan d'instruction que nous nous étions formé en leur faveur. Ils ont toutes les connaissances qui sont propres à leur âge, sans que
leur esprit ni leur mémoire en soient surchargés. Uordre, la netteté, la liaison que tu as su mettre dans leurs idées supposent une marche plus lente en apparence , mais qui leur prépare pour la suite des progrès plus sûrs et plus rapides. Ce qu'ils savent, ils le savent bien; et je serais fâché que pour le moment ils parussent en savoir davantage. Ce ne sont point de petits prodiges; mais je vois avec la plus douce satisfaction que tu en auras fait des hommes dans un âge où la plupart de nos jeunes gens n'ont que du babil, de la suffisance, et ne sont , après tout, que de vieux enfants. Tu t'attaches à former leur cœur autant ou plus que leur esprit : et, en t'associant le baron pour ce double objet , quels rapports tu as mis entre 1rs trois frères! et que tu les as rendus chers et utiles l'un à lautre!
Je n'applaudis pas moins, cher Valmont, au choix que tu as fait pour eux de notre respectable abbé. N étant pas libre de les avoir toujours sous les yeux, tu ne pouvais te reposer de leur conduite sur un meilleur guide. Il a toutes les himirères et toutes les vertus de son état. En leur faisant étudier la religion par principes, en s'appliquant à leur en faire connaître les véritables fondements, il les arme pour toujours contre les vains sophismes de nos modernes incrédules; et son exemple est, après celui que tu leur dois, ce qull y a de plus propre à la leur faire aimer.
Que je plains, mon fils, ces parents peu pré-
voyants et peu sages qui confient ce qu'ils ont de plus cher à des maîtres dont la façon de penser est douteuse , dont les mœurs sont équivoques , â des hommes peut - être à qui ils ne voudraient pas risquer de confier leur fortune ! Ont -ils donc un trésor plus précieux que leurs enfants? Les insensés ! pour ne pas se donner la peine d'examiner et de choisir, souvent même pour s'épargner les frais, ou du moins les égards qu'entraînerait un meilleur choix, Us se préparent les plus cuisants remords; et, par les suites funestes d'une éducation vicieuse , ils s'ouvrent une source de chagrins pour le reste de leur vie.
Tu n'as point, cher Valmont, de pareils tourments à redouter. Tes enfants répondent aux soins que tu t'es donnés pour eux 5 et déjà même ils te paient avec usure des précautions que tu as prises pour assurer leur sagesse et leur bonheur. Qu Emilie, de son côté, a lieu de s'applaudir de la manière dont elle a élevé Julie ! le baron a raison , mon fds , lorsqu'il ne voit qu'Hortense et Julie que Ton puisse comparer l'une à Fautre. Les progrès de ta fille, depuis que je l'ai perdue de vue, me rendent aujourd hui ceux d'Hortense plus sensibles qu'ils ne me Tétaient lorsque je ne voyais qu'elle. Leurs charmes se sont développés en même temps. Chacune délies, envisagée séparément, est pour son sexe et pour son âge ce qu'il y a au monde de plus aimable. Vues ensemble, aucune des deux ne perd de ses attraits ^ et