‹ Le Comte de Valmont, ou, Les égarements de la raisonChapitre 17 sur 43 · Tome II . I · texte numérisé non relu

Tome II . I

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raccroîtrel); mais toutefois, au milieu même de leurs écarts , retenant dans leur cœur et dans leurs écrits la religion que par quelques endroits ils semblaient abandonner. Tels ont été par rapport au christianisme un Locke (i4), un Pope (i5), un Hobbes peut-être, avec tous ses faux principes (i6), et tant d autres dans le môme genre : car c'est un grand et dangereux abus, mon fils, que de crier trop aisément à Imcrédulité , et de vouloir compter malgré eux parmi les ennemis de la religion des hommes d'un certain nom qui jusque dans leurs vains systèmes l'ont chérie, ou du moins l'ont respectée.

A ces philosophes, à ces sages, ajoute les pères de notre Jiclle littérature, les Corneille (17), les Racine, les Despréaux (18), un La Mothe, un Rousseau (ic^), un La Fontaine (20), qui a déploré si amèrement les dérèglements de son imagination et les honteuses licences quil avait permises à sa plume.

C'était là le siècle des grandes choses, le siècle des grands hommes, et c'était aussi le siècle de la foi : et de nos jours, où tout devient si étroit, si petit, si stérile, si ce n'est peut-être en genre de futilités, on se fera gloire d être incrédule ! Hélas! lorsque nous nous piquons de mieux voir que ceux qui nous ont précédés, lorsque nous nous liattons de donner le ton à ceux qui viendront après nous, qu'est-ce donc qui fonde nos préteiilions? Ou sont nos inventions? Quelles sont noj

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découvertes, comparées à celles de ces hommes rares et sublimes qui nous ont éclairés? Dans le dernier siècle on a vu briller de toute part Fétincelle du génie; on a vu, si je puis m'exprimer ainsi, les esprits s'échauffer, s'enflammer, produire à l'envi des chefs-d œuvre , et flùre jaillir en tous lieux l'éclat et la lumière. Aujourd'hui, plus occupés du désir de paraître profonds que du soin de le devenir ; mettant partout lafliche de la science sans y mettre la science même; portant jusque dans 1 éloquence de grands mots bizarrement placés ^y froids, monotones, tristement et

* « Le déplacé, le faux, le gigantesque, semblent vouloir

« dominer aujoiird'liui On appelle de tous côtés les passants

a pour leur faire admirer des tours de force , qu'on substitue à <t la démarche simple, noble, aisée des Pélisson, des Féuélou, •c des Bossuet, des Massillon. » ( Voltaire, lettre à la suite des Remarques de l'ahhé d'Olwet.)

C'est dans ce siècle suitout que, selon la pensée ingénieuse de Gresset,

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Cest de nos jours que l'on montre dans presque tous les ouvrages ,

De l'esprit s4 l'on veut, mais pas le sens commun. Et toutefois , comme l'a si bien dit un homme de lettres , « avoir beaucoup d'esprit et point de jugement , c'est avec le w superflu manquer du nécessaire. » ( L'ahhé Tbuclet. )

Ah! pouiquoi faut-il que cette manie du bel-esprit, des fau\ I>i'illants et des anip!ii;^ouris philosophiques, se soit glissée jusque dans nos chahes chrétiennes, et que, faute d'enseignements simples et à la portée de tous, d'instructions solides, tomJiantes et patliétiques , elle n'ait que trop fasioiisé pciil c'a j les progrès du libertinage et de l'irréligion !

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follement raisonneurs, nous ne savons, à le bien prendre , ni raisonner ni sentir : ou si quelquefois encore nous montrons de l'esprit j du feu , du sentiment et de la chaleur, c'est tout au plus dans les délires qui sont le fruit de lirréligion et de la dépravation des mœurs. Nous vantons, il est vrai, iKts productions; nous nous donnons pour des sages; nous appelons notre siècle le siècle de la philosophie (2:) : pauvres piiilosoplies ! c'est la montagne en travail; et qu'enfante-t-elle "*?

