LETTRE IV
La comtesse au maiYjuis.
Vous avez vu, mon père, par la lettre de votre fils, combien il se flatte encore. Ah! s'il est possible, ne trompez pas son espérance. Vous ne sauriez croire jusqu'à quel point il a été affligé de ne pas vous trouver ici, ni toute Finquiétude que votre lettre lui a causée. La reine veut bien partager notre peine, et vous redemande avet empressement. Le roi lui-m3me vous désire. Pour peu que votre santé s'affermisse , comment pourriez-vous ne pas céder à de si puissants motifs et à de si vives instances? Eh quoi de plus propre à soutenir, à ranimer vos forces que la vue de ce que vous avez de plus cher? quel spectacle plus agréable pour vous que celui de Vaimont au mi^ lieu de la cour? Ne soyez pas étonné si je vous en parle avec transport. Tout en lui me fait admirer votre ouvrage, et les merveilles que la religion opère dans une âme qui en est pénétrée. Non, ce n'est point ma tendresse qui m'aveugle ; ce n'est point l'ivresse du sentiment qui me fait parler. Mon mari m'est cher, il est vrai, et chaque jour il me le devient davantage; mais, dans un temps où les passions eurent la force de l'égarer, je ne me fis point illusion sur ses défauts, et aujour-
d hui je ne puis que rendre hommage à ses vertus. Tout ce qui l'approche lui rend, sans le vouloir, la même justice que moi. On ne reconnaît plus en lui ce caractère bouillant, lier et présomptueux, cet esprit léger, décisif et tranchant, cet homme brilhint et Irivole, digne ami de Lausane et sans principes comme lui; car voilà ce qu'il était devenu en si peu de temps , malgré l'heureux fonds qu'il apporta en naissant (i). Maintenant avec beaucoup d'esprit et de lumières il est modeste et circonspect; tous ses discours, toutes ses démarches portent l'enipreinte de la sagesse et de la bienveillance. Il a perdu ce ton railleur et caustique qui lui était comme naturel ; jamais J n'ouvre la bouche que pour dire quelque chose d'honnête et d'obligeant. Son abord est prévenant et affable, sa physionomie est ouverte et engageante; on voit briller sur son front toute la beauté de son âme. A cet air de bonté et de franchise qui inspire la confiance se joint un ton de noblesse et de dignité qui imprime le respect et relève jusqu'à ses moindres actions. Ses traits devenus plus mâles pendant sa dernière campagne, sa taille haute et dégagée, son maintien ferme et aisé, tout en lui annonce ce caractère de force et de vigueur qui convient à son état et à son rang; tout le distingue de cette foule d hommes faibles et efïéminés qu'ont énervés jusque dans les camps le luxe et la mollesse, et qui ressemblent si peu aux héros de l'ancien temps. C'est en le comparant avec tout ce que je vois Tome ÎV, 3
que j apprends à restimer ce qu il vaut. Cette comparaison , si facile à faire , n'échappe point aux regards des courtisans, et leur donne dans bien des moments un air de trouble et d'embarras qu'ils ont peine à dissimuler. Ils Texamincnt d'un œil curieux et inquiet; ils voudraient pouvoir perdre quelque chose de ce respect qu'ils ont pour lui, et frémissent en secret de le voir si fort au-dessus d'eux.
Les femmes lui témoignent une autre sorte de curiosité non moins digne de remarque, et un genre d'intérêt bien plus dangereux. Quoique je lie sois pas naturellement jalouse, je le devien drais peut-être, si je connaissais moiiis Valmont. Mais leurs soins empressés ^ leur coup d'oeil vif el hardi, leur ton mignard, leur langage apprêté, leurs ornements et leur parure l'armeraient contre elles autant que sa vertu même. Ah! mon père ! qu'elles ont perdu d'attraits en même temps quelles ont changé de moeurs! Elles n'inspirent plus de sentiments depuis qu'elles semblent se borner si honteusement à n'inspirer que des désirs; leurs modes effrontées (2) déparent les grâces qu'ornaient en elles la décence et la pudeur (3); on vantait leur goût, on ne vante plus que leur folie : des comédiennes , des courtisanes leur servent de modèles. Chargées pompeusen;ent de Loules les aigrettes de la vanité, elles ne remportent pour tout fruit de leur affeclation bizarre que des hommages aussi insultants que le mépris. De-
venues plus hardies que ceux qui les outragent, elles ont pris le ton d'un autre sexe, et se sont privées des charmes du leur. Des anecdotes plaisantes et scandaleuses forment, à leur honte, 1 histoire de chaque jour : le ridicule dont on les couvre , les brocards qu'elles s'attirent ne les carrigent pas : ce siècle de licence et de vertige est l opprobre des femmes ; et à chaque instant elles font rougir pour elles depuis qu'elles ne rougissent plus de rien.
