‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 12 sur 43 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

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contre les spectacles ; celle d'un magistrat aussi éclairé que l'était le chancelier d'Aguesseau, qui a fait sur eux des remarques si intéressantes ; celle enfin de nos génies les plus distingués, de nos poètes eux-mêmes , des Corneille , des Racinc des Quinault, des la Mothc *, oui se sont repentis d'avoir travaillé pour le théâtre, et qui, après en avoir si bien étudié toute ia science, ont été les premiers à en avouer les dangers et la séduction : tant d'autorités en tout genre donneront sans doute un nouveau poids à la raison. Eh! qui se ilattera de mieux savoir que les maîtres de l'arl quels sont les effets qu'il peut produire (i3)?

Quels prétextes , ma fille , restent donc à ses partisans? Qu'ils dénaturent tant qu'ils voudront nos spectacles, qu'ils les considèrent d'une manière abstraite , tels qu'ils devraient être , tels qu'il serait ;\ souhaiter qu ils fussent, ils ne persuaderont pas h quiconque a de la sagesse et des moeurs qu'on peut sans risque et sans crime les voir et les fréquenter tels qu'ils sont.

Combien donc se rendent coupables des pères faibles, des mères imprudentes, des gouverneurs et des guides indigues de 1 être, qui, en y conduisant leurs enfants ou leurs élèves, leur présentent eux-mêmes la coupe empoisonnée du plaisir et de la volupté! Hélas: n'y boiront-ils pas assez tôt

* Voyc7. dans les notes leurs regrets et ceux de Le Franc, Grosse t, Piiccoboni, etc.

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sans eux? Leurs passions ne s'éveilleront-elles pas assez d'elles-mêmes? Faut-il encore les faire naître d avance ou les irriter?

O toi , ma fille , plus éclairée sur tes devoirs , et mieux disposée à les remplir, mieux instruite des dangers du spectacle , tu n'iras point y chercher pour toi-même un vain délassement, tu ny conduiras point mademoiselle de Senneyille, et tu ne courras pas le risque trop réel d'y égarer sa jeunesse; tu n'y mèneras point un jour tes enfants; tu n aui'as pas été leur mère pour aider à les séduire! Le théâtre ncst pas lecolc des mœiu-s; et lors même qu'il semble le devenir à certains égards, les secours qu il oftre à la vertu sont trop insuffisants , et les motifs qu'il lui prête sont trop audessous d'elle. S'il est lecole du goût , c'est tout au plus d'un goût frivole qui amuse l'esprit et qui fait tort à la raison. Tu ne connaîtras de goût pur et solide , de discernement exquis que celui qui tient à la sagesse ; et tu croiras toujours que l'art de bien penser tient à lart de bien vivre.

N oublie pas , ma fille , combien nos idées prennent aisément la teinte de tout ce qui nous environne, et combien à nos premières idées sont liés nos premiers penchants. Fais donc en sorte que tes enfants , que tous ceux qui dépendront de toi, surtout dans un âge encore tendre, ne voient, n'entendent rien qui ne puisse leiu" donner sans aucun mélange l'idée du vrai et l'amour du bien.

Bi:

lOO LES ÉGAREME3NTS

Par rapport à toi , ma chère Emilie , si ton mari redouble par la suite ses sollicitations les plus vives en faveur des spectacles, oppose-lui les armes si puissantes que la nature elle-même donne à ton sexe, lorsqu'il veut Lien en faire usage : redouble tes complaisances et les marques de ton attachement : fais-lui voir que ton cœur même ne saurait consentir à être distrait de son amour pour lui, par des amusements qui insensiblement tendraient à l'altérer, et qu il ne s'y refuse si constamment que pour se conserver toujours pur et fidèle (1 4).

NOTES

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(î) Que c^esl pécher contre son esp-it et ses lois^ etc. « Ln distinction que quelques personnes font entre les comédiens français et les italiens est regardée avec dérision parmi les gens sensc's et instruits. Il faut, au contraire, se renfer-mer dans le principe incontestable, qu'où les lois du royaume et de Péiglise ne distinguent point, il ne faut pas distinguer, » (Collection de décisions de jurisprudence, 'par Dehisart, au mot comédien.)

