‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 15 sur 43 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

Le marquis à son fils.

Toujours des combats , mon fils ! mais ils mènent à la victoire ; ils décèlent au moins un cœur naturellement vertueux. Ce cœur est faible encore; ii a peine à se faite violence : cependant il sent assez qu'il le doit, qu'il le faut; et il craint seulement de ne le pouvoir pas. D'un côté la passion, les illusions qu'elle traîne à sa suite , et les prétextes dont elle se couvre; de l'autre, l'honneur, la raison , le devoir : quelle opposition ! quel contraste! et quil est dur et pénible de combattre ainsi, et detre à chaque instant combattu par soi-même! mais aussi qu'il est beau, qu'il est glorieux de se vaincre ! Qu'il est doux , qu il est consolant de s'être vaincu! Mon ami, cette victoire est digne de toi : et j'ose bien la promettre à tes efforts. Celui qui préside à la vertu, ce Dieu dont maintenant tu révères les lois et tu reconnais la puissance, après t'avoir donné la liberté, ne te laissera pas sans secours et sans forces pour en faire un légitime usage. La paix, que tu cherches en vain dans tes passions, qu'inutilement tu cherciiais dans tes erreurs, sera le fruit de son triom-

phe; et, par le calme dont tu jouiras, ta conscience te rendra avec usure le prix des sacrifices cjue tu lui auras faits.

Souftre donc , cher Valnaont , que la vérité , pour prendre plus d empire sur ton âme , achève d'éclairer ta raison. ]S élude point par des excuses frivoles les lois que le devoir t'impose ; et , pour être entièrement d accord avec lui , commence par être de bonne foi avec toi-même. Alléguer la force de ton penchant, ce serait en -vil esclave exagérer la pesanteur de tes chaînes pour te dispenser de les rompre : envisager comme un obstacle invincible à léloignement de Senne"ville l'amitié que lui a vouée la tendre et vertueuse Emilie , ce serait la croire dans son attachement aussi faible que toi, ou refuser de te montrer, lorsquil en sera temps, aussi fort, aussi généreux quelle : enfin, à l'égard du monde et des bienséances, à l'égard de mademoiselle de Senneville et de ses véritables intérêts, que te restera-t-il à objecter, si, par m de ces événements heureux tpiune providence attentive sait si bien nous ménager dans nos besoins et dans nos maux, le monde lui-même prescri* à Emilie un sacrifice qui doit faire le bonheur de celle qui lui est chère?

Mais j'en ai dit assez. Ces amis que le ciel m'a donnes pour prix de ma disgrâce , et que tu connaîtras dans peu, ten diront davantage.

Cependant il faut, pour te résoudre à des renoncements si pénibles, quelque chose de plus

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