O mon fils ! je m'imagine quelquefois voir ces génies fameux des derniers siècles, ces hommes vraiment grands, à qui lorgueil philosophique est forcé de rendre hommage (2'Oj renaitre de leurs cendres et reparaître au milieu de nous. Je crois les entendre élever la voix dans nos plus célèbres académies, s adresser à leurs disciples, et leur dire : « Reconnaissez-vous vos instituteurs et vos « maîtres, vos guides et vos modèles? Est-ce donc « leur gloire que vous prétendez flétrir en flélris- (c sant la religion qu'ils ont si sincèrement hono- « rée, qu'ils ont défendue si constanmient? Quoi! « n étions-nous donc des esprits faibles et de pe- « tits génies que lorsque nous combattions pour « elle? Quoi! l'attachement qu'elle nous inspirait, c( le respect dont elle nous pénétrait, les éloges «quelle nous dictait en sa faveur nétaient-ils <( donc qu'un vain préjugé? Et lorsque nous dé-

* X)es ballons.

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« truisions avec tant de soins toutes les erreurs, « lorsqu'en tout genre nous renversions avec tant « de force et de courage les autels élevés à la cré- « dulité, lorsque nous cherchions avec tant de « zèle et de succès la vérité, ne nous étions-nous (f mépris que sur Tohjet que nous discutions avec « le plus d'attention, et qui nous intéressait le « plus ? Eh ! qui êtes - vous pour traiter notre « croyance de superstition, de fanatisme et d'iuk- « bécillité ; lorsque nous vous assurons d'un com- « mun accord qu'elle avait à nos yeux tout le « poids de Texamen et toute l'autorité de la rai- « son? Qui étcs-vous, et de quel droit vous don- « nez-vous pour nos censeurs et pour nos juges, « vous que sous aucun titre nous n'eussious ad- « mis pour nos égaux, et que notre unique é tonce nement peut-être est de voir assis maintenant à a la même place que nous? »

Cette apostrophe un peu vive , mais si Lien fondée, ce semble, n'est point ici, cher Valmont, une déclamation outrée qui n'excepte rien , qui ne trouve de génie, de connaissance et de talents que dans ceux qui pensent comme nous. 11 en est sans doute qui, avec un grand nom justement mérité, soit faute d'examen , soit par d'autres causes que je ne prétends pas approfondir, ont pu s égarer. Mais ceux-là seront-ils les seuls qui doivent faire autorité pour toi? Mais parmi eux en est-il beauooup dont l'incrédulité soit absolument décidée, ot qui, lors même qu'ils font les forts contre Dieu

et contre son Christ, ne mentent pas à leur propre cœur (aS)? Mais combien de témoignages favorables à la religion n ont-ils pas laissé échapper! Que d'aveux qui valent mieux peut-être que des éloges! Que de conversions, même éclatantes, qui déposent en faveur de la foi qu ils avaient abandonnée! Que de variations qui prouvent assez qu'en genre de doctrine on ne sait plus à quoi s'en tenir, ou qu'on ne tient plus à rien lorsqu on ne tient pas de toutes ses forces à la révélation ! Le fidèle sage et vertueux ne change point de croyance-, l'incrédule, jusqu'à ce qu'il soit redevenu chrétien , en change à chaque instant. Mai* dans ces esprits si forts, quelle différence du langage quïls ont tenu pendant la vie à celui qu'ils tiennent à la mort! D'ailleurs qui est-ce qui fait nombre parmi les incrédules, et le plus de bruit peut-être? Ne sont-ce pas ces esprits légers, superficiels, qui, incapables de penser par eux-mêmes, se font l'écho des autres, et ne répètent que ce qu'ils ont entendu dire *; qui plaisantent, parce qu'il leur coûterait trop d approfondir et de raisonner; et qu'à leur tour le sifflet tout seul épouvante et réduit au silence? Ne sont-ce pas ces petits-maîtres, ces agréables de nos jours^ semblables

* « L'autorité est le plus grand argument de la multitude ; c( et rincrédulilé , disait un homme d'esprit, est une espèce de « foi pour la plupart dfs impies. » ( D'Alemeept, de l'Abus de la critique en matière de religion.)