On peut consulter sur tout ceci les Maximes et réflexlo>ni sur la comédie, par Bossuet; le Traité de la comédie, au iroisième tome des Essais de morale de Nicole, et au cinquième voinme, ses ponse'es sur les spectacles ; le Traité de la comédie cl des spectacles, du prince de C'.onti; un excellent ouvrage lie Després de Boissi, avocat en parlement, qui a pour titre Lettres sur les àpeclacles, et dont on a fait un très-grand usage dans ces notfs •; un Recueil de dissertations tur ce sujet, que le pape

*■ Vojcz la sixièu); édition en deux volumes, considérablement augmentée par l'auteur.

DE LA RAISO:^. 101

Benoît XIV engagea le P. Concina à composer. Ce même \)ontife donna, le premier janvier 1748, une déclaration autLea>tique par laquelle il protesta qu'il ne tolérait les spectacles qu'j reCTCt

(a) Et tous les jours les condamne, it Ce n'est point par négligence, ni par relâchement, disait le pape Gélase, que mea pre'décesseurs ont usé de tolérance à l'égard de ce scandale que j'espère abolir. Je suis persuadé qu'ils ont fait les plus sincère* tentatives pour le détruire, et que leurs bonnes int£Dtions fare&) toujours traversées. »

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(3) De ce aue les lieiix de déhauclie y sont tolérés par unt forte de nécessité. r«écessitd \Taie ou prétendue : car, quelle» que soient les autorités qu'on peut faire valoir à ce sujet, j'ose croire que d'autres lois meilleures feraient d'autres rqœurs; et ce que dans les beaux jours de Rome paienne on ne conDaiesaii même pas, il serait sans doute po4sil>le à des princes vertucuj de le fkire disparaître, et d'en purger les états où l'on fait profession de chiistianisme. Jusqu'en 1788 on n'avait point encore TU de courtisane dans une de nos villes les plus distiguées pat la population et par le commerce; les honnêtes femme.» n'y étaient pas moins en siireté : une malheureuse, venue d'une autre cite', y a donne', dans cette même année, comme le signal de la prostitution et du libertinage ; mainlepant la ville doi),t jo parle en est remplie.

(4) Portent à leur âme le coup mortel, etc. L'abbé Clément rapporte ce beau trait de madame Henriette de Fronce. «Elle disait un jour à une personne qu'elle honorait de quelque confiance qu'elle ne concevait pas comment on pouvait goûter quelque pla:sir aux représentations du théâtre ; que pour elle c'était un vrai supplice, La personne à qui elle parlait ainsi ne put s'empccber d'en marquf-r de l'étonnement, et prit la liberté de lui en demander la raison. Je vous avoue, répondit la princesse, que quel-

que gale qiie je sois eo allam ù la comédie, sitôt que je vois les premiers acteurs païaître sur la scène, je tombe tout à coup dans la plus profonde tristesse : « Voilà, me dis-je à moi-mèrne, tt des bommes qui se damnent de propos dciibcré pour me dite venir. » Celte réflexion m'occupe et m'absorbe tout entière pendant le spectacle : quel plaisir pourrais-je y i^oûter? » {Maximes pour se conduire du élicnnement dans le monde.)

Si la réflexion de madame Henriette est vraie, rion n'est plus naturel et plus juste que le sentiment dont elle était si vivement affectée lorsqu'elle était forcée d'assister au spectacle; et celle réflexion est de toute vérité aux, yeux de quiconque a de la religion. Aussi, pour tant de gens, est-il plus court de n'en point avoir.

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(5) S^exposer au danger d'y succomher encore? « Combien en est-il qui ont prétendu de même n'y aller qu'une fois, ou par curiosité, ou par complaisance, et que l'attrait du tliéilre a tellement séduits tout à coup, qu'ils en sont devenus les partisans les plus zélés et les plus empresses spectateursT

