‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 11 sur 43 · Tome IJ · texte numérisé non relu

Tome IJ

QO LES ÉGAREME>-Ti

morale aussi fausse que séduisante, jusliûés, autorisés par de grands exemples, présentés du moins sous des traits qui les font paraître plus dignes de compassion que de censure et de haine : on y apprend à nouer les intrigues de lamour, à en parler le langage, à en adopter les prétextes, à en répéter les excuses ^. On y voit les autres passions les plus ardentes et les plus dangereuses , ces passions qui sont les secrets mobiles du cœur humain, et qui enfantent tous nos malheurs, 1 orgueil, l'esprit de domination, le ressentiment des injures, prendre un air de noblesse et déiévation qui semble les rapprocher de la grandeur d'àmc et du vrai courage. Près d'elles et à leur lumière, la fourberie est une politique sage et l'art de gouverner ; l'esprit de faction , le caractère d une âme hardie faite pour régner sur ses semblables ; le duel , une loi de l'honneur ; la vengeance , un devoir; le suicide, un droit à sa propre vie qui n'est ignoré que des lâches et des faillies. Les grandes fautes y sont données presque toutes à la destinée, et les dieux seuls y sont coupables du crime des hommes. On y accoutume l'esprit à des horreurs auxquelles il n aurait jamais pensé; et je suis persuadé qu'un homme fait à nos spec-

* '« Si les héros de quelfjues pièces soumeitent l'amour au « devoir, en admirant leur force, le creur se prête à leur fai- « blesse s on apprend moins à se donner leur couraje i[u'ii se K mettre dans le cas d'en avoir besoin. » (Rousseau.)

DE LA n Aïs ON*. <J 1

tacles sera moins étonné, moins frappé d'un grand crime qu'une âme neuve qui n'a jamais vu que l'image touchante de la vertu, ou 1 empreinte légère du ridicule.

On y voit les caractères vicieux altérés au gré de 1 intérêt qn on veut répandre sur eux, on les voit, rachetant de scène en scène leurs grands vices par des qualités ])rillantes, en devenir moins odieux. On n'y sait ni qui perd ni qui gagne , du vice ou de la vertu 5 tout y est sacrifié au jeu des passions. On y voit régner une enflure continuelle d idées et de sentiments -, on y entend , après quelques maximes vraies, des maximes fausses ^; et chacun adopte, selon son goût et son génie, celle qui lui convient le mieux (9). La religion ellemême n'y est traitée, surtout aujourd'hui, qu'avec indécence; les dieux, les autels, les oracles, les prodiges, les prêtres n'y paraissent que pour être la matière d'un indigne parallèle ; ils n'y sont offerts que pour nous engager adroitement à confondre avec de faux cultes le culte véritahle, et n'y sonlmai'quésquedusceaudela haine et du mépris.

Dans les comédies le valet apprend à tromper son maître; la soubrette, à seiTir la passion de sa

• « Je liais, a dit quelque part l'auteur que nous venons de « citer, les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises « actions. » Et il donne eiisuile la raison de ce sentiment. « Le» « [lassions dércglces inspirent les mauvaises actions; mais les n mauvaises maximes corrompent la raison même, et ne laisici-l « plus de ressource pour retenir au bien.»

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maîtresse; le fils de famille, à se jouer de la confiance de son père; la pupille, à surprendre la vigilance de son tuteur; la lenime , à tirer parti de la crédulité de sou mari. Tous y apprennent les expressions, les détours, les ruses de la galanterie, de la séduction , et les manèges de la coquetterie *. Là le plus honnête homme est presque toujours le plus ridicule , et tout l'avantage y est pour le plus fourbe et le plus adroit. Dans les pièces les plus honnêtes , mentir est compté pour rien : dans les plus utiles, dans les pièces de caractère, Teffet qu'on envisage est presque toujours manqué par la nécessité de charger le caractère principal poiu: le faire ressortir et le rendre plus intéressant. Souvent aussi on le revêt, malgré ses faiblesses, de tant d'agréments, on lui laisse tant de rcôsources, quil est encore le beau rôle, le rôle qu'on voudrait jouer préférablcment à ceux qu'on lui oppose (lo). Presque toujours, si le fond de la pièce est bon , les détails en sont dangereux; et les leçons mêmes qui seraient utiles aux uns deviennent pernicieuses aux autres, selon les circonstances et les dispositions de ceux qui les reçoivent *'^.