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aux soldats de Pompée, poudrés, musqués, peu faits pour la guerre , et cependant hardis à défier au combat, s'avançant fièrement, faisant briller leurs armes, mais qu il suffit de frapper au visage pour les déconcerter et les mettre en fuiie? Ne sont-ce pas ces hommes singuliers, qu'on a peine à définir, qui refusent de passer pour chiétiens, parce que trop de gens le sont encore , et qui , vou lant marcher seuls dans la route qu'ils se sont frayée, n'attendraient qu'un renversement total d idées et de sentiments pour se rendre les hérauts du christianisme? Ne sont-ce pas surtout ces hommes aussi libertins de mœurs que de croyance, ces jeunes gens déjà perdus de débauche à vingt ans, et qui mettent partout, dans leurs écrits comme dans leurs propos, le poison de l'impureté et tous les excès de la licence à côté de FiiTéligion ? Eh ! mon ami , eu considérant la marche ordinaire de la plupart des incrédules, ce n'est pas leur nombre qui m'étonne : c'est au contraire quil y eu ait si peu. Avec un cœur dépravé , il est si commode de ne rien croire! mais enfin-, malgré la dépravation du siècle et la manie de l'esprit fort, la religion ne trouve-t-elle pas aujourdhui même, parmi les hommes les plus célèbres, des défenseurs ou des disciples? Elle n'est donc pas si décriée que tu le disais au tribunal de la science, du génie et de la philosophie ; et , depuis qu'elle s'est fait connaître, elle ne l'a jamais été. Malgré ton mépris apparent pour les suffrages et les opinions des

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hommes, tu me rappelais à l'autorité , Valmont, et je t ai répondu par des autorités.

Mais faut-il répondre à tout? Est-il vrai encore, par exemple, que les arts soient opposés au christianisme? et ne peut-on en même temps embrasser 1 un et cultiver les autres avec succès? De quels arts parics-tu? de l'éloquence? de la peinture? de la sculpture? de larchitecture? de la poésie? de la musique ? ^lais , dans les genres plus nobles , je tai déjà cité les plus grands noms( Hommes illustres par vos talents, orateurs sublimes, poêles célèbres, artistes fameux, cest à vos ouvrages que j'en appelle; qu'ils répondent pour moi. Ah! mon fils, que de cli.efs-d œuvre en tout genre la religion n'a-t-elle pas enfantés! L éloquence des Chrysostôme, des Bossuet, desFénélon,desBourdaloue, des Massillon, en s'exerçant sur des objets consacrés par la religion, a-t-elle dégénéré de celle des Gicéron, des Démosthène? Nos morceaux chrétiens des Raphaël, des Michel- Ange, des Bemin, répandus surtout à Rome et dans toute 1 Italie, dont ils font l'ornement, n'égalent -ils pas ceux qui nous restent des peintres et des sculpteurs les plus renommés de l'antiquité païenne. L église de Saint-Pierre de Rome, celle de Saint- Paul de Londres, seraient-elles indignes de figurer pour larchitecture à côté du Panthéon? Les plus belles pièces de Corneille et de Racine ne sont-elics pas leurs tragédies saintes? et nos plus belles odes ne sont-eUes pas des op-^s sacré-**-"^. La musique a-t-

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«île rien perdu dans nos temples de sa noblesse et de son harmonie? et celle qui, dans les compositions de nos plus grands maîtres *, inspire des sentiments profonds de crainte, de respect etdamour pour la divinité, ne vaut-elle pas bien celle qui, sur des rimes impures et par des sons dangereux, nous invite aux plaisirs?

C'est trop m'arrêter peut-être à réfuter des objections frivoles; mais rien n^est à mépriser pour moi de ce qui peut détruire dans Valmont des préjugés qui, quoique légers en eux-mêmes, Fempècheraient de prêter l'oreille à ma voix sur des choses plus essentielles. Dépose toute prévention, mon fds, et tu m'entendras volontiers te prouver la religion chrétienne.

NOTES

(i) Des mystères!...: De toute part la raison, la nature ont les leurs. Les choses les plus communes qui se rencontrent sur notre cbeniin, dit Locke, ont des côtés obscurs où la vue la plus perçante ne saurait se faire jour » : et la théologie naturelle, dont les déistes semblent faire leur fort, est -elle exempte de difificultcs? Conçoit- on facilement quel est le passage du néant à l'être ? comment Dieu crée quelque chose par sa seule volonté ? comment est-ce qu'étant spirituel , il peut agir sur la matière? comment il est présent partout sans occuper un es-

* Et plus récemment encore dans Hes beaux morceaux des la Vande, des Mondonville, des Pergolèse, et de tant d'autres. ,

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