« Témoin Alype, disciple d'abord et ensuite ami 'de saint Au« gustin. J'itudiani le droit à Rome, quelques-uns de ses condisciples lui proposèrent un jour d'aller avec eux à l'amplntbéâtrie. Alype autrefois avait aimé passionnément les spectacles ; et saint Augustin, étant son maître à Carthage, l'avait guéri de cette passion. Alype s'en croyait dégoûté pour toujours : il résiste aux invitations, aux prières, aux pressantes sollicitations de ses amis; mais ils l'entraînent de force. C'est en vain, leur dit-il, que vous me faites violence ; vous pouvez la faire à mon corps, mais vous ne pouvez rien sur mon esprit; au milieu de vous, à l'amphithéâtre, je serai dans mon cabinet avec mes livres. En clFct, Alype ferma constamment les yeux pendant le spectacle; cl, au lieu d'y prendre aucune part, il ne s'occupa que de ses réflexions. Mais tout à coup une cri extraordinaiie frappa ses oreilles et excita sa curiosité ; il ouvrit les yeux : à peine vit-il le spectacle, qu'il s'y sentit intéressé ; ravi, transporté hors de luimême, il mêle ses cris et ses applaudissements à ceux des autres

spectateurs , et soi t enfin plus épris que jamais de l'amour du théâtre. » (L'afcbii Clé>i£>'t, ibid.)

(6) Des jeux, des cercles, etc. Puisqu'il est question ici de toutes les sortes de plaisirs que la religion condamne , que ne pourrait" on pas dire de cette manie du jeu, si commune de nos jours, qui fait asseoir indistinctement à la même table et souper ensemlile le prince et l'aventurier, la ducliesse et In courtisane , l'honnête homme et le fripon ; qui fait risquer aux nus la perle de l'honneur et de la probité, aux autres la perte de la pudeur et de l'innocence, à tous la perle du temps et de la fortune ; qui fait hasarder sur une carte ce qui eût suSi pour le Jjonheur de vingt fiimilles ; et qui réduit quelquefois à la plus affreuse indigence celles qui parmi nous étaient les plus distiuguées et les plus opulentes i

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(7) Des cercles , des âanses , etc. Ce qu'on dit ici des spectacles, on doit le dire à plus forte raison des bals, qui ne sont pas moins dangereux. C'est à leur sujet que, sur le théâtre italien, un auteur dramatique fort connu (M. de Bcissi, Talents à la mode) fait dire à un de ses personnages, qui est d'ailleurs très-porté pour les plaisirs en tout genre ;

Des femmes , sans garder la moindre bienséance ,

Avec des hommes font assaut D'entrecliats et de bonds, de gambade et de saut. O siècle ! ô temps I ô mœurs ! quelle indécence * I

C'est à ce même sujet que le célèbre Bussy-Rabutin, de l'acn-

* L'indécence est plus grande aujourd hui que jamais par la nature de ces nouvelles danses, de ces allemandes, qui, au jugement des hommes les moins prévenus, font rougir la pudeur et devraient déconcerter la verlu la moins sévère. C'est à res îortes de danses cependant qu'on forme l'âge le plus tendre ; et miintenant nous avons presqu'cn tous lieux les bals d'enfants.

demie française , ce courtisan célèbre , dont le tcnioignage ne sera pas suspect aux gens du monde, écrivait à M. de la Roquette, évêi]ue dAutun, une lettre qu'il ne sera pas hors de propos de rapporter ici.

« J'ai lu lavis sur les bals que vous m'avez envoyé, monsieiir; et, puisque vous souhaitez de savoir ce que j'en pense, je vous dirai que je n'ai jamais doute' qu'ils ne fussent très-dangereux. Ce n'a pas été seulement ma raison qui me l'a fait Croire , c'a encore été mon expérience ; quoique le témoignage des pères de l'église soit bien fort, je tiens que sur ce chapitre d-'hii d'un courtisan sincère doit être d'un plus grand poids. Je sais Lien qu'il y a des gens qui courent moins de hasard ea. ces lieux-là que d'autres : cependant les tempéraments les plus froids s'y réchauffent; et ceux qui sont assez glacés pour n'y être point émus, n'y ayant aucun plaisir, n'y vont point. Ainsi, il n'est pas néccssaii'c de les leur défendre; ils se les défendent assez eux-mêmes. Quand on n'y a point de plaisir, les soins de sa parure et les veilles en rebutent; et, fpiand on y a du p'iaisir, Q est certain qu'on court grand hasard d'y offenser Dieu Ce ne Sont d ordinaire que les jeunes gens qui composent ces asseifl- Llces, lesquels ont assez de peine à résister aux tentalicns dans la Solitude ; à plus forte raision dans ces lieux-là , où les beaux objets , les flambeaux , les violons , et l'agitation de la danse échaufferaient des anachorètes. Les veilles gens , qui pourraient 6c trouver dans les bals, sans intéresser leur conscience, seraient ridicules d'y aUer; et les jeunes, à qui la bienséance le permet , ne le pourraient pas sans s'exposer à de trop grands périls. Ainsi je tiens qu'd ne faut point aller au bal quand on esrt dirétien ; et je crois que les directeurs feraient leur devoir, s'ils exigeaient de ceux dont ils gouvernent les consciences qu ils n'y allassent jamais. » (Voyez le quatrième tome du Recueil des lelU'es de Bussy, édition d^Amsta-dam^ 1^38.)

