LETTRE XXXVII
La comtesse de Valmont à son mari.
l^/u'iL me tarde, cher Valmont, d'apprendre le moment de ton départ ! Pardonne à ma tendresse des inquiéUides qu'il ne dépend point de moi de ne pas avoir. En vain m'eiïbrcé-je de les surmonter, elles renaissent à chaque instant; et je ne serai tranquille que lorsque je te saurai éloigné d'une cour où pour le moment je te vois exposé à de si grands dangers. Ce n'est pas le vicomte de Lausane que je redoute le plus, c'est son épouse ; ce sont les excès auxquels elle est capable de se porter; c'est le désespoir d'une femme trompée dans sa passion, et que ta sagesse a réduite à franchir inutilement des bornes qu il est si humiliant pour elle de n'avoir pas respectées. Je prévoyais depuis Ion g-temps les funestes suites qu'aurait un jour cette passion si ardente, qui, rebutée tant de fois , devait enfin se terminer par la haine. Maintenant tu n'es plus qu'environné de pièges, et Tobjelde mille intrigues formées pour te perdre, sans qu'il te reste aucune ressource pour t'en garaiiùr. Celles que t'oifraient les secrets sentiment? de la vicomtesse n'étaient point de ton choix, et nous faisaient horreur à tous deux ; mais du moins, sans altérer ta vertu, elles sem})laicnt eu
quelque sorte la protéger et la défendre. Je détestais en elle un amour qui la rendait si coupable-, mais , le dirai-je? il me rassurait dans Lien des moments. Je le regardais quelquefois comme un des effets de cette providence qui veille en faveur du juste, et qui, sans être la cause de nos passions criminelles, sans les autoriser ni les vouloir, en permet les dérèglements, pour les plier à la sagesse de ses vues, et pour en tirer le bien de ceux qu'elle aime. Je voyais une passion violente s'armer en ta faveur contre d'autres passions non moins injustes, et peut - être , me disais - je alors , serviront-elles au moins de remède l'une à l'autre. Aujourd'hui je les vois toutes se réunir contre toi. Les intérêts de M. et de madame de Lausane sont devenus les mêmes; leurs vues se concerteront sur le même plan et pour le même objet. Ce que la haine de celle-ci lui inspirera, ce que lui suggérera son esprit plein d'artifice, et peut - être de noirceur, le pouvoir de l'autre ne trouvera point d'obstacles à le remplir. Eh ! que peux-tu attendre de l'amitié sage et tranquille de ceux qui te sont unis par la conformité des sentiments et des vertus "^7 que te servira la protection de la reine ellemême? Les âmes vertueuses, en s'intéressant pour nous, ne peuvent guère nous offrir que des démarches timides, circonspectes et des vœux impuissants. Elles ne savent point opposer l'intrigue » — . — ■■
* La haine veille, a-t-oo dit, et l'amitié s'endort.
3lO LES ÉGAREMENTS
à rintrigue, la clameur à l'injustice ; elle zèle des méchants pour faire le mal ne Femportc que ti'op souvent sur celui des bons pour faire le bien. Ah, Valmont! ton épouse s'égare. A- 1- elle donc oublié sa première confiance dans celui qui voit tout, qui peut tout, et qui jamais if abandonne ceux qui ne connaissent d'autre appui que lui seul ? Ne voit-elle donc plus que des secours humains sur lesquels elle puisse compter: et n'estce que sur de faibles instruments, sur des bras de chair quelle se repose? Cher époux, serai-je indigne toi ? Tu me loues , tu m'exaltes quand je suis si faible et que ma foi paraît si chancelante. Raffermis mon courage par le tien; prête -moi ta force , toi qui es fait pour me soutenir ; ou plutôt puisons-la tous deux dans celui à qui il appartient de la donner. Je la lui demande , et je trem- ])Ie. Ame tendre et craintive , l'excès de ma tendresse me rend lâche et pusillanime. ïu m'es si cher , que je crains jusqu'aux épreuves que le ciel te réserve. Mon imagination les grossit et s'en effraie , comme si j'appréhendais pour toi le surcroît de mérites dont elles peuvent devenir la source. Nuit et jour je m'en occupe .Des songes importuns troublent mon sommeil; et à peine suis-je éveillée , que leur souvenir m agite encore malgré moi. D'affreux tableaux, se retraçant à ma mémoire , m'alarment sur le sort de tout ce qui m'est le plus cher. Une tendre victime (et c'est toujours la même), enveloppée des ombres de !a
mort , un glaive suspendu sur sa tête , un séjour
d horreur, des prisons, des chaînes quelles
images pour mie épouse et pour une mère! Hélas! et mes pressentiments ne m'ont jamais trompée î fuis, cher Valmont : que la nouvelle de ton départ me rassure. Je penserai du moins que le danger s'éloigne , que 1 absence peut adoucir des ressentiments ,peut calmer des passions dont je redoute la violence. Soumise aux volontés de la reine , je ne tarderai pas à m'arracher d'entre les bras d'un père auquel je voudrais pouvoir cacher Fcxcès de mes alarmes, du sein d'une amie qui les partage : mais, Valmont, malgré le désir que j'aurais eu dans tout autre temps de te revoir, de t'embrasser en arrivant, ah! je t'en conjure, que je puisse apprendre h mon retour que tu es déjà loin de tes ennemis, et que leurs coups ne peuvent aller jusqu a toi.
