‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raison (volume 2)Chapitre 48 sur 54 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Le même à la comtesse de Valmont.

La reine ne te laisse plus qu'un mois , ma chère Ejnilie : à la fin de ce terme , elle compte te revoir auprès d elle. Si , comme j'ai tout lieu de le craindre, mon père ne consent pas à l'accompagner, combien ne vas- tu pas souffrir d'une séparation qui ne te paraissait pas encore si prochaine ! Je frémirais de l'impression qu'elle peut faire sur une âme aussi sensible que la tienne, si je ne connaissais pas tout l'empire que la religion prend sur toi , et les forces qu elle te donne pour soutenir avec une résignation constante les événements qui t'affectent le plus. Tu vas quitter le meilleur des pères, et tu ne retrouveras point ici le plus

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tendre de tous les époux. Je serai parti avant que lu sois arrivée. ^

Je ressens vivement, Emilie, ce que Téloignement des personnes qui nous sont les plus chères a de pénible : mais , tu le sais , nous ne sommes plus à nous dès que Fintérét du bien public nous appelle; nous sommes au prince et à la patrie. Que ne puis-je du moins prévoir 1 heureux moment où nous serons réunis! aue ne puis-je le hâter par mes désirs! Tendre épouse! combien tout ce que je vois 1.3 rend toujours plus aimable et plus respectable à mes yeux! Une nouvelle scène de la vicomtesse, et qui malheureusement tient au caractère de presque toutes les femmes de nos jours, me fait sentir plus que jamais le prix de tes vertus et la doucîur des sentiments purs et inaltérables qui régnent entre nous.

Ecoute, mon Emilie , car ton mari ne peut rien avoir de caché pour toi; écoute le récit que j'ai à te faire : et , quoique instruite comme tu l'es déjà des dispositions de la vicomtesse , tu frémiras des excès oii se laisse emporter la passion , quand elk* n'est plus retenue par le frein de Ihonnêteté et par le respect pour les bienséances.

Cette femme , si remplie , le dirai - je ? d'effronterie, d'agréments et d artifice, après avoir épuisé, dans tous les lieux où je la rencontrais , ce manège de coquetterie, ces agaceries séduisantes qu elle sait couvrir aux yeux du public du voile trompeur de letourderie et de fen jouement, après

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avoir hasardé quelques lettres que j'ai laissées comme autrefois sans réponse , m'a fait demander, sous des prétextes toujours spécieux , un entretien que je lui ai refusé. Juge de ma surprise , lorsque le moment d'après, malgré tout ce que mes gens avaient pu lui dire, et sans même leur donner le temps de l'annoncer, elle se présente à moi dans un extérieur simple, négligé, parée de ses seuls attraits, et plus belle que je ne l'ai vue de ma vie. J'étais seul dans le lieu le plus reculé de mon ap* partement. Je veux sortir : elle me retient en me menaçant de tout l'emportement d une femme au désespoir, si jane consens, pour mon propre intérêt, à Tentendre un moment. Tu conçois moQ embarras. Je lui représente en peu de mots sa jeunesse, son rang à la cour, la passion inquiète et jalouse que son mari a pour elle, le tort que cette visite peut lui faire.» Ingrat! me dit-elle en m'interrompant, encore une fois, écoutez -moi. Voyez mes larmes ( son visage était baigné de pleurs ) , voyez l'excès de mon amour. J oublie tout , je sacrifie tout pour vous. Depuis que je vous ai connu, que n'ai -je pas fait pour vous servir ! J'ai arrêté autant qu'il était en moi les effets de la haine que vous a vouée mon mari ; j'ai levé les obstacles qu'il opposait au mariage de mademoiselle de Valmont avec son frère ; j ai eu assez de crédit pour vous faire nommer à un commande^ ment qui vient de vous couvrir de gloire. Jaloux de vos succès, et voulant, pour les faire oublier.

en ménager de sem])labîcs au marquis de L ,

M. de Lausane vous a fait rappeler pour une négociation importante j il est vrai, mais dont on eût pu charger tout autre que vous : c^est moi qui , pour vous rendre ce rappel moins sensible et votre retour plus honorable , ai sollicité en votre faveur le gouvernement qu'on vient de vous accorder.