(8) Racheté par des maximes qui s'accommodent mieux à leur faiblesse. « Aussi l'habile poète, le poêle qui sait l'art dfi réussir, cherchant à plaire au peuple et aux hommes vulgaires,

se «farcie bien de leur offiir la suljlime image d'un cœur maître de soi , qui n'écoute que la voix de la sagesse : mais il charmu les spectateurs par des caractères toujours en conlradiclioiïj qui veulent et ne veulent pas ; qui t'ont retentir le théâtre de cris et de gémissements ; qui nous forcent à les plaindre lors même qu'ils font leur devoir, et h penser que c'est une triste chose que la vertu, puisqu'elle rend ses amis si misérables. C'est par ce moyen que, par des imitations plus faciles et plus diverses, le poète émeut et flatte davantage les spectateurs.

« Cette habitude de soumettre à leurs passions les gens qu'od nous fait aimer altère et change tellejicnt nos jugements sur les choses louables , que nous nous accoutmncns à honorer la faiblesse d'âme sous le nom 'de aensibilité , et à traiter d'iiommes durs et sans sentiments ceux en qui la sévéïité du devoir l'emporte en toutes occasions sur les affections ncturelles. Au contraire, nous estimons comme gens d'un bon naturel cciLxqui, vivement affectés de tout, sont l'étemel jouet des événements j ceux qui pleurent comme des femmes la perte de ce qui leur fut cher; ceux qu'une amitié désordonne'e rend injustes pour servir leiu's amis ; ceux qui ne connaissent d'autres règles que l'aveugle penchant de leur cœur; ceux qui, toujours loués du sexe, qui les subjugue et qu'ils imitent, n'ont d'autres vertus que leurs passions, et d'autre mérite que leur faiblesse. Ainsi, l'égalitc, la force, la constance, l'amour de la justice, l'empire de la raison, deviennent insensiblement des qualités haïssables, des vices que l'on décrie. Les hommes se font honorer par tout ce qui les rend dignes de mépris ; et ce renversement des saines opinions est l'infaillible effet des leçons qu'on •"'a prendre au théâtre, m (Rousseau.)

(g) Et chacun aâople, suivant son goût et son génie,' celle qui lui convient le mieux. Il s'in faut bien qne nous ayons sur cela la même délicatesse qu'avaient les Athéniens du temps d'Euripide. Ce poète avait mis dans la bouche de Bellérophon un éloge magnifique dis richesses, qu'il tcmiinnit par ces pa-i rolea : « Les riclicsses sont le souverain bien du genre humajiaj[

a et c'est avec raison qu'elles excitent l'admiration des dieux et c< des liommes. » Tous les spectateurs se récrièrent ; et on aurait chassé racteiir, si Euripide ne fût venu prier l'assemblée d'attendre la fin de la pièce, oii l'admii-ateiu des richesses recevait le châtiment qu'il méritait.

Euripide lui-même fut siu: le point d'être cite devant les magistrats au sujet de cette repense quil fait faire à Ilippolyte: Al Ma langue a prononcé le serment, mais mon cœur n'y a point lu consenti. »

En général, il est bon d'observer que les anciens savaient bien mieux que nous tirer parti des spectacles ; ils les liaient en quelque sorte au système de la législation; ils les faisaient servir pour l'ordinaire à renforcer les mœurs, l'esprit national et la religion. Les poètes et les philosophes, dans le siècle ou nous sommes, les emploient le plus souvent à les détruire.