Combien donc sont -elles peu à craindre pour une âme tant soit peu honnête ! aussi mon mari n use-t-il à leur égard que d'une politesse froide et réservée. Elles lui en font la guerre , et il ne paraît pas les entendre ; elles cherchent à mettre les hommes dans leur parti, et ils n'osent y entrer. Le mérite de Vahisont leur impose, et elles se trouvent réduites à faire seules tous les frais de la séduction. Elles le raillent sur ses vertus sauvages, elles cherchent à le subjuguer par le respect humain; il ne leur répond qu'en se montrant tel qu'il s'est montré dès le premier jour. Cette règle si sage que vous lui avez prescrite par votre lettre est , celle qu'il s'était faite à lui-même avant que de paraître à la cour. Il en sent de plus en plus toute l'importance. C'est par là qu'il s'est déjà mis à l'abri de toutes les persécutions de ces hommes frivoles qui s'essaient avec tant d'avantages sur des caractères faibles et indécis, et leur font perdre bientôt le peu de vertu qu'ils avaient acquis. C'est
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par là aussi qu il voit tomber insensiblement ce*: plaisanteries si peu convenables, ces agaceries indécentes, ces attaques réitérées d'une foule de petites-maîtresses, qui insultent à h sagesse et la déconcertent lorsqu'elle n a pas ass'îz de force pour les braver, mais qui cessent d'être redoutables dès qu'on cesse de les craindre.
Ce qui me console est que cette dépravation de goût et de mœurs, aujourd'hui si commune, n-e tombe cependant pas à beaucoup près sur toutes les femmes (4). 11 en est à la cour d infiniment respectables, qui ont conservé la sage austérité des mœurs anciennes au milieu de la frivolité du siècle : et celles-là ont nécessairement beaucoup de religion. Ce sont elles qui forment mes liaisons fes plus iiJtimes : c'est avec elles que je mVmtretiens librement de vous et cle ma chère Veymuir; cest seulement au milieu d'elles que se trouve ma iUlc. Accoutumée depuis son enfance à la société la plus digne de ses regrets , elle se renferme dès quelle en aperçoit d'un autre genre; et je remarque avec une saiisfaction secrète que son goûl pour le vrai se fortifie par l'opposition sensible du faux qui règne dans le monde nouveau qu'elle habite. La reine l'accueille avec bonté; cntoiu'éc elle-même, dans un âge déjà avancé, d'un petit nombre de femmes vraiment estimables, elle leur associe ma Julie sous les yeux de sa mère. Julie Qxe sur elle tous les regards, et ses charmes naissants lui attirent de toute part des hommages qui
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lu'ciïiaieraient davantage si ceux qui les lui rendent étaient plus dignes d'elle.
Le baron est toujours livré aux études les plus propres à le rendre utile. Il mène une vie retirée j telle qu'elle convient à son âge ; mais je le trouve un peu rêveur, et j'en devine la cause, en attendant qu'il me l'explique lui-même avec la frandiise que vous lui connaissez. Le commandeur et le chevalier se forment sous ses yeux et sous ceux de leur père. Tel est le tableau de ma famille. Elle suffirait pour combler tons m.es vœux, si vous étiez avec nous , et si je ne craignais pas pour mon mari les intrigues des courtisans. Le roi l'estime; il lui donne même , dans bien des occasions , des marques de confiance qui éveillent la jalousie. Celle que je crois remarquer dans les frères du baron de Lausane, qui ont succédé à son crédit et à sa faveur, est entre nous ce qui m'inquiète le plus, surtout s'ils y joignent, comme je n'ai que trop lieu de l'appréhender, le souvenir de la perte qn ils ont faite. Revenez , mon père , au milieu de nous pour nous servir de guide ^ et je ne craindrai plus rien.
OO LES EGAREMENTS
(i) Voilà ce (j[u'i/ était devenu en si peu de temps ^ malqré Vheureux fonds qu'il apporta en naissant. Oui, il était devenu tout cela , et pis encore ; mais il conservait une sorte de droituie au sein, de ses égarements; il chérissait, il respectait son phe ; il H'avait pas perdu toute estime pour la: vertu ; il ne dédaignait pas de s'instruire ; il n'a pas toujours craint de s'cclaircr ; il avait pu se laisser surprendre, mais son cœur n'était pas entièrenieat corrompu : et c'est là ce qui a préparé son changement. C'est par là aussi qu'on peut discerner, parmi tant de jeunes gens que leurs passions aveuglent, ou que de fausses autorités subjuguent, quels sont ceux dont on a lieu d'espérer le retour.