Le vicomte n a point perdu de vue ses projets de vengeance. Je ne vous laisserai pas ignorer que gon dessein est de tirer parti de tontes les circonstances pour vous perdre. Liguons-nous ensemble contre lui. Je me charge de vos intérêts; je déconcerterai ses mesures; je veillerai pour vous. Il a cessé de mètre cher dès que je vous ai vu; et, puisquil a pu vous haïr, il m'est impossible de Taimer. Il est votre ennemi , et, plus juste que lui ,

son épouse vous adore. Cher Valmont! « Elle

s'arrête à ces mots ; ses yeux humides , ses regards languissants fixés sur moi semblaient attendre ma réponse.... Je taime, chère Emilie; je t'aime plus que moi-même : et toutefois, si la religion ne m'eût soutenu, si je n eusse pris soin de m'environner de la présence et de la majesté de mon Dieu, si j'eusse défié le péril, ah! j'étais perdu. Mais , plein de trouble , ému malgré moi à la vue de son agitation, de ses larmes, prenant pitié de son âge, de sa faiblesse, indigné cependant et rougissant pour elle de la voir ainsi se manquer à eUe-mêmej ne connaissant plus d'ailleurs d'autre

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danger que celui de flatter un seul moment son espoir, je me lève, je sonne, et j'ouvre au même instant la porte qu'on avait fermée sur nous. » Madame ) lui dis-je alors avec un esprit pluslibre et toute l'efFusion des sentiments dont j'étais pénétré, vous me demandez mon coeur; et je le dois à Emilie. Rendez à votre mari tous les droits qu'il a sur le vôtre , et qu'aucune injustice de sa part ne peut lui ravir. Il peut être mon ennemi; mais jamais je ne serai le sien ; jamais je ne cesserai de respecter son épouse et mon devoir. Si Famitié la plus sincère , si mon estime peuvent être encore de quelque prix à vos yeux, triomphez de vousmême, et elles vous seront acquises pour toujours. c( Votre amitié! reprit-elle en se remettant de la confusion et de Fétonnement où l'avaient jetée les précautions que je venais de prendre, votre amitié!..,. Elle entend un domestique qui survient, et baissant aussitôt la voix : Je vous jure^ moi, me dit-elle en me lançant un regard terrible, une haine implacable. Elle s'échappe, et je n'eus pas la force de la suivre. Stupéfait, immobile, je balbutiai quelques mots au domestique pour le renvoyer; et, m'enfonçant dans la rêverie la plus profonde, je n'en sortis que pour remercier le ciel du secours qu'il m'avait accordé.

Emilie, en Hsant ce pénible récit, bénis avec moi le seigneur; et faibles , comme j'ai pu craindre de Fêtre , reconnaissons devant lui que la vertu n'est rien, si elle ne s'appuie sur lui seul; qu'elle

n'est rien, si elle n'est accompagnée de l'humble défiance de nous-mêmes.

Ce n'est point à toi, chère épouse, qu'il est nécessaire de prêcher cette défiance : à toi, si craintive et si forte tout à la fois, si remplie de circonspection, si réservée et si modeste. Quel contraste d'une vicomtesse de Lausane avec mon Emilie ! quelle opposition entre le caractère de nos femmes à la mode et le tien! Femmes légères, frivoles et méprisables, elles ne savent plus que s'occuper de leur vaine et indécente parure, se donner en spectacle, nouer des intrigues, préparer un divorce , oublier qu'elles sont épouses et mères , abandonner leurs enfants , déshonorer leurs maris, se rendre ]e scandale des âmes encore honnêtes, la fable et la risée du public. Mais toi, tendre et vertueuse épouse, uniquement occupée du soin de plaire à un mari qui n'a pas toujours mérité ton attachement ; souflrant alors ses égarements sans plainte et sans murmure; le ramenant par la persuasion, par la douceur, et par cet ascendant que donne la vertu ; trouvant dans l'accomplissement de tes devoirs tes plaisirs les plus doux ; faisant de tes enfants ta société assidue , ta couronne et ta gloire; devenue leur première institutrice, leur amie autant que leur mère; portant dans toute la maison l'ordre, la joie, la paix et l'abondance ; exerçant au-dehors cette charité bienfaisante qui se reproduit sous mille formes dificrcntcs, et toujours sans f stc pour ^e soula-