D'Arnaud, dans son disccors préliminaire sur le comte de Comminge, et à l'occasion d'un spectacle plus dangereux en- Qore et plus licencieux que tous les autres, fait une réflexion qui mérite bien toute l'attention du ministère public. « Des hommes éclairés, qui connaissent le pouvoir du physique, ne sauraient être trop attentifs siu: le choix- des objets qui les entourent, et des impressions qu'ils reçoivent. Des ûmes remuées par "des ima. ges nobles et attendrissantes de vertu, d'humanité, d'amour des devoirs , seront assurément plus préparées aux bonnes actions que des esprits nourris de jeux insipides et livrés à la frivobté et à de plates bouflbnneries. Quand les Athéniens résistèrent aux forces du qrand roi, ils ne couraient point entendre des musiciens (ou des poètes) efléminés; ils allaient enflammer leur courage aux représeulations des drames immortels des Sophocle et des Euripide. »

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(i6) Q«'i7 est encore la beau rôle, le rôle tju'on voucb-ail jouer p-éférablemcnt à ceux c^n'on lui oppose. C'est ce qu'on éprouve en quelque sorte dans le Misanthrope, et presque autant dans le Glorieux, cette pièce de caractère et de sentiment, pour laquelle, plus que pour toute autre, on se sentiiait porté à

faire gi'àce au spectacle , s'il ne renfermait pas tant d'inconvénients il la fois : on y fait le Glorieux si grand à certains égards, dès qu'il parait sur la scène; il met dans son rôle tant de noblesse et de majesté , de cette fausse majesté cependant qui llatte notre fol orgueil ; il l'emporte si fort sur son doucereux rival ; il en triomphe si parfaitement, que, pour peu qu'on soit eiiticbé du même vice, on aimerait mieux, ce semble, rester le comte de Tuffière que d être le très-bonnête , très-ridicule et U-ès-malbeiueux Pbilinte. Dans une si belle pièce que .d'autres choses à reprendre pai lapport aux mœurs!

On aurait été tenté d'analyser ici nos plus belles pièces , tant les tragédies que les comédies , si dans de simples notes en pouvait se permelU'C de faire une dissertation; et j'ose croire que, si l'on en excepte Estlier et Athahe, qui n'ont pas été composées pour notre tbéâtre, il eût été facile de prouver qu'il n'y eq a pas une peut-être qtii, du côté de la morale, ne laissât plus à perdre qu'à gagner.

Rousseau a relevé avec beaucoup de justesse les inconvénients qui se rencontrent, relativement aux mœurs, à mettre les Fables de La Fontaine entre les mains des enfants ; par une analyse aussi exacte combien ne ferait-on pas observer d'inconvénients plus sensibles encore à mettre nos meilleures pièces de [Léàtre sous les yeux et entre lus mains de tous les bomnaes , et surtout des jeunes gens I

(i l) Avilis par un prèjuqé raisonnable. Quoi qu'en puissent dire les passions, si portées à flatter ceux qui contribuent le plus à les satisfaire, le métier de comédien sera toujours avilissant par sa nature, parce qu'en soi il sera toujours vil de se donner soi-même en spectacle pour amuser les autres , et de s'y donner pour de l'argent; de jouer par état des rôles qui nous sont étrangers; de revêtir à commandement un personnage qui n'est pas le sien , tantôt roi de tbéâtre et tantôt valet , tantôt un l;éros et plus souvent un fripon, tour à tour Alexandre et Crispiu; de faire acijetcr au puljlic le droit de censurer nos

gestes , nos démarclies , de nous siffler en face , et de nous insulter en personne.

C'est ainsi cjn'cn parle le pliilosoplie de Genève : « Quel est donc au fond l'esprit que le comédien reçoit de sou état? Un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil et d'indigne avilissement, qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme qu'il abandonne... C'est un grand mal sans doute de voir tant de scélérats Hans le monde faire des rôles 'd'bonnctes gens ; mais y a-t-il rien déplus odieux, de plus clinquant, de plus lâche qu'un honnête homme à la comédie faisant le rôle d'un scélérat, et déployant tout son talent pour faire valoir de criminelles maximc3, dont lui-même est pénétre d'horreur?