(2) Leurs modes effrontées déparent les grâces, etc. Il est question ici de ces anciennes modes, dont il nous reste tant de vestiges dans des tableaux de famille qu'on croirait presque avoir «;ic faits de nos jours. Pourquoi faut -il qu'elles ne se soient reproduites sous nos yeux que pour donner à toutes celles qui ont la folie de les suivre, une même physionomie, sans caractère, sans noblesse , sans intérêt et sans agrément ? Heureuses les femmes qui échappent à celle manie ! Il en est une remplie de charmes et vraiment digne d'estime, qui dans une promenade publique eut le secret plaisir d'entendre plusieurs militaires se dire l'un à l'autre sur ses pas : « Nous n'avons vu dans tout le jardin <( que cette femme qui soit coiffée avec goiit, et qui ait un air (c noble qui la distingue. » Jamais, comme elle en est convenue depuis, aucun aveu ne l'a tant flattée que celui-là.
Les femmes croient avoir tout dit quand elles ont dit : C'ci;t la mode. Mais elles devraient faire attention que le goût est avant la mode, et doit servir à la régler; qu'il y a telle bizarrerie qui ne peut que rendre une mode souverainement ridicule; que, pour paraître aimable et pour plaire, il y a du moins dans toutes ces
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nouvelles inventions de certains rapports qu'il est essenlicl de consulter; des rapports d'û^e, de traits de physionomie, d'e'tat, •de dignité, de bienséance, qu'on ne peut violer sans courir 1h risque d'inspirer la pitié, le dégoût, le mépris, à ceux niéniea dont on cherclie le plus à s'a'tirer les hommages.
Quel que soit , après tout , l'effol que produit sur la plupart Ûes bommrs la bizarrerie des modes actuelles , on ne saurait trop le redire, elles nuisent aux mœurs beaucoup plus qu'on ne pense, par la tournure d'esprit qu'elles font prendre, et le Ion d'affectation, de recherche et de vanité qu'elles inspirent. Crojons-en une autorité bien respectable, et ne craignons pas d'emprunter d'elle une leçon vraiment utile. Voici ce qu'on lit dans ie Journal de yolilique et de Uttcrature.
De Vienne, le 24 février 1776.
« En prenant des mesures pour donner au commerce une activité plus soutenue et des ressources plus multipliées, sa nv»jesté impériale et royale n'oublie rien de ce qui peut améliorer les mœurs et entretenir la décence parmi ses sujets. On a publié dernièrement au prône, dans toutes les églises de cette résidence, un avis aux fidèles contre le luxe des habits du sexe. On y exhorte les femmes et filles , particulièrement celles d'un certain rang, à ne plus paraître dans la maison du seigneur, où elles doivent porter un extérieur modeste et un esprit d humilité chrétienne, avec un étalage aussi vain qu'indécent, surtout avec des coiffures qui ne servent qu'à distraire l'assemblée, et à scandaliseï- leur prochain. S'il se trouve des personnes du sexe qui s'obstinent à préférer leur orgueil à leur devoir, on les menace d'être publiquement admonestées par les supérieurs de l'église, w
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( 3 ) Qu ornaient en elles la décence et la pudeur. C'est de là en effet que naissent les charmes les plus vrais. Un philosophe à qui l'on demandait quelle couleur convenait le mieux au visage des feuuaes répondit, avec autant d'esprit gue de vérité : C'est ce 'e de h: pudeur.
(4) Cette dépravation de qoi'it et de mœurs ne tombe pas à beaucoup pi es sur toutes les femmes' il en est d'infiniment respectahles, etc. On a relevé, comme un trait intéressant pour les mœurs, une lettre du maréchal de Boufflers au premier duc de Noailles , à la fin de laquelle il se félicite de son bonheur domestique avec une épouse che'rie et vertueuse (sœur du maréchal de Grammont), que le duc de Noailles lui avait procurée. Il le prie de la confirmer, quand il la verra , dans tous ses bons sentiments , pour qu'elle ne donne pas la moindre prise à la raqe et à la maliqnité du monde j et qu'elle puisse être toujours la plus lieureuse des femmes en le rendant le plus heureux des hommes. Pourquoi faut-il, ajoute l'abbé Millot en citant ce trait, que la corruption des mœurs rende ces sortes d'exemples si remarquables ! Mémoires politiques et militaires pour servir à lliistoire de Louis XIV et de Louis XV, t. i.
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