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gement des malheureux ; ne cherchant de délassement que dans les exercices de cette piété tendre et sincère qui renouvelle sans cesse tes forces et ton courage : quels avantages ne retires-tu pas d'une si belle vie! On bénit ton nom, on te loue , on t'admire : tu fais le bonheur de ton époux, les délices de ta famille ; tu es l'honneur de ton sexe , l'objet de l'amour et de l'estime de tous ceux qui t'environnent ; le public te révère ; et il n'est point de femme qui , si elle se sentait la force de suivre ton exemple, ne voulût te ressembler.

0 Emilie ! permets ces épanchemens de mon cœur. Que ta modestie ne souffre point de ce3 éloges que je lui ai si souvent épargnés malgré moi. Si j'applaudis à tes vertus, ce n'est qu'après en avoir fait hommage à celui qui en est la source.

Dis mille choses tendres de ma part à notre respectable père , à notre chère Senneville , et à toute sa petite famille. Embrasse-les pour moi d'aussi bon cœur que je les embrasserais moi-même si j'avais le bonheur d'être au milieu d'eux.

P. S. Au moment où j'allais faire partir ma lettre 7 que je te prie de ne laisser voir qu'à mon père, je reçois la triste nouvelle de lechec quo vient d'essuyer le marquis , et dont M. de Veymur vous aura fait part '^. Ce ne sera point un sujet de triomphe pour nous , mon Emilie. A Dieu ne plaise que nous nous réjouissions de la honte et

-*- Voyez la lettre suivanîc.

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du désastre d'un ennemi, si M. de L... s'obstine à être le mien; ni que nous soyons assez mauvais citoyens pour ne pas donner des larmes à la perte de tant de soldats et de nos plus braves officiers. Cet événement imprévu me cause mille fois plus de douleur que nos premiers succès ne m'avaient causé de joie.

LETTRE XXXVL

M. de Veymur au marcjuis de Valmorit.

Je vous ai marqué, monsieur, l'impression qu'avait faite sur toute farmée le départ de M. de Valmont. Quelques couleurs que Ton ait données à son rappel, nous n'avons pu dissimuler le jugement que nous en portons, surtout en voyant

M. de L nommé pour commander à sa

place.

Si monsieur votre fds était de caractère à goûter le triste plaisir de la vengeance, il ne lui reste^ rait à cet égard rien à désirer. Il n'est , hélas ! que trop bien vengé. Rendez grâces au ciel, monsieur le marquis; en pleurant sur le désastre public, rendez-lui grâces : il vous a conservé M. le baron et vos meilleurs amis.

A peine M. le comte était-il parti, que notre nouveau général l'a accusé hautement de n'avoir pas tiré parti de sa victoire^ de s'être contenté de