« Si l'on ne peut voir en tout ceci qu'une profession peu lioonote , on doit voir encore une source de mauvaises mœurs dans le désordre des actiices , qui A^rce et entraine celui des acteurs. Mais pourquoi ce désordre est-il inévitaljle? Ah! pourquoi?, Dans tout autre temps on n'aurait pas besoin de le demander; mais dans ce siècle , où régnent .si fièrement les préjugés et l'erreur sous le nom de philosophie , les hommes, abrutis par leui vain savoir, ont fermé leur esprit à la voix de la raison , et leur cœur à celle de la nature.... je demande donc comment un état tel que celui 'de comédienne , dont l'unique objet est de se mon- U-er en public, et, qui pis est, de se montrer pour de l'argent, Conviendrait à d'honnêtes femmes , et pourrait compatir en cUes avec la modestie et ks bonnes mœurs. A-t-on besoin même de disputer sur les diflérences morales des sexes pour sentir combien il est difficde que celle qui se met à prix en représentation ne s'y mette bientôt en personne, et ne se laisse jamais tenter de satisfaire des désirs cju'elle prend tant de soins, d'ie;s-« citer?

« Quoi ! malgré mille timides précautions , Une femme honnête et sage, exposée au moindre danger, a bien de la peine encore k se conserver un cœur à l'épreuve, et ces jeunes personnes audacieuses, sans autre éducation qu'un système de coquetterie et des rôles amoureux, dans une parure très-peu to.odeste , entourées d'une jeunesse ardente et téméraiie j au milieu

des douces roies de l'amour et du plaisir, résisteront à leur âge à leur cœur, aux objets qui les environnent, aux discours qu'on leur tient, aux occasions toujours renaissantes, et à l'or auquel elles sont d'avance à demi vendues! Il faudrait nous croire une simplicité d'enfant pour vouloir nous en imposer à ce point. 1 (Lef(re sur les spectacles.)

(12) L'autorité des léqislateurs, des anclem iaqeS de la ijièce et de Rome. Solon s'opposa fortement à l'établissement des spectacles ; il en prévoyait les plus funestes suites , et l'effet ne prouva que trop qu'il avait bien prévu. Plutarque attribufi la corruption et la perte d'Athènes à la passion que le peupln eut pour ce genre d'amusement. A Lacédémone on ne représentait ni tiagédies ni comédies. Platon les réprouvait comme des amusements qui tendaient à faire des hommes passionnés. Ciceron s'écrie h ce sujet dans les Tusculanes : (c O la belle école '. Si on en ôtait tout ce qu'elle offre de vicieux, il n'y aurait plu.s de spectateurs. Le tendre et galant Ch'ide s'écriait lui-même: ?fe touchez pas à ces poètes qui ne respirent que la tendresse : Tene7-os ne tanqe poëtas • et tels sont du plus au moins tous nos poôtes dramatiques.

« L'an 400 après la fondation de Rome, les censeurs proposèrent au sénat de faire construire un tliéâtre de pierre. Le grand Scipion s'y opposa, et fit à ce sujet un discours si véhément pour prouver que les spectacles corrompraient infailliblement l<s Romains, que l'on vendit aussitôt, par ordre du sénat, tout ce qui avait été préparé pour la construction du théûtre. La suite fit voir que Scipion ne s'était point trompé; l'établissement des spectacles à Rome fut l'époque du luxe et de la mollesse, !fui corrompirent enfin celte fameuse république. «

( Maximes , etc. )

« On croit répondre à tout, dit l'abbé Clément, qui rapporte ce dernier tr?it, en disant que les spectacles aujourd'hui sont bien différents de ce qu'ils étaiept autrefois. A qui donc croit-oni parler ainsi? N'avons-nous pas le théâtre d'Euripide, de Sophocle, de Méuandre, et celui de Sénèque,'de Plaute, et.de Té-

110 LES ECAEEMEN'TS

rence? Qu'on les coirpaie à ceux de Raciue, des deux Corneille, de Molière, et on verra lesquels sont les plus propres à corrompre k cœur. Et l'impiété que quelques auteurs tragiques ont affecté de semer dans leurs ouvrages n'est- elle pas une des causes de l'irréligion qui se répand et s'établit de jour en jour? »

{Ihid.)

(i3) Qui se flattera de mieux savoir cjue les maîtres de larl (^uels font les efji'ts nxi'il peut yiroduiie? Corneille ne se rassura jamais entièrement sur l'iiLus qu'il avait tait de ses talents.