* Ce ne sont point là des imputations fausses et de vaines dcclamations. Qu'où ouvre Molière , Dancourt , Regnard , etc. , qu'y troiive-t-on presque partout que de pareilles leçons? Tout au plus ils con-igent en nous un faiLle peut-êlre , et ils y développent le germe de tous les vice .

** « Eu peignant le ridicule des e'tals qui servent d exemple

DE LA RAISOX. g3

Ajoute, ma fille, à tout ce que je viens de dire les prestiges de la déclamation, ce langage muet, si éloquent, si persuasif, si séduisant, qui par un geste parle aux yeux et pénètre le cœur, donne de la vivacité aux passions, de la force au sentiment, et de la véhémence au discours; qui exprime dans toute leur énergie les mouvements de 1 âme que le poëte même n a rendus que faiblement j qui fait illusion sur la fausseté des pensées et des maximes, et fait applaudir au mensonge avec plus de chaleur qu ou n'applaudirait à la vérité. Ajoute le charme, 1 enchantement du spectacle tout entier, le cercle brillant d'une fouis de personnes de 1 un et de l'autre sexe qui étalent à lenvi tous les raffinements de fart et de la parure, qui aJÛFectent tous les agréments de la mode et tout 1 éclat du luxe , qui vont pour voir et pour être vues, qui dans leurs yeux portent toul le feu des passions qu ou exprime sur la scène. Ajoute les idées que font nailre les acteurs, les actrices, malheureusement trop connus pour la plrpart par la licence de leurs mœurs; avilis, quoi quou en puisse dire, par un préjugé raison-

« nux autres, on le re'pand plutôt que de l'éteindre; et le peuple, ■ toujours singe et imitateiu- des riches, va moins au tliéJn-e e( pour rire de leurs folies que pour les étudier et deveoir encore « plus fou qu'eux en les imitant. Voilà 'de quoi fut cause Molière « lui-œênie : il corrit^ea la cour en infectant la viUe; et ses ridi- <i cules marquis furent les premiers modèles des petits-mailres « bourgeois qui leur succcdèrent. » (Rousseau. )

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nable (ii), par une conduite (jui sans doute est Ijien plus le vice de leur élat que celui de leur esprit et de leur cœur; invitant, irritant les passions par leur seule présence, et ôiant aux sens et à 1 imagination le frein puissant que du moins y met presque toujours l'auguste caractère de la retenue et de la pudeur qui brillent dans les âmes honnêtes ■^.

Piéunis tous ces principes de corruption; et, d'après eux, m.a fille, juge des effets que le spectacle doit produire. Quels effets! on y laisse altérer les premières idées de vérité, ô innocence et de vertu que leducalion avait pu donner. On y accroît, on y renforce les préjugés qu'on avait puisés dans le commerce du monde. On y échange des manières décentes et naturelles contre des affectations ridicules. On s'y forme à un esprit romanesque à un jargon de théâtre, ou bien encore à ce ton de fatuité et d impertinence qui rend nos jeunes gens insupportables à leurs propres concitoyens, et en fait pour les étrangers des objets de haine ou de mépris. On y apprend à dédaigner les moeurs anciennes, à mépriser les occupations sérieuses, à négliger les devoirs domes-

* Riccoboni , auteur et acteur tout à la fois, cet homme si expert et si distingué dans son ait, nous assuie que les senlLments qui seraient les plus corrects sur le papier changent de uatiurc en passant par la boucbe des acteurs, et deviennent criminels par les id-'es qu'ils font naitrc dans Vesprit du spectateur jr.éoie le plus indiSl-reut, ^

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tiques, à se laisser gagner par la fureur du chant, de la danse et des vers, à étoufter Theureux germe des talents précieux par des goûts frivoles et des talents futiles. On y substitue Tesprit de dissipation, de luxe et de galanterie, à Famour de la retraite, de la simplicité et de la sagesse. On y contracte 1 habitude des pensées fausses et libertines; on y attise le feu des passions ; on y reçoit les premières impressions de l'amour, ou on les augmente. La force de 1 intérêt, la chaleur du sentiment, le feu de l'action, les ornements de la poésie, tout l'ensemble du spectacle nous émeul et nous transporte. On est tout entier à ce au on voit, à ce qu on sent. On se remplit, on se pénètre k loisir des mémos vues, des mêmes penchants que font paraître les personnages qu'on nous représente. On se sent attendrir; on verse des pleurs en dépit de soi; on oublie tout; on oublie sa roi- «♦on et son propre cœur. On est déçu, on est séduit sans avoir la force de revenir contre de si douces et de si fortes impressions; tout fait illusion, et tout concourt à la maintenir.

