‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 40 sur 54 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Le comte de Valmont au marqu'us.

J'ai difleré, mon tendre père, de quelques jours à vous écrire, afin de vous parler plus sûrement de la position où nous nous trouvons. Elle devient de jour en jour plus intéressante par l'approche des ennemis, et par les postes qu'ils occupent. II3 s'étaient flattés de passer le Rhin et d'entamer nos frontières : nous les avons prévenus. Le passage du corps de troupes que je commande, et auquel s'était réuni celui du marquis de L...., s'est fait hier sans qu'ils eussent autre chose à nous op^ poser que quelques gardes avancées qui se sont repliées aussitôt. Nous nous sommes portés vers M.,, j que nous avons paru vouloir insulter, quoique nous n'eussions dessein pour le moment que

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d'inquiéter les ennemis, et de les laisser incertains sur le plan de nos opérations. C est déjà beaucoup que de les avoir mis sur la défensive, lorsqu'ils s étaient promis de venir nous attaquer. Il est aisé de prévoir que cette campagne ne se terminera pas sans quelque événement considérable. Le maréchal a joint son armée à celle de l'électeur, afin de garantir ses états menacés de toute part, d'augmenter même, s'il se peut, ses dernières conquêtes, ou de lui conserver du moins la supériorité qu'il s'est acquise.

Le marquis de L... nous a quitté ce matin , avec les huit mille hommes qu il a sous ses ordres, pour aller prendre son poste au dessus de B . . . , d où il pourra, ou nous donner la main, ou la donner au maréchal, selon que les circonstances l'exigeront. J'ai déjà éprouvé quelque opposition de sa part pour une entreprise que je méditais; mais, comme il est essentiel de le ménager pour une occasion plus importante, j'ai cru devoir céder pour cette fois, afin de ne pas tout perdre dans un autre moment. Tel est, mon père, l'état de nos affaires sur lesquelles M. de Vejmur se charge de vous envoyer par la suite toutes les nouvelles qui pourront vous intéresser.

J'ai fait part à M. de Verzure de votre dernière lettre. Il vous présente son hommage, et est d'autant plus flatté du cas 'que vous paraissez faire des conseils qu'il m'a donnés , qu il a conçu pour vous toute l'estime et tout le respect qui vous sont dus.

Mon fils s'attache à lui de plus en plus. Il trouve dans sa société des ressoiu'ces qui le dédommagent sans peine des agréments frivoles et dangereux qu'eût pu lui offrir une liaison trop assidue avec les jeunes gens de son âge. Il les voit par nécessité, par convenance, mais jamais par goût ni par désœuvrement. La présence presque habituelle de M. de VerzurCj la mienne, quand nous pouvons être ensemble , ce qui n arrive pas aussi souvent qu'il le voudrait, la compagnie de M. de Veymur, celle de quelques autres ofEciers d un certain âge et d'un mérite éprouvé, des études suivies, ont été jusqu'ici sa sauve garde la plus ordinaire contre les amusements où ses camarades cherchaient à l'entraîner. Il leur rend d'ailleurs tous les services qui dépendent de lui, les aime et s'en fait aimer. Je lui ai témoigné toute la joie que je ressentais d'une conduite si raisonnable, et d un plan de vie si propre à lui donner toute la sagesse et la maturité d'un âge plus avancé.

Quant à moi , mon père , je travaille de toutes mes forces à mettre en pratique les avisi importants que votre lettre renferme. J'ai prié M. de Verzure de me les rappeler, s'il m'arrivait de m'en écarter jamais; et quel ami est plus propre à un si noble emploi? Au-dessus de toute basse complaisance et de tout respect humain, ferme et justement sévère dans son amitié cqnstante, il craindrait bien plus de me voir commettre une faute qu'il eût pu prévenir par ses sages conseils , qu'il

ne craindrait, si je l'avais faite, de me déplaire en me la reprochant.

Je ne vous dirai pas, en finissant, tout ce qu'il m'en coûte d'être si long- temps éloigné de vous. Si l'avantage de servir mon prince et ma patrie pouvait me permettre quelque retour sur moimême, que j'envierais le bonheur d'Emilie! Je ne lui écris que deux mots pour elle, pour Julie et pour mes autres enfants. M. de Vejmur voudra bien m'excuser auprès de son épouse, et être l'interprète de mes sentiments pour elle. Le chevalier de Lausane, contraint de se séparer de nous pour

suivre le marquis de L , a joint ses dépêches

aux miennes. Le temps me presse, et ne me laisse pas la liberté de vous en dire davantage '^,

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