Voici ce que Racine écrivait à son Sis sur les spectacles « Croyez-moi, mon fils, quand vous saurez parler de roman* et de comédies, vous n'en serez guère plus avancé pour le monde, et ce ne sera pas par cet endroit -là que vous ser(z plus estimé... Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et des comédies ; on doit en jouer à Mailv. Le roi et la cour savent le scrupule que je me fais d'y aller ; et ils auraient une mauvaise opinion de vous , si , à l'âge où vous êtes , vous aviez si peu d'éfjards pour moi et pour mes sentiments. » (^jOyez les jlemoires sur la v'e de Jean Racine, par Lotis Racine son fils, auteur du Poème de la Reliqion.y

Quinaut s'est repenti, quoiqu'un peu tar'd, d'un talent trop facile et trop mal emplové.

La Mothe a marqué les mêmes rpgrcts; et, travaillant encore pour la scène fran'i'aise, voici l'aveu qu'il fait au public dan» son discours sur la tragédie : « ^S'ous ne nous proposons pas d'éclairer l'esprit sur le vice et la vertu en les peignant de leurs vraies couleurs. jS'ous ne songeons qu'à émouvoir les passions par le mélange de l'un et de l'aulre ; et les hommages cpie nous rendons quelquefois à la raison ne détruisent pas l'effet des pasmons que nous avons flattées. ?fous instruisons un moment, mais nous avons long-temps séduit; et, quelque forte que soit la leçon de morale que puisse pre'sentcr la catastrophe qui termine la pièce, le remède est trop faible et vient trop tard. »

A ces autorités on peut joindre celles des auteurs plus modernes encore.

Le Franc. 'de l'acadànie française, et auteur de Diaon, parlé

DE LA RAISO~N'. 1H

ainsi contre les spectacles, en so de'clarant contre quelqu'un qui en prenait la défense : « On s'efforce depuis long-temps de réduire en proLlème tliéologique cette question : Si c'est un véché d'aller à la comédie. On ne manque pas d'appuyer la négative de toutes les distinctions possibles , de toutes les conditions capables de rassurer : on exige qu'il n'y ait rien de déshonniîte ni de criminel dans la pièce; que celui qui va au spectacle n y apporte point de pencliant au vice, ni une âme facile à émouvoir ; qu'il y soit mailre de son cœur, de ses pensées , de Bcs regards : que rien de ce qu'il entend, que rien de ce qu il voit, ne soit pour lui une occasion de chute ni de tentation. Cette théoiie est certainement admirable. Qui me répondra dn la pratique? Sera-ce noire casuistc? qu'il aille plutôt à la comédie; au retour, je m'en rapporte à lui. »

Gresset , aussi de l'académie française , après noua aroir fait observer que l'iiistoire de l'art dramatique est beaucoup plus la liste des fautes célèbres et des regrets tardifs que celle des succès sans honte et de la gloire sans remords, déclare luimême son repentir des succès qu'il a eus en parcourant la même canière. Voici quelques-uns des motifs qu'il rapporte dans sa lettre imprimée en i^Sy, et qui l'ont porté à faire cette espoa; d'abjuration. (cJe vous avouerai, dit-il, que depuis quelques années j'avais beaucoup à souffrir intérieurement d'avoir tra- \-aillé poui- le théâtre, étant convaincu, comme je l'ai toujoui-s été, des vérités lumineuses de notre religion, la seule divine, la seule incontestable : il s'élevait souvent des nuages dans mon âme sur un art si peu conforme à l'esprit du christianisme; et je me faisais, sans le vouloir, des reproches infructueux, que j'évitais de démêlei et d'approfondir. Toujours combattu et toujours faible , je différais de me juger, par la crainte de me rendre et par le désir de me faire grâce. Quelle force pouvaient avoir des réflexions involontaires contre l'empire de l'imagination et l'enivrement de la fausse gloire? ICncouragé par l'indulgence dont le public a honoré Sidney et le Méchant, ébloui par les sollicitations les plus puissantes, séduit par mes amis , dupe d'autrui et de moi-même , rappelé en même temps par cette voix intérieure toujours sévère et toujours juste, je souffrais, et je n'en travail-