Les efi'ets du théâtre ne sont pas toujours si sensibles; mais dans qui? Dans ceux que rien n'émeut, que rien n'aflecte, dont 1 esprit lent et paresseux ne saisit les objets quà demi, dont la raison femportc sur limagination et l'amortit : mais ceux-là s ennuient au spectacle; car il namorce que ceux qu'il intéresse et qu'il passionne. Pour qui ses effets sont-ils moins sensibles en-

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core? Pour ceux dont les passions sont déjà acroutumécs aux émotions les plus vives; qui sont blasés sur les plaisirs; qui ne sentent plus rien , pour avoir trop épuisé toute espèce de sentiment et de volupté j qui ne s'aperçoivent plus des écarts de leur esprit et de leur cœiu* par l'habitude quils ont contractée de les laisser s'égarer impunément ' et qui se croient toujours innocents, parce quils ne savent plus distinguer ce qui les rend coupables; pour ceux, en un mot, qui consentent à tout, qui s amusent de tout sans scrupule, et qui, entraînés par tout ce qui leur parait agréable, se livrent à toutes les impressions qu'ils eu reçoivent sans s inquiéter de ce qu'elles peuvent avoir de criminel. Voilà ceux qui ne sentent pas les effets et les dangers du spectacle : car, hélas! sent-on toute 1 impétuosité d'un torrent quand on se laisse aller à son cours? Pietranchez du spectacle tout ce qui en fait le péril , tout ce que la véritable sagesse y réprouve; et bientôt il cessera d avoir pour eux les mêmes charmes.

D'ailleurs , ma ilUe , je conviendrai , si Ion veut, que le spectacle ne produit pas ses plus pernicieux effets tout à coup; mais il les prépare : il ne porte pas à nouer sur-le-champ des intrigues, mais il les amène; il n'occasione pas sur-le-champ des défaites et des chutes; mais il met dans le cceur la disposition secrète qui en sera un jour la trop funeste cause.

Eh ! dans combien de spectateurs le théâtre

n'opère-t-il pas des effets plus prompts et plus funestes! Quelle plus grande preuve nous faut-il de son influence sur les mœurs? C'est à la sortie de la comédie , de l'opéra , qu'on va tendi-e des pièges à la jeunesse; c est surtout aux environs de nos spectacles que se logent les courtisanes. Elles comptent donc bien , ou sur les effets qu ils produisent, ou sur le peu de sagesse de ceux qui y voDt chercher leurs délassements et leurs plaisirs"^. A des raisons si pressantes faut- il joindre des autorités? Celle des législateurs, des anciens sages de la Grèce et de Rome (12), qui presque tous ont regardé les spectacles comme la source de mille désordres; celle de nos hommes de cour c'ù ont le mieux connu le jeu des passions et le cœur humain, de la Rochefoucault''''^,deBussy-RaLutiu, du prince de Conti, qui a fait un traité exprès

* « Je ne considère pas les spectacles , a 'dit Voltaire luit même, comme une occupation qui retire les jeunes gens de la « débauche ; cette idée serait celle d'un curé ignorant. Il y a « assez de temps avant et après les spectacles pour faire itsage «< de ce peu de moments qu'on donne à des plaisirs de passage Cl immédiatement suivis du dégoût. « (Mélanges âe littérature.)

•*• « Tous les grands divertissements, (lit le duc de la Rochefoucault , sont dangereux ; on sort du spectacle le cœur si i-empli de toutes les douceurs de l'amour, et l'esprit si persuadé ''•e son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion 'de les faire uaitre dans le cœur de quelqu'un pour recevoir ks mêmes [ilaisirs et les mêmes sacrifices qu'on a vus si bien représente'» sur le théAfre. »

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