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l;i prise de quelques villes au lieu de poursuivre les ennemis et de les forcer dans leurs derniers retranchements. C'est sans doute sur ce ton qu'il en avait écrit à M. de Lausane; et c'est d après cela qu'il a reçu de la cour de nouvelles instructions , tout opposées au plan qu'elle semblait s^être formé pour la fin de cette campagne. Dès qu'il s'est vu le maître de ses opérations, il a donné ordre à nos troupes de décamper , et de se disposer à combattre. En vain lui a-t-on représenté que, dans la position avantageuse où se trouvaient les ennemis^ il était, malgré leur petit nombre, trop dangereux de vouloir les attaquer; que c'était bien assez de les avoir mis hors d'état de nous nuire, et de les avoir contraints , comme l'avait fait M. de Valmont, à être témoins de nos progrès sans pouvoir les empêcher; qu'il serait bien plus sûr de les tenir assiégés dans leur camp , ce qui ne tarderait pas à les affamer, et nous donnerait, en nous les livrant sans aucun risque , la facilité de pénétrer plus avant dans le pays dont nous devions nous rendre les maîtres. Ces représentations n'ont fait que l'aigrir; il a taxé de lâcheté la sagesse de ces avis, et, se prévalant des ordres de la cour, aussitôt que nous avons été en présence, il a fait commencer l'attaque. Un cri de joie s'était élevé parmi les ennemis qui, se félicitant de notre témérité, se disposaient à nous recevoir.

Il fallait franchir devant eux de larges fossés, gravir une montagne escarpée à laquelle ils étaient

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adossés, et qui, défendue de tous côtés par des rochers et des abîmes,^ n'était accessible que pur Tcndroit qu ils avaient pris soin de fortifier. Vous connaissez, monsieur, la valeur du Français, h qui, dans le premier feu de l'action, rien ne paraît impossible. On s'élance au-delà des fossés, dont quelques endroits seulement avaient été comblés; on arrache les pieux qui défendaient l'autre bord. Après un combat opiniâtre , on force les troupes qui étaient au bas de la montagne de se retirer vers le centre : on les suit, on les presse -, Gt tandis que nos soldats gravissent avec peine sur leurs pas, l'ennemi s ouvre et nous découvre une artillerie formidable, qui renverse, qui foudroie tout ce qui se présente. On se culbute les uns sur les autres; en un moment les rangs sont éclaircis: en vain de nouveaux soldats s'avancent pour les remplir; en vain, affrontant les périls et la mort, nos plus anciens corps, nos officiers les plus distingués, notre plus brave jeunesse, s'empressent de gagner le haut de la montagne, et s'efforcent de se soutenir mutuellement; le feu continuel qu'ils essuient, les pierres énormes, les morceaux de rochers qu'on détache et qu'on fait rouler sur eux les précipitent à leur tour. Les fossés sont remplis de blessés, de morts et de mourants. Le général, blessé lui-même, et n'écoutant que son désespoir, veut encore retourner à la charge et racheter la honte de sa défaite par de nouveaux excès de présomption et de valeur : immobiles et

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découragés par des obstacles qu il leur est impossible de vaincre, les soldats refusent de le suivre. Il est contraint de faire sonner la retraite, et de ramener en frémissant les débris de son armée, après en avoir sacrifié l'élite à sa jalousie et à un vain désir de gloire.

Telles sont donc les suites déplorables de Torgueil et de l'ambition! 11 n'est presque point de famille un peu connue en France qui n'ait à pleurer un parent ou un ami. Quel qu'ait été le motif du général , il n'a pas voulu que le fds de M. de Valmont fut des premiers à partager le péril; il l'a chargé, ainsi qu'un détachement commandé par M. de Verzure, d une commission particulière ,qui l'a soustrait aux plus grands dangers. J'ai été entraîné, culbuté comme tant d'autres, sans avoir reçu aucune blessure dangereuse. Heureusement pour nous, les ennemis ne se sont pas crus assez forts pour sortir de leurs retranchements et pour se mettre à notre poursuite.

M. de L... s'est consolé de sa disgrâce en portant la désolation et le ravage dans tout le pays. Une place assez mal fortifiée s'est rencontrée sur son passage ; il Fa emportée d'assaut , et l'a livréC) selon nos anciennes et barbares coutumes (i)j 4 toutes les horreurs de la guerre. Plusieurs villages ont été incendiés; on a vu fumer de toute part les cabanes des pauvres laboureurs ; on a vu brûler leurs greniers et leurs moissons, arracher les yignes, couper les arbres qu'ils avaient plantés.

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