LETTRE XXXVIIL
Le comte de Valmont à la comtesse.
IXASSURE-Toi, ma chère Emilie; je pars; et, moins alarmé que toi, je gémis de n'avoir pu différer jusqu'à ton arrivée. Ce n'est pas que je veuille aftecter pour le moment une sécurité qui paraîtrait insulter à tes craintes. Je te l'avouerai , tu as fait passer en moi une partie du trouble que tu ressens. Je me suis inquiété de tes alarmes
lES EGARExvlENrs
chèr«
moins pour moi-même , ciièrc épouse , que pour toi. J'ai craint que, devenues trop vives, elles ne nuisissent à ta santé en al érant ton repos. Je ne te dirai pas que j'ai ajouté foi à tes pressentiments. Sans me piquer ici d'une force d'esprit souvent plus présomptueuse que sage, je ne crois pas au moins devoir donner trop de confiance à des présages incertains, ni me tourmenter d'avance de lidée d un mal qui peut-être n'existera jamais. Je n'ignore pas ce que peut la malice des hommes; mais, Emilie, nous sommes, comme tu le dis si bien , sous les yeux d'un Dieu plus puissant qu'eux, et qui ne leur laissera sur nous de pouvoir qu'autant que le comporteront les vues de sa sagesse, de sa justice et de sa bonté. Tu trembles à la seule idée des épreuves qu'il semble m avoir réseiTees : ah! sans doute il en est qui affligeraient mon coeur par des endroits bien scnsi*bles. Tu me parlas de chaînes , de prisons ; ce sont de toutes les épreuves celles que je crain* le moins. Eh ! qu'importe ce que j'aurais à souffrir tant que je ne Faurai pas mérité ! Tu me Lisses entrevoir une autre victime. Tu trembles lion -seulement comme épouse, mais comme mère..r. Dieu saint! dont la volonté sera toujours la mienne , si vous nous prépariez des sacrifices èi pénibles à la nature , quel autre que vous pourrait nous inspirer assez de résignation et de courage pour vous les offrir? Emihe! écartons ces îdécâ douloureuses et des songes trompeurs. Ta
DE LA RAÎSOTÏ. 3l3
tristesse me gagne; et sur quoiporte-t-elle? Pourquoi se forger à plaisii des fantômes, des monstres, pour se donner le mérite et la peine d'en triompher? Conserve-toi, chère Emilie, pour no- .tre père, pour moi, pour mes enfants.
J ai lieu de penser que mon absence ne durera que quelques mois. J'écris toutefois à M. de Verzure pour le prier de m'accorder un nouveau témoignage de son amitié en faisant voyager mon fils, et en l'amenant, après quelque circuit, à la cour oîi Ton m'envoie. D'après les lettres que j ai reçues de Tarmée, ils auront l'un et l'autre le temps de te joindre avant ton départ. Vous vous trouverez tous réunis, du moins pendant quelques jours; et mon cœur sera au milieu devons.
Je viens de prêter serment entre les mains du roi pour mon gouvernement. Comme il se trouve sur ma route , je dois m'y arrêter pour en prendre possession et pour me former quelque idée des biens que j'y pourrai faire un jour. Adieu, Emilie. Je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester ici. La reine désire ardemment ton retour, et a bien voulu se charger de ma défense contre les ennemis puissants que je laisse en partant.