‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 14 sur 43 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Le comte de Valmont au marquis.

13 ANS quel embarras, dans quelle triste et cruelle perplexité vous me jcttez ! Je commençais à reprendre une sorte de tranquillité, et vous me 1 ôtez. Ah! par pitié pour moi, que ne me laissiezvous dans mon aveuglement! Mais que dis- je? et quelle pitié barbare que celle qui aiderait à me tromper! Mon père, vous voulez mon bonJieur plus que je ne le veux moi-même : et pourquoi faut-il que je ne me sente pas assez de force pour y concourir avec vous! Vous voulez que je fuie

l'objet qui m'est clier , que je l'éloigné moi!

pour qui un jour d absence est encore trop long. O ciel! qu'en lisant cet avis que vous me donnez, je me suis repenti de mon indiscrétion ! Eloigner l'infortunée Senneville, cetle amie de la comtesse, ce dépôt précieux qui lui a été confié! Car enfin , c'est elle que j'aime ; et voilà le reste de mon sea'et que je n'avais pas encore osé vous dire tout entier. Mon épouse pourrait-elle y consentir? Son attacliement égale presque mon amour, et n'en diffère qu'en ce qu'il est plus parfait et plus pur : elles sont devenues nécessaires lune à l'autre; nous nous le sommes en quelque sorte tous trois , et il n'y a plus entre nous qu'un esprit et qu un

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cœur. Que dirait le monde lui-même, si Senneville s éloignait? et sous quels prétextes pourrait se faire une séparation que les bienséances ont rendue comme impossible...? D'ailleurs ne puis-je pas aimer sans crime? Ce que la loi naturelle me défend n'est pas d'avoir un coeur sensible. Hélas! pourquoi le ciel 1 a-t-ii lait si tendre, s il m'a défendu d aimer... ? 3Iais que dis- je? et voudrais- je toujours me tromper moi-même? Ce cœur, n'étaitce pas à moi de le mieux régler? A qui devais- je mon amour? qui l'a mieux mérité, de Senneville ou d'Emilie? Qui des deux avait acquis sur lui de plus justes droits....? Ah! le cœur connait-il de pareilles lois? et est - ce bien celle du devoir et de la reconnaissance qu'il atteud pour se donner? Cependant la passion ne doit pas être mon guide je le sais ; c'est à ma raison à la réprimer et à la vaincre. Impuissante raison ! Elle est aussi faible pour triompher de mes penchants qu'elle l'eût été sans vous pour dissiper mes ténèbres. Que ferai- je, mon père? Combien vous affligez mon âme en léclairant! et fallait-il que la vérité, au lieu de ra'apporter la paix, fût pour moi la source dun Jiouvcau tourment! Laissez-moi quelque temps encore emprunter de Senneville même les secoui's dont j'ai besoin pour parvenir à m en séparer. Peut-être 1 amitié... Insensé que je suis ! quel beau nom je profane! C'est bien un sentiment si saint, une affection si tranquille et si chaste que je puis espérer de metLic à la place d'une flamme adul-

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tère! Car enfin vous m avez dessillé les yeux : oui , la loi naturelle toute seule , la seule raison suffit poui' me condamner; elle m impose un joug presque aussi dur que celui auquel je prétends me soustiaire. Partout, ah ! partout, je retrouve les entraves que je voulais éviter! Qu'il s'en faut peu que je ne rétracte tous les aveux que vous m'avez forcé de faire; que je ne reprenne mes premiers doutes; que je ne me replonge pour toujours dans une nuit plus profonde encore....! Voilà donc à quoi se termineraient cette fianchise et cette droiture dont je me suis glorifié devant vous, à devenir plus coupable et moins digne d'excuse! Tout en moi réclamerait contre de nouveaux égarements. Vous m'avez trop éclairé pour que je puisse douter quand je le voudrais; et mes passions me sont devenues trop suspectes poiu" en mettre jamais le murmure importun à la place de la vérité.

Achevez votre ouvrage; soyez touché plus que jamais du trouble que je ressens. La loi natui'elie, dites-vous, n'est pas la seule que je doive suivre; et, quelques arguments qu'on forme en sa faveur, si Dieu m en a donné une autre, ce n'est point à moi à restreindre ses dons. S il a parlé, de quelque manière qu il s explique , ce n'est point à moi à refuser de l'écouter. Par le fait même la raison de 1 homme est trop bornée ; ses lumières sont insuffisantes : abandonnée à ses propres forces, qu'a-t-elle produit, que des lumières bien impar-

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faites dans quelques-uns seulement; et dans presque tous, que des égarements monstrueux? Que répondre? C'est là, j'en conviens, 1 histoire de l'univers; cest malheureusement la mienne; et que peut, je le répète, ma faible raison pour la vertu autant que pour la vérité ? Cependant quel autre appui me dcnnerez-vous? Le christianisme. Eh quoi, le christianisme avec tous ses m} stères ! Ah ! je ne prétends pas le blasphémer ; votre exemple plus que jamais me le ferait respecter. Mais enfin, dans ses principaux dogmes, que d'étranges contradictions ne renferme-1-il pas? Quelle opposition avec la raison , ce premier guide que vous m'avez appris à consulter! Quelle foi aveugle n exige-t-il pas de moi! Quels suffrages comptet-il en sa faveur? Quelle philosophie a pu s'en accommoder? et n'est-ce pas au tribunal de la raison même , des sciences , des arts et du génie, qu il est le plus décrié? Comment donc croirai-je trouver en lui cet appui plus solide , ce guide plus sur que vous m'oifi'ez?

Ainsi, de quelque côté que je toiu^ne mes regards, je ne vois rien qui puisse me satisfaire; et ie suis encore plus mécontent de moi-même. Toute ma lettre vous le prouve assez. Je veux le bien; j'aime la vertu que vous m'avez fait connaître; mais je ne me sens pas assez de force pour la pratiquer. Je suis donc à mes propres yeux une énigme; je mexaminc et ne me comprends pas : je me fais honte] je vous en fais encore plus.....

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Hélas! que les passions dégradent ce môme être gu'élève et cpi'eniioblit la raijson !

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