lia LES EGlREiMENTS

lais pas moins dans le même genre. Il n'est guère de situation plus pe'nlble, quand on pense, que de voir sa conduite en contradiction avec ses principes, et de se trouver faux à soi-même et mal avec soi. Je cherchais à étoufTer cette voix des remords, à laquelle on n'impose point silence ; ou je croyais y répondre par de mauvaises autorités, que je me donnais pour bonnes.... j'aurais dû reconnailre dès-lors , comme je le reconnais aujourd'hui sans nuage et sans enthousiasme , qu'on ne parviendra jamais à justifier la composition des ouvrages dramatiques et la fréquentation des spectacles.... Tout fidèle, quel au. il soit, quand ses égarements ont eu quelque notoriété , doit en publier le désaveu, et laisser un monument de son repentir ; et quaud on a

quelques écrits à se reprocher, il ^aut s'exécuter sans réserve dès que le remords les condamne : il serait trop incertain de compter que ses écrits soient brûlés au flambeau qui doit éclairer notre agonie.... Je rétracte donc solennellement tout ce que j'ai pn écrire d'un ton peu réfléchi dans mes bagatelles limées.... L'unique regret qui me reste , c'est de ne pouvoir point assez eflàccr le scandale que j'ai pu donner à la religion par ce genre d'oivvrage, et de n'être point à portée de réparer le mal que j'ai pu causer sans le vouloir.... Les gens du bon air, les demi-raisonneurs , les pitoyables incrédules peuvent à leur aise se moquer de ma démarche ; je serai trop dédommagé de leur petit? cei>sure et de leurs froides plaisanteries, si les gens sensés et vci^ tueux, si les âmes honnêtes et pieuses voient mon humble désoTcu avec cette satisfection pure que fait naître la vérité dès qu'elle se montre. »

Riccoboni s'exprime ainsi dans la préface de son Traité de la téformation du théâtre : « Je crois que c'était précisément à un homme tel que moi qu'il convenait d'écrire sur cette matière , ej cela par la même raison que celui qui s'est trouvé au mUien de la contagion, et qui a eu le bonheur de s'en sauver, est plus en état d'en faire une description exacte... Je l'avoue donc avec sincérité , je sens dans toute son étendue le grand bien que produirait la suppression entière du théâtre , et je conviens sans peiae dfi tout ce que tant de personnes graves et d'un génie scpérienf ont écrit sut cet objet, »

DE LA RAISO^^ I id

l.e même auletir fait envisager avec beaucoup de force et de vérité les effets du spectacle par rapport à la jeunesse, (t Communément, dil-il, jusqu'à l'âge de dix ans, les enfants sont très -bien élevés; depuis dix ans jusqu'à quinze l'éducation faiblit, et les enfants commencent li être gâte's, souvent même par leur père et par leur mère ; enfin depuis quinze ans jusqu'à vingt, les jeunes gens, maîtres de leurs actions, achèreat euxmêmes de se corrompre.

« Les parents sont pour l'ordinaire plus occupés de l'apparence, de l'exiërieur, que du fond et de l'essentiel de l'éducatiou de leurs enfants. On ne s'attache à leur apprendre que la politesse, les belles manières et l'usage du monde, en .sorte qu'à dix tins ils sont en état de paraître dans ce qu'on appelle les meilleures compagnies, ou l'on a grand soin de les présenter. C'est là qu'ils entendent parler de toutes sortes de matières , qui peuvent ou exciter leur curiosité', ou développer les germes de leurs passions. Et c'est là que , dans un âi^e encore tendre et si susceptible des impressions du vice , ils commencent à le connaître et à se familiariser avec lui.

« Ces principes de corruption reçoivent une nouvelle foi-ce des specficles publics , où les pères et mères ont rimpn-dence de s'empresser de conduire leurs enfants de l'un et de T-utre sexe *. Or quelles atteintes mortelles ne doivent pas dorner à

• Eh I que sera-ce lorsque dans les sociétés ou dans les collèges on permettra aux jeunes gens de devenir acteurs eux-mé~ mes ! Ils perdront , comme on l'a observé , le train de leurs études, l'amour du travail, et prendront du goût pour la dissipation; cet inconvénient, tout grand qu'il est, dit l'abbé Batleux dans son Cours de belles-lettres, est peut-être le moindre qui puisse en arriver.

La distribution des rôles en devient un autre bien plus importaut. On choisit, pour les remplir, ceux qui peuvent faire le mieux, et qui ont pour certains caractères ur;c disposition toute naturelle ; ce qui leur assure , dit le même auteur, un Héiàut , guelquefois même un vice pour toute leur vie.

a Par exemple , un jeune homme est précieux , petit-maître ;

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